Los Escritos de Maria Valtorta

Esta obra aún no está traducida a este idioma. Mientras tanto se muestra el texto francés.

20. La mort de mon Père — 1/15

FR

20. Capítulo 20

ES Traducción en camino

AUTO 7.1.01

Marta arriva chez nous le 24 mai 1935. Aussitôt après mon papa commença à se sentir toujours assez mal.

Il ne disait rien, mon pauvre papa, parce qu’il était stoïque en endurant la souffrance. Il ne disait rien pour ne pas me faire de peine, et pour que sa femme ne le réprimande pas, car maman a cette spécialité; quand quelqu’un se sent mal, au lieu d’être plus gentille elle devient plus amère que jamais... Et il ne disait rien non plus parce que je crois qu’il était tellement fatigué de vivre à la merci d’une folle (il faut bien dire les choses comme elles sont, pour ne pas devoir dire une malveillante, car il vaut toujours mieux être fou que malveillant, car la folie est une maladie tandis que la malveillance est une méchanceté), il était donc si fatigué, disais-je, qu’il regardait vers la mort comme vers une grande libération.

Il avait vécu comme un juste. Rien ne troublait son âme lorsqu’il pensait à son passé. Il avait vécu en faisant du bien à beaucoup de monde autour de lui, à sa femme d’abord, à ses amis, à ceux qui lui étaient étrangers. Il avait éduqué, avec bonté, les jeunes qui lui avaient été confiés. Il avait toujours fait son devoir de fils, de mari, de père, de soldat, de citoyen, d’homme parmi les hommes. Il l’avait fait avec patience, avec douceur, toujours avec charité. Il pardonnait les injures, rendait le bien pour le mal, surmontait son dégoût à l’égard de qui le méconnaissait et le blessait continuellement... Avec quel amour loyal, constant, magnanime n’avait-il pas aimé ma mère! Et à quel point n’avait-elle pas refusé de répondre à l’amour qu’elle recevait de lui!

Ah! Il vaut mieux que je n’y pense pas, oui que je n’y pense pas, oh! mon Dieu! Fais-moi donc oublier certaines choses, sinon tout mon sang va se révolter! Laisse-moi te regarder, toi sur la croix, quand tu sais pardonner à tes tortionnaires, laisse-moi voir ta Mère qui, aux pieds de cette même croix, pardonne deux fois: pour toi et pour elle, d’un pardon absolu, car rien ne nous coûte autant que de pardonner à ceux qui ont abreuvé de souffrance ceux que nous aimons le plus... Caresse-moi, mon doux Jésus, pour soigner cette blessure, qui dès que je l’effleure se met à faire mal de façon surhumaine.

Ah! mon cher petit papa, pauvre petit papa qui n’avait que moi pour t’aimer, et qui ne m’a pas eue auprès de toi dans tes derniers jours, à ton dernier moment!

Maman ne s’apercevait absolument de rien à propos de la rapide déchéance de mon père, une déchéance que tout le monde constatait, et non pas seulement moi, avec mon coeur anxieux de fille... Maintenant maman déclare: “Ce fut un coup de foudre! En trois jours il s’en est allé lui qui allait si bien”. Ce n’est pas vrai. Cela n’a pas été un coup de foudre. Cela a été l’inondation qui augmente peu à peu et qui met des mois à gonfler jusqu’au niveau des talus avant de déborder. Si maman n’avait pas voulu croire à mon rêve du 19 novembre, elle aurait dû donner crédit aux premiers symptômes, qui eurent lieu quelques jours après, lorsque il eut cette hémorragie vésicale et que l’on trouva des calculs vésicaux...

Elle était venue me trouver en courant, alors. Car lorsque quelque chose la préoccupe, l’agite, ou l’effraye, elle qui habituellement ne reste auprès de moi que pour monter la garde aux visiteurs, elle sait alors courir aussitôt vers moi. Quant à moi, grâce à mon expérience d’infirmière d’hôpital, je lui ai dit: “C’est sérieux. Habituellement, une calculose vésicale, en particulier chez l’homme, surtout quand elle est développée au point de provoquer une hémorragie, est rapidement suivie de la mort. Dans l’espace d’un an. Il faut prendre très grand soin de papa, de toutes les façons possibles, et lui éviter des accès de colère, de la fatigue, de l’alimentation non appropriée à son état, et puis il faut le faire soigner par le docteur”. C’était là des mots jetés au vent!

Après cela il y eut une légère embolie provoquée par quelque caillot de sang entré dans le circuit... Même pas ce fait ne l’a rappelée à l’ordre. D’après maman, tout était fini... Et en effet papa en janvier, février, mars et avril semblait aller mieux. Mais moi je campais sur ma position, continuant à ramasser l’épithète de folle. Elle ne commença même pas à me croire lorsque, au mois de mai, papa se mit à prendre un aspect décadent, un pas traînant, un teint jaunâtre avec les lèvres et les pommettes livides et elle ne le surveilla pas du tout. Ce fut quelqu’un d’étranger à la maison qui s’aperçut que papa perdait du sang... et qui le dit à Marta, et Marta à moi, et moi à maman. Cela arriva à la fin du mois de mai.

Juste à ce moment-là, j’avais intercepté une lettre, qui était adressée à mon père, et qui aurait pu lui faire énormément de peine. En outre, si elle avait été lue par ma mère, cette lettre aurait pu faire entièrement de mon père un martyr. Je suis bien contente d’avoir fait le nécessaire et de m’être moi-même occupée à remettre chaque chose à sa place. Cette lettre je la conserve encore... et si maman la trouvait elle ne me dirait pas: “Tu as bien fait d’épargner à papa ce souci”, mais elle me couvrirait d’insultes et d’accusations. Mais cela m’est indifférent. Ce qui compte c’est que j’ai pu épargner à papa la dernière souffrance.

Le mois de juin arriva. Et j’eus alors mes premières attaques de péritonite chronique avec un début de volvulus. Par ailleurs j’étais tellement énervée à cause d’un tas d’examens internes, que j’avais dû subir sans aucun profit, que j’étais hors de moi. Je me souviendrai toujours qu’une fois j’ai même repoussé papa qui voulait me calmer... Je vois encore son regard douloureusement surpris... et je n’aurais pas voulu mériter un tel regard...

AUTO 7.1.02

Tant pis! Cela aussi me servira d’élément de comparaison sur la manière que Jésus a de nous regarder lorsque nous le repoussons et que nous l’accusons de ne point nous aimer... C’est un regard d’une peine infinie... Il contient du découragement, de la stupeur, de la résignation et de la peine, oui de la peine, beaucoup de peine... Et cela me donne aussi la mesure de l’amour que nous porte le Père des cieux qui ne nous garde pas rancune pour nos écarts, dus à des moments de perturbation mentale... mais au contraire il nous soutient et nous aime comme avant... nous, ses pauvres créatures qui sommes troublées par tant de choses!

Mon papa ne me tint pas rancune et dès que ma fureur fut passée il retrouva à mon égard sa bonté habituelle. J’étais sa petite Maria, à qui il ne manquait pas des défauts, mais qui l’aimait de toutes ses forces, qui n’aimait que lui.

Est-ce que je ne me trouve pas dans la même situation avec le bon Dieu? Je suis sa petite Maria à qui il ne manque pas des défauts, mais qui l’aime de toutes ses forces, qui n’aime que lui. Ah! La pensée et le souvenir de mon papa de la terre me réconfortent et m’encouragent à espérer beaucoup de la façon dont me jugera mon Papa du ciel. Notre Père ne peut certes pas être moins magnanime que son serviteur Joseph, qui sut comprendre les causes de la saute d’humeur de sa fille, et qui sut pardonner avec le double amour: celui du père et celui du juste... Maintenant papa est au ciel et voit que sa Maria n’a pas cessé de l’aimer et qu’elle tend vers lui avec toute son affection...

Il sut si bien me comprendre papa qu’il vint vers moi, et qu’il vint pour me dire, autour de la mi-juin: “Maria cette fois je suis fini!”. Quel déchirement! Je sentis mon coeur se renverser comme si une main brutale le retournait, comme un gant que l’on arrache brutalement de la main qu’il recouvre.

J’ai prié avec tellement de foi, avec une telle insistance que j’étais persuadée que Dieu allait m’écouter... Parfois, parmi les larmes qui ne peuvent pas de pas couler quand j’évoque à nouveau certaines choses, je me dis encore: “Mais pourquoi Dieu ne m’a-t-il pas laissé mon papa? Si l’un de mes parents devait m’être enlevé pourquoi n’a-t-il pas pris maman? Comme cela au moins mon pauvre papa aurait vécu en paix ses dernières années parce qu’entre moi et lui il n’y avait jamais de friction. Moi, au prix de mille sacrifices je lui réapprovisionnais son portefeuille trop dégarni... je lui payais les amendes sans que maman s’en aperçoive, je réparais ce qu’il déchirait, ou ce qu’il tachait, pour empêcher qu’il ne soit réprimandé âprement, je le gâtais dans sa gourmandise de grand enfant... Pauvre papa qui n’avait même plus la joie de sortir avec moi pour l’une de ces belles promenades qui constituaient autrefois notre joie, car maman me tenait enchaînée, et puis parce que j’étais de plus en plus malade...”

Voilà ce que je dis à moi-même dans les heures plus criantes par nostalgie de caresses... et je l’appelle, je l’invoque... Je pense que mon cri pénètre dans les cieux...

Maintenant pourtant, depuis qu’en Italie tout va mal, je me dis: “C’est un bien que papa soit mort. De la sorte il n’éprouve pas cette souffrance, lui qui était resté tellement soldat et tellement patriote!”. Je dis cela parmi les larmes, mais je le répète et je dis: “Merci, ô mon Dieu, d’avoir épargné à ton serviteur fidèle cette amertume!”

Et les journées passèrent... le 15, puis le 16 et ainsi de suite... Il souffrait de plus en plus. Il se traînait encore... Il allait jusqu’à l’église Saint-Paulin... Il allait jusqu’à la pinède et revenait... Il devait souffrir terriblement. Je sais ce que cela signifie de souffrir de calculose, de cystite et d’hémorragie vésicale... C’est comme si on était rempli d’acide sulfurique.

Moi je souffrais de le voir souffrir et de subir une souffrance de plus en plus spasmodique. Depuis des mois on me traitait à la morphine. Mais avec pour seul résultat de détendre mes nerfs qui étaient recroquevillés par des contractions tétaniques. La souffrance ne diminuait nullement, par contre la sensibilité sensorielle augmentait. Je ne sais pas si je me suis bien fait comprendre. Je veux dire que mes sens, qui étaient restés assoupis en moi, connaissaient un réveil dû à la drogue. Je ne voyais que des monstres, j’éprouvais une continuelle et grande nausée, j’avais des délires caractéristiques de ceux qui sont intoxiqués par les stupéfiants et j’éprouvais une sensibilité morbide des sens.

