1944-08-10
Jésus dit:[1]
«Tu t’es approchée très près de la vérité, mais tu ne l’as pas atteinte parfaitement.[2]
Ceux qui sont avec moi au paradis et qui, pour quelque mystérieuse raison, ont vécu sur terre un moment d’enfer, comme tu l’appelles, s’en souviennent, c’est vrai. Mais ils n’en sentent pas l’amertume, n’en voient pas la noirceur, n’en reçoivent plus les sursauts d’horreur lorsqu’ils s’en souviennent. Ici, tout est lumière, douceur et paix. Certes, rien ne peut effacer le souvenir des atroces tortures qu’ils ont subies. Mais le souvenir demeure. Il ne blesse plus, mais il reste vivant. C’est une incitation à faire preuve de charité active.
Ne dis jamais plus, ma petite fille, ne dis jamais plus: “Si je peux être ailleurs, je ne voudrai plus me souvenir d’avoir vécu. Je n’aurai même plus un regard pour cette terre de souffrances où il y a tant de douleur et tant de mal.” Si tu raisonnes ainsi, tu raisonnes humainement. Tu ne dois pas le faire. Je t’ai placée en dehors du petit cercle mesquin de ce qui est humain. Je t’ai placée dans la liberté infinie et heureuse du surnaturel. Dépouille-toi avec une sainte hâte et une volonté joyeuse de tout résidu humain. Sois “fille de Dieu”, totalement.
Etre fille de Dieu totalement, cela signifie l’être comme on l’est au ciel, autrement dit avoir un amour qui dépasse tout obstacle de mauvais souvenir, et même qui s’en sert comme d’un aiguillon pour atteindre un plus grand amour.
Vois, ma fille: quand on est ici, dans mon paradis, on possède l’Amour, car le paradis, c’est posséder éternellement Dieu, qui est Amour. Par cette possession de l’Amour parfait, l’âme subit une métamorphose de perfection qui renverse jusqu’à l’ultime résidu de justice humaine.
Une âme a-t-elle souffert sur la terre? Précisément parce qu’elle est consciente qu’on souffre sur terre, elle en a pitié et se livre à une charité active par pitié pour elle.
A-t-elle souffert sur la terre à cause des hommes? En effet, la terre, en elle-même, est bonne: elle procure du pain et de la laine, des fruits et du feu, elle n’est pas un ennemi cruel comme l’est l’homme. Mais précisément parce qu’elle sait que ce sont les hommes qui, sur la terre, font souffrir et souffrent, cette âme divinisée éprouve une sainte volonté d’agir en faveur de ces pauvres frères d’exil. Tous sont pauvres: ceux qui souffrent et, plus encore, ceux qui font souffrir, car ils sont pour eux-mêmes la cause d’une pauvreté et d’une désolation éternelles.
Du sein de la vision béatifique, mes saints ne cessent pas une seconde d’agir pour vous, qui errez encore en exil, et c’est pour eux une grande joie quand je leur ordonne par un sourire de venir vous aider et vous ramener vers le bien.
Les paradis des saints a deux faces: l’une regarde Dieu et en fait ses délices. L’autre est tournée vers leurs pauvres frères, et cette charité vigilante et aimante ne cessera pas avant que le dernier homme ait fini de lutter sur terre. Les saints prient ma Majesté de leur accorder de venir à vous pour vous aider.
Tu vois, ma fille? Aujourd’hui, mon martyr Laurent[3] regarde avec plus d’amour que jamais la pauvre terre et les pauvres hommes car, plongé comme il l’est dans l’Amour et la sagesse, il voit dans cette terre et dans ces hommes l’une des principales raisons de sa béatitude éternelle, et il désire leur faire du bien en reconnaissance d’avoir été la raison de sa gloire. Même si tu te trouvais dans le lieu de l’expiation provisoire, tu ferais preuve de cette charité active. En effet, si les âmes du purgatoire ne voient pas encore Dieu, elles l’aiment déjà comme au ciel, et ont déjà les élans d’amour des bienheureux.
Ne répète donc plus jamais que tu veux oublier la terre. L’amour de mes enfants n’est jamais égocentrique mais, à l’instar de leur Seigneur, ils irradient comme des soleils leurs rayons sur les bons comme sur les mauvais pour les appeler tous à la Lumière.
