The Writings of Maria Valtorta

This work has not been translated into this language yet. The French text is shown in the meantime.

48. Le 29 août 1945

FR

48. Chapter 48

EN Translation coming

1945-08-29

J’éprouve le besoin de noter ici40 une bonté du Seigneur. Il s’agit de la mort chrétienne de mon unique oncle41, qu’une série de grands malheurs de toutes sortes, s’ajoutant à une infirmité humiliante et très douloureuse qui durait depuis quarante ans exactement et ne cessait de s’aggraver, avait rendu fort inquiet à l’égard du bon Dieu.

Depuis sa jeunesse, il était très pieux et pratiquant, à telle enseigne qu’en famille, on l’appelait pour plaisanter “le frère”; par la suite, il était devenu si opposé, si inquiet, rebelle, qu’il frôlait la haine, si même il ne l’atteignait pas. J’en souffrais énormément. Lorsqu’il écrivait à ma mère – sa sœur –, sa lettre était une suite d’injures, de railleries contre Dieu, de malédictions lancées contre la vie, contre ces deux misérables qu’étaient sa femme – la première cause de ses malheurs – et sa fille, qui l’avait abandonné après lui avoir fait quitter notre maison pour être libre de ses… entreprises; malédictions contre son prochain, malédictions contre les médecins et les infirmiers, et ainsi de suite. Cela me causait un tel dégoût qu’il en était presque physique. Et pourtant, quand je pensais à lui, j’éprouvais une grande pitié et une forte affection, précisément parce qu’il était tellement malheureux, malheureux au point de refuser l’unique richesse et réconfort qui reste aux malheureux: Dieu. Et puis, je l’aimais bien parce qu’il avait été pour moi la cause d’une grande souffrance et d’une grande grâce.

Sa venue chez nous, à Voghera, alors qu’il était déjà infirme, avait été pour moi la cause de bien des larmes. Lui m’aimait bien. Mais il était inquiet et nerveux et n’avait aucune sympathie pour ce qui divergeait de sa façon de voir. Il maîtrisait parfaitement le français, l’anglais et l’allemand et il attendait de moi – petite fille de dix ans, pourtant déjà avancée en français et capable de bafouiller l’allemand – la perfection en français et des progrès miraculeux en allemand, langue que, entre parenthèses, je haïssais. Il aurait voulu que je maîtrise aussitôt l’anglais qu’il voulait m’enseigner. Je le comprends. Ses journées de paralysé étaient bien longues et il ne se faisait pas à l’oisiveté. Il voulait occuper son temps en me servant de professeur de langues. Or j’avais déjà mes études… et si l’on pense que j’avais terminé mes études classiques à seize ans, on peut comprendre si je devais étudier… Mais il ne comprenait rien. Original comme sa sœur, ce qu’il voulait, il le voulait. Et celui qui disait le con­traire de lui se voyait soumis à ses caprices, à ses reproches, à ses accusations, etc. Il m’aimait, néanmoins. Il m’appelait souvent: «Pretty, Pobly, Darling, Ma­ry» et, des bras et des mains – libres de la paralysie qui lui avait immobilisé les membres inférieurs –, il me faisait de jolis petits tableaux ou bien il préparait des sucreries que je mangeais avec des larmes pour tout sucre, car il n’y avait pas de jour où il n’excitât ma mère par ses plaintes et ses accusations de mauvaise volonté, de fainéantise et d’obstination et me fasse punir par elle, dont la sévérité est encore légendaire…

La douleur s’ajoutant à la douleur, sa venue me coûta la séparation de la maison, de papa… En réalité, mon oncle n’avait qu’une paralysie provoquée par la fracture des dernières vertèbres, fracture subie en Angleterre. Mais les médecins, qui voient et comprennent ce qu’ils peuvent – c’est-à-dire fort peu – avaient estimé qu’il était malade, non seulement de la colonne vertébrale, mais aussi des poumons. Il est mort à quatre-vingt-quatre ans d’arthrite déformante… mais n’a jamais eu le moindre problème pulmonaire au cours de ces quarante années… Pourtant le fait est que, pour ces doctes médecins, il devait être malade des poumons, si bien que vivre à son contact était dangereux pour moi, qui n’était qu’une petite fille. Que Dieu me pardonne! Mais étant donné que les médecins qui avaient ce point de vue étaient des intimes de maman depuis sa naissance, et étant donné que son rêve était de me fourrer au collège pour “mortifier mon caractère”, disait-elle, ce que papa combattait avec acharnement – c’était l’unique chose pour laquelle il tenait tête à sa femme –, je pense que maman jouait cette carte avec la complicité des médecins pour atteindre son but. Et papa n’eut pas la force de dire: «Dans ce cas, c’est à mon beau-frère de partir.» Il se borna à faire écrire à maman une page sur laquelle elle déclarait que c’était elle qui voulait mon éloignement de la maison. J’ai retrouvé cette feuille au milieu des papiers de famille. Je fus donc mise au collège… Quatre mois plus tard, mon oncle fut admis à l’Hôpital civil de Bergame avec un emploi de secrétaire… Mais, moi, je restai au collège… c’est ainsi que je fus privée de la joie de profiter de mon père dans les derniers mois de son intégrité physique et mentale. Il fut par la suite un homme exténué… bon, mais avec peu de mémoire et de volonté… Et je n’eus plus que le réconfort de ses caresses… ainsi que le supplice de le voir diminué…

