AUTO 1.2.01
Les Marcellines avaient alors une petite annexe du grand institut de la rue Quadronno, si je ne me trompe, dans la rue du XX septembre. Il s’agissait d’un gracieux édifice, entouré d’un jardin, rempli de soleil et de fleurs, avec une chapelle, allègre comme l’aube au mois de mai. C’était tout le contraire des Ursulines.
Les soeurs aussi étaient différentes. Elles étaient plus joyeuses et avaient l’air de grandes enfants qui avaient envie de jouer. Une sainte hilarité imprégnait la règle de ce petit institut. Il n’y avait que la supérieure qui était... un chien de garde. Malade des nerfs — elle mourut plus tard de folie —, elle subissait d’étranges changements d’humeur. Un jour elle nous pardonnait tout et le lendemain elle faisait preuve d’une rigueur effrayante. Grande, très maigre, brune, avec deux grands yeux noirs qui lui donnaient l’air d’une possédée, elle nous effrayait toutes. Heureusement que le plus souvent elle était alitée. Alors les élèves — et pas seulement les élèves, je pense — étaient heureuses. Elles étaient comme libérées d’un cauchemar.
Pour ma part j’étais en première[1] et j’étais la première de ma classe en raison d’une intelligence qui était un don de Dieu, et d’une éducation familiale particulière: maman, par ses méthodes d’école normale, et papa, par son affection, m’instruisaient constamment, si bien que j’étais plus instruite que celles de mon âge.
Tous les samedis je ramenais à la maison une note d’éloge. Cette note m’attirait les bises et les récompenses de papa, les félicitations des amis de la maison, l’admiration de la bonne et du soldat. Et comme tous les fils d’Adam, j’avais moi aussi ma part d’orgueil. Je ne restais donc pas indifférente aux félicitations et aux signes d’admiration, de même que j’étais sensible aux baisers et aux récompenses. Mais j’aurais souhaité recevoir aussi ceux de maman. Mais elle se contentait de me dire qu’en “agissant de la sorte, je ne faisais rien d’autre que mon devoir...” Telle était sa méthode pédagogique. Et il était inutile de discuter là-dessus. Je crois qu’elle faisait un effort sur elle-même pour ne point me dire “bravo!”. Mais fidèle à sa méthode éducative elle ne démordait pas d’une conduite sévère. Fiat, soit!
A dire vrai, j’étais à la fois heureuse et malheureuse du changement d’école. Cela a d’abord été douloureux de me détacher des soeurs que j’avais appris à aimer. Par ailleurs, je ne passais plus devant ces deux superbes magasins qui m’attiraient tant: le magasin de fruits exotiques et la confiserie.
J’étais gourmande, vous savez! Oh! Vous pourrez constater, à la lecture du récit de ma vie, que j’avais en moi tous les vices capitaux. Non pas tous, vraiment. Je n’ai jamais connu l’avarice, qui peut concerner l’argent, mais qui peut être un attachement à bien d’autres choses plus spirituelles que l’argent. Ainsi je n’ai jamais été avare d’affection, car j’ai beaucoup aimé Dieu et le prochain, même si j’ai reçu de ce dernier davantage de morsures que de baisers de gratitude. Je n’ai jamais été avare de mon intelligence, car j’étais tout heureuse d’aider mes camarades qui avaient plus de difficultés que moi à comprendre, au risque même de me trouver ensuite moi-même à court d’idées dans la rédaction des thèmes d’italien, ou bien d’être surprise par les enseignantes en train de faire le travail d’une autre et d’en être punie. Là aussi j’ai recueilli davantage d’ingratitude que de reconnaissance. Une ingratitude qui arriva parfois jusqu’à m’accuser d’avoir “volé les compositions d’autrui”. C’était tout le contraire qui était vrai. Si j’étais de fait une véritable cancre en mathématiques, où ma meilleure note en cette matière, depuis le primaire jusqu’au secondaire n’a jamais dépassé 6 -[2], (et encore on me l’avait donnée par indulgence, pour interrompre de longues séries de 2, 3 ou 4, sans compter quelques “0”), en italien ma verve était par contre inépuisable, soutenue par une imagination débordante et un style naturellement bon, si bien que rédiger huit fois la même composition selon huit modalités différentes n’était pour moi qu’un jeu. Et dans les autres matières j’étais là aussi vraiment bonne. Mais il ne pouvait en être autrement si l’on pense à quel genre d’institutrice j’avais sur le dos, à la maison, à l’heure de l’apprentissage des leçons. Car si mes leçons n’étaient pas apprises sur le bout du doigt, si mes devoirs n’étaient pas mieux que parfaits, j’étais punie et de façon très sévère.
Mais à vrai dire j’aurais quand même fait mon devoir sans ces menaces, pour une question... d’orgueil. Voyez-vous? Encore un péché capital qui ressort! Je ne voulais jamais demander pardon. Il me semblait que j’allais blesser à mort ma propre... dignité d’élève ou de fille. Plus tard, lorsque je suis devenue femme, j’ai demandé pardon pour des fautes que je n’avais pas commises... Mais alors c’était autre chose. J’agissais de la sorte parce qu’il me semblait que Jésus me demandait l’obole de mon humiliation et je la lui donnais, même si je me sentais déchirée par la certitude de l’injustice d’autrui à mon égard, m’apercevant que du point de vue humain, j’étais une imbécile, mais du point de vue surnaturel cette humiliation voulue m’élevait d’un degré dans l’échelle qui monte jusqu’à Dieu.
Je faisais donc mon devoir pour n’avoir point à demander pardon et pour faire plaisir à mon papa et à ma mamie. L’amour était donc l’une des deux rênes qui me conduisaient. Et si l’orgueil était répréhensible, l’amour était émouvant. Si bien que je suppose que le bon Jésus “parce que j’aimais beaucoup” aura voulu me libérer de ma superbe: il aura lui-même démêlé de mon écheveau les fils d’orgueil qui embrouillaient tout et les aura supprimés en y insérant seulement pour l’avenir, pour le tissage de ma robe éternelle, les fils doux de l’amour. Ne croyez-vous pas?