Los Escritos de Maria Valtorta

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17. Eté 1930 — 1/17

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17. Capítulo 17

ES Traducción en camino

AUTO 4.1.01

Au cours de l’été 1930 j’expérimentais la puissance de la Croix. Mais auparavant il faut que je vous fasse le récit de ce qui m’arriva le vendredi saint.

Cette période qui s’étend du dimanche de Passion à la fête de la très sainte Trinité a toujours été pour moi une période de temps très appréciée et très désirée. Pas même Noël ne représente pour mon âme la force que possède la période en question. J’ai toujours été une petite amoureuse du Crucifix, il faut s’en souvenir, c’est pourquoi la période commémorative de la Passion présente pour moi un attrait que rien ne peut surmonter.

Après cette période donc, qui s’achève pour moi le jour de l’Ascension, arrive la Pentecôte. C’est encore là une fête qui m’est très chère. Le Saint-Esprit! L’Amour! La Lumière! Le Feu! Ah! Comme j’aime cette troisième personne de la très sainte Trinité! J’aurais l’impression que ma journée est privée de lumière si je ne la commençais pas par le “Veni Sancte Spiritus”! Et même durant la journée, lorsque je suis envahie par quelques préoccupations, ou lorsque quelque chose me trouble ou me préoccupe, je m’adresse au Paraclet avec la confiance d’un enfant envers le Sage, qui sait tout. La neuvaine du Saint-Esprit me remplit toujours d’un délice spirituel et d’une joie qui culminent dans la saisie de la lumière éblouissante du matin de Pentecôte.

La plupart des catholiques commettent une grave erreur lorsqu’ils oublient trop fréquemment la première et la troisième personne de la très sainte Trinité. Même en faisant le signe de Croix, beaucoup disent: “Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit”. Mais en réalité ils ne pensent qu’au Fils. L’esprit obtus de notre nature est si fort que très peu savent concevoir ce qui n’est qu’esprit, c’est pourquoi ils s’accrochent au Fils, qui est le seul à posséder une forme corporelle.

Les personnes pieuses accumulent communions sacramentelles et communions spirituelles. Mais elles n’imaginent même pas, par exemple, que l’on puisse embrasser le Père qui est aux cieux. Et si elles entendent une expression de ce genre elles s’offusquent, comme s’il s’agissait d’un blasphème, et ne se doutent pas qu’il s’agit là d’un acte d’amour légitime et d’une juste dévotion. Alors qu’il nous faut sans cesse renouveler ce geste de pieuse affection. De même il nous faut refaire des confirmations spirituelles qui renouvellent en nous l’infusion des sept dons divins dont nous avons toujours tellement besoin.

Pour ma part j’ai toujours essayé de remédier à cette lacune propre à la plupart des gens. Depuis que je suis entrée dans la lumière du Christ, j’ai toujours cherché à parer à ce manque de dévotion envers la première et la troisième personne de la sainte Trinité.

On n’a pas toujours la possibilité de dire le “Pater” avec la tranquillité de coeur et la sérénité mentale qu’une prière de cette qualité exige pour être dite véritablement comme une prière. L’habitude même que l’on a de répéter le Pater fait en sorte qu’on le dit souvent de façon machinale. Mais si l’âme est absente, quelle valeur prend alors notre prière? Aucune. Cela devient un brouhaha mécanique de lèvres distraites. Mais quand du fond de notre coeur partent comme des flèches les brèves invocations, les ardents aveux d’amour, formulés pourtant en peu de mots, comme il doit jubiler, le Très-Haut, et répondre par des bénédictions d’une puissance infinie! “Ah! Mon Père!”, “Père, je t’aime!”, “Père, jette un regard sur ta créature”, “Père, je me confie à toi!”. Ah! Chères prières, brèves et enflammées, qui annoncez au Créateur combien nous-mêmes, ses créatures, nous pensons à lui, combien de mérites vous nous procurez, et que de grâces vous obtenez pour nous! Lorsque dans les pleurs ou dans la joie, dans la ferveur ou dans l’aridité, dans le calme ou dans l’angoisse et aux heures où les événements nous tiennent dans l’incertitude sur le chemin à suivre, lorsqu’au soleil qui illumine notre journée nous élevons un soupir d’amour et exprimons notre désir à l’Esprit septiforme, ah! comme il nous répond et comme il vient vers nous avec ses trésors de lumière, de charité, de sagesse et de force!

J’avais habitué aussi mes jeunes filles du groupe d’Action Catholique à cette si belle et sainte élévation de l’esprit vers le Père et l’Esprit-Saint. Mais je doute grandement qu’elles y soient restées fidèles.

Pour revenir à mon sujet je vous dirais donc comme la période qui va du dimanche de la Passion à la fête de la sainte Trinité était un grand moment pour moi. Il en est ainsi. La semaine sainte m’a toujours beaucoup émue, même dans les périodes les plus troubles. Qu’un Dieu meure pour nous, et de cette façon, constituait pour moi un geste tellement sublime que je sentais mon âme se libérer de toute froideur, dans les moments tristes de ma jeunesse, ou bien, plus tard, je ressentais la plus profonde des émotions envahir mon âme comme un océan de flamme.

A cause de ma mère, je n’ai jamais pu assister tranquillement aux offices de la semaine sainte. Car à l’approche des fêtes, maman devenait plus intraitable que d’habitude, et pour ne point me trouver en contradiction avec la solennité que l’on célébrait, il me fallait user d’une diplomatie exquise... Cela ne servait pas à grand chose, mais améliorait quand même un peu la situation... Je devais donc me contenter de la communion quotidienne et de visites furtives à l’église, en dérobant quelques minutes, au prix d’une course rapide, qui accélérait les battements de mon coeur, profitant des moments où je sortais pour faire les commissions. C’est commode d’être pratiquant lorsque personne ne met d’obstacle à vos dévotions. Mais quels mérites auront obtenus ceux qui doivent affronter les colères d’autrui et recourir à toutes sortes d’astuces pour avoir accès à la maison de Dieu?

En 1930, durant la semaine sainte, j’étais encore plus que d’habitude enflammée d’esprit d’amour et de réparation. Et comme j’avais l’occasion, grâce au groupe d’Action Catholique dont je m’occupais, de sortir plus souvent, je filais à l’église comme un poisson qui s’échappe d’un filet. Il me semblait que le grand crucifix de l’autel me regardait avec des yeux plus implorants que jamais.

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Ce crucifix, je ne le verrai jamais plus! Mais je retrouverai au ciel, transformées en pierres précieuses, toutes les larmes que j’ai versées sur sa poitrine et sur ses mains transpercées, lorsqu’il m’arrivait de le trouver allongé dans la chapelle de l’archevêque, quand sur l’autel on mettait à sa place une statue[1]. Je le caressais, avec mon mouchoir j’enlevais la poussière qui salissait son visage, ses mains, ses pieds, et je l’embrassais et le mouillais de larmes. Je n’en revenais pas de pouvoir le toucher d’aussi près! Il ne me m’apparaissait plus comme un bois inanimé, mais il était devenu pour moi un corps vivant et palpitant, aussi est-ce à un corps vivant que j’adressais en pleurant des milliers de demandes pieuses: “Pauvre Jésus! Ils t’ont fait beaucoup de mal ces clous, ces épines et ces coups, n’est-ce pas? Ah! combien je voudrais t’en débarasser! A n’importe quel prix!”

Ce sont là les divines sottises que nous font faire l’amour! Certains y verront du sentimentalisme. Cela n’a rien à voir. Lorsque l’on aime quelqu’un véritablement, on ne cesse de le lui répéter, avec beaucoup de conviction. Est-ce qu’une mère, penchée sur le berceau de son enfant qui pleure, ne se préoccupe-t-elle pas de le libérer du bobo qui le gène, au risque d’en être contaminée, et ne prononce-t-elle pas de douces paroles qui ne sont jamais ridicules, même quand elle les prononce avec des minauderies enfantines? La femme amoureuse ne se baisse-t-elle pas comme en un geste de piété sur son époux malade, désolée de ne pouvoir soulager sa souffrance, et ne fait-elle pas preuve à son égard d’une tendresse de mère, plus que d’épouse, et n’a-t-elle pas souvent des mots semblables à ceux qu’elle prononce près du berceau? Pourquoi donc n’aurait-on pas le droit d’aimer Jésus avec la même tendresse attentive et préoccupée, dont on fait preuve à l’égard d’un époux ou d’un fils? Au moins avec la même tendresse. Mais en réalité, on doit l’aimer avec beaucoup, oui, beaucoup plus de tendresse. Pourquoi doit-on croire et juger que c’est du sentimentalisme que d’offrir des caresses à un crucifix, ou à un sacré-coeur? La petite sainte de Lisieux ne fait certes pas rire lorsqu’elle effeuille ses roses de tous leurs pétales et s’en sert pour caresser son Seigneur! Ces roses effeuillées sur lui étaient l’emblème de sa vie, qui s’effeuillait en un holocauste d’amour. Non, ce n’est pas du sentimentalisme, mais une folie d’amour, corroborée par la réalité de l’holocauste.

Même mes caresses sur le Christ crucifié, même mes larmes et mes paroles n’étaient pas des émotions ridicules de vieille femme sentimentale et hystérique. Cela correspondait à une exigence authentique et virile du coeur qui s’immole déjà pour devenir semblable à son Dieu.

Ah! je comprends très bien les pleurs abondants de Madeleine, ainsi que ce que j’appellerais ses “crises paroxystiques” d’amour et de douleur. Ce n’était pas de l’hystérie. Oh! que non! C’était une incandescence d’amour. J’appartenais et j’appartiens à la phalange ardente et pénitente des Madeleines et, pour soulager Jésus de la croix, je suis prête à accepter, et non pas seulement métaphoriquement mais réellement, à être clouée à sa place.

Croyez-vous que ma souffrance me suffise? Pas du tout. Pourtant elle est grande. Tellement grande que sans une grâce spéciale de Dieu mon être ne pourrait point la supporter et mon coeur se briserait dans une dernière convulsion. Mais elle ne me suffit pas. A moi, Maria de la Croix, âme du Christ, la souffrance ne me suffit pas. Et même si Dieu voulait l’augmenter, elle ne me suffira jamais, oui jamais. Jamais je n’en serai rassasiée, car les souffrances de mon Sauveur ont été infinies et je désire que les miennes soient elles-aussi infinies...

Je ne sais pas si des prêtres se sont aperçus de mes étreintes au crucifix. Je ne le pense pas, car... je construisais un paravent de chaises devant les battants de la porte et j’étais très attentive au moindre bruit. Je ne voulais pas en effet que l’on me surprenne. “Lorsque vous priez, enfermez-vous dans le secret et le Père qui voit dans le secret vous le rendra”[2]. Mais le pire c’était quand Jésus était au-dessus de l’autel... Alors les larmes me coulaient le long des joues. Heureusement c’était toujours à des moments où l’église était déserte... Si bien que c’est seulement mon vieux curé qui m’a vue parfois. Mais je n’avais pas honte devant lui. Il connaissait suffisamment de choses en ce qui me concerne.

Venons-en au vendredi saint.

Ce fut la seule fois où je pus assister à l’office des “Trois heures d’agonie”... et il s’en fallut de peu que l’on ne m’y retrouve morte. Nous y étions allés ensemble, papa, maman et moi. Cas inédit dans les annales de la famille: maman avait cédé à ma requête. Et une gentille demoiselle nous accompagnait.

Dans la matinée, vers 11 heures, j’avais énormément pleuré aux pieds de l’autel, à force de regarder Jésus et la Mère divine au coeur transpercé. Mais je ne me sentais pas mal du tout. Je n’avais presque rien mangé au repas de midi, parce que, lorsque je pleure, je ne peux plus manger.

Nous étions donc allés à l’église. Et nous étions assis presque au-dessous de la chaire. A la seconde lecture je commençais à me sentir mal. Je ressentais une souffrance que je n’avais jusqu’alors jamais éprouvée, mais c’était une souffrance terrible. Ma première attaque d’angine de poitrine me prit un vendredi saint, à l’heure de l’agonie de Jésus.

Si l’on pense qu’un médecin de l’antiquité, après avoir réussi à reconnaître ce mal, les souffrances qui l’accompagnent et les risques qu’il comporte, sans trouver de traitement adéquat, l’a défini: “suspension de vie, au cours de laquelle on souffre la mort”, on peut comprendre ce qu’il a de terrible. Seuls ceux qui ont connu cette angoisse déchirante, parcourue de spasmes, de crampes, d’étouffement et de collapsus peuvent dire ce qu’elle est en réalité. Moi je l’ai éprouvée pour la première fois le vendredi saint. Pendant l’agonie de Jésus, il y eut l’agonie de Maria de Jésus. J’ai cru vraiment que j’étais en train de mourir. A cause de la foule, je ne pouvais pas sortir, et puis, dans ces moments-là, on ne peut pas marcher... J’ai dû presque me déshabiller dans l’église, parce que tout ce qui serre le corps augmente la douleur.

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Mais je n’ai pas eu peur. Je sentais que Jésus me soulevait sur la croix... Ne le lui avais-je pas demandé, depuis cinq ans, de m’accepter comme victime? Maintenant était venue l’heure bienheureuse de l’assentiment divin. Et cette heure survenait en un moment et dans des circonstances très riches de sens.

Vous pourriez dire: “Mais vous vous étiez sentie mal également l’année précédente!”. Ah! Mais c’était tout à fait différent! A cette occasion-là j’avais été prise par un début d’apoplexie, due à une mauvaise circulation du sang. Il y eut un grand afflux de sang au niveau du cou et de la tête, une forte sensation de vertige et ce fut tout. Cette fois-ci par contre la douleur fut caractérisée par des contractions spasmodiques, de la sueur glacée, et par une véritable agonie. Ce fut un cadeau de Jésus mourant à sa petite victime.