Voilà en ce qui concerne mon oncle. Voilà les souffrances qu’il m’a causées. Quant aux grâces, ce furent celles de retrouver mon Jésus au collège, comme s’il revenait de très loin et m’avait donné ce rendez-vous d’amour, lui que j’avais entrevu dans les nuages de l’enfance chez les ursulines, puis perdu de vue. Non pas de foi, mais de vue. Mon Jésus souffrant qui – peut-être parce qu’une croix déjà trop lourde reposait sur mes épaules – se montra à moi au collège avec tous les délices souriants et consolants de son Cœur très doux… Et, si je suis aujourd’hui celle que je suis, c’est dû au fait que, à cette époque, je fus à lui totalement et pour longtemps. Nourrie là-bas d’une vie profondément et fortement chrétienne, pleine d’amour pour Jésus consciemment à cet âge (de dix à seize ans) où je savais déjà ce que je voulais, j’ai pu résister par la suite à toutes les choses qui faisaient levier sous ma foi pour la renverser et la détruire… et elles ont été bien nombreuses! Elle a connu bien des cahots de mes dix-huit à mes vingt-cinq ans. Mais ensuite… Jésus est venu pour la troisième fois et ne m’a plus quittée.

Voilà pourquoi j’aimais cet oncle aujourd’hui décédé. Après la mort de ma mère – qui, comme à l’accoutumée, m’accusait d’avance de ce que je n’allais pas aimer mon oncle et lui venir en aide – je me chargeai aussitôt de lui. Je lui écrivais et je lui envoyais de l’argent pour ses moindres caprices de malade. J’avais même, sur mon testament, donné l’obligation à mes héritiers de continuer à lui verser une rente mensuelle sa vie durant. En même temps, je lui ai exposé clairement ma manière de voir, ma foi, mon amour pour le bon Dieu, mon respect de l’Eglise, et ainsi de suite. Savez-vous que j’ai terminé par ces mots: «Voilà comment je suis et c’est ainsi que tu dois me considérer. Je ne te juge pas pour tes idées, même si je souffre de te savoir sans foi, car je sais que cela te prive du seul réconfort que tu pourrais avoir. Mais je te prie de ne pas manquer de respect pour les miennes»? Or il m’a si bien comprise qu’il s’est aussitôt approché des sacrements et qu’il m’a envoyé le feuillet de sa communion, comme un pauvre petit enfant qui veut prouver qu’il a été bon… Pauvre oncle!

La supérieure m’écrit maintenant pour m’apprendre qu’il était devenu fervent et qu’il est mort en étant chrétiennement serein, en parlant de moi avec affection tant qu’il l’a pu. N’est-ce pas là une bonté du Seigneur? Je m’affligeais tellement à la pensée qu’il ne meure pas dans l’amitié de Dieu! Or Dieu me rend heureuse en me montrant qu’on ne prie et qu’on ne souffre pas en vain, et même qu’une sincère profession de foi peut ébranler quelqu’un et le ramener à Dieu.

Pauvre oncle mort dans une telle solitude… Est-ce que cela m’arrivera à moi aussi? Pauvre oncle resté sans nouvelles aussi longtemps à cause de la guerre! Mais il doit savoir aujourd’hui que j’avais pour lui les mêmes inquiétudes que lui pour moi au cours de ces mois de guerre et d’impossibilité à correspondre. Il sait tout, désormais, et il est en paix.

Puisque je suis en veine de récits sur moi, je vous relate encore – mais sans lien avec la mort de mon oncle– un fait qui m’est arrivé pour la troisième fois en quelques jours. Des effluves de parfum intense de fleurs et d’encens très délicats, comme du benjoin ou d’autres résines similaires, emplissent ma chambre à l’improviste puis disparaissent de façon tout aussi inattendue. Hier, Marta elle-même l’a senti, alors qu’elle était assise loin de moi. Mais près du lit, il est très fort. Voici des mois que je n’en sentais plus.

No sections found for this chapter.


Notes