Quels sont ceux qui osent dire que l’opium, la morphine et autres produits semblables procurent d’agréables visions, calment la frénésie, adoucissent l’hyperexcitation des sens? Quels menteurs! Ils doivent être de ces vicieux qui aiment les paradis peuplés de monstres et de visages chinois! Moi je n’ai jamais éprouvé que les sensations pénibles de la morphine si bien que, après deux ans de lutte quotidienne et persévérante entre moi qui n’en voulais pas et le docteur qui me l’imposait, c’est moi qui l’ai emporté et je n’en ai plus voulu. Et sur ce point j’ai été meilleure que le sous-diacre Girard[1]! Après deux ans de piqûres quotidiennes de morphine, parfois jusqu’à deux par jours, je les ai de moi-même interdites et je n’en ai ressenti aucun besoin. D’autant, je le répète, que la souffrance restait la même, que mon coeur s’affaiblissait et que mon esprit était altéré par des images de sensualité pernicieuse. Ici encore, je demande: qui donc affirme que l’on ne peut pas se passer de la morphine quand on a été habitué à la prendre? Que de mensonges! Il suffit de vouloir se l’interdire. Si on ne la trouvait plus dans les pharmacies on continuerait quand même à vivre, n’est-ce pas? Il suffit de le vouloir.

Le soir du 26 juin, papa dut céder. Moi j’étais à moitié abêtie de torpeur et je ne fus même pas capable d’en sortir pour le saluer. Ah! Je pense bien que c’est le démon qui a joué là un rôle afin d’augmenter ma croix future!

AUTO 7.1.03

Je ne l’ai plus revu mon cher papa. Il se mit au lit le mercredi soir et jusqu’à l’aube du vendredi son état fut stationnaire. A neuf heures il commença à ne plus raisonner de façon cohérente. Il se leva, descendit l’escalier, car il voulait venir dans ma chambre pour se coucher dans l’autre lit... Alors qu’il n’avait plus sa tête, son subconscient le conduisait encore vers sa chère petite Maria, la seule qui l’aimait. A partir de mon lit, pour son propre bien, je lui ordonnais de revenir immédiatement dans son lit... Cela aurait mieux valu que je le laisse venir! Il serait mort auprès de moi, il m’aurait eu près de lui et j’aurais eu le réconfort de l’avoir assisté dans ses derniers moments. Il revint dans sa chambre sans que nous ayons pu nous regarder en face... Pour moi le souvenir que j’ai de papa s’arrête à mi-escalier, alors qu’il essayait de venir chez moi... C’est de là qu’il viendra à ma rencontre lorsque j’expirerai.

Aussitôt après s’être levé, son état empira. Le docteur joua au prestidigitateur pour subtiliser dans ma chambre des ampoules de digaline, de sparteina, etc. Mais j’ai tout vu et j’ai compris. J’étais tendue dans l’effort de comprendre. Je demandai au docteur de me dire la vérité, mais il ne voulut pas. Je demandai que l’on me porte, à bout de bras, auprès de papa, mais on ne voulut pas. Je priai jusqu’à me sentir mal pour arracher au ciel la grâce que papa me soit laissé, mais cela me fut refusé.

Le samedi, dans la nuit, papa avait déliré. Pauvre papa! La septicémie due à la calculose vésicale s’était déclarée la veille au soir. Dans la nuit il s’était levé et s’était dirigé vers le balcon. Il avait chaud et ne savait plus ce qu’il faisait. Maman le fit revenir au lit avec son système habituel, en le réprimandant. Jusqu’à la fin! Elle le déclara elle-même le lendemain matin: “Je lui en ai tellement dit de toutes les couleurs qu’il n’a plus osé bouger et que j’ai pu dormir”. Qu’elle lui en ai dit de toutes les couleurs, je le crois sans difficulté. Cela faisait quarante et un ans qu’elle le maltraitait, ce pauvre papa!

Le docteur arriva à 8 heures et il ne cacha même pas à moi que l’état de papa était très grave. “Il est mourant, ai-je précisé. Dites-le donc sincèrement et dites-le à maman qui ne comprend rien.” Et lui, le docteur, il le dit à maman. Et aussitôt revoilà les scènes de nerf habituelles qui ne manquent jamais à certains moments chez ma mère.

Moi, je ne perdis pas la tête. J’avais déjà dit à maman, qu’après cette période de grande agitation, le calme de papa, que je n’entendais plus s’agiter dans la chambre, au-dessus de la mienne, signifiait qu’il était entré dans le coma. Ce n’est pas pour rien que j’ai été infirmière. Mais on ne m’avait pas cru.

A nouveau j’insistai pour que l’on me porte là-haut. Mais le docteur ne voulut pas m’accorder cette consolation, ni la donner à papa. Nous aurions été tellement heureux! Alors je fis envoyer quelqu’un au télégraphe pour avertir nos amis, les parents et je fis aussi avertir le prêtre. Mais le curé était malade et il n’est pas venu. Un prêtre, qui se présenta comme un aumônier militaire, arriva à sa place l’après-midi. Il ne me fit pas une bonne impression pourtant. A midi j’avais essayé de me lever et de me traîner, j’étais arrivée au pied de l’escalier... mais je ne pus aller plus loin...

Une chère petite soeur de la congrégation des “Barbantini” se comporta comme une fille à l’égard de mon père. Elle était très gentille et très affectueuse. Tant que je vivrai, et même au-delà, je la garderai toujours dans mon coeur. Cette bonne personne m’a assurée que papa a bien accueilli le prêtre et qu’il se confessa. Il n’obtint rien d’autre cependant. Pas de viatique, ni d’extrême onction. Je ne sais pas pourquoi.

La catastrophe était imminente.

Comme la soeur de nuit n’était pas là, une dame de notre connaissance nous présenta un jeune qui passait la nuit auprès des malades. Maman alla se coucher. Elle alla se coucher, vous comprenez? Elle se mit à dormir! Auprès de papa, qui était à l’agonie, veillait quelqu’un d’étranger à la famille! Et papa comprenait tout ça. Il n’a jamais perdu sa lucidité mentale.

Moi je priais, je priais, et je priais. Il arrive donc parfois que même la prière la plus ardente ne crève pas la voûte du firmament pour monter jusqu’à Dieu? Il semble que oui. Ma prière ne passa pas. Pourtant c’était mon coeur qui la soulevait jusque là-haut...

Il y avait avec nous deux jeunes filles qui, depuis que j’étais malade, venaient à tour de rôle dormir chez nous. Ce soir-là elles étaient venues toutes les deux parce qu’elles savaient que papa était en train de mourir.

A 2 heures du matin, le 30 juin, un grand cri: “Maman!”, hurlé par papa, fit sursauter toute la maisonnée. Et ce fut la fin. Il l’avait sentie arriver et il avait appelé son épouse, qu’il appelait toujours “maman”. Mais elle n’était pas là.

Oh! mon Dieu! mon Dieu! Toi qui aujourd’hui m’as donné une authentique journée de passion, tu devrais m’écouter dans mon désir, dans mes besoins, seulement en raison de ce qu’il m’en coûte, et pardonner, en ton nom, à ma maman d’avoir fait mourir si seul mon papa...

Je fus saisie d’une attaque de coeur qui me porta vraiment au seuil de l’au-delà. Pourquoi donc ne suis-je pas morte avec mon petit papa? Pourquoi donc? Le docteur, qui était accouru, me fit revivre à coup de piqûres. Je ne lui en suis pas reconnaissante, de même que je n’ai aucune gratitude envers lui de ne m’avoir pas permis de voir papa, ni vivant ni mort, sous prétexte que j’aurais pu en mourir. Je lui reproche constamment d’avoir manqué à sa parole, car il m’avait promis de le faire. J’ai cru à sa promesse jusqu’au moment où, deux jours plus tard, le cercueil fut scellé.

AUTO 7.1.04

Je restai entre la vie et la mort toute la journée du 30 juin. C’est pourtant moi qui ai pris toutes les dispositions nécessaires pour les funérailles. Maman ne savait que se manifester par des scènes stupides d’amour tardif. Que se passa-t-il au-dedans de moi? Je ne sais. Il est sûr que j’ai frôlé la folie et que je suis restée dans cet état pendant des mois. Mon curé ne cesse de le répéter.

Désormais j’étais seule, oui, seule. Vous saisissez? J’étais seule. Je n’avais plus personne sur la terre. Au ciel il y avait Dieu et papa. Mais le ciel me paraissait tellement sourd et tellement éloigné! Ma foi, qui avait lancé un vol tellement confiant pour demander que papa vive, était retombée au sol, les ailes brisées. Elle avait rompu ses ailes en heurtant contre une muraille de bronze que la prière n’avait pas pu perforer.

J’ai vécu à ce moment-là des journées horribles. Parfois j’étais moi-même, lucide et équilibrée, capable de prendre des décisions, de dicter des épigraphes, etc. A d’autres moments, j’étais folle. C’était comme si j’avais deux corps, ou plutôt deux esprits dans un même corps. Et je ne saurais dire lequel des deux était davantage à moi.

Mon cher papa! Peut-être que si j’avais pu le voir je me serais davantage rendu compte de ce qui se passait. Mais comme cela... Si j’entendais bouger dans la chambre de papa, c’était terrible!

J’ai alors vécu presque sans manger. Deux ou trois prunes et une ampoule de liquide physiologique constituaient mon repas quotidien. Et cela a suffi, hélas! à me garder en vie.

On me raconta que papa, après sa mort, avait récupéré toute la beauté virile d’autrefois. Car il était beau mon papa. On me raconta que même quarante-huit heures après, il était exempt de toute apparence cadavérique. Je le crois. C’était un juste. Et celui qui vit comme un juste acquiert dans la mort une beauté et une immunité particulièrement solennelles.

Mais moi je ne l’ai pas vu! C’est une lame qui me fend le coeur. J’ai assisté des milliers de moribonds et je les ai redisposés dans la mort, mais pas mon père. Cela suffit! Cela suffit! Si je continue je vais redevenir folle.Tu m’as tout enlevé, ô Dieu! Tu as voulu régner en souverain absolu et tu as mis ton trône sur mon coeur transpercé. Tu l’as étendu à tes pieds, mon pauvre coeur orné de tant, de trop de blessures... ce pauvre coeur qui ne trouve plus de répis sur la terre... Que de sacrifices me coûte mon amour pour mon Dieu! Mais aucun ne vaut ce que j’ai enduré à devoir perdre mon petit papa de la sorte...

Cela fait presque huit ans que cela s’est passé et ma souffrance est restée la même... et je ne puis entendre quelqu’un appeler “papa!”, je ne peux pas voir un enfant dans les bras de son père sans sentir se broyer mon coeur sous le poids de la nostalgie de mon propre papa...