Une fois la crise passée, tout rentra dans l’ordre. Il me restait seulement une grande fatigue. Mais après un bon sommeil, la fatigue aussi avait disparu.

Puis vint l’été. Cette année-là nous n’eûmes pas la famille qui venait habituellement chaque été et avec qui nous entretenions des liens d’amitié. Nous étions en tractation avec quelqu’un d’autre de notre connaissance, qui au dernier moment ne put venir. Nous n’avions donc personne à la maison.

Fin juin, une dame que nous connaissions, nous demanda si nous aurions pu héberger un monsieur seul, un médecin, qui cherchait une maison tranquille, habitée par des gens biens, où il aurait pu manger et dormir correctement, et en toute sérénité. Durée du séjour: 2 ou 3 mois. Cependant ce médecin demandait également l’autorisation d’amener avec lui un jeune homme, dont il s’occupait, qui serait venu de temps en temps le voir et qui aurait donné des consultations dans une des chambres durant quelques heures de la journée.

Consultations? C’était là un mot qui pouvait signifier bien des choses. L’on reçoit pour des consultations médicales, légales... L’on peut aussi donner des consultations sur l’art de cultiver... les oignons. Il suffit d’être docteur en agronomie.

Nous acceptâmes la proposition parce qu’elle était très alléchante et peu contraignante: une seule personne à servir, car le... consultant logeait ailleurs, c’était ce qu’il me fallait.

Le 1er juillet commença d’arriver le... consultant. C’était un jeune homme de bon aspect et moralement un bon garçon. Il s’installa dans la chambre où je suis maintenant, qui à l’époque était un salon, et ne voulut pas que j’enlève un tableau représentant le crucifix, devant lequel je me recueillais pour prier. Il me déclara qu’il était très croyant et qu’il désirait garder dans la pièce des consultations cet objet de piété. Il entrait et sortait discrètement, et se montrait calme, courtois et silencieux.

C’est le 4 juillet qu’arriva le médecin. Un homme très distingué. Nous pûmes constater ensuite qu’il était aussi extrêmement cultivé et très riche. La maison lui plût aussitôt et il décida immédiatement de rester trois mois. Le premier jour il déclara qu’il irait manger à l’extérieur, afin de nous laisser le temps de trouver des oeufs, dont il faisait grand usage, et de commander du poisson, car l’un des repas devait être à base de poisson à cause de son uricémie. Il remarqua le piano et me demanda si je l’autorisais à l’utiliser. Il jouait et chantait très bien. Je lui répondis qu’il pouvait.

Le jour suivant commença le régime de pension proprement dit. Après le repas de midi, le médecin était monté dans sa chambre, ou plutôt dans le petit salon du piano, pour se reposer. Moi j’étais à la cuisine pour faire la vaisselle et ranger les plats. Maman était avec moi et papa dormait dans sa chambre. Tout était silencieux à cette heure où la chaleur était torride.

Tout d’un coup je me sentis étrangement mal. Ce n’était pas un mal physique. Pas du tout. C’était un mal qui n’était pas physique car je ne percevais aucune douleur, mais cela troublait aussi mon physique. Je ne sais comment l’expliquer.

Je sortis dans la cour pour respirer, comme si j’avais l’impression que l’air de la maison était tout d’un coup devenu méphitique. Tiens, c’est exactement la sensation que j’avais: l’air s’était vicié! Mais dans la cour c’était la même chose. Il me semblait même que des mains invisibles me serraient la poitrine, me traversaient les narines. Maman, elle, ne sentait rien.

Avec difficulté je rentrais dans la maison. Avec difficulté, parce que quelque chose me repoussait hors de la maison. Je voulus monter au 1er étage pour prendre le médicament cardiotonique que j’utilisais lorsque je me sentais mal. Je montais l’escalier. Jusqu’au premier petit palier tout se passa bien. Mais quand je commençais à monter la seconde rampe je sentis une force qui me repoussait en arrière, comme si elle voulait m’empêcher de monter. J’avais véritablement l’impression que deux mains, très grandes et très fortes, s’appuyaient sur ma poitrine et me repoussaient avec une grande vigueur. Luttant et me tenant étroitement accrochée à la barrière je parvins à monter. Lorsque j’arrivais au premier étage, devant la porte fermée du salon, je perçus une sensation effrayante. Que se passa-t-il alors en moi? Je ne le sais pas. Tandis que j’entrais dans notre chambre à coucher je compris, comme si je le voyais avec mes yeux, que dans le petit salon, dont ne sortait aucun bruit, on faisait du spiritisme.

Je crois que j’appartiens à la catégorie des personnes courageuses. A l’exception du tremblement de terre et des soulèvements populaires, rien ne me fait peur. Ni les maladies contagieuses, ni la souffrance, ni les animaux. Je garde une distance respectueuse avec les chats. Non pas parce qu’ils ne me plaisent pas, mais parce qu’ils me sautent aux yeux. Qu’est-ce qu’ils voient dans mes yeux, je l’ignore! Je constate que lorsqu’ils le peuvent les chats me sautent dessus. C’est pourquoi je me tiens à l’écart de ce félin. J’échappe aux serpents parce qu’ils me dégoûtent. Toutes les autres créatures, je les aime, y compris les rats, pour lesquels mes semblables du beau sexe font un tel chambard. Je n’ai peur ni des éclairs, ni du vent. Mais du spiritisme, j’en ai une peur noire, comme j’ai peur de tout ce qui est mystérieux.

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Au collège les religieuses disaient souvent: “Imaginez comme ce serait beau si maintenant nous apparaissait un ange, la Vierge ou Jésus!”. Et moi aussitôt: “Oh! non, s’il vous plaît! Car je sauterais par la fenêtre!” Pourquoi? Est-ce par peur de Dieu? Non pas. Mais par peur que l’Esprit du Mal ne prenne ces apparences-là pour nous tromper. Si l’on me disait: “Tu guériras si tu te laisses soigner par un guérisseur ou par l’un de ces gens qui pratiquent la magie et les sciences occultes”, je refuserais de guérir, comme cela est arrivé, par crainte qu’un morceau de démon ne me reste dans la peau.

Lorsqu’en 1921, j’étais en lutte avec maman à cause de Mario, ma mère alla voir un medium. Je ne sais pas ce qu’ils ont fabriqué... Il m’envoya un talisman que je me suis bien gardée de porter sur moi. Mais le simple fait de le recevoir, le seul fait que maman soit allé rencontrer ce demi-diable (car pour moi certaines gens sont très proches du diable) me bouscula. Mais maman y croit à certaines choses. Quant au diable auquel elle croit plus ou moins, elle n’en a pas peur...

En un mot, pour en revenir à notre fait, je compris que l’on faisait des séances de spiritisme dans la maison. Comment l’ai-je compris? Je ne sais pas! Je l’ai compris et c’est tout! En revenant au rez-de-chaussée, je le racontais à maman et avec une rare audace je lui dis qu’elle devait chasser immédiatement cet homme de la maison, sinon je m’en irais. J’étais encore en train de discuter lorsque notre consultant descendit l’escalier. Il paraissait plutôt ennuyé. Il salua et s’en alla. “Alors c’était lui qui était en haut avec le médecin, dis-je, mais c’est parfait!”

Le matin suivant je trouvais fixée sur la porte de la maison une grande main avec au-dessous cet écriteau: “Moustapha, chiromancien, médium, etc.” Nom d’un chien! Il était donc consultant dans cette matière-là! Je devins furibonde. Ma fureur fut telle que je la transmettais à maman, qui déclara au médecin que s’il voulait rester comme estivant, cela ne posait aucun problème, mais qu’il déménage immédiatement s’il avait l’intention de se consacrer à certaines pratiques. Notre maison ne se prêtait pas à ce genre de choses. Il y eu un bel échange de mots. Puis le médecin accepta, disant qu’il allait demander à son protégé d’aller ailleurs. Quant à lui, il voulait rester.

Après deux ou trois jours, le chiromancien venait encore pour quémander de l’argent auprès de son protecteur, mais ils ne s’enfermaient plus en tête à tête et il avait débarassé son... cabinet.

Le quatrième jour je ressentis à nouveau la même sensation. Mais cette fois-là je me battis comme il fallait. J’arrêtai immédiatement ce que j’étais en train de faire, je m’armai d’un crucifix et je dis: “Le moment est venu, Seigneur, de montrer la puissance de ce signe. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je te demande d’empêcher le démon d’agir dans cette maison” et je terminais mon invocation par la prière de saint Edmond: “Jésus-Christ, Roi des juifs”.

La sensation d’étouffement disparut et quelques minutes après je vis descendre le médium (il faut l’appeler par son nom). Il était extrêmement troublé. Il vint dans la salle à manger et fit un long discours pour nous dire qu’il était un brave garçon, religieux, croyant, etc. et que le spiritisme n’était pas contraire à Dieu, mais au contraire que celui qui le pratique croit à l’au-delà et donne l’occasion aux âmes désincarnées de venir et de nous porter la voix d’en-haut, etc. Moi je ne disais rien.

Alors le médium s’adressa à moi, à moi directement: “Vous savez, je ne suis pas possédé du démon. Imaginez (avec un bon accent toscan) que je porte sur moi le “lumen Christi” (je ne sais pas ce que c’était pour lui) et vous, vous faites mal à ne pas vouloir de moi. J’étais venu ici très volontiers car je voulais aussi vous faire du bien (?). Mais vous maintenant, vous me chassez...”

“Je ne chasse personne, répondis-je, s’il est vrai que vous êtes un ami de Jésus, vous ne devez pas vous sentir mal à l’aise auprès de moi”.

“Mais si, au contraire, je me sens mal à l’aise. Vous ne cessez d’aller à l’église!”

“Mais c’est justement pour ça que vous devriez vous sentir ici à votre aise. Celui qui est avec le Christ ne peut craindre le Christ!”

“Et moi je vous dis que vous me gênez”.

“Alors ne revenez plus et adieu”.

Le discours s’arrêta là.

Peu après voici venir le médecin. Les sourcils froncés et le regard de travers. Il se planta devant moi et me regarda attentivement. Moi je le regardai d’un air interrogateur.

Le soir, nous étions dimanche, tandis que nous dînions le médecin déclara: “Je dois m’en aller car la demoiselle ne veut pas de moi. Savez-vous qu’aujourd’hui vous avez failli me tuer Moustapha?”

“Moi? Et comment pouvais-je faire une chose pareille, quand je ne savais même pas qu’il était là?”

“Si, c’est bien vous! Il était en transe et tout d’un coup il tomba en catalepsie. Lorsqu’il revint à lui il m’expliqua que l’esprit de Gabriel (?) avait pris peur et s’était enfui si vite qu’il l’avait laissé sans vie. Ce n’est qu’après une demi-heure que l’esprit revint et que Moustapha put reprendre conscience.”

C’est très bien, pensais-je. Si donc vous ne voulez pas cesser vos manigances, c’est moi qui m’en occuperai. Et je me mis aussitôt à prier avec la croix dans les mains.

Moralité: deux jours plus tard Moustapha partait à Rimini avec ses esprits plus ou moins Gabriel. Le médecin restait, car, disait-il, il fallait qu’il reste. Et jusqu’à la nuit du 17 août tout se passa bien.

Mais cette nuit-là, entre une heure et deux heures, pendant que je dormais comme un nouveau-né, je fus réveillée en sursaut par cette fameuse sensation de mains qui opprimaient ma poitrine comme pour me chasser ainsi que d’air vicié. Je souffris terriblement et je dis à maman, car je dormais avec elle: “Le docteur est en train de faire du micmac.”

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Je souffris tellement et je luttais tellement qu’au matin, tandis que j’étais sortie faire les commissions, j’ai failli mourir d’une attaque cardiaque. En rentrant à la maison j’avais le visage tellement abattu que le médecin, qui à part le spiritisme, était un brave homme eut pitié de moi. Mais je refusais sa pitié et je lui dis: “Qu’avez-vous donc manigancé cette nuit?” Il baissa la tête et avoua: il avait évoqué le fameux Gabriel.

Tirez donc vous-même, mon Père, les conclusions. Moi je vous dis que je suis convaincue que la puissance du nom de Jésus et de la Croix empêcha cette action démoniaque. Et je vous dis que je suis convaincue que le spiritisme est démoniaque (cela me faisait trop souffrir. Si c’était venu de Dieu, comme le prétendaient ces deux-là, je n’aurais pas été aussi troublée). Je vous dis encore que le démon ne voulait pas que je reste dans la maison et il tentait donc de me repousser, non pas à cause de moi, mais à cause de Celui qui habitait en moi. Je vous dis que je suis convaincue que dans cet événement il y a certainement une explication cachée, connue de Dieu seul. Je vous dis que cela ne fut pas infructueux car, dans l’espace de trois mois, le médecin avait changé d’opinion sur beaucoup de choses, au point d’exprimer le désir d’abandonner ses manigances et de retourner à Dieu. Je vous dis enfin que je suis archiconvaincue que beaucoup de ce dont j’ai souffert ensuite est dû à l’action vengeresse du démon que j’avais dominé au nom de Jésus.

Mon mal était jusqu’alors clair dans ses symptômes, même s’il était grave, et ne comportait nullement ces douleurs spasmodiques dans le corps tout entier, qui sont survenues ensuite et qui ressemblent à celles que devraient éprouver quelqu’un dont les centres nerveux seraient fouillés par une main impitoyable. A partir de ce moment-là, les symptômes commencèrent à s’altérer, à se mélanger, à s’embrouiller avec ceux qui provenaient d’autres maux mystérieux, que personne ne put jamais comprendre. Et il faut ajouter à cela un déchaînement de tentations qui m’ont aussi écrasée... Jamais, je n’avais été éprouvée à ce point, jamais je n’avais accédé à tant... Les heures les plus noires de ma jeunesse étaient roses à côté de celles que j’ai subies au cours de ces neuf années de maladie. Cela fait neuf ans que je suis alitée. Et c’est seulement depuis un mois que je me sens soulagée des attaques démoniaques. Mais je n’ai parlé de cela à personne, car aujourd’hui on ne croit pas au démon. Pourtant, combien ne m’a-t-il pas fait souffrir!

