AUTO 3.4.01
Nous sommes arrivés à Reggio de Calabre le 10 octobre 1920. Nous nous étions arrêtés quelques jours à Rome, à Naples et à Caserte.
A Reggio, dans les grands hôtels de mes cousins, je trouvais de nombreuses choses aptes à me distraire de la souffrance aiguë qui habitait mon coeur. Nous logions à l’Hôtel Villa. Un immense bidonville s’étendait au milieu des champs, car la ville se remettait à peine du tremblement de terre de 1908. Cet immense domaine était planté d’agrumes, d’amandiers, d’arbres fruitiers, de champs de fèves, d’artichauds, de fenouil, de petits pois, etc. Et il y avait à perte de vue des pelouses, des massifs, des plates-bandes. Puis, la partie la plus belle du jardin, une promenade le long de l’orangeraie qui conduisait à un kiosque, placé sur l’éperon de la colline, dont les flancs abrupts étaient couverts de figuiers de Barbarie. L’endroit était splendide. De là on dominait tout le détroit et les monts de Calabre. La ville s’étendait à nos pieds.
C’était mon endroit favori. Je m’y rendais avec mon chien et y amenais un livre que je faisais semblant d’y lire. Mais je ne faisais que regarder la mer, sur laquelle passaient souvent des vaisseaux de guerre, en plus des cargos, et je pensais à Mario. Il était peut-être sur l’un de ces bateaux, ignorant que de ces hauteurs, celle qui l’aimait l’invoquait de tout son coeur.
Lorsqu’on me l’avait arraché, qu’avait-il fait? Qu’avait-il pensé? Avait-il imaginé que tout cela n’était qu’une machination de ma mère et que j’étais mise dans l’impossibilité de parler et d’agir? Que j’étais comme bâillonnée et attachée par des malfaiteurs? Ou bien croyait-il que j’étais folle, méchante, infidèle à la parole donnée? Tous ces pourquoi me rongeaient le coeur et l’esprit, jour et nuit, comme autant de vers qui rongent le bois jusqu’à le réduire en poussière.Peut-être vous demanderez-vous: “Mais cette fillette ne pouvait donc pas écrire? Dans un hôtel on peut faire beaucoup de choses qui sont impossibles à la maison.”
Oui, j’aurais pu écrire. J’aurais pu faire beaucoup de choses! J’aurais pu même me révolter et dire: “Je suis majeure et je fais ce qu’il me plaît et j’ai le droit de le faire parce que ce ne sont là que choses bonnes”. Mais voyez plutôt à quel point j’ai fait dans ce cas la preuve d’être une fille obéissante et respectueuse. Mais c’est que je n’avais pas la force de désobéir et de blesser ma mère. Même dans ce cas j’ai préféré faire mon devoir. J’ai rempli mon sacrifice même dans ces circonstances. J’étais tellement accablée, par ailleurs, que je végétais sans énergie aucune. Je ne vivais seulement qu’à l’intérieur de mon être, mais j’y vivais intensément.
A l’intérieur de moi il y avait une bousculade de souvenirs, de pensées, de regrets. Ils étaient très différents cependant de ceux qui avaient explosé après cette journée fatidique du 5 janvier 1914, qui fut à l’origine de toutes les épreuves successives. Si maman n’avait pas en effet contrecarré à l’époque notre désir légitime de nous aimer, je serais mariée depuis longtemps, car Roberto n’était pas tenu au service militaire puisqu’il était fils unique d’une mère veuve. Il ne serait donc pas parti en guerre comme volontaire et ne serait pas mort. Je me trouverais donc à Bari avec lui. Mario ne serait pas alors tombé amoureux de moi. Et je n’aurais pas connu toutes ces souffrances morales, ni le mal de coeur, ni la lésion vertébrale... Maintenant je souffrais beaucoup, mais c’était une souffrance pure de toute fièvre des sens, une souffrance sainte, exempte de tout instinct de révolte.
La première souffrance m’avait détachée de Dieu et de sa loi en me jetant dans la poussière. Cette seconde souffrance était immense, beaucoup plus forte que la précédente, elle réouvrait toutes les plaies qui s’étaient cicatrisées avec le temps. Et ces plaies s’étaient réouvertes, sous l’action encore de ma mère, qui n’avait pas changé depuis des années, et détruisait en moi la joie, par simple commodité personnelle. Cependant cette nouvelle souffrance me ramenait tout entière à Dieu et m’unissait à lui.
Aucune autre affection me restait au monde qui fut capable de rassasier mon âme. Papa n’était plus qu’un enfant dominé par maman. Maman m’était hostile. Je n’avais plus Mario. Les religieuses de Monza m’avaient repoussée. D’autres bons amis avaient été chassés de la maison. Je n’avais plus rien, je n’avais plus personne.
Dieu seul me restait comme père, comme mère, comme époux, comme ami, comme maître. Je pleurais à ses pieds. Je lui parlais. Je me faisais consoler par lui. Je lui demandais humblement de me prendre par la main et de me conduire sur le chemin qu’il préférait, car je m’étais égarée et je comprenais que par moi seule je n’aurais pas su trouver du tout ce que sa volonté m’avait réservé.
A cause de sa façon de faire autoritaire, maman s’était rapidement attirée l’antipathie de tout notre entourage: personnel de service, clients, et jusqu’à nos parents. Ses cousins en effet, qui sont cousins de premier degré avec maman, lui avaient plusieurs fois clairement répété qu’elle se conduisait mal à l’égard de son mari, à l’égard de sa fille, à l’égard des employés. Vous voyez la scène! Maman n’a jamais accepté la moindre observation de personne. Celui qui lui fait une remarque devient son ennemi juré. Il y avait donc eu des escarmouches avec sa famille et nous étions arrivés depuis moins de deux mois!
A la fin du mois de novembre, il y eu un orage avec la famille locale, un peu plus piquant que d’habitude. A partir de cette date l’autre cousin voulut que j’habite avec lui dans l’autre hôtel.
Il faut dire que nombre de ces disputes venaient du fait que mes cousins, Giuseppe, Amelide, Emma, Normanna, ne partageaient pas la manière de penser et d’agir de maman à mon égard. Alors les autres cousins, Battista et Clotilde, voulaient que j’habite avec eux. Moins j’étais avec ma mère et moins il lui était possible d’exercer sur moi son despotisme. Et on espérait qu’il y aurait de la sorte un peu moins de disputes.
Voilà pourquoi je descendais le matin vers 8 heures à l’autre hôtel, près de la mer, et je remontais le soir vers 20 heures, ou plus tard, à l’hôtel Villa. De la sorte, la nuit mise à part, j’étais loin de maman.