Comme je comprends la petite Thérèse lorsqu’elle parle de son papa! Pour moi aussi mon père représentait tout et était comme le “roi” de ma vie. Un roi juste, amoureux, qui avait réponse à tout, qui consolait de tout... Et moi j’étais pour lui sa petite reine, ou plutôt son impératrice et assez despotique car, auprès de lui, j’obtenais tout ce que je ne pouvais avoir ailleurs. Il représentait pour moi le modèle de la beauté, de la bonté, de l’intelligence, de l’amour...

Même lorsque la maladie de 1910 a commencé à diminuer son intelligence, pour moi il représentait encore tout ce dont j’avais besoin. La seule tristesse que j’éprouvais à son égard était le fait qu’il soit plaint par beaucoup de monde, que les personnes moins gentilles se moquent de lui, par ce qu’il était redevenu un peu comme un enfant, qui pleurait facilement, et qui oubliait facilement les choses. Lorsqu’il mourut, j’aurais dû penser que désormais il n’aurait plus été ni raillé ni maltraité. Mais on ne pense pas à certaines choses quand le coeur souffre!

Ma maman n’a pas admis et n’admet pas que je puisse avoir aimé papa de façon à souffrir de sa mort. Elle est même allée jusqu’à m’accuser, il y a encore quelques jours, d’avoir aggravé son état en lui faisant prendre de l’huile... Alors que c’était la seule chose qui pouvait atténuer l’inflammation des uretères et favoriser l’expulsion du calcul, permettant la décongestion que lui provoquait l’urotropine. Mais que voulez-vous y faire!

Avec la mort de papa, ma mère devint désormais maître absolue à la maison, et manifesta tout son despotisme.

Papa ne faisait pas le poids. Son autorité avait été supplantée depuis longtemps. Mais lorsqu’il n’en pouvait plus, un bruyant: “C’est assez! Va te faire voir ailleurs!” suffisait à faire taire maman. Ou bien c’était une expression encore plus efficace: “Tu es une hystérique!” qui la fouettait mieux qu’une cravache. C’étaient les seules armes dont disposait papa, lorsqu’il était exacerbé par des moments féroces de la paranoia de ma mère. Et cela la freinait un peu.

Maintenant, ce frein n’était plus là et maman pouvait se jeter sans crainte sur moi, sur Marta, sur tout le monde... C’était une vraie folle! A elle seule, elle a commis plus de sottises et de cruautés au cours de ces huit dernières années, qu’un pavillon entier d’aliénés. Même la gentille soeur, qui avait assisté mon père et moi, dut intervenir parce que ma mère me giflait continuellement en m’insultant parce que j’étais restée indifférente à la mort de papa!!! J’en étais devenue presque folle de douleur!

Je vous assure que Marta et moi nous avons été vraiment maltraitées. Le docteur dut même lui donner du bromure car on n’y tenait plus. Le fait d’être seul maître à bord lui avait dérangé le cerveau!

Elle écrivit aussitôt à son frère, avec qui elle était fâchée depuis 1917, en lui faisant croire que c’était papa qui l’avait empêché de le faire plus tôt... Alors que c’était elle qui n’avait jamais voulu se réconcilier. Même après sa mort, elle trouvait moyen d’insulter papa en le faisant passer pour quelqu’un de malveillant! Après dix-huit ans, voilà que dès la mort de papa on assista à de grandes tendresses à l’égard de ce frère ingrat. Et cela dure encore au prix de dépenses mensuelles qui ne sont pas indifférentes...

AUTO 7.1.05

C’est ainsi que maman me priva des maillots de laine de papa, qui étaient tout neuf, car je venais de les tricoter dans mon lit pour le prochain hiver et que j’aurais pu démonter et refaire pour moi, et qu’elle les expédia à son cher frère qui ne lui a même pas dit merci et qui, depuis des années, ne les possède même plus, et ainsi de suite... Car lorsqu’on l’aide, c’est comme si on ne faisait rien pour lui. Il ne le mérite pas. Mais, tout compte fait... Ce que je ne peux surmonter est le dégoût que j’éprouve devant le fait qu’elle lui a fait croire que c’était papa qui avait voulu lui tenir rancune pendant tout ce temps...

Autre bêtise cruelle: voilà Mario qui reparaît à l’horizon. Ou plutôt son spectre. Jugez vous-même si j’étais dans mon tort ou si je n’avais pas raison.

Les deux demoiselles qui venaient dormir chez nous étaient très curieuses de connaître les détails de mon aventure avec Mario. C’était de la curiosité idiote, et indélicate aussi, parce qu’elles voulaient entrer dans un domaine qui m’était personnel et qui était presque sacré. Mais, en un mot, cette curiosité les démangeait. Elles n’étaient pas méchantes, mais plutôt romantiques, et éprouvaient le besoin de remplir leur oisiveté avec des histoires d’amour authentiques, aussi essayaient-elles de connaître la mienne pour avoir un autre roman à ajouter à leur collection. Pour elles c’était un roman. Pour moi c’est une tragédie. Et je ne voudrais jamais y toucher.

Depuis dimanche, je n’ai plus écrit. J’ai tellement souffert de parler de mon papa que je me suis sentie mal au cours de ces dernières soixante heures. Je commence seulement ce soir, et nous sommes déjà mercredi, à reprendre un peu de forces. Aussi je reprends mon récit. Espérons que je ne vais pas me sentir mal à nouveau. Car parler de Mario est aussi une grande souffrance.

Ces deux demoiselles donc, qui avaient sans aucun doute fait preuve de bonté à mon égard, me dérangeaient un peu par leur indélicatesse, par une certaine légèreté un peu trop contraire à ma façon de penser et d’agir.

Elles plaisantaient un peu trop facilement sur ce qui était pour moi une grande souffrance morale, par exemple sur certaines visites médicales qui me répugnaient au maximum. Elles plaisantaient trop aisément à propos de mes relations de malade avec le docteur, m’attribuant des sentiments qu’elles éprouvaient elles-mêmes à l’égard de ce médecin, des sentiments exaltés qui sortaient du droit chemin d’une simple amitié, pour pénétrer dans le domaine illicite d’une sympathie trop vive et trop ouvertement manifestée. J’avais dû rappeler à l’ordre l’une des deux, parce que je voyais que le médecin était gêné par une tentative de charme un peu trop explicite. Et cela avait été interprété d’une façon tout autre qu’exacte. C’est-à-dire qu’elles avaient cru qu’il y avait de la jalousie de ma part. Oh! pauvre de moi! Moi qui n’ai jamais souffert de jalousie, même pas lorsqu’il s’agissait de quelqu’un qui représentait pour moi effectivement quelque chose. Figurez-vous donc avec quelqu’un auquel je n’étais attachée que comme une malade à l’égard de celui qui la soigne et rien d’autre! Je crois que j’ai agi comme aurait dû le faire toute personne sérieuse, en rappelant à l’ordre cette jeunette qui était en train de se monter la tête, et qui le montrait ouvertement, pour quelqu’un qui était déjà lié avec une autre femme par des promesses solennelles.

Elles plaisantaient enfin un peu trop dans ce triste moment de la mort de mon papa.

Il y avait des moments où j’étais hors de moi. Mais dans les moments où j’étais présente à moi-même je percevais les choses avec une acuité et une sensibilité extrêmes. Je crois même qu’avec les sens aussi aiguisés, je parvenais à comprendre les choses même lorsque j’avais l’air de ne rien comprendre et cela servait à ramener mon esprit, qui vagabondait sous la douleur, à une exacte appréciation de ce qui se passait autour de moi. Comme une flamme qui oscille sous une rafale de vent et resplendit mieux qu’avant en se consumant d’autant plus rapidement que le vent l’agite sous la tempête, de la même façon je consumait toutes mes forces, mais j’avais acquis plus que jamais une grande agilité à tout comprendre. J’ai comme l’impression que se déroulaient devant mes yeux une sorte de vision dans laquelle un sixième sens lisait clairement ce que dans ma tempête les autres sentiments habituels ne parvenaient plus à saisir comme avant.

Je ne sais pas l’expliquer... En un mot, je comprenais que ces deux-là, jouaient avec ma vraie souffrance et avec les manifestations plus ou moins étranges de maman, comme si elles étaient au carnaval. Quand on pense à la dévotion avec laquelle j’abordais tout ce qui touchait à la personne de mon père, on comprend combien cela me faisait souffrir. J’avais même dû les rappeler à l’ordre encore le 30 juin, car je ne pouvais pas tolérer que pendant que papa était étendu sur son lit de mort, elles en profitassent pour essayer de faire boire Marta, afin de se moquer d’elle. J’avais demandé à maman de les rappeler à l’ordre... Mais lorsque je demande une chose à maman je peux être sûre d’obtenir le contraire! Cette fois-là encore maman me reprocha d’avoir des lubies et d’être trop pessimiste.

Le mois d’août arriva et, avec le mois d’août, arriva aussi à Viareggio l’escadre navale. Les deux demoiselles, bien que le médecin et Marta les aient priées de ne rien me dire à ce sujet pour ne pas bouleverser davantage mon esprit qui paraissait vraiment être sur le point de chavirer, s’empressèrent de me faire savoir que l’escadre du Haut-Tyrrhénois se trouvait au grand complet à Viareggio et me remplirent la tête de réflexions du genre: “Qui sait s’il n’y a pas aussi votre fiancé! S’il passait par là et que vous puissiez le voir!” etc. Elles me demandèrent aussi son prénom et son nom pour faire des recherches. Je leur répondis que puisque je n’avais jamais fait de recherches moi-même, pour des raison évidentes de dignité, je désirais que personne ne se mette en quête de quoi que ce soit.

AUTO 7.1.06

Je meurs d’amour, mais je ne perds pas jamais la tête au point de manquer au respect de moi-même. Et il me semblait que leur attitude me poussait à un manque de respect envers moi-même. Pour ma part, il n’y a que Dieu que j’implore. J’aime les créatures mais je sais rester à ma place. Toujours et avec tout le monde. Donc même avec Mario. Et même avec lui plus qu’avec quiconque. Pour son âme j’offre ma souffrance, mais je ne demande pas à sa chair de m’aimer. Pour l’amour de Dieu!