J’ai vaincu le démon durant l’été 1930, mais lui s’est vengé de façon exorbitante... Mais je raconterai cela au moment voulu.

Et maintenant que dire? Je dirai simplement ce que l’on dit le vendredi saint en adorant la croix: “Arbre gracieux et splendide, orné du pourpre du Roi... O toi bienheureuse... O Croix unique espérance, salut!...”

“La faim si ardente que j’ai de sauver les âmes me pousse à chercher des victimes à associer à mon oeuvre d’amour” avait dit Jésus à soeur Benigna Consolata Ferrero.

A l’époque, je ne connaissais pas encore cette religieuse. Mais le besoin de m’offrir aussi à la Justice comme je m’étais offerte à l’Amour se faisait urgent dans mon coeur. Par pur hasard je fis la connaissance de cette petite secrétaire de Jésus.

Cela faisait un certain temps que différentes personnes, consacrées ou pas, me demandaient si je n’avais pas emprunté quelques-unes de mes pensées aux écrits de cette religieuse, car ils y correspondaient tout à fait. Or je ne savais même pas que soeur Benigna avait existé! J’eus donc envie de la connaître. Et Jésus, toujours courtois, me mit sur le chemin. Un jour j’eus entre les mains un petit prospectus à son sujet. J’avais le fil conducteur. J’écrivis au monastère de la Visitation de Côme pour avoir toutes les oeuvres de la Servante de Dieu.

Hier j’ai dû suspendre mon récit, car je souffrais trop pour pouvoir continuer. Et cela a été une bonne chose car pendant la nuit je me suis aperçue que j’avais oublié certains détails.

Le premier consiste dans le fait que j’avais depuis longtemps prononcé les voeux de virginité, pauvreté et obéissance. Et j’avais à cette époque passé ma bague, que j’avais à la main droite depuis 1915 où elle marquait le souvenir du pauvre Roberto, et je la mis à la main gauche où elle allait symboliser désormais mes noces mystiques avec Jésus.

A cause de ce fait j’avais dû subir de nombreux sermons. D’abord de la part du prêtre, qui n’approuvait pas mes intentions. Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet, et je vous le raconte tout de suite pour ne pas avoir à y revenir. Peut-être que ma sincérité vous déplaira un peu, mais tant pis.

Dans ma vie j’ai rencontré de saints prêtres, qui sans aucun doute étaient de vrais prêtres, remplis de charité, d’un zèle indéniable, d’un apostolat fécond. Ce sont là des personnes qui vivent avec conviction leur mission, qui se consument corps et âme, qui n’ont pour préoccupation que de porter à Dieu les âmes qui leur sont confiées, et qui ne cessent de se soucier de les enflammer et de les acheminer vers la charité et la générosité. Parmi ces personnes-là, je n’ai pas trouvé de véritable directeur de conscience. J’y ai trouvé d’excellents confesseurs, certes, mais pas de directeur spirituel. Mais cela dépendait de moi, non pas d’eux. Car vous avez pu constater combien j’hésite à m’ouvrir... et si cela m’arrive aujourd’hui avec quelqu’un qui correspond aux traits dont je rêvais pour la conduite de mon âme, vous imaginez combien je pouvais être fermée, lorsque je ne trouvais pas chez un prêtre que j’approchais ce je-ne-sais-quoi apte à me suggérer: “Confie à ce prêtre les secrets de ton coeur.” Mais parmi ces saints prêtres j’en ai trouvé beaucoup qui ne l’étaient pas.

AUTO 4.1.06

Et je m’explique. Lorsque je vois un prêtre peu zélé dans l’assistance des âmes, qui paraît préoccupé davantage par des soucis humains, par une maison, une rente, des cours à donner, des visites à recevoir, etc., et qui est impatient vis-à-vis des pauvres âmes, qui seront bien sûr elles-aussi ennuyeuses, je l’admets, avec leurs scrupules et leurs pleurnicheries, mais qui justement à cause de cela auraient besoin de beaucoup d’amour pour être redressées dans leur foi, lorsque je vois un prêtre qui au lieu d’encourager de véritables élans du coeur les retient, non pas par prudence — ce qui serait tout à fait justifié — mais par tiédeur de coeur, donnant l’impression que l’on en fait toujours trop pour le Seigneur et qu’il ne faut pas exagérer, eh! bien! je dis que ce prêtre n’est pas un saint. Vous remarquerez que je laisse de côté d’autres fautes humaines qui sont à l’origine de mes larmes et à cause desquelles je me sens poussée à expier avec des pénitences particulières, mais sur lesquelles je préfère survoler par pitié pour la faiblesse humaine, qui existe toujours, même sous un habit sacerdotal...

Eh! bien! moi, de ces prêtres tièdes j’en vois beaucoup! Les saints sont répandus comme des fleurs rares en un vaste pré, trop rares même, face au besoin immense des foules d’être à nouveau évangélisées.

J’admire l’oeuvre des missionnaires qui se rendent dans les terres païennes pour porter le Christ aux idolâtres... Mais les noirs d’Europe, les néo-païens du vieux monde, qui après avoir reçu en premier la lumière du Christ l’ont à nouveau perdue sous un tas de plaisirs, de vices, de courses à l’argent et au pouvoir, qui donc les convertira à nouveau? Qui donc les sauvera en les ramenant à Dieu avec le feu d’un apôtre? Ces pauvres noirs d’Europe, dont le baptême est maintenant une simple formule qui reste vaine, pour qui les mots de la foi sont des lettres mortes, pour qui les cérémonies et les offices religieux sont inutiles, et pour qui les sacrements sont de honteuses pleurnicheries de femmelettes, ces pauvres noirs d’Europe qui ne se souviennent de Dieu que pour le blasphémer, qui vivent comme des bêtes, préoccupés seulement de rassasier leur ventre, leur désir, leur portefeuille, et qui meurent davantage encore comme des bêtes, et qui sont précipités dans l’au-delà sans un dernier retour à Dieu, qui donc les évangélisera? Qui donc passera son temps en une prédication de toute sa vie, entendue non pas par les années passées mais par l’action menée, pour les ramener à la source de tout, pour leur faire redécouvrir la vie de l’esprit — qui est bien plus élevée que la vie de la matière qui est devenue la divinité de l’ère moderne — source de la “vie durable” comme le chante Catherine?

Ah! Pitié, pitié pour ces pauvres foules européennes, ces troupeaux restés trop rarement avec d’authentiques pasteurs, et mal guidés par les autres, qui se préoccupent davantage non pas du troupeau mais d’une infinité de futilités matérielles! Reprenez la parole, vous les missionnaires, devant ces noirs d’Europe, qui sont bien plus malheureux que les Zoulous d’Afrique qui ont une foi, peu importe laquelle, dans le serpent, dans le soleil, dans les cailloux, mais qui ont une foi, tandis que les pauvres idolâtres d’Europe ne l’ont pas. Et ce ne sont même pas des idolâtres car l’idolâtrie suppose la foi en une idole. Ces gens-là ne croient plus à rien, pas même au plaisir qui les dégoûte sans les rassasier... Revenez donc, vous les missionnaires, revenez rechristianiser cette pauvre Europe qui meurt dans le marasme de son athéisme, faites briller aux yeux des européens, découragés et abêtis, la parole du Verbe “par qui toutes choses ont été faites”[3], la puissance du Créateur, la lumière de la Foi qui nous asssure de notre origine céleste et de notre avenir céleste. Arrêtez au moyen de la Croix le glissement précipité vers les abîmes infernaux de cette humanité qui désespère, qui tue, qui maudit. Relevez le Christ crucifié contre les actions de l’orgueil humain, qui fait usage du génie dont Dieu l’a doté pour créer un progrès meurtrier sous tous les points de vue.

Le monde a besoin d’être sauvé, ce monde qui est le nôtre et que l’on appelle monde civilisé, par le moyen du froc, de la corde[4], de la croix et du sacrifice. C’est seulement là que se trouve le salut. Toute autre voie ne peut qu’amener les plus tristes catastrophes.

Mais jusqu’où me suis-je donc laissée entraîner? Un peu trop loin... Je vous demande de m’excuser. Je reviens à mon point de départ.

Je disais donc que le prêtre me disait de ne rien faire, de ne point exagérer... Mais exagérer en quoi? Avaient-ils exagéré tous ceux qui par amour de Dieu ont mis à leur cou et à leur âme le joug saint des trois voeux? Mais alors il faut refaire toute l’histoire des 20 siècles de christianisme, il faut effacer de nombreuses pages de l’Evangile et augmenter considérablement les données statistiques concernant les aliénés psychiatriques, et y ajouter la catégorie des aliénés religieux!

Je changeais de prêtre et m’adressais à mon vieux curé, qui aujourd’hui est mort. J’aurais préféré trouver un confesseur appartenant à un ordre monastique, car j’ai remarqué que tous les ordres de fraternité donnent des prêtres plus zélés. Mais Saint-André et Saint-Antoine étaient trop éloignés pour moi, qui devais faire les confessions et les communions en cachette... Le vieux curé me comprit, qu’il en soit béni, et m’accorda le droit de prononcer mes trois voeux, et jamais, du temps où il résida à la paroisse Saint-Paulin[5], jamais il n’a soulevé d’obstacle à mon cheminement de perfection.

D’autres endoctrinements me furent débités par maman. Après avoir éliminé ceux qui étaient jeunes et forts et qui auraient pu me rendre heureuse, mais qui m’auraient arraché de ma condition à son service, maman se mit en quête d’un vieillard très riche, qui aurait été disposé à m’épouser, tout en me laissant près des miens: “Il faudrait avoir une maison à deux étages, disait-elle, l’un pour toi et l’autre pour nous”. Et de fait pour elle c’était le rêve! Mais pas pour moi.

Je ne suis pas à vendre, mon Père, et je ne m’abaisse pas à un accord qui à mes yeux ressemble beaucoup à des conditions de vie proches du vice. Je comprends la sainteté du mariage, quand il est vécu pour perpétuer l’espèce, comme Dieu le veut. Mais un mariage qui, en raison de l’âge avancé des conjoints ou de l’un des époux, ne laisse aucun espoir de progéniture ressemble, à mes yeux, à un marchandage de viande humaine, à un vice caché sous une étiquette légitime. C’est pourquoi j’ai refusé d’épouser un vieillard, plus âgé que moi de 42 ans. Et c’était bien quarante-deux!

AUTO 4.1.07

Alors, pire que tout, voilà qu’avec l’aide d’une amie de notre connaissance, maman alla pêcher un jeune et riche avocat. C’était un beau et gentil garçon mais... il avait un malheur. Il portait en lui la tare d’une de ces imperfections physiques qui suffisent à invalider un mariage auprès de l’Eglise, lorsqu’il est contracté avec tromperie par l’une des deux parties.

Moi je ne voulais absolument plus entendre parler de mariage après ce qui m’était arrivé avec Mario. J’avais renoncé à tout, d’abord pour obtenir la rédemption de Mario, ensuite pour rester fidèle, en troisième lieu par déception vis-à-vis de la légèreté masculine et, enfin, en quatrième lieu, parce que j’avais un coeur de femme et non pas une coeur de veau qui se donne, par petits morceaux, aux merles et aux rossignols! Et puis je m’étais consacrée à Dieu. Mais même s’il m’était arrivé de désirer encore me marier, aurais-je pu jamais m’unir à un malheureux, qui n’aurait jamais pu avoir des enfants?

J’avais été avertie, par des personnes dignes de foi, du malheur qui frappait ce jeune avocat, un malheur qui a été confirmé ensuite par un mariage malheureux et stérile. Je me révoltai donc contre ce projet de mariage. Je vous ai déjà dit que plus qu’à l’homme lui-même, je m’intéressais aux enfants que j’aurais pu avoir de lui: c’était la seule chose qui m’attirait dans le mariage, après la perte de Roberto. Imaginez donc si je pouvais adhérer à la volonté de ma mère, lorsqu’elle me proposait une union qui se trouvait en contradiction avec les lois de l’Eglise, à ma façon de voir et au simple bon sens, outre qu’à la morale.

Lorsque je fis passer ma bague de la main droite à la main gauche, maman crut que c’était parce que j’avais honte, à trente ans et plus, d’être encore célibataire et elle m’accabla de phrases de ce genre: “Si tu m’avais écoutée et avais épousé machin, si tu avais suivi mon conseil et avais épousé chose...” Je la laissais dire et tenais ferme dans mes positions.

Les autres sermons me furent servis par les gens en général. Mais pour ma part je ne me suis jamais préoccupée de ce que les gens pouvaient dire à mon sujet. Cela pique un peu, dans les premiers moments, quand il s’agit d’une grave insinuation, mais après on s’en moque.

Une autre chose que j’avais oubliée de vous signaler est l’habitude que j’avais prise de faire de la méditation par écrit. J’en ai retiré de grands avantages spirituels. Ecrire oblige l’esprit à se concentrer davantage sur le sujet médité et donne en outre l’avantage que ce que l’on a écrit peut être relu en des moments d’aridité, lorsque nous sommes incapables d’élévations spirituelles. Si la méditation est toujours utile, la méditation écrite est, à mon avis, deux fois plus utile. Elle affine dix fois plus la capacité de méditer et augmente la lucidité intérieure.

Cela aussi m’attira des reproches de la part de maman. “Quel besoin y avait-il de s’enfermer pour prier en consumant de l’électricité? Est-ce que celle que je consumais déjà pour le groupe d’A.C. ne suffisait donc pas? Qu’est-ce que c’était que ces élévations? Est-ce que je me prenais par hasard pour un Thomas d’Aquin? etc.” Mais je laissais dire et je restais fidèle à ma méthode. J’écrivais mes méditations, ainsi que les leçons pour les concours de jeunes filles, car tout le travail intellectuel reposait sur mes épaules.