C’est moi, ton Père, qui ai voulu te donner cette leçon, moi qui ai tant aimé la terre, – dont je connaissais tous les méfaits passés et futurs commis par les hommes – que j’ai arraché de mon sein le Verbe pour l’envoyer sanctifier la terre. Ma Pensée savait déjà qu’aux méfaits à venir viendrait s’ajouter le déicide. Cela n’a pourtant pas mis de frein à mon amour, tout comme je n’en ai pas mis à la hâte pleine d’amour du verbe ni à l’activité aimante du Paraclet.
Pense en fille de Dieu, et la bénédiction du Père, du Fils et de l’Esprit Saint sera toujours avec toi.»
Avec quelle douceur le Père très-saint m’a-t-il parlé! Cette leçon fut d’un bout à l’autre une caresse, dite avec une telle paisible majesté que, comme vous pouvez le remarquer, je n’ai pas eu à faire de correction ou d’ajout dû à quelque retard pendant que la Voix dictait – sauf le mot “divinisé” que j’ai réécrit parce que j’avais fait une tâche d’encre due à un écart subit de la main –.
Je ne dirai donc plus jamais une telle chose et, dorénavant, je penserai – et je le dis à contrecœur – m’occuper de la terre quand je l’aurai quittée. A force d’efforts, j’espère parvenir à le penser sans peine, si Dieu me vient en aide…
Que de choses la pauvre Maria doit-elle “ne plus jamais faire” depuis qu’elle est “porte-parole”! je puis dire que j’ai dû peu à peu renoncer à toute pensée personnelle. Je pourrais affirmer que la base des dialogues d’amour divins est: «Par amour pour moi, ne fais pas ceci.» Mais qu’il en soit ainsi, toujours. Il me suffit qu’il me tienne dans ces bras pour empêcher Satan de me torturer par des souvenirs…
Plus tard, Jésus dit (c’est vraiment lui, car je sens sa caresse):
«En cas de péril et dans les tempêtes, le capitaine d’un navire veille toujours à son poste. Il ne se fie plus à ses marins, ni au timonier, pas même au marin d’élite préposé à la manœuvre des voiles. Il prend la barre en main, ordonne et dirige les manœuvres des voiles. Il sait bien, en effet, que personne ne peut aimer ce bateau autant que lui, qui en est le capitaine, ce bateau en qui il a mis toutes ses économies pour en obtenir du pain pour ses enfants et dont chaque planche, chaque clou, chaque cordage porte le nom d’un souvenir.
Untel a été obtenu grâce au sacrifice de son épouse qui a accepté de se refuser un vêtement et un collier pour embellir le navire; tel autre est dû à de rudes labeurs sur le bateau d’autrui, parti bien longtemps de chez lui, un effort accompli pour gagner un bon salaire et réaliser son rêve de posséder le plus beau bateau du village; c’est sur telle planche que son fils aîné a fait ses premiers pas, sur telle autre son vieux père a pleuré de joie à la vue de son fils devenu patron, et ses larmes furent l’eau lustrale du navire… Que de souvenirs!
Il refuse que son bateau soit en danger, car il lui est trop cher; il l’aime comme si c’était sa femme ou son enfant, comme une partie de sa maison… Il veille donc sur lui d’un amour vigilant et, à l’heure du danger, il ne s’accorde pas le moindre instant sans en prendre soin, parce qu’il ne veut pas le voir périr. Il n’accepte pas davantage de le voir abîmé en heurtant quelque récif ou des bas-fonds, ou démâté, perdant l’aile des voiles à la suite d’une manœuvre soudaine qui permet aux griffes d’un caprice du vent de les arracher. Il ne veut pas non plus qu’il ralentisse, voiles flasques dans ce calme plat qui précède la tempête, car il sait que la mer est traîtresse et qu’un trop grand calme annonce une tempête dès que l’on sort de la zone où il règne.
Voilà comment agit un bon capitaine. Ne devrais-je donc pas en faire autant à ton égard? Reviens sur ton passé et vois si, chaque fois qu’une tempête se préparait pour toi, ou même lorsqu’elle était sur toi et te secouait, je n’ai pas pris la barre.
Maintenant que ton regard spirituel est lucide et fort, tu peux observer ta vie tout entière dans sa vérité, dans ses vérités: humaine et surnaturelle. Tu y vois la providence et l’amour de ton Jésus briller comme une étoile au sommet de ton mât. Je ne t’ai pas laissée chercher l’Etoile polaire de l’homme. Mais je suis descendu. Je me suis mis à la tête de ton être et, par le magnétisme de ma divinité, bien plus fort que celui qui provient des astres, j’ai libéré des fluides pour maîtriser les événements et t’appeler à moi.
