AUTO 3.5.01
Dans sa tragédie Goethe a ce mot: “Le devoir doit s’activer, lorsque l’amour s’endort”. Le moment était venu pour moi d’agir selon le conseil goethien.
Lorsque maman fut tout à fait persuadée que Mario avait été définitivement écarté (et Dieu seul sait par quels moyens!) elle commença à me rappeler à la maison avec insistance.
Vous comprenez que je lui étais utile! Je travaillais comme la plus active des domestiques et, la nourriture mise à part, je ne lui coûtais rien. La nourriture mise à part, parce que j’avais toujours montré de l’indifférence vis-à-vis des modes ou toute sorte de coquetterie, choses qui sont plutot coûteuses à mes soeurs de même sexe. Dégoûtée en plus, comme je l’étais de tout, j’étais devenue particulièrement indifférente à tout. Je me mettais ce que l’on me donnait à me mettre. A condition qu’il soit propre, n’importe quel vêtement m’allait à merveille. Des styles vieillots, des étoffes de peu de qualité (on en trouvait encore), tout m’allait à la perfection. C’est pourquoi, en fait de dépenses, je représentais l’idéal.
Papa n’arrivait pas à accepter de transférer son domicile à Reggio de Calabre. C’est donc moi qui dus rentrer à Florence.
Ce serait un grand mensonge que de dire que je ne rentrais pas volontiers. Je partais d’une oasis de paix pour rentrer en terrain de guérilla, même si ce n’était pas vraiment en terre de guerre ouverte. Et je le savais. A Reggio j’avais connu des pei-nes, et en particulier la pire de toutes. Mais j’étais entourée de tellement d’amour que cela m’avait aidé à surmonter ce nouveau foudroiement.
Rien ne lasse davantage, rien ne démoralise davantage, rien ne consume davantage que les petites piqûres quotidiennes, que nous sommes amenés à supporter lorsque l’on vit au contact de certains tempéraments. Ces piqûres ne sont pas à proprement parler des blessures, mais elles fatiguent davantage qu’une blessure authentique et profonde. C’est comme l’assaut d’un essaim de moustiques qui, par un renouvellement constant, s’abattent sur notre chair pour la piquer, la mordre, la sucer, l’irriter et y laisser des gouttes infinitésimales de venin. Pris séparément, ils sont incapables de porter atteinte à votre vie, mais ils peuvent vous inoculer le microbe d’une fièvre qui peut vous tuer. Ces morsures ne vous arrachent pas la peau de façon évidente, mais en font une mascarade tuméfiée et irritée, et sont exaspérantes: elles suppriment la joie de votre sommeil, dérangent votre sieste, gênent votre lecture. C’est un fléau, de dimension réduite par les instruments qu’il utilise, mais de grande entité dans ses effets.
J’allais à la rencontre de ce fléau en abandonnant la sérénité dans laquelle je venais de vivre, je quittais un climat de compréhension où je me sentais comprise, je quittais aussi un climat d’affection qui m’avait soignée. Malgré tout ce dont j’avais souffert à cause de l’abandon de Mario, j’avais retrouvé ma fraîcheur. Depuis le mois d’août j’avais refleuri. Sous l’effet bénéfique de la joie, ma jeunesse s’était retrempée et j’avais assisté en moi à une sorte de résurrection physique. Que ne peut donc pas opérer le bonheur et l’amour dans un être délabré par manque d’amour et de bonheur. Lorsque cette nouvelle souffrance survint, soit parce que désormais Dieu avait déjà recueilli ma pauvre âme sur le point de recevoir cette dernière attaque de la souffrance, soit parce que désormais s’étaient déjà remis en branle toutes les potentialités physiques dans l’harmonie de leur processus qui constitue la défense quotidienne de l’organisme humain, et qui languissait auparavant dans un abattement soporifique, quoi qu’il en soit, j’avais très bien surmonté, physiquement, cette si douloureuse épreuve.
Mes cousins, qui m’étaient très affectionnés, étaient orgueilleux de mon excellent état, qu’ils attribuaient à plein droit aux mille petits soins qu’ils avaient eu pour moi, et ils ne voulaient pas me laisser partir. Mais je ne pouvais pas évidemment continuer à rester loin de chez moi. J’étais démangée par le désir de rentrer auprès de mes parents, et en particulier de revoir papa, dont j’imaginais, sans trop d’effort, la triste vie, et puis aussi parce que malgré tout, j’aimais et j’aime toujours maman. D’un amour qui sait qu’il ne pourra pas être partagé, mais qui pour autant n’en est pas moins de l’amour authentique.
Je sais très bien que ma maman, atteinte comme elle est de la maladie de la persécution, est convaincue que je ne l’ai jamais aimée. Mais je sais avec une certitude doublement assurée combien je l’ai aimée d’un amour qu’aucune de ses ruderies n’ont altéré ni diminué. Un jour, lorsque maman aussi aura rejoint la lumière de Dieu (c’est une chose que j’ai demandé pour elle et que je continue de demander en échange de l’holocauste que je vis — et cela représente sans doute un amour beaucoup plus concret que celui qui repose sur des simagrées et des baisers) un jour donc, lorsque dans cette lumière maman connaîtra la vérité sur chaque chose, elle comprendra enfin de quel amour l’aimait sa fille incomprise...
Bien, mais peu importe si mon affection de fille reste méconnue. Je suis ainsi privée de la joie que cela pourrait m’apporter et mon affection en retire un double mérite.
Je rentrai donc à Florence. C’était le 2 août 1922.
La Vierge des Anges, la Vierge du Pardon d’Assise, présida à ce voyage de retour, qui constituait un grand pardon. Et les anges doivent m’avoir aidée à surmonter cette première rencontre avec celle qui m’avait privée de tout... Je crois que le plus vigilant de tous fut l’ange qui, au Cénacle, réconforta la mère du Christ, tandis qu’il était trahi par un baiser, renié de Pierre, offensé par ses bénéficiaires, torturé, tourné en dérision... L’ange de la Désolée parmi toutes les désolées, l’ange du Getsémani et du Calvaire, l’ange qui fit la navette entre la Mère et le Fils, l’ange qui recueillit les gouttes du sang divin et les larmes de la maman de Jésus, me chantait l’hymne du pardon pour ceux qui nous ont crucifiés, me rappelant la couronne d’épines, les clous ravageants, les fouets, la croix, la lance et l’éponge... qui étaient devenus pour le Sauveur, pour l’Agneau, les armes de sacrifice et de gloire, et qui allaient le devenir aussi pour la pauvre Maria.