Je remplaçais aussi l’Assistant ecclésiastique qui manquait. Mgr Lazzareschi, qui était alors Assistant ecclésiastique diocésain, m’y avait autorisée. La réflexion spirituelle, je la dirigeais toujours à partir d’un passage de l’Evangile. Par expérience personnelle, je savais quelle force spirituelle procure la connaissance de l’Evangile: il nourrit et réconforte notre âme comme du pain et du vin de vie, et donne la force de progresser rapidement dans le Bien. Je voudrais persuader le monde entier à ce sujet...

Pourtant la plus grande partie des catholiques pratiquants se crèvent la cervelle sur des livres d’ascèse qu’ils ne comprennent pas et négligent cet excellent instrument que constitue l’Evangile, qui est tout simple et que peuvent comprendre même les moins instruits. Ces gens-là se gavent de lectures, se remplissent la tête de mots compliqués, se gonflent la poitrine en se prenant pour des docteurs de l’Eglise, éprouvent un frisson d’émotion qui les démange de façon exquise à la surface d’eux-mêmes et qui allume un feu de... bengale, iridescent mais très éphémère, à la lumière duquel ils s’admirent avec complaisance et se décernent à eux-mêmes le diplôme “d’âmes mystiques, séraphiques ou saintes...” Puis, lorsque le livre est terminé... tout s’arrête là. Il ne reste plus que l’orgueil de se croire des élus, possédant déjà l’auréole de gloire céleste...

Mais quant à l’Evangile c’est différent! L’Evangile est limpide, si profond, si immense, si sublime. L’Evangile qui est une parole qui s’adresse à tous les fils de Dieu, qui est la parole du Fils de Dieu adressée à ses frères mineurs, on le comprend en proportion non pas de la science humaine que l’on possède déjà, mais de la science surnaturelle, si bien que l’on peut trouver un état de perfection chez un analphabète et des conditions spirituelles très précaires chez un spécialiste. Mais quel soutien qu’est l’Evangile pour le croyant qui veut rester en Dieu et veut grandir toujours plus près de Dieu!

Il y eut là aussi des luttes et des obstacles à surmonter. Non pas de la part des prêtres. Eux au contraire ils m’encourageaient à persévérer dans cette direction. Mais les dirigeantes diocésaines et les dirigeantes paroissiales me faisaient la guerre. Car elles étaient “les grandes mystiques” qui se nourrissaient de gros livres écrits par les géants de la théologie! Tant mieux pour elles!

AUTO 4.1.08

Le malheur est qu’elles oubliaient les paroles d’un petit livre qui disait: “L’homme ne vit pas seulement de pain, mais aussi de la Parole de Dieu”, ou encore: “Malheur à vous, docteurs de la loi, qui avez usurpé les clefs de la science: vous n’êtes pas entrés dans le Royaume et vous avez mis des embûches à ceux qui voulaient entrer”. Ce petit livre disait encore: “Celui que Dieu a envoyé dit les paroles de Dieu, parce que Dieu lui donne l’esprit sans mesure”. Il disait encore: “Celui qui écoute ma parole et croit en celui qui m’a envoyé aura la vie éternelle”. Ou encore: “Celui qui parle de sa propre autorité cherche sa propre gloire: seul celui qui cherche la gloire de celui qui l’a envoyé est digne de foi et en lui l’on ne connaît pas d’injustice.”

Ces dames-là oubliaient ces paroles qui avaient été écrites dans le petit livre qu’elles se refusaient de lire, plongées comme elles étaient dans d’énormes volumes! Car si elles les avaient connues, ces paroles du Verbe, elles ne m’auraient pas empêché de fournir le pain de la vraie Vie à mes filles, ni empêché mes filles de s’en nourrir.

Le pain est l’aliment le plus simple, le plus antique, le plus nécessaire à l’homme, et la Parole de Dieu, dite par la Parole même du Père, est l’aliment de base pour nourrir les âmes affamées de nourriture spirituelle. Pourquoi vouloir empêcher que mes filles entendent la Parole qui est vie et qui, lorsqu’elle est corroborée par la foi, est source de vie éternelle?

Pour me faire obstacle, elles inventaient le prétexte que moi, n’étant pas prêtre, je ne pouvais pas comprendre ni expliquer l’Evangile. Mais ces dames-là ne tenaient pas compte du fait que l’Esprit de Dieu souffle où il veut et que la Volonté de Dieu peut envoyer qui elle veut remplacer “le sel devenu insipide”, pour que les créatures ne restent pas privées de sa Parole. Moi j’étais la dernière de toutes, moi Maria Valtorta créature humaine, mais lorsque je prenais la parole pour m’adresser selon le vouloir de Dieu à des personnes plus ignorantes que moi, j’étais quelque chose parce que Dieu m’accordait l’Esprit sans mesure en constatant mon intention droite, qui était celle de faire connaître sa Parole et lui porter le coeur de ces jeunes filles. Non, je ne parlais pas pour augmenter ma gloire humaine ni pour obtenir un plus grand pouvoir. Je parlais seulement pour rendre gloire à Dieu et pour faire grandir son troupeau et faire grandir au sein de son troupeau la connaissance du Pasteur.

Je ne faisais pas la chasse aux titres, qui n’attirent que ceux qui vivent en fonction d’une gloriole humaine. Comme Jean dans le désert, je n’étais qu’une voix, une voix qui criait, au nom de Dieu, afin que les âmes s’éveillent à la vraie vie. Et cela me suffisait d’être une voix, c’est-à-dire une entité toute spirituelle qui se constitue, s’élève et se consume sans ambitions ni arrière-pensées humaines, qui monte comme la fumée d’encens, d’un encensoir ardent, pour se consumer de bonheur et devenir parfum de louange à l’Eternel. Mais les “docteurs” du diocèse et de l’Association, c’est-à-dire celles qui étaient gonflées par l’orgueil de leur titre — un titre qui sonnait si bien à leurs oreilles! — avaient peur que moi, par mon apostolat, je ne tente de les priver de leur autorité, qui constituait leur trésor, le trésor auprès duquel leur coeur tenait la garde...

Mon coeur se tenait à la garde du petit troupeau que Dieu m’avait donné et que j’ai porté, tant qu’il me fut confié, sur les pâturages salutaires, sans qu’une seule brebis ne périsse, et qui maintenant, tandis que son pasteur est malade, ne se perd toujours pas, parce que pour mes brebis j’ai offert ma vie et aucune de celles que Dieu m’a confiées ne s’est perdue à l’exception de la fille de perdition, car chaque maître doit connaître l’amertume du Maître qui a vu périr l’un de ses disciples... Mais celle-ci j’espère encore la sauver, car j’ai encore beaucoup à souffrir, j’ai encore beaucoup à mourir, avant de renaître dans l’éternité de Dieu.

Il est évident que ces docteurs, qui voulaient mettre un baillon à la Voix qui parlait de Dieu, en raison d’une peur purement humaine, si elles avaient compris et s’étaient souvenues des paroles du Verbe[6], n’auraient pas tenté de m’empêcher de parler... Mais de même que les rouspétances de maman n’étaient plus pour moi ni des chaînes ni des baillons, de même les interdits des dirigeantes ne me faisaient pas peur. Il me suffisait d’avoir l’approbation de ma conscience et celle des prêtres.

Le reste ne m’importait guère, même si ce “reste” m’était administré sous la forme d’une guérilla honteuse, à base de calomnies, de méchancetés et de mesquineries de toutes sortes... Mais je remercie Dieu de tout cela. Tout cela a fait en sorte qu’aucune douceur humaine ne s’est mêlée à la douceur surnaturelle d’un apostolat mené uniquement par amour de Dieu, douceur d’esprit qui fait que lorsqu’il est critiqué et tourmenté l’apôtre exulte, car il reconnaît en cette persécution le signe de sa consécration... La lutte et la persécution sont le sceau qui caractérise toujours celui qui est sur le droit chemin, parce que le monde hait, plus que tout, celui qui agit bien. De fait pour ceux qui n’agissent pas aussi bien une conduite parfaite est un reproche muet mais puissant... et celui qui est un reproche sera toujours mal accepté.

Maintenant que j’ai rappelé ce qui avait été oublié, je termine ce pauvre chapitre qui s’est égaré, depuis le début, en des milliers de caniveaux...

J’écrivis donc au couvent de la Visitation de Côme, pour avoir les écrits de soeur Benigna. Je les reçus durant le carême, je crois. En tout cas, on était au printemps.

En lisant ces écrits, je me suis aperçue que j’avais réellement eu des pensées identiques aux siennes. Et en apprenant que ces phrases avaient été dites par Jésus, j’en fus émue jusqu’aux larmes. Ainsi donc moi, pauvre créature, j’avais pu dans mon amour trouver des expressions et des pensées semblables à celles de mon Sauveur? Il était donc tellement présent et actif en moi au point de me faire dire les mêmes choses qu’il avait dites à soeur Benigna pour offrir aux âmes un moyen nouveau de sanctification et une preuve nouvelle de son amour?

Encore maintenant lorsque, sans m’en rendre compte, j’écris une lettre ou je parle en exprimant ma pensée, et qu’il m’arrive ensuite de retrouver cette pensée de façon presque identique dans une phrase du vademecum de la religieuses visitandine, je tremble de joie. Il m’arrive de m’abstenir pendant des mois de lire ses écrits, afin de n’être pas influencée sans le vouloir... mais je dois ensuite me rendre compte, après des mois, que je reste toujours en étroite ressemblance avec ses écrits.

AUTO 4.1.09

Je tire de cela une conclusion. Si trois âmes qui ont vécu en des pays et des cultures aussi diverses que la petite Thérèse, Benigna et moi, nous nous exprimons avec les mêmes mots, cela signifie que lorsque Dieu occupe entièrement un coeur de sa présence il suscite en lui les mêmes sentiments. Ce sont des étincelles de sa charité, qui proviennent d’une unique source, mais qui jaillissent de trois canaux, différents par leurs mérites, dont le mien qui est le plus rudimentaire et le plus défectueux, et qui expriment la même lumière. Ce sont comme les notes d’un même poème d’amour; elles ont le même son, même si l’un des trois instruments qui les joue, le mien, est joué par une créature encore très loin de la perfection.

Autrefois j’avais une amie en la personne de la Petite Fleur. Maintenant voilà que j’en avais deux, puisque soeur Benigna est devenue elle aussi pour moi une amie du ciel. Entre elles deux, qui sont de grandes victimes, je procède avec assurance sur le chemin qui me porte au Calvaire. Elles m’encouragent, me sourient, et m’indiquent une lumière toujours plus proche... C’est dans cette lumière que se cache mon cher Jésus.

Lorsque mon sacrifice sera achevé, à la petite hostie que je suis, il montrera clairement son visage, qui m’apparaît à peine aujourd’hui, parce que voilé par un rideau de splendeur, et je mourrai alors en un sursaut de joie...

Fidèle à ma méthode, je me confiai au Seigneur afin qu’il me dise lui-même quel serait le moment propice à cette plus sévère offrande.

Je ne nie pas que la chose me procurait des pensées contradictoires. Mon âme était entraînée à accomplir ce sacrifice parce que, depuis longtemps, je sentais, par une sainte inspiration, que la Justice aussi a besoin de victimes pour être désarmée. Ce malheureux monde accumule toujours plus fautes sur fautes, offenses sur offenses. Ceux qui réfléchissent restent surpris qu’un châtiment global ne vienne pas punir la race humaine tout entière, qui fait preuve de toujours plus d’iniquité et de bêtise. D’où la nécessité de sacrifices, pour calmer la colère de Dieu. Cela je le comprenais depuis des années et je le comprends chaque jour davantage. Mais si la partie meilleure de moi-même aspirait à s’immoler à la Justice du Père, par pitié pour ses frères plus malheureux, tellement arrogants et blasphématoires, mon humanité elle titubait. Je savais bien ce que dit sainte Thérèse de l’Enfant Jésus: “... Si vous vous offriez à la Divine Justice, vous devriez avoir peur...”

De fait, jusqu’alors l’Amour miséricordieux avait usé de miséricorde à mon égard et m’avait traitée avec douceur, tenant compte de ma faiblesse. Il n’avait pas fait l’économie de la souffrance, mais il me l’avait procurée au cours de ces cinq dernières années — c’était le temps de la durée de mon offrande à l’Amour — toujours accompagnée d’aides surnaturelles, qui m’étaient très précieuses pour supporter l’épreuve. Il est vrai que l’amour même, lorsqu’il atteint certains sommets, est déjà par lui-même une souffrance. Ce n’est pas pour rien que l’acte d’offrande annonce: “... je te supplie de me consumer continuellement en laissant déborder dans mon âme les vagues d’infinie tendresse que tu possèdes, en sorte que je sois une martyre de ton amour, ô mon Dieu!” Or ce martyre si doux, je le connaissais depuis des années... et il y avait des moments d’une telle incandescence que je crois ne pas me tromper en affirmant qu’il a été l’une des principales causes chez moi de la dilatation cardiaque et de la lésion interne. Comme un pot trop bien fermé qui, porté à ébullition, augmente de volume, conformément à la loi physique de la dilatation des corps et, quand cette dilatation n’est pas suffisante à dégager la pression, qu’il explose, de la même façon il est advenu à mon coeur qui, après s’être dilaté sous les palpitations vives de l’amour — qui sont beaucoup plus efficaces contre les parois cardiaques que n’importe quel penchant myocardique — a explosé en son intérieur, où, au dire des médecins, tous les nerfs ont lâché.

Ces messieurs les médecins n’ont jamais pu comprendre comment cela avait pu arriver à une jeune fille dont la vie était si bien réglée et saine comme la mienne... Mais s’ils avaient levé les yeux vers les régions surnaturelles, ils auraient compris pourquoi je fus atteinte d’un mal aussi particulier, qui diffère de toutes les autres formes de maladie cardiaque, celles que l’on identifie sous un millier de noms différents, car mon mal possède les symptômes propres à tous ces maux mais, en même temps, il est exempt de certains traits essentiels aux cardiopathies proprement dites de caractère naturel...