Par ailleurs, depuis 1932, je suis persuadée qu’il est mort. Pourquoi? Parce qu’il est venu me le dire lui même en rêve. Et il me demanda pardon pour sa façon d’agir et me déclara que si lui, en tant qu’homme, s’était égaré, son âme m’était restée fidèle et qu’il était venu me prendre, maintenant qu’il était mort, pour être mon époux dans l’au-delà. Dans ce rêve je lui demandai de me laisser vivre... alors, avec beaucoup de tristesse il me répondit: “Tu ne veux donc pas venir? Tu ne m’aimes donc plus? Tu ne me pardonnes donc pas? Je dois donc rester seul?” Et moi: “Encore un peu de temps, Mario, un peu de vie et je te rejoindrai.” Et lui: “Un an te suffit-il? Je reviendrai chaque année te chercher.” Et chaque année, au mois de novembre, il vient m’appeler. Il m’a dit bien des choses... Pendant des années il semblait avoir besoin de moi, comme pour se libérer d’un châtiment, et il essayait de m’expliquer pourquoi il s’était mal comporté... Quelle accusation porta-t-il contre ma mère! Lorsqu’elle même déclara à son amie: “Oh! pourquoi donc ai-je écrit cette lettre?” j’ai aussitôt pensé aux paroles de Mario et à ce qu’il m’a fait lire... Mais, depuis quelque temps, il m’apparaît de nouveau libre et fort... C’est lui qui me protège et qui me dit: “N’aie pas peur! Je reste toujours auprès de toi et en ma compagnie tu ne dois pas avoir peur. Je te défends contre tout.”

Je suis persuadée qu’il est mort et qu’il a fini d’expier son châtiment. Et par ailleurs son nom ne figure plus, depuis plus de dix ans, dans le Journal Officiel de la Marine que je lis régulièrement. Mais malgré cette conviction je voulais que personne ne fasse des recherches auprès des autres officiers, des recherches qui auraient pu être mal interprétées.

Mais voyez un peu ce que goupillèrent ces deux imbéciles! Elles se mettent à interpeller tous les officiers de l’escadre et à leur demander s’ils ne connaissaient pas machin chouette. Elles avaient osé ouvrir le coffret où je conserve mes lettres, profitant d’un moment d’assoupissement de ma part, et elles avaient de la sorte appris le prénom de Mario et son nom de famille.

Marta qui les surprit dans cette occupation qui n’était pas autorisée, les rappela à l’ordre. Mais inutilement. Alors Marta m’avertit. Alors moi, heurtée par une telle intrusion dans un domaine aussi délicat, j’avertis maman. Que pouvais-je faire d’autre dans mon état? Je ne pouvais pas intervenir. Seule maman était en mesure de mettre fin à un jeu pareil. Mais une fois de plus maman me blessa sans me comprendre. Elle se déchaîna contre moi en m’accusant d’avoir chargé ces deux-là de se mettre en quête de Mario. Mais si je l’avais fait, ce n’est pas à elle que j’aurais demandé d’intervenir pour qu’elles cessent d’agir de la sorte. Vous ne croyez pas? Mais maman est ainsi faite! Elle est comme un cheval ombrageux, qui s’effarouche à la vue de la moindre chimère et qui néglige les véritables obstacles...

Elle déchaîna donc sur moi l’une de ses habituelles scènes sauvages. Ni Marta, ni la religieuse infirmière ne purent me défendre et la ramener à la raison... Il y en eu pour toutes les trois! Les insultes les plus cruelles, les reproches les plus barbares me furent adressés, alors que j’étais innocente de la moindre faute à ce sujet. Elle n’eut aucunement pitié de mon état général et mental. Aucune pitié.

Après m’avoir amplement flagellée par sa façon inhumaine d’agir, elle acheva de se défouler sur ces deux petites idiotes... qui furent finalement mises à la porte, et définitivement. C’est ainsi que se termina une relation qui avait pourtant donné de bons résultats, contredits ensuite par d’aussi mesquins contre-résultats de papotage, de curiosité et de légèreté.

Mais après avoir été chassées, ces deux-là se vengèrent largement. Et sur qui? Sur moi naturellement! Quand donc m’est-il arrivé de ne pas payer pour les autres? Et comment ont-elles opéré leur vengeance? En faisant circuler des calomnies odieuses à mon sujet, me faisant passer pour quelqu’un de dépravé, atteint des pires vices qui soient et des plus honteux...

Le médecin qui fut l’un de ceux qui avait été avertis, et ils étaient nombreux, me fit surveiller par une religieuse. Mais celle-ci, en toute conscience, déclara au docteur que “pas même dans les moments de délire je ne commettais des actes déplorables”. Et le médecin, qui était déjà convaincu par lui-même que je n’étais ni anormale ni amorale, la crut aussitôt.

Alors les deux licenciées se rendirent auprès de la mère supérieure des “Barbantini” pour lui raconter... ce qu’elles avaient à lui dire. Moralité: l’on me supprima aussitôt l’assistance des religieuses comme si j’étais un élément de corruption pour elles...

Ecoutez, mon Père. Marta vit avec moi depuis huit ans et dort dans ma chambre. Elle me voit pendant que je dors, quand je sommeille, quand je suis éveillée, etc. Marta peut raconter si oui ou non j’ai certains vices secrets... Mais j’ai dû boire aussi ce calice de calomnies et de souffrances.

AUTO 7.1.07

Peut-être que maintenant vous direz: “Mais qu’est-ce qu’elle me raconte celle-là? En quoi ces papotages m’intéressent-ils?” Peut-être qu’à vous ils ne vous intéressent pas, mais à moi si! Je considère qu’il faut aussi les rapporter dans mon récit. C’est là pour moi des choses odieuses à écrire, comme elles le furent à vivre. Mais il est nécessaire de les connaître pour voir toutes les couleurs qui ont contribué à dresser ce que je suis. Des couleurs brillantes de la part de Dieu. Des couleurs très sombres, opaques et tristes de la part du prochain. Et, en regardant la différence des couleurs, une fois de plus je dis au Seigneur: “Toi seul tu m’as aimée et ne m’as procuré aucune souffrance avilissante. Tu m’as fait partager ta souffrance royale, mais celle-ci n’est pas une meule qui écrase au sol. C’est un aimant, une paire d’ailes qui entraîne jusqu’au ciel, jusqu’à toi. Merci, mon Dieu!”

Après le départ de ces deux demoiselles nous sommes restées seules. Les autres personnes de notre connaissance avaient toutes disparu après la mort de papa. Heurtées par la façon de faire de ma maman, maintenant qu’il n’y avait qu’elle pour commander, elles étaient parties. Quelques-unes même, qui avaient été largement aidées par nous, s’étaient retirées aussi. Il est exact ce proverbe chinois qui affirme: “Si tu es gentil avec un chien, il t’en sera reconnaissant et remuera la queue. Si c’est à un homme que tu rends service, il te haira et agitera sa bouche pour te mordre et te dénigrer.”

Il n’y a que madame Soldarelli[2] qui était et est restée fidèle: une chère personne qui n’a pas la force de s’imposer, mais qui, par son affection, d’autant plus vive qu’elle s’adresse à quelqu’un qui souffre, essaye de soigner les plaies morales. Mais madame Soldarelli est une personne hors du commun. Si le monde était constitué entièrement par des personnes de ce genre, ce ne serait plus le “monde”, ce serait le “paradis”.

Imaginez un peu ma mère qui n’aurait plus de témoins gênant son sens paranoïaque de l’autorité! C’est par miracle qu’elle n’est pas devenue folle sous la poussée de la fièvre de son auto-encensement, mais aussi grâce aux doses intenses de bromure que le médecin lui fit prendre sous un autre nom. Et d’ailleurs lorsqu’elle s’aperçut qu’il s’agissait de bromure, le pauvre docteur courut le risque de finir comme la figure mythique d’Orphée lorsqu’il fut dévoré par les furieuses Ménades! C’est alors que Marta et moi avons risqué nous-mêmes de devenir folles, brutalisées — c’est le mot juste — comme nous l’avons été par de continuels reproches, accusations, caprices, vilenies...

Il n’y avait plus d’horaire ni pour les repas, ni pour le repos. Plus rien. C’était le chaos complet. Tout était réglé par le caprice et l’humeur de maman. Un jour on mangeait à 10 heures, un autre à 3 heures de l’après-midi. Un matin on se levait à 4 heures et un autre à 8 heures. Un jour on mangeait trois fois, un autre une seule fois et pas grand chose: pas de soupe, juste un peu de pain et de fromage... On était vraiment à l’asile d’aliénés! Et s’il n’y avait eu encore que ces extravagances, tant pis! Mais il y avait pire. De temps en temps, sans raison, il y avait les grands silences, comme les appelait papa: c’est-à-dire des moments lunatiques impressionnants où, la maison aurait pu prendre feu, elle n’ouvrait pas la bouche. Ces “grands silences” étaient précédés et suivis par des scènes injustes et violentes... Imaginez un peu ce qu’était notre vie...

Maman a toujours souffert de la manie de la persécution: “Celui-ci m’est hostile”, “celle-là veut ma mort”, “Voilà que l’on essaye de me faire tomber, aliter, empoisonner, etc., pour me tuer”. Et ainsi de suite. Maintenant cette manie avait atteint son paroxysme et moi je représentais l’ennemi par excellence (à son avis).

Ne vivant que pour l’argent et rien d’autre, elle tremblait à l’idée que je fasse valoir le testament de mon père qui avait fait de moi son héritière, laissant à son épouse le juste nécessaire et rien d’autre. Je m’en souviens parfaitement. Il se termine par ces mots: “A ma fille, dont je connais le coeur, je confie maman. Je la bénirai si elle continue d’être cette fille pleine d’affection et de tendresse qu’elle a été jusqu’à présent”. Maman, par crainte que je ne veuille entrer en possession de mes biens, a détruit ou caché le testament. Moi je ne l’ai vu que lorsque papa l’a écrit, c’est-à-dire il y a une vingtaine d’années.

Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse d’avoir ou de manquer d’argent? Je n’ai jamais eu de caprices et j’ai toujours su réprimer mes désirs, alors... Et puis maintenant que je me trouve dans ces conditions, que voulez vous que je désire? Ce peut être au maximum un livre, une fleur... Il me suffit, comme il est de son simple devoir, que maman me donne le strict nécessaire pour vivre. Je ne lui demande rien d’autre. Même pas des médicaments qui pourraient m’aider à moins souffrir. Même pas des visites médicales qui permettraient d’y voir un peu plus clair dans mon délabrement. Vous voyez d’ailleurs que si je vais bientôt être examinée par un spécialiste, c’est parce que mon cousin s’en est occupé.

C’est vrai que maman me reproche constamment ce que je coûte. Mais que puis-je faire? Si Dieu me garde en vie je ne peux certes pas me supprimer moi-même pour ne pas lui faire dépenser de l’argent. Et d’ailleurs elle devrait savoir que c’est moi qui ai gagné ce prix et que donc je dépense ce que nous n’avions pas avant et que la bonté de Dieu m’a concédé pour être un peu mieux supportée par ma mère.