Quant à toi… bien longtemps, dans le brouillard de ton humanité, tu as pris cette lumière d’Etoile pour une lueur quelconque dont les constants frémissements te faisaient mal aux yeux. Toi… dans le vacarme de tes tempêtes personnelles, tu n’as pas su comprendre la Voix de ces frémissements. Mais, là aussi, c’était moi.
Qu’elle t’assoupisse en douceur ou t’abatte violemment, quand je voyais que tu allais tout droit vers quelque danger, je t’arrachais de la main la barre et les voiles pour les redresser en direction du large sur l’océan de mon amour qui te voulait à lui. Lorsque tu as su me reconnaître, tu t’étais déjà éloignée des bas-fonds et des récifs. Il te suffisait de voguer avec confiance vers le Soleil.
Regarde encore. Il est bon parfois de se retourner pour voir les œuvres de celui qui nous aime, qui sont autant de signes d’amour laissés sur notre chemin. Regarde encore. Une tempête peut aussi survenir sur ceux qui naviguent au large, et pas seulement auprès des récifs. Tu en as rencontré beaucoup, et cela va continuer. Or as-tu jamais péri? Jamais. Pourquoi donc? Parce que je suis avec toi. Je te permets de les sentir approcher, ces tempêtes. Je veux même que tu saches qu’elles sont sur le point d’arriver, afin que tu puisses te fortifier d’avance pour les affronter; ce faisant, tu en retires un double mérite, en en souffrant aussi d’avance. Ma sœur et mon épouse, même en cela je te fais ressembler à Marie et à moi. Nous avons connu notre passion avec beaucoup d’avance… Pour quelle raison est-ce que je permets qu’elles surviennent?
Une créature séraphique a écrit: “De nombreuses pages de ma vie ne seront pas lues sur la terre.” Thérèse de Lisieux n’est pas la seule à pouvoir parler ainsi. C’est de toutes les âmes – en particulier des âmes privilégiées – que l’on peut dire sans mentir que “de nombreuses pages de leur vie ne seront pas lues sur terre”. Ce sont les pages des secrets du Roi, des mystérieuses raisons de sa conduite à l’égard des âmes. Lorsque, une fois plongée dans la Lumière, tu pourras lire les pages immortelles des livres éternels, tu connaîtras le pourquoi de certaines heures que tu vis.
Je permets que ces tempêtes surviennent. Elles sont atroces. Oui, atroces, et même plus que cela. Je le reconnais, ma pauvre Maria, toi qui es victime de notre amour: le mien et le tien. Mais quand elles arrivent, je ne me borne pas à rester au sommet de l’arbre majestueux, en Etoile descendue émettre des influences astrales sur ta route. Je descends encore plus bas. Je viens à côté de toi. Je prends – oui, Maria, c’est bien ce que tu veux[4] – je prends ta pauvre tête et ton pauvre cœur entre mes mains, je verse sur les plaies de ton cœur le baume de mes caresses et du sang qui coule de mes mains transpercées, je te ferme les yeux et les oreilles de ces mains qui t’aiment pour t’empêcher de voir et d’entendre l’aspect et le vacarme terrifiants de la tempête.
Ne dis pas: “Mais, en avril, tu m’as laissée seule.”[5] Ne prétends pas cela. Lorsqu’un enfant malade délire, c’est en vain que son père le caresse, l’embrasse et le serre dans ses bras pour lui éviter de se faire mal et pour qu’il ne se sente pas tout seul. L’enfant malade ne le voit pas, il ne le comprend pas, et il pleure: “Papa, Papa! Pourquoi ne viens-tu pas? Pourquoi ne m’aides-tu pas?” Tant que dure la fièvre, il pleure et le père s’inquiète, l’un parce qu’il se sent seul, l’autre parce qu’il ne peut se faire reconnaître.
C’est ce qui est arrivé en avril dernier entre toi et moi. La raison en constitue l’un de ces mystères qui seront lus dans les livres éternels. Mais pense bien, crois bien – et avec toi ceux qui ont assisté à tes tourments –, croyez tous fermement que cette raison tient à mon “grand” amour. Mais tu étais dans mes bras. Tu te débattais et m’appelais. Tu t’imaginais te battre contre Satan et la méchanceté humaine. Non. Certes, ils étaient près de toi. Mais c’est contre moi que tu luttais, contre moi seul. Tu étais en effet enlacée par mes bras et serrée contre ma poitrine. Non pas étreinte par Satan, mais par moi. Tu croyais être seule. Tu n’entendais pas ma voix. Pourtant, je te parlais entre tes cheveux. J’ai tellement parlé à ton subconscient qu’il s’est calmé comme un enfant sous la chansonnette qui le berce.