Si vous saviez ce que cela me coûte de parler de choses aussi intimes. Il s’agit là de tendresses nuptiales advenues entre mon âme et le Christ, dans le secret du lit le plus sacré! Mais continuons quand même! Je vous ai raconté tout le mal qu’avait commis la pauvre Maria, il me faut maintenant vous raconter tout le bien qu’a fait Jésus en Maria.

Mis en présence de l’idée de cette seconde offrande, j’hésitais avec la partie inférieure de moi-même. Je sentais qu’allait s’abattre sur moi la rigueur de Dieu car j’avais déjà constaté qu’à mon égard le bon Dieu faisait tout ce qui lui plaisait, sans me ménager, lorsqu’il avait besoin de quelque chose en faveur des âmes.

Mais qu’est ce que je viens de dire! Certains, en me lisant ici, trouveront que j’ai blasphémé! “Comment? Dieu aurait besoin d’une créature? Mais elle est folle celle-là!” Et c’est le moins qu’ils risquent de dire! Pourtant c’est vrai. Dieu qui peut tout, est tellement Père, est tellement Bonté, est tellement condescendance qu’il veut se pencher pour demander à ses petits enfants de l’aider... Même les papas de la terre font de même, malgré que cela puisse davantage les gêner que les aider... pourtant ils disent à leurs enfants: aide-moi à porter ceci, à tenir cela... Quelle fierté cela suscite alors dans le petit enfant qui a aidé son père qui, sans son aide, n’aurait rien pu faire!

AUTO 4.1.10

Le bon Dieu fait la même chose. Il nous appelle et nous dit: “Ecoute, mon enfant, j’ai besoin de toi pour tel pécheur... aide-moi à faire fructifier l’enseignement de ce prêtre... unis-toi à moi pour redonner de l’espoir à ce désespéré... viens, viens donc, ensemble nous allons arracher cet agonisant au démon...” Ah! Quel sentiment d’adorable satisfaction et quelle sainte fierté émergent en nous lorsque nous nous apercevons que nous avons aidé le Père divin qui du haut des cieux nous dit “merci”.

J’en suis arrivée au point de me sentir bien seulement lorsque je sens que Dieu est en train de puiser incessamment en moi en faveur de pauvres âmes que je ne connaîtrai qu’au paradis. Et mon puits ne se remplit que grâce à toujours davantage de souffrances. Plus je souffre et plus je me sens remplie et plus le bon Dieu peut puiser en moi, et y puiser afin d’irriguer les âmes languissantes. Ma vie s’épanouit de la sorte, car cette source d’eau surnaturelle au service de Dieu et du prochain s’alimente dans ma vie terrestre et l’aspire goutte par goutte... Mais que peut donc désirer de plus beau une goutte de rosée sinon de briller une heure sous la fulguration des rayons solaires, et de désaltérer une fleur assoiffée, puis de monter vers le soleil lui-même, aspirée par son ardeur?

Moi, pauvre et humble rosée, je me laisse répandre sur les âmes assoiffées par celui qui règle la pluie, les marées, les vents et les astres... Je brille sous son rayon, je brille par les mérites de ce rayon, puis je meurs... Ou plutôt non, je monte jusqu’à lui, jusqu’à mon soleil qui, du plus profond des abîmes célestes aspire sa pauvre petite goutte qu’il a dispersée dans les abîmes de la terre, et qui est amoureuse de lui, qui est désireuse de surmonter en un dernier envol la distance séparant ces deux abîmes, mais qui, en même temps, comme dernière oeuvre de sa vie, jette un pont mystique entre la terre et le ciel, en implorant auprès de son soleil que sur ce pont, fruit de l’holocauste suprême, puissent passer un nombre infini d’âmes pour aller peupler le paradis...

Je m’abandonnais donc à Dieu et lui demandais: “Toi qui as commandé au vent et à la mer, commande-moi aussi, lorsque l’heure viendra...”

En attendant, je me préparais par une vie toujours plus pure et mortifiée. Les pénitences exerçaient déjà sur moi une grande attraction. En plus de celles que je devais souffrir pour le compte des autres — et croyez-moi, elles ne manquaient pas; ma mère et les dirigeantes de l’Action Catholique suffisaient amplement pour alimenter régulièrement ma table du pain de la pénitence... — j’accomplissais aussi des pénitences spontanées.

Je sais qu’il y a des directeurs spirituels qui ne les approuvent pas. Ils disent qu’il est plus méritoire d’accepter, avec joie, ou avec soumission lorsque nous n’avons pas la capacité de souffrir avec joie, ce qui à tout instant nous arrive de douloureux. C’est vrai. Cela est suffisamment enrichissant. Mais lorsque Dieu veut quelque chose de plus, il faut lui donner davantage car, comme je l’ai dit, Dieu est d’une divine exigence. De ma part il désirait ce quelque chose de plus. C’est pourquoi je le lui donnais.

Au mois de septembre il y eut les élections à l’Association. J’avais été informée que, par décision ecclésiastique, je devais devenir présidente. Cela ne m’enthousiasmait pas du tout. Mon désir était de rester simplement une “voix” qui parle de Dieu, le chant du petit oiseau qui chante les laudes de son Créateur. Mais je me résignais à cette décision, à l’idée qu’en étant présidente j’aurais pu me rendre encore plus utile aux filles qui m’étaient confiées, et qui étaient si mal guidées par des dirigeantes qui en fait de perfection n’avaient que leur orgueil.

Mais... rien de nouveau sous le soleil! Les élections, à dimentions réduites, de notre association, furent à l’image des élections grands formats des nations... Elles se déroulèrent grâce à la corruption de quelques âmes simples à qui, par un abus d’autorité, fut imposé un autre nom en lieu et place de la liberté de vote. Et j’en passe. Je connus plus tard tout le détail de ce travail en coulisses, qui n’est guère à l’honneur de celle qui en fut l’actrice. Mais pour moi, cela m’arrangeais car, je le répète, je n’avais absolument aucune envie de devenir présidente.

Celle qui était alors présidente diocésaine et qui était l’une des plus acharnées contre cette humble “voix” que j’étais et qui ne demandait qu’à répéter les paroles du Verbe, cette présidente donc, qui était aussi l’une des plus envieuses, car elle croyait stupidement que j’aspirais à devenir dirigeante diocésaine, s’était alliée avec une autre, et même deux autres dirigeantes de l’Association, celles qui avaient le plus l’ambition de devenir présidentes. Mais vous vous rendez compte: elles voulaient être présidentes d’une association! Vous ne réagissez pas? Nous sommes sous la direction de... la dictature du peuple! Moralité: la présidence revint à l’une de ces deux acolytes et la vice-présidence à l’autre. Et à moi, parce que j’avais été imposée dans cette mission par les prêtres, on me faisait... la grâce de me laisser continuer d’être une “voix”. Plus tard, les membres du groupe m’ont raconté tous les détails des manoeuvres utilisées pour réussir, par la fraude, leur projet de me défenestrer et de me dégoûter, si cela leur avait été possible. Car de tel agissement me faisaient certes de la peine: cela m’a toujours fait mal de constater la bassesse humaine. Mais quant à me dégoûter au point de me faire tout quitter il en aurait fallu beaucoup plus!

AUTO 4.1.11

Car je ne travaillais pas pour moi, mais je travaillais pour l’amour de celui qui m’avait envoyée m’occuper de ce petit troupeau. Et lorsque l’on sait pour qui on travaille, par le seul fait de le savoir, on possède déjà sa propre récompense, sa récompense ici-bas. Car la récompense parfaite, on ne l’attend que dans le Royaume des cieux. Parce que si Jésus a promis sa récompense à ceux qui donnent à manger aux affamés, qui désaltèrent ceux qui ont soif, habillent ceux qui sont nus, visitent les malades, rendent visite aux prisonniers, et font tout cela en son nom, que ne donnera-t-il donc pas, le Père céleste, à ceux qui ont rompu le pain de sa Parole en faveur de gens à l’âme affamée, à ceux qui ont libéré les prisonniers — et donc pas seulement visité, mais ont libéré... — en mettant entre les mains des prisonniers la clef qui ouvre toutes les chaînes du péché, à ceux qui ont revêtu les esprits dénués de la lumière de la connaissance de Dieu et qui les ont soignés, lorsqu’ils étaient malades du coeur, avec le remède sublime de la Loi, à ceux enfin qui se sont offerts eux-mêmes comme boisson, qui se sont offerts comme holocauste pour les frères miséreux? Ah! avec quelle douceur, ceux qui se sont démenés pour lui entendront sa phrase d’accueil: “Venez, vous les bénis, et vous possèderez le Royaume!”

Et comme je suis moi-même désireuse d’entendre ces mots! Et combien je tremblerais à la pensée de la mort si j’avais agi avec hypocrisie, à l’idée que bientôt serait mis à découvert mon vrai moi, avec le risque d’entendre tonner la voix Christ qui pourrait me redire son terrible: “Malheur à vous, hypocrites, vous êtes comparables à des sépulcres blanchis à l’extérieur: aux yeux du monde, vous semblez être justes, mais au-dedans de vous-mêmes vous êtes remplis d’iniquité!”[7].

Ma mère, qui était à demi païenne, me dit: “Laisse tomber tout cela, elles ne sont pas dignes de toi!”. D’autres personnes aussi m’ont conseillé la même chose. Mais je n’était pas en train de travailler pour en retirer un mérite sur terre, ni pour en recueillir des attachements humains. Mon but était le ciel. Je travaillais pour le ciel.

J’ai donc poursuivi mon oeuvre de formation culturelle. Je l’ai même améliorée. Car j’avais persuadé le curé de laisser assister à mes conférences tous ceux et celles qui voulaient y assister. C’était des conférences sans ticket d’entrée, bien sûr, car si jamais on touche à la bourse des gens, aïe! cela fait mal! Surtout lorsque les sous que l’on demande sont destinés à de bonnes oeuvres. Quand il s’agit d’un tissu, d’un rouge à lèvres, d’un gâteau, d’un spectacle... eh! bien! c’est moins douloureux! Mais dépenser pour son âme? A quoi bon?

Moi je faisais cette réflexion: “A l’église, ceux qui entendent les prêches sont, plus ou moins, des gens qui sont déjà sur les chemins de Dieu. Mais ceux qui se trouvent hors de ces chemins, et qui ont donc encore plus besoin d’y être guidés, n’entrent jamais à l’église. Pourquoi donc ne pas m’adresser justement à ceux-là, sous la forme d’une conversation qui aurait le rare avantage d’être donnée gratuitement, afin d’allumer chez eux quelques étincelles de la lumière divine?” L’ancienne vocation d’être une soeur de Saint-Paul était toujours vive dans mon coeur. C’est dans cette direction donc, que je me mettais à l’oeuvre.

Pensez que j’étais et que je suis très timide, même si cela n’apparaît pas. Au collège j’écrivais des compositions scolaires, mais c’était quelqu’un d’autre qui les lisait. A l’hôpital je ne parlais à personne, sinon aux blessés, qui étaient pour moi comme des enfants. Si des visiteurs plus ou moins illustres se présentaient, je courais me cacher dans le secteur d’“Isolement”; là personne n’entrait. A l’hôtel je restais toujours en compagnie de Memmo, fuyant toutes les autres conversations éventuelles. La timidité a toujours été pour moi comme une douloureuse maladie et une authentique souffrance.

Mais pour Jésus je fus capable de trouver une liberté telle, que je me mis à parler en public. Je parlais à partir de la table où j’étais assise, le regard fixé sur le crucifix, celui qui est maintenant à la tête de mon lit, ou les yeux rivés sur un sacré-coeur que j’avais en face de moi. C’est à lui que je parlais. Je ne voyais que lui... les gens disparaissaient à mes yeux...

La première fois le sujet était sur: “L’ A.C. ses buts, ses fruits”. Je m’adressais à 5 personnes. On ne pouvait en avoir moins! Et parmi cet auditoire il n’y avait pas de dirigeantes, ni de membres (sauf 2); elles étaient toutes absentes!

La deuxième fois le sujet portait sur: “La fête de Noël, tradition nordique et tradition chrétienne”. L’assistance comprenait douze personnes, une dizaine de membres de l’Association et un prêtre.

La troisième fois je parlais sur: “A Rome , à l’époque impériale, entre roses et lys”. Vingt-trois personnes dans l’assistance, plus trente-trois membres de l’Association et un prêtre qui, à l’entrée, découvrit les manigances de la Présidente qui renvoyait les personnes qui voulaient entrer... Elle passa un mauvais quart d’heure cette présidente incorrigible!

Quatrième conférence: “Grandes figures féminines dans l’Eglise: Catherine de Sienne, Stefana Quinzani, Bartolomea Capitanio”. Dans l’assistance, quarante personnes, deux prêtres, un professeur de Pise, l’Association presque au complet et des membres d’autres associations de la ville.

Cinquième conférence: “Le contenaire du concile d’Ephèse”. La salle était comble jusque dans la tribune.

Je ne raconte pas cela pour alimenter ma gloire humaine. Je vous le dis simplement pour montrer que le besoin d’entendre parler de Dieu est vif, même chez les non-praticants. Car mon public était en très large mesure formé par ces gens-là. Et avec gratitude envers Dieu, j’ose encore ajouter que j’en ai vu un bon nombre revenir à l’église, après des années d’abandon.

Mais ce fut une véritable guérilla que je dus affronter! Et quel travail! Il me fallait écrire les invitations, coller les affiches sur la porte de l’église et préparer la salle. Et faire tout moi-même. Et puis, bien sûr, il me fallait aussi préparer la conférence. Mais pour Jésus on est capable de faire tout ça et encore davantage.