AUTO 7.1.08

J’ai moins d’attentions que n’en aurait une soeur de la part de sa supérieure, croyez-moi. Et pourtant j’ai réduit à un tel minimum mes besoins de nourriture, même les plus urgents, que je puis dire vivre dans une permanente et stricte, très stricte pénitence. Cela aggrave mon état, mais ne procure pas plus de joie à ma mère, parce que sa conscience lui reproche sa manière d’agir. Un reproche qui n’aboutit pas à une amélioration, mais qui augmente la malveillance à mon égard. Mais de toute manière... quand ai-je donc pu n’être pas maltraitée? Tant que je vivrai je subirai de mauvais traitements. Puis, après ma mort, alors j’aurai droit aux apothéoses de sa part, avec fleurs, lampions, etc. C’est sa façon de faire.

Mais revenons au testament. Puisque mon père était mort le 30 juin, on aurait dû donner à la veuve la différence de retraite entre le 13 et le 30, environ deux cents lires. Mais pour les obtenir il fallait présenter un testament.

Pour ma part, le 2 décembre, je fis remarquer à maman: “De mon point de vue, je te conseillerais de ne rien faire. Le fisc prend à dix mains, mais il n’en a même pas une pour donner. Puisque ce prix c’est moi qui l’ai gagné et qu’il ne figure pas dans le patrimoine de papa, il vaut mieux ne pas attirer sur nous l’attention des impôts. Sinon on risque de tomber dans un guêpier”. Il me semble que cela aussi était dans ses intérêts. Vous ne croyez pas?

Eh! Bien! Maman me tomba dessus avec une telle violence qu’elle me provoqua une congestion et un délire qui dura huit jours. Elle me déclara qu’elle était prête à me répudier et à remplir tous les actes nécessaires contre moi pour prouver que j’étais une fille indigne, que je voulais dépouiller sa mère... et caetera, et caetera, et que par ailleurs mon père, connaissant la hyène que j’étais, avait inscrit tout à son nom à elle, sa femme, et m’avait déshéritée. En un mot, tout était à maman et moi je ne vivais que de son aumône. Puis, après m’avoir maudite, elle s’en alla, et malgré que le docteur et le prêtre l’avaient informée que j’étais entre la mort et la vie, pendant huit jours elle n’entra plus dans ma chambre.

Le 10 décembre je fus prise par un tel délire qu’à quatre on ne parvenait pas à me tenir... et alors... elle se calma. Mais la camisole de force c’était à elle qu’il aurait fallu la mettre, je vous assure. Ce jour-là, le sang, qui était depuis trop de jours comprimé dans le coeur, déborda dans les poumons avec une telle violence qu’il se forma un sac de sang dans le poumon droit. Et il fallut des mois pour qu’il se résorbe.

Voilà ce qu’a été ma mère après la mort de papa. Si vous saviez combien de fois je l’ai entendue dire: “Ah! Si j’étais libre! Ah! Si on en finissait avec cette histoire! Que Marta s’en aille! Que tout le monde s’en aille! Et que je puisse enfin faire ce qui me plaît!” Oui, je suis un poids pour elle. Et il me faut l’amour que je porte à Jésus pour que je l’aime, malgré qu’elle me déclare sans ambages que je lui pèse. Ce sont là des gestes de perversion morale que seulement ceux qui les ont constatés peuvent y croire. Voilà pourquoi je tremble à l’idée de perdre aussi le docteur qui s’est enfin laissé convaincre de la manière que l’on vit chez moi...

Voilà une misère que rien ne dépasse, mon Père. Là où on s’aime n’importe quoi devient supportable, et un malade qui est aimé n’est jamais malheureux. Mais moi je ne suis pas aimée, je suis repoussée et traitée de “fardeau” par ma maman... “Voyez s’il y a une douleur semblable à la mienne”[3].

A cette époque, je m’étais mise à écrire, sur le conseil d’experts, un livre qui aurait pu m’apporter quelque soulagement financier, mais aussi quelques satisfactions morales. Vous y croyez? Toutes les critiques les plus vives et les obstacles les plus machiavéliques furent dressés par ma mère pour que je n’y parvienne pas. Maintenant, l’ouvrage est presque terminé et maintenant maman voudrait que je l’achève à cause de l’argent... Mais il fallait qu’elle me laisse tranquille lorsque je pouvais. Maintenant c’est trop tard. Je le regrette parce que c’était un livre sain. Et on a besoin d’ouvrages sains.

Il aurait pu faire du bien mon livre, et porter Dieu à travers des sentiers que le lecteur aurait parcouru sans s’en apercevoir. C’était mon but. Mais cela aussi m’a été interdit. Ainsi je mourrai sans rien laisser de moi; pas d’enfants, que j’aurais tellement aimés, pas de livre, une créature fruit de ma pensée, que j’aimais comme une créature de chair vivante... Ah! Je n’ai eu aucune satisfaction sur terre. Aucune. Jamais. Toutes les joies je les ai eues du ciel et c’est au ciel que je les trouverai.

A cette époque-là maman s’était mise à m’administrer, à l’insu du médecin, je ne sais quelle mixture. Moi alors je mangeais seule. C’est pourquoi, lorsque Marta sortait faire les courses, j’entendais chaque matin maman travailler du hachoir à la cuisine, puis elle m’amenait la soupe. Après le repas je me sentais mal. Je devenais toute glacée, j’avais des sueurs dans tout le corps, des évanouissements, des vomissements, je frôlais la paralysie. Le médecin ne savait plus à quel saint se vouer pour trouver une explication à tout ça.

Un jour je ne voulus pas manger la soupe et c’est Marta qui la mangea. Elle se sentis très mal. Je refis l’expérience en donnant la soupe au chien. Il risqua de mourir. Alors j’envoyai Marta en observation. J’attendis un peu, puis elle revint m’apporter un morceau, qui semblait de pastille blanc, trouvé sur la cuisinière. Cela avait un goût salé et amer. Je ne sais pas ce que c’était.

J’en parlais au docteur et à mon curé. Le premier me conseilla: “Faites donc manger à votre mère ce qu’elle a préparé pour vous”, et le second: “Mangez un repas identique à celui que prennent les autres et à la même heure. Ne mangez jamais plus, absolument plus jamais, ce qui est préparé exclusivement pour vous”.

AUTO 7.1.09

C’est comme cela que je fis. Et immédiatement. Faisant semblant d’avoir un caprice de malade je voulus manger la soupe de maman et je lui donnais mon riz. Puis je fis de même pour les légumes. Ce fut désastreux. Dans l’après-midi elle se sentit si mal, présentant les mêmes symptômes de froid, d’évanouissements, de vomissements, etc. et fut sur le point de mourir. Il fallut faire venir le docteur en toute hâte.

Depuis ce jour-là je voulus manger ce qui était préparé pour tout le monde. Et je n’entendis plus hacher les fameuses pastilles et je n’eus plus ces fameux symptômes.

Qu’est-ce qu’elle m’administrait? Dieu seul le sait. J’ai pensé que, supersticieuse comme elle est à l’égard de la sorcellerie, elle s’était procurée, par l’entremise de je ne sais pas qui, quelque médicament de l’un de ces histrions... et je ne veux pas imaginer autre chose.

Je vous ai raconté également cela, parce que je pense que cela fait partie du tableau...

Marta se creuse encore la cervelle pour essayer d’imaginer ce que pouvait bien être cette substance et qui pouvait bien la lui avoir donnée. Moi je m’efforce d’oublier...

Lorsque je médite sur ce conseil évangélique, je pense que dans ma vie j’ai toujours donné sans en retirer aucune utilité[4] pour cette terre.

J’ai donné à mes parents et surtout à maman, et dès mon jeune âge j’ai compris qu’en donnant je ne devais pas espérer en retirer quelque chose en retour. Et j’ai toujours donné de plus en plus en actes et en affection et j’ai reçu de moins en moins.

Tandis que je vous écris, je suis en train de... digérer non pas la nourriture, extrêmement réduite et qui certes ne me pèse pas, mais une petite scène, une de ces infinités de petites scènes familiales qui constituent les grains de chapelet de ma journée. Grain par grain... Une petite scène au cours de laquelle j’ai été mise à un niveau inférieur à celui de mon chien... Mais laissons tomber... Je dois me répéter jusqu’à l’étourdissement les paroles de Jésus: “Père, pardonne-lui parce qu’elle ne sait pas ce qu’elle fait”. Quel malheur si elle le savait! Il vaut mieux qu’elle soit inconsciente. De la sorte au moins elle évitera d’être jugée.

Mais certes cela représente une grande tristesse pour moi. Pour moi comme pour moi qui jusqu’au dernier moment devrai être maltraitée, écorchée, perforée par un caractère aussi bizarre et, ce qui est encore plus douloureux, par le caractère de celle qui pour la plupart des êtres humains personnifie sur terre la bonté et l’amour: la maman! Si papa ne m’avait bien des fois raconté ma naissance, et si des amis de famille ne me l’avaient pas confirmée, je penserais que je ne suis pas sa fille, mais une enfant qui a été adoptée dans un moment d’enthousiasme. Son manque d’amour resterait quelque chose de pas très beau, mais serait moins dramatique que dans mon cas où je suis sa fille, sa vraie fille, sortie de sa chair.

J’ai donné sans espoir d’utilité à ceux que je connaissais, aux parents, aux pauvres, aux riches. Beaucoup ont répondu à mon geste par des injures ou de l’indifférence. Mais cela ne fait rien.

Faire du bien était une vertu innée de mon coeur, un véritable besoin de mon âme. Même lorsque je n’étais pas aussi prise dans les tourbillons divins je cherchais constamment à donner, ce que je pouvais, par une tendance naturelle du coeur qui répandait la chaleur de son affection pour ne pas en rester étouffée. Et la dureté d’autrui n’a jamais pu me faire changer. Dans la tristesse de ma vie, car ma vie a été bien triste, j’ai trouvé un contrepoids, pour ne point devenir méchante sous la morsure constante qui me déchirait: j’ai fait du bien. J’ai retrouvé le sourire, dans mes pleurs, en portant un sourire sur le visage de ceux qui souffraient.

Faire du bien! Il n’est pas nécessaire d’être riche pour le faire, ni d’être pauvre pour le recevoir. On peut, tout en étant pauvre, faire du bien à celui qui est riche, comme on peut, en étant riche, n’être capable de faire du bien à personne.

L’homme ne vit pas seulement de pain et la faim n’est pas le seul besoin qui nous torture, la faim de pain. On peut avoir faim de beaucoup de choses! D’une caresse, d’un conseil, d’une bonne parole, d’un silence qui écoute et qui comprend. Si, on peut avoir faim de silence, de certains silences durant lesquels les lèvres restent muettes mais le coeur parle à un autre coeur qui pleure et raconte ses peines... Ah! Les êtres humains sont d’éternels affamés et bien peu sont ceux qui, sachant oublier leur propre faim, savent rassasier leurs semblables! Bien peu, car bien peu sont ceux qui ont compassion.