C’est moi, Jésus, qui ai apaisé les tempêtes sur le lac de Galilée. Je les ai apaisées sans toucher à la barre ni à la voilure, par la seule autorité de ma volonté. Je peux aussi bien apaiser la tempête qui rugit autour de l’un de mes enfants en le prenant dans les bras et en ordonnant aux vents et aux vagues de se tenir tranquilles.
N’aie pas peur, ma fille. Ne sors pas de l’étreinte de mes bras, et ne crains rien. Le monde aurait beau s’écrouler autour de toi, je ne te ferais pas connaître la désolation. Je déverserai sur toi ces “torrents de paix et de joie” dont parle Isaïe. Même si tu restais seule dans un monde vide, tu trouverais toujours “un sein pour t’acueillir: le mien, qui te bercerait sur ses genoux comme sur ceux d’une mère”.
L’année dernière, ces jours-ci précisément, je t’ai dit: “Je serai pour toi un père et une mère, un frère et un époux.”[6] Jésus ne ment jamais. Je l’ai été, je le suis et je le serai. “Car je t’ai aimée d’un amour éternel et, pour cette raison, ma bienveillance à ton égard est permanente.” Marche avec assurance sous les rayons de l’Etoile de ton amour: moi, Jésus.»
Deux heures après cette dictée, je suis prise par une très forte crise cardiaque, et je crois mourir. Prostrée là et pour mourir en regardant la Mère et Jésus, je me pose sur la poitrine l’image de Notre-Dame des Douleurs et celle de mon Jésus crucifié, celle derrière laquelle j’ai écrit, pendant ces jours maudits où je ne pouvais plus prier, trois versets du “Dies iræ” et quatre du “Stabat Mater”. Je les lis, je les regarde, je lis aussi la carte sur laquelle j’ai écrit mes litanies à la bonté de Dieu, retranscrites elles aussi à cette époque de mes livres manuscrits de prière, pour les avoir toujours devant moi et arriver à dire ne serait-ce qu’un seul mot à Dieu.
Tout en souffrant et en m’affaiblissant, je pense à Jésus et je lui dis: «Jésus, tu as raison. Mais moi, ces jours-là, je n’étais plus capable de te dire un mot. Pas un seul!… Tant de jours sans pouvoir te dire que je t’aimais…!»
Jésus répond alors, et je l’écris bien que je me sente mourir, parce que cette fleur est trop belle pour qu’elle se perde:
«Cela n’a pas d’importance. La prière est l’élévation de l’âme vers Dieu. C’est donc la pensée de l’âme qui se tourne vers celui qu’elle aime. Quand on aime, on aime même si l’on ne peut dire à l’être aimé: “Je t’aime.” Les lèvres se taisent à cause de la distance qui sépare les deux personnes et parce que la voix ne porte pas jusque là, mais le cœur, lui, ne se tait pas.
As-tu cessé de m’aimer à cette époque? Non. Au contraire, tu m’as aimé plus que jamais, car tu as continué à m’aimer sans entendre de réponse de ton Amour. Folle d’amour, tu délirais moins à cause de ce qui t’affligeait que parce que tu ne m’entendais plus. C’est à cela que tu ne pouvais te résigner… Alors quel nom veux-tu donner à ce délire qui t’empêchait de me dire les mots connus, mais pas d’aspirer à moi? Lequel, sinon celui d’amour? C’est d’ailleurs l’amour le plus parfait qu’une créature puisse avoir: l’amour de moi, et non de ce qui peut provenir de moi. De moi, de moi seul. C’est l’amour de ton père séraphique saint François: “Bienheureux celui qui aime et ne demande pas à être aimé.” Aime pour aimer.
Tu priais donc, non pas des lèvres, mais de la partie supérieure de ton être, la plus parfaite. Sois en paix. Depuis que tu m’aimes, tu n’as pas cessé un seul instant de prier, parce que tu n’as pas cessé un seul instant d’aimer.»
Quelle belle absolution! Que Jésus en soit béni.