Durant l’année sociale 1930-1931, le concours avait pour sujet la morale chrétienne. Ce fut un concours magnifique! Il y avait tant à dire! Et comme il était utile que l’on sache ce qu’est la morale et surtout ce qu’est la morale chrétienne! J’y travaillais intensément. Les examens se révélèrent un véritable succès. Les responsables de l’ A.C. diocésaine ne savaient qui choisir pour le concours diocésain, car les 10 sur 10 pleuvaient dans toutes les sections. Si bien qu’ils durent tirer au sort les candidates...

AUTO 4.1.12

Celles qui avaient eu la note maximale, je les récompensais par un voyage à Pise, pour la visite des monuments. Durant l’année, j’avais réussi, au prix de mille privations, à mettre de côté la somme nécessaire pour cette balade avec mon groupe de jeunes filles.Ce fut une journée magnifique dont elles se souviennent encore aujourd’hui. Et ce fut d’autant plus réussi que je n’en avais parlé à personne, la surprise fut donc au comble. Car les personnes doivent faire leur devoir par devoir, puis il revient à qui de droit de les récompenser. Vous ne pensez pas?

Pendant que je m’affairais de la sorte, une étrange agitation grandissait dans mon coeur. Au début de l’année 1931 je sentais quelque chose qui m’avertissait de l’imminence d’un danger. De quel danger s’agissait-il? Je n’en sais rien! Cela ne semblait pas me concerner directement, ni même ma famille. Mais un danger de caractère général s’annonçait, j’en étais sûre. Et avec cette certitude grandissait aussi en moi le désir de l’arrêter. Mais comment faire face à un danger qui provient d’une réalité beaucoup plus grande que nous? Cela peut se faire seulement avec l’aide de Dieu. Et puisque je sentais que c’était un danger grave, très grave, qui approchait, j’éprouvais aussi le besoin d’offrir à Dieu une grande, une très grande moisson. La prière ne suffisait pas. Il y fallait le sacrifice.J’ai toujours remarqué, dans le mouvement d’ A.C. une nette tendance vers ce que l’on appelle des “croisades”. Croisades de pureté, croisades de charité, croisades d’humilité... Ce sont là d’excellentes initiatives, même si, pour obtenir de bons fruits, il ne faut pas les organiser pour quelques mois seulement. “On ne devient pas meilleur d’un seul coup” aimait répéter saint Bernard. On n’acquiert pas une vertu en moins de deux, dirai-je à ma façon. Il faut longtemps insister sur l’une d’elle avant de passer à une autre. Sinon on compose un fouillis comparable à celui que provoquerait un agriculteur improvisé qui sèmerait au hasard un peu n’importe quoi, mélangeant des plantes précoces avec des plantes lentes à pousser, des plantes débordant de feuillage avec des fleurs fragiles, avec comme résultat d’en voir mourir certaines d’étouffement et de devoir en arracher d’autres, en écartant du sol celles qui seraient déjà arrivées à maturité. Un certain ordre est nécessaire, même dans le bien. Toute hâte, tout désordre, est déjà en soi un mal.

Pourtant parmi toutes les croisades que l’on lançait, je remarquais qu’il y en avait une que l’on oubliait toujours: celle du sacrifice. Pourquoi donc ne point parler aux âmes du pouvoir et de la beauté du sacrifice? Nous chrétiens, nous avons comme Dieu quelqu’un qui s’est sacrifié lui-même et qui nous dit: “Aucun disciple n’est plus grand que son maître. Si vous faites ce que je vous ai montré, alors vous serez mes amis”[8]. Alors pourquoi cette crainte affreuse de la souffrance chez nous chrétiens? Et pourquoi exiger que ce ne soit que Jésus qui se sacrifie et croire que nous chrétiens en sommes exemptés?

Observez bien, mon Père, quatre-vingt dix pour cent des catholiques. Et je parle des catholiques praticants. Ils suivent leur religion jusqu’à la pratique fréquente des sacrements, de la messe, du chapelet, de l’observance de l’abstinence et du jeûne (mais déjà beaucoup moins) et puis... c’est tout. La prière par excellence, qui se transforme en action, ils ne la connaissent pas. Ils s’arrêtent au “Que ton règne vienne”, puis l’on reprend à: “Donne-nous notre pain quotidien (avec sous-entendue l’idée, qui n’est pas explicitement dite, mais qui est bien sentie par la plupart plus que ce qui est dit, à savoir, “donne-nous beaucoup à manger!”), remets nos dettes et ne nous soumets pas à la tentation.”

Quant à la Volonté du Père on ne la nomme qu’en passant. On ne sait jamais! Il n’est pas bon de faire certaines demandes! Et s’il venait en effet à l’idée du Père quelque volonté qui nous serait pénible? Quant aux dettes envers le prochain? Non, qu’il se débrouille! Pensons à autre chose. De même pour la question du bien-être; du pain seulement ce n’est pas suffisant! Il nous faut beaucoup, beaucoup de choses à manger pour accompagner le pain. Et aussi beaucoup, beaucoup de bien-être, une santé excellente, de bonnes affaires, un portefeuille garni. Ah! comme cela c’est mieux! Est-ce que cela ne se passe pas de la sorte? Hélas, si!

Le chrétien qui a été sauvé par un Dieu mort sur la croix, regimbe contre la souffrance, contre n’importe quelle sorte de souffrance. Il ne connaît pas la beauté de la souffrance, la puissance de la souffrance, la transformation en Dieu qu’opère en nous la souffrance. Pour ma part j’ai remarqué que si pendant un mois je prie comme une machine, jusqu’à fatiguer ma tête et mon estomac, le plus souvent je n’obtiens rien. Mais il me suffit de souffrir une heure et d’offrir ma souffrance pour un but déterminé et j’obtiens n’importe quoi. Le sacrifice est le salut du monde et des âmes. Les âmes et le monde sont toujours sauvés par le sacrifice de ceux qui sont plus généreux.

Ces réflexions m’envahissaient au point qu’il était devenu évident pour moi qu’était venu le moment d’accomplir une offrande plus stricte à la Justice divine. Mais comme je comprenais l’entité de ma nullité, je voulais pour cela bénéficier de l’aide d’un grand nombre de personnes. Car il fallait réunir un véritable trésor de sacrifices pour empêcher ce qui était en train de se préparer au seuil du futur.

J’écrivis donc à mon amie de l’A.C. de Crémone pour lui dire ce que je ressentais. Ma lettre se terminait par ces mots: “Toi qui es si influente et qui connais de véritables autorités catholiques, diffuse ce désir qui me vient de Dieu. Fais usage de la presse, laissant de côté les choses qui comptent moins, raconte la beauté du sacrifice et les fruits qu’il procure. Je suis sûre que notre jeunesse, qui est toujours prête à se lancer vers le bien, s’enthousiasmera pour cette arme puissante que Jésus utilisa le premier et qu’il nous donne en exemple; alors une floraison d’holocaustes secrets laveront ce monde pourri de ses germes pernicieux, comme autrefois le sang des martyrs a lavé la honte du paganisme sur le sol de Rome, faisant de la Ville de César la Ville de Dieu.”

AUTO 4.1.13

Elle me répondit par une belle lettre. Un belle lettre par son style et sa diplomatie. Ah! Oui! Sa lettre fut très diplomatique! Un véritable chef-d’oeuvre! Mais sous le velours de la diplomatie s’entrevoyait la carte d’identité de... la folie. Pour moi bien sûr! “J’admire ta manière de voir, mais je te ferai remarquer que la prudence est la vertu des saints et ta proposition n’est pas prudente. C’est pourquoi je me garderai bien de la présenter au Conseil Central. Quant à toi, fais ce que tu croiras bon, si tu crois pouvoir agir avec autant d’audace. Mais il me semble que tu exagères car... etc.”

Manière de voir? Elle aurait dû dire plutôt: façon d’agir. Car je ne proposais rien: je faisais. Je lui répondis: “Si la prudence est la vertu des saints, la sainte audace est la vertu des martyrs, qui ont droit à une double couronne de gloire, d’abord comme saints puis comme martyrs. Si pendant les premiers siècles l’Eglise n’avait pas été aussi riche de ces saints imprudents mais audacieux, elle vivrait encore dans les catacombes. Je ne vois d’ailleurs pas en quoi réside l’imprudence de parler du sacrifice. Ne parle-t-on pas pourtant de la crucifixion du Christ? Et ne devrait-on pas inciter la milice laïque de l’Eglise à imiter le Christ? Pourquoi alors permettre la lecture de certains livres d’ascèse et certaines hagiographies qui, par des enthousiasmes éphémères, montent les petites têtes de nos associées? Ne crois-tu pas que ce soit bien pire de leur permettre de méditer sur des ouvrages tellement élevés, et qui sont obscurs aux non-initiés à la théologie, avec pour résultat de semer des idées tordues dans les cerveaux, voire d’authentiques symptômes de paranoïa mystique? Prends garde, Gina, qu’en affirmant qu’il n’y a rien qui justifie une intensification d’immolation parce que tout est tranquille et que jamais comme maintenant l’Eglise a autant triomphé (nous étions en 1931, deux ans après le Pacte du Latran). Prends garde que tu ne doives bientôt t’en repentir amèrement!”

J’écrivais cela au début du mois de mai 1931. Le 31 mai il eut la suppression des cercles de jeunes de l’Action Catholique. Premier acte de la tragédie actuelle qui commença, si vous y faites attention, par l’obscurcissement de la vrai lumière dans l’esprit de ceux qui nous commandent et qui sont de pauvres malheureux...

Le jour précédent, le dimanche, j’avais parlé de la Vierge, à l’occasion du dix-septième centenaire du concile d’Ephèse[9] et j’avais achevé ma conférence en invoquant la protection de Marie sur les foules qui sont à la merci de l’égoïsme et de l’abus de pouvoir des puissants...

Ah! Mais maintenant il faut que je vous raconte quelques anecdotes. Des anecdotes qui me font toucher du doigt que lorsque le péril est imminent les disciples se comportent toujours de la même façon qu’il y a vingt siècles.

J’étais à la maison ce matin-là et je dépoussiérais vigoureusement les meubles, même si j’allais de plus en plus mal du côté du coeur.

J’entendis sonner. J’allai ouvrir. Et voilà que toutes les dirigeantes s’engouffrèrent dans l’appartement. On aurait dit un entier poulailler apeuré et caquetant. “On va nous arrêter!”, “C’est la persécution!”, “Voilà la police!”, “Ils vont nous tuer!”, “Hélas!”, “Pitié!”, “Moi je prends la fuite!”, “Moi je vais me coucher!”. Je n’y comprenais rien. Je dis: “Silence, parlez une seule à la fois, car je ne comprends rien!”

Elle me racontèrent alors qu’elles étaient allées chercher la Présidente (qui était là, livide comme une cholérique) parce que la salle de l’Association venait d’être envahie par les agents de la sûreté. Depuis le matin les associations avaient été dissoutes et il fallait tout remettre entre les mains des autorités. Elles voulaient que ce soit moi qui y aille et qui me débrouille avec la police!

Ah! Ah! Maintenant c’était moi qui devais tout faire! La “présidente”, celle qui s’était comportée comme un judas pour devenir présidente, celle qui avait soulevé tous les obstacles possibles contre moi au cours de l’année, qui m’avait raillée, dénigrée, écrasée comme l’on écrase un ver, voilà que c’était elle qui s’essoufflait à me dire: “Bien sûr! Moi là-dedans, je ne comptais pour rien. C’était vous qui parliez, vous qui dirigiez. S’il y en a une qui est indiquée pour répondre aux agents (sous-entendu: s’il y en a une qui doit aller en prison...) c’est bien vous! Moi maintenant je vais me coucher. J’ai la colique.”

“Très bien, répondis-je, allez donc même sur la lune, si vous voulez. Moi je vais au local. Je n’ai pas peur.” Et comme un peu de latin, en certaines circonstances, ne fait pas de mal, je la clouai sur place avec un peu de ce “latinorum” qui énervait tant Renzo Tramaglino.

Du groupe des dirigeantes, 13 personnes plus moi, nous ne restâmes que moi et trois autres. Comme dans le jardin des Oliviers.

Au local les agents firent preuve d’une grande courtoisie. Ils me dirent qu’ils ne prenaient rien, mais qu’il fallait qu’avant la nuit j’amène à la préfecture les registres et le drapeau. Le texte de mes conférences, ce n’était pas nécessaire. Elles avaient été suivie par des personnes qui les avaient trouvées exemptes de toute tare. Et penser que la pauvre Présidente voulait faire de moi un bouc émissaire, alors que c’était elle visiblement qui était visée!!!

Le soir, en compagnie de deux disciples fidèles, je me rendais donc à la préfecture. L’une portait la caisse contenant le drapeau, l’autre les registres de l’association. Moi, rien. Un... général ne porte que son cerveau!

Un agent vint à notre rencontre tandis que beaucoup d’autres, agents ou pas, nous regardaient comme des oiseaux rares. Il voulait que je lui remette le tout.

“Je m’excuse, dis-je, je ne remettrai tout cela qu’au délégué et moyennant reçu”. Dans certains cas, surtout lorsque les têtes sont agitées, une parfaite légalité s’impose... On ne sait jamais!

“Mais le délégué est occupé”.

“J’attendrai”.

“Montez”.

AUTO 4.1.14

Nous montâmes. L’agent précédait le groupe. J’étais derrière lui et, derrière moi montaient mes deux... écuyères. Il y eut une longue attente. Enfin l’agent, las d’attendre, voyant que je ne cédais pas, frappa à la porte du préfet.

“Qui est-ce?”

“Il y a la Dame de Lourdes qui veut remettre un drapeau, mais qui veut un reçu”.

La Dame de Lourdes![10] Je m’inclinais devant moi-même! Mes... écuyères me regardèrent avec des yeux ronds comme des verres.

“Entrez”.

J’entrais.

“Vous êtes la Dame de Lourdes?”

“Précisément”. J’avais une grande envie de dire sur l’exemple de Ferravilla: “Je suis moi!”[11].