Ce cher Ruysbroeck dans son chapitre sur les dons de l’Esprit Saint dit à propos du don de piété: “La piété produit la compassion que l’on éprouve à l’égard de Jésus et à l’égard des hommes. La compassion naît au sein d’un regard de piété. Elle rend visite aux malheureux, aux exilés, aux malades. Elle offre le pain, le vin et l’hospitalité. Elle console les vivants et ensevelit les morts... La piété peut être comparée aux fleuves du paradis terrestre car elle conduit le désir dans quatre directions. Le premier fleuve monte au ciel. C’est la compassion à l’égard de Jésus et des saints qui ont souffert en son nom. C’est un torrent joyeux et allègre... car les souffrances qu’il célèbre sont des souffrances passées qui ont cédé la place à des joies éternelles. Le deuxième fleuve court vers le purgatoire. C’est la compassion de l’homme envers les âmes qui souffrent et qui sont en train de payer leur tribut à la Justice. Le troisième fleuve court sur la terre et se répand autour des besoins de toute la chrétienté. Cet acte intérieur, plein d’un immense amour et immensément intense, donne et réalise plus que toutes les actions extérieures réunies. Le quatrième fleuve consiste dans la charité proprement dite et se déverse sur tous les indigents. Ici l’homme donne ses biens et paye personnellement. Il fait l’aumône, tout en donnant des conseils, et du courage dans l’épreuve.”

AUTO 7.1.10

En m’examinant personnellement avec impartialité et justice je puis dire que j’ai eu le don de la piété et que j’ai répandu son fruit dans les quatre directions décrites par le mystique belge. J’ai partagé de coeur les souffrances des saints, depuis le Christ jusqu’au dernier qui vient d’entrer à l’instant au paradis. J’ai prié en suffrage des âmes du purgatoire. J’ai prié pour les besoins de la chrétienté et offert pour elle mes secrètes immolations. J’ai enfin eu de la charité pour toutes les indigences de mon prochain. Aucune misère ne m’a laissée indifférente. Cela je dois le dire par souci de vérité. Et en me dépensant de la sorte, j’ai trouvé le meilleur des remèdes pour ne point devenir aride ou aigre sous la grèle continue de la malveillance, des déceptions et des abandons que j’ai due subir.

Lorsque quelqu’un ne m’aime pas, ne m’est pas reconnaissant, mon coeur souffre, mais il ne souffre pas par égoïsme, ni à cause de la déception de ne point voir son amour partagé. Il souffre parce qu’il voit un de ses semblables se détériorer dans une méchanceté inutile. Pourquoi est-ce que je souffre tant en voyant que maman est aussi méchante? Ce n’est pas à cause de moi-même puisque j’irai bientôt à l’abri de toute malveillance. Mais à cause du vide qu’elle procure à elle-même. Lorsque je pense à ce qu’elle deviendra lorsqu’elle restera seule et que je ne serai plus là, je souffre terriblement... Je ne puis imposer à personne de rester auprès de ma mère. D’ailleurs personne n’y resterait car personne de ceux qui la connaissent ne l’aiment et se sentent capables de vivre avec elle. Et pour moi cela représente un couteau dans mon coeur...

De même que je souffrais en voyant les gens observer papa diminué dans son intelligence, encore plus profondément je souffre aujourd’hui en entendant les autres porter des jugements sur ma mère. Je donnerais je ne sais pas quoi pour empêcher qu’ils ne se rendent compte qu’elle est aussi inutilement toujours méchante. Et, même au prix de mourir aussitôt après avoir bu le dernier calice de souffrance, je voudrais mourir après elle pour être sûre que jusqu’au bout elle a été soignée et que jusqu’au bout elle a été aimée par la seule qui sache aimer, c’est à dire par moi.

Si, à cause de ma mère, je souffre pour moi et pour elle. Et elle ne le croit pas. De tous ceux à qui j’ai fait du bien elle est certainement la plus ingrate de tous. Mais cela n’altère pas mon amour. Même lorsque le coeur exsude du sang, parce qu’il est opprimé par sa façon d’agir, je sais transformer cette exsudation en un baume pour l’aimer davantage et la servir dans ses mille besoins. Dieu m’en récompensera dans le ciel.

D’autres personnes à qui j’ai rendu service ont été elles aussi des personnes ingrates. Mais cela me fait moins souffrir parce qu’il s’agit d’étrangers à la famille. D’autres encore ne me dirent même pas merci. Mais ils ne sont pas responsables parce qu’ils n’ont pas su que c’était moi qui leur avais fait du bien. Je ris en douce quand je pense: “Celui-là n’imagine pas que moi, pauvre femmelette, j’ai autant fait pour lui!”

En janvier 1939 j’ai redonné à un père désespéré la foi et sa fille. C’était un jeune papa d’une très tendre fillette de 14 mois. C’était sa seule fille, car de l’union malheureuse qu’il avait ne pouvaient pas naître d’autres enfants. Comme les parents ne jouissaient pas d’une très bonne santé, elle était très délicate. C’était comme une fleur à la tige très fine et qui manquait de sève. Pourtant elle constituait le ciment de cette union malheureuse, rendue encore plus triste par l’opposition de toute une parenté. Cette petite tomba gravement malade en 1939. Le mal, qui était une forme d’infection pulmonaire, dégénéra en gangrène pulmonaire. La fillette était mourante. Un mois de maladie avait consumé toutes ses tendres forces.

Un soir, alors que les médecins et les spécialistes la considéraient comme condamnée, ce pauvre petit ange était vraiment à ses derniers moments. Elle aurait dû mourir dans la nuit. Le papa, désespéré, vint chez nous pour prendre du coton et je ne sais quoi d’autre. C’était un dimanche soir et les pharmacies étaient fermées, sauf celle de la rue Regia. Ce pauvre papa ne voulait pas trop s’éloigner de sa fille qui était mourante. Il était vraiment désespéré. Il avait prié, fait brûler des bougies sur les autels, expédié des offrandes à je ne sais combien de sanctuaires. Maintenant, devant l’inutilité de ses prières, devant sa petite à l’agonie, il sentait mourir sa foi dans son coeur.

Il est terrible le moment où l’on dit: “Il est inutile de prier!”. Il faut l’avoir expérimenté pour pouvoir le comprendre. Moi j’en ai fait l’expérience. Je sais ce que cela veut dire de n’avoir plus d’espoir. C’est tellement horrible que pour empêcher que des âmes en fassent l’expérience je donne volontiers ma vie.

Ce soir-là, après que se fut éloigné ce papa, à qui j’avais dit des paroles de réconfort, qui n’étaient pas confirmées dans les faits parce que sa fille en était désormais à un point de non-retour, je voulus sauver une âme de la mort spirituelle. Est-ce que le désespoir n’est pas la mort de l’âme? Et quelle mort!!! J’ai donc proposé à Dieu de prendre le mal de cette petite en sorte qu’elle guérisse et que ce papa ne doute plus de Dieu, car même le fait de douter de Dieu est une torture sans nom.

Et la fillette est guérie. “C’est un miracle, un miracle” a dit tout le monde. Le miracle consistait dans le fait que la fillette avait été remplacée par une pauvre créature qui ne voulait pas laisser mourir dans le désespoir l’âme de son papa. Non seulement la petite Anna-Maria est guérie, mais elle n’eut jamais plus rien aux poumons, qui étaient abîmés pourtant comme une passoire à cause d’un mal long et intense. Et moi depuis lors, depuis cette nuit-là, j’ai une pleurésie.

AUTO 7.1.11

Il y a quelques jours cette petite, qui a maintenant cinq ans, est venue me trouver. Lorsque je l’ai embrassée j’ai pensé: “Tu es davantage ma fille que celle de ta mère, car moi je t’ai donné une vie plus résistante.”

Beaucoup diraient: “Ce qu’elle est stupide! N’avait-elle pas assez de mal déjà sur le dos?” Certes! J’en avais plus qu’il ne m’en fallait! Mais comment faire, si je voulais éviter le désespoir de cet homme? Il ne me restait que de m’offrir moi-même pour obtenir la guérison de sa fille. Je l’ai donc fait. Et je suis très heureuse de l’avoir fait.

Il y a des créatures héroïques qui s’offrent pour sauver du purgatoire les âmes en train d’expier. J’ai lu qu’il y en a d’autres, encore plus héroïques, qui disent, dans un élan d’amour: “Seigneur, pour qu’en enfer il y ait au moins quelqu’un qui t’aime, j’irais volontiers, à condition que tu me laisses ton amour au milieu des tourments”. Ce sont-là des géants d’héroïsme spirituel. Moi au contraire je ne suis qu’une pauvre fleur. Je ne suis pas capable d’en faire autant. Alors je travaille, tant que je suis sur la terre, pour sauver l’âme de mes frères. Au prix de ma souffrance, je les achète à la vie éternelle. Il est doux de penser que grâce à mon holocauste d’autres personnes connaissent le salut...

Sacrifice secret, que j’ai offert sans attendre aucun avantage en échange, comme tu m’es cher! Lorsque l’oeuvre des justes sera connue, quel étonnement verra-t-on chez mes bénéficiaires, qui sont loin d’imaginer que je suis à l’origine de leur joie actuelle!

Je suis en train de mourir. Je meurs aussi pour cela. Mais qu’importe? Et je suis pleine de défauts. Mais qu’importe? Il y eut un temps où j’étais pire. Mais qu’importe? La charité couvre la multitude des fautes. Or y a-t-il plus grande charité que de donner sa vie pour le prochain, non seulement pour obtenir en sa faveur l’union avec Dieu, mais également pour assainir ses souffrances morales et ses infirmités physiques? J’ai donc confiance en cette indulgence plénière qui couvre la multitude des péchés, et qui couvrira aussi les miens.

La charité que j’exerce actuellement, peu à peu, sans me laisser prendre par aucun calcul égoïste, mais tenant seulement le regard fixé sur Dieu, n’est rien en comparaison de la charité qui m’inondera dans la béatitude de la contemplation dans le saint paradis. Alors je posséderai la Charité même. Y aura-t-il alors quelqu’un de plus heureux que moi? De plus riche que moi? Maria la pauvrette, Maria affamée d’amour, Maria la mendiante d’affection, deviendra détentrice des richesses de son Roi, et se rassasiera de Toi, ma divine Beauté, et ton affection divine la récompensera de toute sa misère terrestre.

Je passe des journées d’abandon. Je suis en pleine semaine de passion. Dieu veut me faire boire la tristesse qu’il a connue en ces jours qui ont précédé sa souffrance. Et je souffre tellement que je suis brisée au moral et au physique. Mon âme seule bat des ailes et s’élève au-dessus de toutes les tristesses et des saletés humaines et se fond en Dieu. Même si Dieu ne se fait pas sentir de façon sensible — car je vis en ce moment une de ces heures de souffrance qui provient de l’absence d’une présence sensible de Dieu dont je vous ai parlé — je rassemble toutes mes forces et je me lance, seule, vers lui.