Mes... écuyères déposèrent le tout sur le bureau. Le délégué avait commencé à écrire: “Je déclare recevoir un drapeau et six dossiers des registres de la part de... quel est votre nom?”

Et moi, impertrubable: “Maria”.

“...registres de la part de Maria de Lourdes. Signé. etc.”

Je sortis glorieuse et triomphante. Vous le comprendrez, j’étais rentrée là comme une pauvre petite dame qui s’appelait Maria Valtorta et j’en ressortais avec le nom de Maria de Lourdes...

Mes camarades riaient aux éclats. Moi, en mon for intérieur, je ne riais pas. Mis à part le titre, plus qu’honorifique, qui était presque une caresse de Marie à la servante de son Fils, même s’il m’avait été donné par quelqu’un qui en ignorait le sens, j’étais toute désolée. Moins superficiellement que tant d’autres, j’entrevoyais le sens authentique de cette levée subite de boucliers contre “le doux troupeau du Christ” et j’en tremblais. Je n’étais pas préoccupée pour moi, mais pour tout le monde. Malheur à nous lorsque l’on commence à faire un faux pas! Or ce jour-là, quelque part dans les hautes sphères politiques, on commettait le premier...

Je décidai d’accélérer mon cheminement. J’avais fixé mon offrande à la Justice divine au 8 septembre, afin de mettre mon voeu de souffrance sous la protection de la sainte Vierge. Mais maintenant il n’était pas opportun de retarder encore. Les circonstances me l’indiquaient. Aussi demandais-je à Dieu de m’inspirer lui-même la formule à adopter.

Quelques jours plus tard, c’était le premier vendredi du mois de juin. A la messe, entourée par les jeunes associées, je connus une heure de véritable agonie de sang... J’ai vu dans ma tête tout ce qui se préparait: guerres, famines, morts, massacres... et désespoirs à n’en plus finir. Quelle souffrance! Et moi qui ne pleure jamais en public, je pleurais avec une telle amertume que j’en étais aveuglée. A la fin de la messe on dut m’aider à sortir, parce que je n’y voyais plus rien, tellement mes larmes avaient été abondantes... Mes camarades les plus gentilles me demandèrent ce qui m’arrivait... Je leur racontais ce qui se passait, sans toutefois dévoiler, dans une juste pudeur, certains détails.

Quelques jours plus tard, je sentis fleurir dans mon coeur l’acte d’offrande tel que je l’ai écrit et prononcé le premier juillet, fête du précieux Sang. Y avait-il un jour mieux indiqué pour choisir de m’unir à la Victime dont le sang divin avait entièrement coulé pour calmer la justice du Père? Y avait-il un plus beau nom à choisir pour moi, à partir de ce moment-là, que celui de “Maria de la Croix”?

Celle qu’un ignorant avait appelée Maria de Lourdes pouvait aussi s’appeler Maria de la Croix. La Croix était mon amour et je la voulais comme mon autel. La croix était la compagne de ma vie depuis mon enfance et maintenant, poussée par un aiguillon surnaturel, je demandais la grande Croix pour y être immolée. Ce nom me revenait donc et me convenait parfaitement. Et ce sera le nom qui me restera aux yeux de Dieu tant que je vivrai et même au-delà...

Aussitôt après m’être offerte au martyre de l’amour s’ajouta un martyre de souffrance aiguë dans la chair, accentuée dans l’esprit par une austérité qui semblait peser sur mon être.

Je m’explique, ou tente de m’expliquer. Je ne me sentais pas abandonnée par Dieu. Non. Son amour veillait toujours sur moi. Mais si Jésus me caressait, le Père accentuait le poids de sa main sur mon coeur. C’est alors que commença une période de dures pénitences. Tout ce qui avait jusqu’alors constitué la partie sensible de l’amour surnaturel avait disparu. J’entends parler de ces doux songes qui depuis des années constituaient mon réconfort. J’entends parler de cette certitude où j’étais que Dieu nous aurait épargnés ce que nous vivons actuellement. Elle était venue immédiatement, totale et obscure, l’heure du Gethsémani... et elle a duré, je pourrais dire, dix longues années, parce que c’est seulement à partir de 1941 que son âpreté a diminué.

N’allez pas imaginer que j’ai ressenti une aridité du coeur. Non, cela jamais. De même que je ne suis jamais restée privée du réconfort de l’amour du Christ. Mais j’ai souffert intensément et moralement en percevant exactement ce qui allait advenir dans le monde... J’ai pleuré toutes mes larmes à cause de cela. J’ai beaucoup pleuré en implorant l’Eternel d’éloigner ce terrible fléau, et je me suis mortifiée pour cela dans d’âpres pénitences pour calmer, apaiser, plaquer la Justice divine. Si bien que lorsque le fléau s’est déclenché, et que tout le monde perdit plus ou moins la tête, je n’avais plus de larmes pour pleurer. Je m’étais déjà torturée à l’avance en voyant se dérouler cette terrible tragédie... J’ai souffert physiquement dans un déchaînement de douleurs, les unes plus terribles que les autres, et la série ne s’est pas encore éteinte... J’ai ressenti toutes les douleurs possibles dans mon corps qui est devenu un inventaire de symptômes médicaux! Et, ce qui est pire, c’est que ces souffrances n’ont pas laissé indemne la partie spirituelle de mon être, mais l’ont troublée dans un déchaînement de sensations qui, à elles seules, constituent déjà un martyre... Mais j’en parlerai au moment voulu. Ce qui est certain c’est que la Justice ne m’a épargnée en aucune façon. Et vous pourrez le constater vous aussi.

Entretemps, les crises cardiaques devenaient plus fréquentes. A cela s’ajoutait une perte d’équilibre quand je marchais ou voulais me tenir droite, si bien qu’il m’était devenu vraiment pénible de me déplacer seule. Lorsque j’étais près d’un mur je parvenais encore à garder une assurance relative, parce que de temps à autre je m’appuyais à la paroi, ou je m’agrippais à une gouttière, etc. Mais dans les espaces libres je vacillais. Il fallait que je m’arrête et que je ferme les yeux pour retrouver mon équilibre. Et encore, dire équilibre est une façon de parler, car je penchais résolument vers la droite.

AUTO 4.1.15

J’étais déjà en traitement depuis un an. Au début on me soigna contre la dépression nerveuse. Mais de quelle dépression s’agissait-il si je dormais tranquillement toutes mes nuits, si je disposais d’une mémoire d’acier, et d’une résistance mentale à toute épreuve, sans ressentir le moindre signe de fatigue intellectuelle? Que vous dire! Après m’avoir bourrée de glycérophosphates, voyant que mon dépérissement augmentait, on les supprima. Avais-je trop de sang et était-il trop nourri. Alors on me bombarda de médicaments iodés pour affiner le sang. Cela empirait encore. Alors on supprima tout ça et on passa aux calmants cardiaques. Et plus de vin, plus de café, plus de viande. Mais c’était encore pire! Les crises avaient pris une fréquence, sinon journalière, du moins hebdomadaire, et elles se manifestaient avec une violence croissante.

Mais à l’exception de moi qui les éprouvais et qui savais qu’elles constituaient une mort à chaque fois, personne ne s’en préoccupait. A la maison et hors de la maison tout le monde sollicitait mon aide et voulait que je le serve. Et on se gardait bien de m’en témoigner de la gratitude! A la maison, je recevais le traitement habituel d’égoïsme despotique. A l’extérieur je subissais l’assaut de la jalousie, qui est si commune mais si déplorable en certains milieux dits religieux.

Vous ne pouvez vous imaginer tout ce qu’on m’a fait subir par jalousie à l’égard de tout ce qui me réussissait! Et ce n’était pas seulement la présidente qui, après avoir surmonté sa peur durant l’été, où elle était restée tapie comme une tortue cachée dans sa tanière et la tête retirée dans sa carapace, maintenant que, depuis le 4 septembre[12] les choses étaient rentrées dans l’odre, elle était ressortie de son trou et avait retrouvé sa crânerie et son despotisme... Mais plusieurs de mes anciennes amies du groupe des femmes étaient dans son cas. Des amies qui m’avaient connues dans mon enfance, qui m’avaient aimée, qui m’avaient encouragée à faire quelque chose, maintenant que je m’y étais mis et que j’en faisais plus qu’elles, bavaient sur moi toute la bile de leur jalousie. J’en souffris parce que toute amitié qui se brise me fait souffrir. Et c’est douloureux de constater que quelqu’un que l’on croyait bon se révèle mauvais.

Mais je continuais quand même mon travail. Malgré tout je repris les conférences en plus de mon travail à l’association. La première fut sur sainte Elisabeth de Hongrie. Je m’y rendais toute pliée par ma terrible douleur vertébrale. La seconde fut sur mon cher père séraphique le bon saint François d’Assise. Ce jour-là je vis mon ange gardien.

La douleur que j’éprouvais hier soir m’a obligée d’interrompre mon récit. Ce matin, avant de me remettre à l’ouvrage, j’ai relu ce que j’avais écrit dans ce chapitre et j’ai vu que je me suis très mal exprimée, et que je risque d’induire en erreur.

J’ai écrit: “Je ne suis jamais restée sans le réconfort de l’amour du Christ”. Cela porterait à croire que j’ai constamment joui de ses caresses. Or cela s’oppose avec ce que j’ai dit quelques lignes plus haut: “Tout ce qui avait jusqu’alors constitué la partie sensible de l’amour surnaturel avait disparu.”

Les choses se présentent de la façon suivante. Et espérons cette fois que je parviendrai à m’exprimer correctement. Il n’y avait plus de rêves, plus de caresses, plus de paroles insonores s’exprimant directement à l’âme... Il n’y avait plus rien de tout ça. C’était comme si Jésus s’en était allé très loin, oui très loin avec son amour. Pourtant je sentais comme jamais qu’il était en moi. Mais seulement il se taisait. Il m’aimait comme et plus qu’avant, mais il ne se faisait plus sentir. En aucune façon.

L’heure des ténèbres était venue pour moi. C’était moi qui l’avais voulue. Personne ne m’avait forcée à la subir. Moi et moi seule je me l’étais imposée en la demandant au Père. Et maintenant il me fallait la souffrir avec ce qu’elle comportait de plus douloureux.

Jésus, lorsque son heure vint, se retrouva seul, séparé du Père. Il était l’homme, simplement l’homme qui expie sa peine. Le Père s’était retiré au plus profond des cieux dans son courroux et la Victime devait souffrir seule. Je crois que plus encore que tous les tourments qu’il a subis, lui, l’innocent, qui sentis affluer en lui toutes les fautes — depuis le premier Adam jusqu’au dernier Adam —, je crois que plus que l’imminence des tourments, plus que la certitude de l’inutilité de son sacrifice pour tant de personnes, plus que l’angoisse de se voir trahi et renié par ceux qu’il avait le plus aimés et aidés, ce qui lui fit le plus suer le sang de ses veines, superpressées sous le poids d’une douleur immense, ce fut le fait de devoir souffrir seul.

C’est une chose terrible. Dans toutes les souffrances, lorsqu’elle est partagée avec un coeur sensible comme celui de l’homme de Cyrène, la souffrance perd de sa terrible acuité. Mais lorsque nous sommes seuls pour porter la souffrance, elle nous frappe au point de nous étouffer... Si cela est vrai pour une souffrance humaine, à combien plus forte raison il en est lorsque cette souffrance s’élève dans des sphères plus sublimes que celles de l’humanité. Or Jésus souffrait en raison d’une souffrance, en raison de souffrances relevant d’une cause très élevée. C’était le Héros qui se sacrifiait pour une cause sublime. C’était le Saint qui répandait sa charité sur tout le monde. C’était le Martyr qui payait pour tous. Or il lui manquait le réconfort du Père.

Si nous y regardons bien, durant ces terribles heures qui vont de la Cène — parce que son martyre commence là, alors qu’il doit subir la présence du traître et qu’il tente, tout en sachant que cela est inutile, de le rappeler une dernière fois, de l’arrêter dans l’exécution de son projet: “Celui qui mange mon pain a levé son talon contre moi... En vérité je vous dis: l’un de vous me trahira” et surtout le fait qu’il doit se donner lui-même à manger, comme pain mystique, à celui qui vient de le vendre —; si nous y regardons bien, donc, Jésus n’a jamais perdu son auguste majesté dans la souffrance.

AUTO 4.1.16

“Dis-moi comment tu souffres et je te dirai qui tu es” raconte un ancien proverbe. Jésus souffrit d’une manière tellement correcte qu’il montra quelle était sa véritable nature. Il n’y eut pas de lamentations, pas de tentative de résistance, mais toujours, le plus grand silence. C’est seulement pour glorifier le Père, pour témoigner de la Vérité, pour confesser sa mission, qu’il dit quelques mots devant le Sanhédrin, devant Hérode et devant Pilate.

Mais après le discours de la dernière Cène, que je ne suis jamais capable de lire ou de répéter par coeur sans pleurer, et après la prière qui suit ce discours, et qui constitue pour moi la plus belle page qui ait été écrite depuis l’heure de l’Annonciation jusqu’à nos jours, et qui restera toujours telle parce que rien ne peut la surpasser, à moins que le Christ lui-même ne revienne en dire une autre de plus sublime encore, ce discours et cette prière débordent d’un calme divin, là nous entendons le cri bouleversant du Torturé de Gethsémani: “Mon âme est triste à en mourir... Père, s’il est possible, éloigne de moi ce calice!”. Et le Père ne répond pas... Nous entendons le cri déchirant du Mourant du Calvaire: “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?”. Il se sent tellement abandonné par le Père, l’Innocent qui meurt, qu’il ne l’appelle même plus Père! Dans ce détail que beaucoup ne remarquent pas, un détail qui est rendu encore plus grand du fait du moment où ces mots sont prononcés, car lorsque l’on meurt c’est toujours son père ou sa mère que l’on appelle à l’aide à l’instant de la dernière convulsion — et Jésus vit sa dernière convulsion — je comprends toute l’étendue de la souffrance extrême du Christ... Pas même en cet instant le Père ne lui répond... La mort dans toute son angoisse physique, morale, spirituelle devait être goûtée pour nous pécheurs par lui qui était sans péché[13].

Jésus agissait alors de la même façon avec moi. Je m’étais offerte comme victime d’expiation. Et c’est en tant que victime d’expiation qu’il me fallait vivre. Il ne voulait pas, il ne pouvait pas me parler. Il ne voulait pas, il ne pouvait pas me faire sentir qu’il était là, et qu’il m’aidait uniquement par le fait d’être là. Mais son apparente inertie, ce sommeil où il était, à l’heure où la tempête faisait rage de mille façons contre ma barque, ne diminuaient pas mon amour à son égard. Et c’est là que résidait mon réconfort.

J’étais seule à l’aimer, avec la plus grande confiance. Je lui disais: “Tu ne parles pas, tu ne bouges pas en moi, mais je sais quand même que tu es là, que tu m’entends et que tu me vois. Je t’aimerai donc deux fois plus: et pour moi et pour toi. C’est moi qui parlerai pour remplir les vides de ton silence. C’est moi qui agirai pendant que tu restes sans bouger. Je ne t’ai jamais autant aimé que maintenant que je ne reçois plus rien de toi: mes sens humains ne perçoivent rien, mes sens surnaturels également. Je sais que ce que tu ne me donnes pas, instant par instant, je le trouverai tout entier au ciel, où tu l’auras versé dans la banque divine des cieux, avec un intérêt de cent pour un car toi, mon Amour, tu es un banquier d’une prodigalité incomparable”. Je lui disais encore: “Mon pauvre Jésus! Sans doute es-tu fatigué. Frappe donc à la porte de nombreux coeurs pour entrer et reposer ta divine fatigue de pèlerin qui n’a pas où reposer sa tête, car ton plaisir n’est pas de rester dans les cieux, mais d’être parmi les hommes que tu as rachetés par ta souffrance. Et personne ne veut t’accueillir. Ils ont tous la maison de leur coeur remplie des sollicitations humaines... Tu es méconnu et dès que l’on t’aperçoit, on comprend immédiatement que tu n’apportes pas des richesses humaines ou des honneurs terrestres. Voilà pourquoi on te ferme la porte au nez, quand on ne lance pas contre toi les chiens ou qu’on n’use pas du gourdin pour te chasser plus vite. Or tu es fatigué... Tu as trouvé un abri dans un pauvre coeur qui est tout prêt à t’accueillir et tu t’y es endormi avec toute la tristesse de ton coeur. Dors, mon Jésus. Le sommeil enlève tout ce qui nous fait souffrir. Dors, repose-toi. Reste donc, comme maître de maison, dans la pauvre maison de mon coeur, tandis que je m’affaire pour toi à la recherche d’autres coeurs, pour leur dire qui tu es... Installe-toi commodément, mon Amour. Je ferai le moins de bruit possible pour ne pas te réveiller, je ne pousserai même pas un soupir si quelque chose me faisait mal... Je me contente de pouvoir te servir et de travailler pour toi, de pouvoir t’aimer sans que tu m’en empêches, de pouvoir te contempler, ô divine beauté, tandis que tu dors dans mon coeur”. Je n’ai jamais aimé de façon aussi surhumaine Jésus comme lorsqu’il ne répondait pas de façon sensible à mon amour...

En attendant le Père rendait sa main plus lourde.

Le sommeil de Jésus, son regard voilé par le sommeil permettait au démon, que j’avais vaincu l’année précédente, d’approcher aussitôt pour venir me maltraiter de bien des façons. Comme je vous l’ai dit, il a déchaîné les symptômes d’une maladie qu’aucun des vingt-neuf, je dis bien vingt-neuf... esculapes, qui sont venus à mon chevet au cours de ces douze ans, et qui ont tambouriné, appuyé, troué, fouillé, écouté, n’a pu réussir jamais à identifier. Il a déchaîné les jalousies les plus fortes et les calomnies les plus mordantes. Il a éveillé dans ma famille les plus vifs égoïsmes, froideurs, duretés, indifférences. Il a convaincu ceux qui m’étaient proches que je n’étais pas malade, que ce n’était qu’une fixation. Car ce que j’avais ce n’était qu’une fixation paranoïaque, une manie... et on me le serina sur tous les tons... Chez d’autres encore il insuffla au contraire la certitude que mon travail pour le bon Dieu, que je continuais de faire malgré mes affirmations d’être gravement malade constituait la plus belle démonstration que je n’étais rien d’autre qu’une pseudo-mystique, une hystérique, lisez plus vulgairement: quelqu’un de cinglé. Oui, on m’a dit aussi cela.

AUTO 4.1.17

Il y eut même quelqu’un — c’était un prêtre qui m’avait connue de près et avait pu constater mon équilibre et qui aurait donc dû parler plutôt en ma défense — qui me le déclara textuellement: “Mais ce n’est pas une véritable maladie que vous avez, c’est un trouble hystérique. Ah! vous savez! les femmes! Vous toujours dominées par l’hystérie. Chez vous tout se déroule selon les impulsions de certains de vos organes. C’est là que doivent chercher les médecins.”

“Vous ne savez donc pas, lui ai-je répondu, que même les médecins ont dû se rendre à l’évidence que de côté là il n’y a rien, absolument rien de déréglé.”

“Alors (et il fit ici un petit sourire qui piquait plus qu’un fourré de figues de Barbarie), alors ce sera un trouble mystique...”

J’avoue que le sang me monta à la tête et que je dus faire un gros effort pour me contenter de répondre: “Je ne suis pas assez femme pour être sous la tutelle de certains organes, mais pas non plus assez sainte pour être digne de troubles mystiques. Je suis plus simplement une pauvre femme malade.”

Comme les hommes sont cruels! Cruels et profanateurs! Pourquoi vouloir soulever les voiles les plus sacrés de l’esprit? Et pourquoi se moquer d’une âme que Dieu est en train de travailler?

A la fin le démon se vengea en essayant de troubler aussi mon esprit et de l’amener au désespoir en me montrant tout le mal qui allait survenir dans le monde: les guerres, les massacres, la faim, les bombardements de populations... Mais il ne parvint pas à ses fins. Sa dernière vengeance, déchaîner un mal qui ait des répercussions dans tout l’organisme... Je vous en ai déjà parlé et je vous en reparlerai.

Mais rien n’a altéré ma confiance, ma foi, ma volonté. Rien, je vous assure.

Revenons donc au 4 janvier 1932, le jour où je vis mon ange gardien.

C’était un dimanche. J’avais commencé la journée par la messe et la communion. Puis, après avoir fait le ménage à la maison, je m’étais rendu au siège de l’Association pour la réunion. Réflexion spirituelle et jeux. A midi j’étais rentrée à la maison.

J’entre et je sens une odeur irrespirable. Maman qui, heureusement pour elle, dispose d’un coeur d’acier, que l’acide carbonique ne gêne pas, avait préparé quatre cuissons, tenu les fourneaux largement allumés et fermé les fenêtres pour ne pas avoir froid. L’air dans la maison avait même pris une teinte bleuâtre.

“Mais ici on va mourir axphyxiés” m’écriais-je, car avec mon coeur malade je ne supporte pas le gaz carbonique, même à faible dose. Et je m’approchais de la fenêtre pour l’ouvrir.

“Laisse fermé” hurla maman. “Toutes tes maladies tu ne les as qu’à la maison. Dehors tu te portes à merveille!” C’était un superbe mensonge! Je m’étais sentie mal dans des magasins, sous la pinède, dans la rue, à l’église, au marché, chez les soeurs Mantellates, au service des impôts, chez des amies... Mais quand donc maman s’est elle comportée avec moi comme une maman?

Je ne dis plus rien et je respirai cet air méphitique sentant que mon coeur devenait de plus en plus lourd et palpitant.

Tandis que nous prenions le café une pauvre dame vint nous trouver. Pauvre parce qu’à trente ans elle mourait de phtisie. Elle échangèrent quelques mots pendant que je débarassais. Dès que la malade fut partie, maman se sentit mal et, bien sûr, puisque c’était sa tête qui lui tournait, on eut droit à une série d’exclamations. J’appelais la voisine parce que maman ne voulait pas rester seule pendant que j’allais préparer le café et chercher les sels aromatiques.

Je courus d’un côté, de l’autre, montai et descendai les escaliers... je finis par me sentir mal. Je m’assis dans une petite pièce et... je tombai en syncope. Personne n’entendit le bruit de mon corps qui tombait. Personne ne se préoccupa de ne point me voir revenir. Personne n’entendit non plus le bruit du carreau que je brisais en tombant. Maman, à qui son léger étourdissement était déjà passé en respirant simplement un peu d’air pur, gloussait béatement avec la voisine...

Je revins à moi presque une demi-heure après et je me retrouvais par terre, la bouche pleine de sang, car en tombant je m’étais mordue la langue en sept points, et j’avais le dos des mains tout griffé par le coup et les morceaux de verre sur lesquels j’étais tombée, les genoux écorchés et quant au coeur, il vaut mieux n’en rien dire! Je me levais avec difficulté et lentement je descendis l’escalier...

“Ah! te voilà enfin! Sers un tasse de café à Elia (la voisine), la pauvre, qui n’a encore rien pris, et puis dépêche-toi, il est tard et ils sont déjà venus te chercher pour la conférence.”

Je montrai alors mes blessures et racontai le reste. Sauf qu’en tombant j’avais vu près de moi mon ange gardien. Comme il était beau! Quelle splendeur dans son visage et dans ses vêtements qui semblaient confectionnés de pétales de lys parsemés de poussière d’argent et de diamants! Et quel sourire! J’accepterais volontiers de souffrir tous les jours comme ce jour-là pour le revoir! Ce doit être lui qui m’a suivie dans ma chute afin que je n’aille pas tomber sur des fiasques où j’aurais eu la gorge coupée.

C’est ainsi que les caprices de ma mère me valurent la joie de voir mon ange gardien, et me procurèrent aussi un épuisement cardiaque.

Le jour suivant, on apprit également que la pauvre malade, en sortant juste de chez nous, était tombée au sol. C’est seulement à ce moment-là que maman se rendit à l’évidence que la maison avait été saturée de gaz. Mais elle s’en rendit compte surtout par le fait qu’elle aussi s’était sentie mal.

Pourtant, malgré tout, je me rendis à la salle. Dieu m’aida. Car je n’ai jamais parlé aussi bien que ce jour-là.

Lorsqu’à la fin on me félicita et que l’on me demanda pourquoi moi, qui était toujours d’une ponctualité extrême, j’étais arrivée aussi en retard, je montrai mes mains, que je n’avais pas encore sorties des gants, ma langue toute entaillée, et je racontais ce qui m’était arrivé. Elles furent toutes surprises et me firent même de gentils reproches pour mon imprudence.

Mais qu’importe la prudence si la prudence doit nous cacher le visage de Dieu et de ses anges?

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Notes

  1. Il est d’usage encore de nos jours en Italie, dans la plupart des paroisses, de mettre près de l’autel une statue de la Vierge, pendant le mois de mai, ou une statue du Sacré-Coeur, pendant le mois de juin et, parfois, la statue du saint protecteur de l’église, durant la période de la fête paroissiale (NdT). ↩
  2. Mt 6, 5-6. ↩
  3. Jn 1, 3 et 10; Col 1, 15-17; He 1, 1-2. ↩
  4. Allusion aux signes extérieurs d’une authentique conversion, comme à Ninive sous les semonces de Jonas, où toute la population s’habilla en froc — toile rugeuse, signe évident de pénitence — et se mit la corde au cou — signe d’esclavage et ici de soumission volontaire à Dieu (NdT). ↩
  5. Le curé de Saint-Paulin à Viareggio fut, de 1896 à 1933, Mgr Giuseppe Guidi. Les religieux, à qui étaient et sont encore confiées deux paroisses susnommées, sont les Serviteurs de Marie pour Saint-André et les Frères Mineurs (franciscains) pour Saint-Antoine. ↩
  6. Pour toutes les citations et allusions évangéliques cf. Mt 3,1-3; 4,4; 5,13; 6,21; 23,13; Mc 1,3; 9,48; Lc 3,2-4; 4,4; 11,52; 12,34; 14,34-35; Jn 3,8 et 34; 5,24; 7,18; 17,12. ↩
  7. Mt 23, 27-28; 25, 31-46. ↩
  8. Lc 6, 40; Jn 15, 14. Les citations de la Bible sont souvent faites de mémoire ou à partir de traductions italiennes assez différentes du texte de la Bible en Français. Quand cela a été possible, j’ai repris le texte de la Bible de Jérusalem, sinon j’ai cherché une traduction littérale convenable (NdT). ↩
  9. Cette année-là, on fêtait le 15ème (et pas le 17ème) centenaire du concile d’Ephèse, qui se tint en 431 et proclama, avec la condamnation de Nestorius, l’unité inséparable de la nature humaine et de la nature divine dans la personne du Christ, et par conséquent que Marie peut être appelée la Mère de Dieu. ↩
  10. A l’origne de ce quiproquo, dû à l’ignorance de l’agent, il y a le fait que le groupe d’Action Catholique était consacré à “Notre Dame de Lourdes”, comme on a pu le lire précédemment. ↩
  11. Edoardo Ferravilla, acteur comique milanais (1846-1915). ↩
  12. En septembre 1931 l’Action Catholique fut autorisée à reprendre régulièrement ses activités. ↩
  13. A propos de la passion du Seigneur qui est ici rappelée, cf. Mt 26,17-75; 27, 1-56; Mc 14, 12-72; 15, 1-41; Lc 22, 7-71; 23, 1-49; Jn 3, 1-38; 17, 1-26; 18, 1-40; 19, 1-37. ↩