Je ressemble à l’un de ces liserons qui pousse près des ruisseaux chantants et qui, comme conduit par le vent, va enlacer le tronc menu d’un roseau palustre ou bien le tronc épineux d’un robinier, et d’étape en étape, lance chaque fois un peu plus haut son rejet, mince comme un fil de soie, et accède à la cime et, de là, répand son parfum de ses légers calices, qui caressent les troncs qui le soutiennent et qu’il embrasse de toutes ses forces. Moi aussi, renouvelant constamment mes actes de foi et d’amour, comme autant de pistes de lancement, comme je les appelle, je grimpe toute seule pour m’accrocher à mon Dieu. Peu importe s’il se tait, s’il reste immobile comme une pierre. Rien ne m’importe. Je parle pour deux, et je lui dis tout ce qu’il me dit lui-même dans les moments de joie, je lui dis: “Je t’aime”. Je place ma bouche sur son coeur et je l’embrasse. Je mets mes bras autour de son buste et je le serre.

Ah! Je le sais bien pourquoi je souffre ces jours-ci. C’est moi qui le lui ai demandé il y a huit jours! Oui, je sais pourquoi je souffre. Je sais pourquoi il reste aussi silencieux et froid. Cela est nécessaire pour que je souffre au-delà de tout ce qu’il est possible. Sinon ce ne serait pas de la vraie souffrance, car c’est une souffrance absolue qui est requise à cette heure si terrible pour nous italiens. Depuis que j’ai compris que la guerre actuelle approche, c’est-à-dire depuis des années, j’ai travaillé pour obtenir de Dieu que, dans ses assauts d’horreur spasmodique, la guerre n’emporte pas dans la mort des âmes en trop grand nombre.

Les corps, hélas, meurent pendant la guerre. C’est inévitable. Mais pour tous les combattants qui sont destinés à la mort solitaire sur les champs couverts de sang et qui invoquent en vain du secours, mais pour tous ceux qui restent enfermés dans un sous-marin qui ne peut plus remonter, mais pour tous les naufragés accrochés à une épave à la dérive, mais pour tous ceux qui se sont calcinés en tombant d’un avion, mais pour tous ceux qui languissent dans les hôpitaux et dont la chair meurt peu à peu dans d’horribles gangrènes et de terribles mutilations, mais pour tous ceux qui ont perdu les mains et les yeux — les plus terribles des handicaps, en particulier le premier qui fait de l’homme un objet à la merci d’autrui —, mais pour tous les prisonniers dans la nostalgie humiliante des camps de concentration, mais pour toutes les mères qui ignorent comment leur fils est mort, mais pour toutes les épouses qui se retrouvent sans le compagnon de leur vie, mais pour tous les orphelins qui ont perdu leur père, mais pour tous les civils sous la tempête aérienne qui détruit leurs maisons et leurs biens, mais pour tous les innocents qui depuis l’enfance connaissent l’enfer de cette heure, pour tous, tous les désespoirs provoqués et entretenus par la guerre, j’ai continué à oeuvrer, à souffrir, à offrir — voilà quelle est ma tâche — afin que le désespoir n’atteigne pas les coeurs et ne les tue pas de son poison.

AUTO 7.1.12

Non. Ne serait-ce que pour cette raison seulement, je ne pouvais pas, je ne peux pas aller mieux et guérir. Je vis dans les tourments dans ce but et je dois plus que jamais y rester. Surtout maintenant, surtout à cette heure-ci.

Je vous ai dit, par ailleurs, comment dans l’obscurité de la prison (parce que lorsque je fais l’expérience de ces moments-là je me retrouve vraiment dans un obscur cachot) mon bon Jésus laisse toujours filtrer quelque rayon de soleil.

Dimanche sur ma tempête était descendu le chant des marins: “Etoile de la mer”... comme un calmant, un porteur de paix. Vous ne pourrez pas croire la dose de confiance que ce chant a semé en moi. Il a déchiré l’obscurité de l’horizon que je regardais dans les larmes et m’a montré le ciel et, dans le ciel, Marie, l’Etoile du Matin, l’Etoile de la Mer, celle qui par son sourire peut rendre belle la plus dure des choses et peut par son désir tout obtenir de Dieu. C’était quelques-uns de nos soldats de la mer qui le chantaient avec une foi très digne. Il me sembla que les anges eux-mêmes s’étaient unis à ce choeur pour célébrer Marie et pour me donner l’espérance et la paix.

Un rien suffit pour redonner du souffle à un coeur qui fléchit sous une avalanche de souvenirs et qui tremble devant la perspective de nouvelles souffrances morales... L’important est de ne point vouloir repousser l’obole de soulagement qui nous vient de toutes choses et que Dieu permet aux choses de nous donner. Ce sont là des grâces minuscules, mais ce sont quand même des grâces. Et on ne doit repousser aucune grâce, même la moindre, que Dieu nous accorde. Ce serait un geste d’orgueil. Or l’orgueil provoque l’éloignement de Dieu. Et je reçois tout avec joie. Je reconnais humblement que je ne suis qu’une pauvre échasse, besogneuse de mille soutiens pour rester droite. Mais face au moindre de ces secours je dis: “Merci, Seigneur!”

Par ailleurs, en ma qualité de violette, je n’ai pas besoin de torrents d’eau pour rester en vie. Il me suffit des quelques gouttes imperceptibles de rosée. Il me suffit de parvenir à les recueillir dans ma corolle, ouverte comme une coupe vers le ciel. Si je voulais seulement de grandes grâces je deviendrais incapable de recevoir même les petites. Je dois demander humblement tout, en reconnaissant le rien que je suis et alors, nourrie par les moindres grâces, reçues à chaque instant, offertes par mille canaux différents jaillissant tous de la volonté amoureuse de Dieu, je deviens capable d’obtenir même de grandes grâces pour moi et pour mes frères.

Amour, humilité et sacrifice. Voilà mes armes préférées. L’amour qui donne tous les courages. L’humilité qui empêche les fumées de l’orgueil aveuglant. Le sacrifice qui purifie et assouplit. En bonne violette j’aime grandir sous les épines et au milieu des épines. Ne fleurissent-elles pas justement là, sous les haies piquantes d’aubépines, les plus belles et les plus parfumées des violettes? Elles se nourrissent même du jus des feuilles tombées de ce buisson piquant et qui pourrissent au sol, et les épines qui forment au-dessus d’elles un enchevêtrement d’aiguilles les protègent aussi de la grêle d’été et des gelées blanches de l’hiver.

J’aime beaucoup les épines. Je ne sais pas si vous avez remarqué la branche d’épines qui s’entremêle à l’olivier à la tête de mon lit. Elle m’enseigne bien des choses cette branche nue, aux aiguilles longues et droites! Elle me parle du front de Jésus lacéré par de semblables épines. Elle me parle de la nécessité de la souffrance qui, comme une épine perce notre âme... Combien de choses m’enseigne cette branche d’épines! Si j’étais maître de moi-même je voudrais être mise de cette façon dans ma tombe, en attente de la résurrection; une longue robe blanche ou grise, une corde à la ceinture, les pieds nus, une couronne d’épines sur la tête, un crucifix entre les mains. J’ai été une pénitente, une franciscaine, une amoureuse du Sauveur crucifié. Quelle meilleure toilette pour m’endormir dans mon dernier sommeil?

Mais je ne pourrai pas voir ce désir devenir réalité. Alors, tant pis! Puisque dans la souffrance j’ai reçu et je reçois tous les sacrements — parce que la souffrance est un baptême continuel, une continuelle pénitence, la communion avec mon Roi, la confirmation de sa doctrine, l’épousaille avec le Christ, le sacerdoce en faveur des frères, l’onction qui purifie les sens — ainsi dans la souffrance je bénéficierai des épines que d’autres me refusent comme dernière couronne. Et au ciel ces épines deviendront des roses.

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur cette période de temps qui va de 1935, date de la mort de papa, à 1940. Mais alors je n’en finirais plus. J’y fais donc rapidement allusion.

De ma part ce fut une souffrance continue de voir le mal grandir en moi et de voir grandir sans cesse les tentations auxquelles je n’ai pas toujours su résister. La chair est un poids qui vous cloue par terre, tandis que l’âme fixée au sol se débat comme un papillon transpercé par une main cruelle, elle bat des ailes, à certaines heures, sans pouvoir prendre son vol.

Mais lorsque l’esprit ne le consent pas, ou même lorsqu’il éprouve de la répugnance à l’égard de la faute et que celle-ci l’emporte quand même, car la sensualité de nos premiers parents, malgré tous les baptêmes, s’agite toujours en nous comme un serpent coupé en deux, y a-t-il une véritable faute? Combien d’éléments impondérables entrent en jeu dans la chute d’une âme! Voilà pourquoi il est difficile de juger et il est bon de s’en abstenir dès que l’on peut s’en passer.

AUTO 7.1.13

Combien de larmes n’ai-je pas versées sur ma faiblesse qui ne me permettait pas toujours de résister à l’appel des sens! Je me suis punie, je me suis réprimandée, j’ai fait des milliers de promesses, j’ai supplié Dieu et les hommes d’avoir pitié de moi... Mais l’heure terrible des tentations j’ai dû la vivre dans toute sa durée et sous des assauts tels que, lorsque j’en sortais victorieuse, je me retrouvais usée comme un torchon.

De la part des médecins, rien pour m’aider à diminuer le bouleversement que me procuraient certains maux. De la part des prêtres, la quasi absolue absence d’aide spirituelle. Avec la plate excuse que “je n’en avais pas besoin” on me laissait sans communion. J’avais beau raconter dans quel état je me trouvais... C’était comme si j’avais parlé à mon petit moineau. Un sourire en coin, un “n’y pensez plus” et me voilà servie! Alors je me débattais sous la tenaille d’une lutte qui, si on avait pu l’observer, aurait fait peur... De la part de Dieu, j’étais écoutée à propos de tout, sauf sur ce point...

Ah! J’ai souffert d’une façon telle que, maintenant, que j’ai beaucoup progressé sur ma route, lorsque je regarde en arrière vers ces chemins tortueux pleins de précipices et de serpents qui sifflent j’en ai encore la chair de poule. C’est terrible vous savez! Me sentir incorporée avec mon Rédempteur et ne vouloir lui procurer aucune souffrance parce que lui c’est mon tout et, en même temps, sentir cette chair si rebelle à toute loi et désir venant d’en-haut. Il y avait de quoi devenir folle!

Pourtant, maintenant que cela est du passé, du moins je l’espère, je comprends alors que cette période horrible ne manque pas d’avoir été utile.

En premier lieu cela m’empêcha et m’empêche d’être trop fière de moi. Lorsque l’orgueil toujours renaissant des fils d’Adam tente de me suggérer que je suis quelqu’un aux yeux de Dieu en raison du bien que j’ai commis, le souvenir toujours vivant de mes faiblesses me maintient très bas dans l’idée que je me fais de moi-même et me fournit l’occasion de reconnaître que je ne suis pas quelqu’un, mais que je ne suis que misère. Une misère méprisable que Jésus seul, qui est venu dans sa bonté sauver les pécheurs, est capable d’aimer. Voilà pourquoi je suis présente aux yeux de Dieu, parce qu’il doit accomplir un prodige de miséricorde pour m’aimer et me rendre digne de son paradis.

En deuxième lieu mes faiblesses m’ont servi à mieux exercer la charité envers un grand nombre de personnes coupables, faibles, que je ne peux condamner parce que je suis comme elles, faible et coupable. Nous, pauvres humains, on est tellement porté à se croire parfait que très souvent on s’envoie de l’encens et des louanges à tort et à travers, d’une façon semblable au pharisien qui, dans le temple, debout près de l’autel, s’appropriait un label de perfection. Ah! Il vaut mieux, beaucoup mieux, reconnaître ce que nous sommes, et éventuellement exagérer en nous sous-estimant et du fond du temple, effondrés dans la poussière dont nous sommes constitués, crier vers Dieu notre repentir et l’aveu de nos fautes. Si à notre tour nous n’osons pas élever les yeux, anéantis comme nous sommes devant la constatation de notre animalité, ce sera le Seigneur qui descendra de son trône pour nous relever, nous serrer contre son coeur, essuyer nos larmes, laver notre saleté et, tout en nous tenant serrés à lui, nous introduire dans sa demeure. “Celui qui s’abaisse sera élevé.”

Le troisième avantage produit par mes manquements consiste dans le fait que j’en ai reçu une arme victorieuse. Sainte Catherine dit: “Il faut s’armer de notre sensualité”. C’est là une parole profonde qu’il faut méditer.

La sensualité est, dans l’homme, toujours vivante, même lorsqu’elle n’est que latente. Alors, de ce corps, dont nous ne pouvons pas par nous-même nous passer, faisons-en un instrument de gloire plutôt que de défaite. Il faut user de patience même avec soi-même, et même surtout avec soi-même et conduire, avec l’esprit constitué de lumière, la matière formée de ténèbres, élever avec l’esprit, idoine au vol, la matière qui tend à s’abattre au sol. Et cela il faut le faire sans jamais se lasser. Il faut se supporter soi-même sans s’effrayer. Il faut prendre exemple sur le Maître qui nous supporte et ne se lasse jamais de nous soigner chaque fois que nous nous blessons.

Se supporter ne signifie pas se satisfaire. Loin de là! Cela signifie: surveiller attentivement soi-même, conduire inlassablement soi-même en gardant les yeux fixés sur l’étoile polaire de la lumière de Dieu. S’il arrive parfois que des nuages cachent la lumière et que l’on s’égare hors du chemin, dès que revient le beau temps il faut à nouveau relever les yeux et se remettre sur le droit chemin sans se décourager ni s’impatienter. C’est ce que font aussi les navigateurs et les aéronautes pour porter à bonne fin le navire ou l’avion qui leur est confié, mais aussi leur propre vie. Et nous, qui avons une cargaison bien plus précieuse, qui n’est pas seulement du bois, de la machinerie ou notre chair caduque, nous ne le ferions pas pour notre âme?

Nous avons remis à sa place, à nos pieds, notre sensualité et nous nous sentons tranquilles et heureux d’avoir eu le dernier mot... Mais à la moindre distraction, la revoilà à nouveau, ressurgissant comme un diablotin qui ne cesse de sauter de sa boîte à surprise. Et il faut nous remettre à la tâche. On saisit ce monstre aux sept têtes et on le domine à nouveau. C’est une tâche titanesque par l’effort qu’elle requiert et, en même temps, précise comme un travail d’orfèvre. Mais il nous procurera un grand mérite.

AUTO 7.1.14

“Celui qui n’entre pas en bataille ne remportera jamais de victoire” dit encore la mystique siennoise chez qui semble résonner avec une grâce toute féminine la voix virile de Paul de Tarse: “Combats le bon combat”... “L’athlète qui combat dans l’arène...”[5]. Si la sensualité était morte en nous, nous aurions beaucoup moins d’occasions d’être vainqueurs! Disons alors, même sous l’étreinte de ce monstre indomptable: “Merci Seigneur de cette épreuve. Mais aide-moi, afin que je ne périsse!”

Il n’est pas donné à tout le monde d’être crucifié comme le Rédempteur. Mais il est accordé à tout le monde de crucifier “sa propre chair avec ses passions et ses convoitises”[6], pour appartenir au Christ qui a vaincu la concupiscence et racheté la chair. Tout le monde ne peut pas devenir le martyr d’un tyran. Mais y a-t-il un tyran plus tyrannique que notre chair désirante? C’est pourquoi je suis sûre que non seulement aux victimes des persécuteurs il est donné la palme du martyre, mais également à ceux qui se martyrisent eux-même en vue de détruire leur sensualité et confesser leur obéissance amoureuse à la loi du Seigneur.

Je dis donc à moi-même et à ceux qui sont tentés et qui se confient à moi pour que je les conseille: “Nous ne devons pas nous décourager si nous voyons que nous nous retrouvons constamment sur la case de départ. Est-ce qu’un naufragé ne lutte pas jusqu’à l’extrême de ses forces pour gagner la rive, où se trouve son salut? Nous sommes tous des naufragés à la merci des vents et des marées. Notre humanité nous jette au sein d’un véritable océan en furie. Nous luttons contre les vagues, les remous, les brisants, nous résistons aux courants d’air et d’eau et nous procédons vers le port... On ne nous ménage pas les heurts contre des écueils invisibles, et ni même certains plongeons entre deux vagues en sorte que le naufrage paraît certain et la mort assurée. La partie sera gagnée par celui qui ne perdra pas la foi.”

Pour ma part, moi qui suis faible par nature et encore plus affaiblie par la maladie, je désire plus que jamais être l’humble fleur qui exhale son parfum en mourant sur les gradins du trône divin.

Une fleur ne se décourage pas si un vent malveillant la jette dans la poussière, si un violent orage l’éclabousse de boue, si un escargot visqueux la couvre de bave. Elle attend avec confiance que la rosée la purifie, que le soleil la sèche, que le zéphyr la soulève et la fasse osciller comme un encensoir débordant d’arôme. Et même si une curiosité imprudente la pousse à pencher sa tige vers le sol, alors qu’elle ne devrait tendre que vers le soleil, après elle se relève plus droite qu’avant, détournée pour toujours du désir stupide d’embrasser la terre, quand elle est faite pour les baisers du soleil et de la pure rosée. Seules les fleurs de serre peuvent prétendre ne point connaître certaines réalités de la vie. Mais les petites fleurs des bois et des berges ne peuvent en espérer autant.

Les grandes fleurs de serre, ces fleurs précieuses, qui sont préservées de tout danger terrestre, représentent pour moi les âmes prédestinées à qui le bon Dieu accorde gratuitement tous les dons nécessaires pour rester chastes, innocentes et saintes. Grâce à un concours complexe de circonstances organisé par Dieu, toute leur vie se joue pour elles comme entre les parois inviolées et inviolables d’une tour mystique contre laquelle viennent inutilement mourir le chant des sirènes et les mirages séducteurs. Créatures d’une trempe spéciale, dont l’archétype excellent et parfait est Marie, elles sont et ne sont pas de cette terre sur laquelle elles vivent pour ainsi dire, soutenues comme elles sont par des cohortes d’anges qui les gardent très au-dessus de notre boue. Mais ce genre de personnes est nécessaire pour persuader les hommes de l’existence des anges et de notre origine céleste.

Mais les petites fleurs sont des êtres courageux qui heure après heure doivent lutter contre toutes les embûches de la vie, de la société, de la chair. Ce sont des êtres solitaires dont personne ne prend soin et qui doivent se débrouiller par eux-mêmes. Ces petites fleurs connaîtront beaucoup de choses, qu’ignoreront les fleurs précieuses des serres. Elles connaîtront beaucoup de choses et souffriront du vent, du gel, de la canicule, du givre... elles seront piétinées par les gens, broutées par les troupeaux...

Mais qu’elles se consolent ces petites fleurs courageuses des champs et des talus. Elles constituent le groupe des fils de Dieu. C’est lui seul qui les sème, qui les arrose, qui les réchauffe, qui les admire et qui les cueille pour son propre plaisir. Les hommes ne se rendent même pas compte qu’ils marchent sur leur soie parfumée. Car les hommes sont sourds aux prodiges de Dieu! Mais Dieu les voit, ces humbles fleurs qu’il a semées sur les chemins du monde et qui ont fleuri et continuent de fleurir par amour pour Lui, pour ne faire plaisir qu’à Lui, sans s’occuper d’autre chose. Et il a réservé une place spéciale pour ces fleurs dans le ciel. Ce sera le parterre des humbles. Mais qui donc est la tête des humbles? C’est le Christ. C’est lui qui demanda d’être doux et humble comme lui.

Qu’elles se consolent donc ces petites fleurs. Sous les pieds de Jésus cheminant à travers la Palestine et jusqu’aux pieds de la croix, ce sont elles, ces humbles fleurs, qui ont exhalé leur parfum et aimé le Seigneur. Du berceau jusqu’à la tombe, elles ont toujours eu le regard du Seigneur posé sur elles. Elles ont reçu les caresses de ses petites mains d’enfant, l’éloge de sa parole divine, les pleurs de son coeur agonisant parmi les oliviers, le sang qui coula de ses membres suspendus à la croix.

AUTO 7.1.15

C’est pourquoi il suffit qu’elles veuillent rester d’humbles fleurs et elles resteront toujours les fleurs préférées du Seigneur. Il suffit qu’elles sachent vouloir rester près du berceau de l’enfant Jésus, le long de son chemin, il suffit qu’elles veuillent servir d’oreiller à sa tête souffrante et acceptent de recueillir les larmes de ses yeux, il suffit surtout qu’elles veuillent rester aux pieds de la croix et acceptent de recueillir ce sang qui rachète tout, pour être sûres de ne point périr. Elles vivront ici-bas en exhalant pour lui leur parfum. Elles vivront là-haut, encore plus belles, en embaumant encore pour lui.

Ce matin, vous m’avez vu pleurer. Ces larmes étaient provoquées par bien des raisons. Avant tout par une absence totale de la présence de Dieu.

Lorsque je me sens seule, tout prend une couleur si triste et effrayante que cela me fait pleurer. Ce sont les heures du Gethsémani... et il n’y a pas lieu d’être surpris si ces pleurs sont fréquents. Il y a si peu de chrétiens qui veulent rester avec le Christ à Gethsémani pour prier et pour expier pour les pécheurs! Ce sont les heures les plus méritoires et les plus crucifiantes. Beaucoup, oui beaucoup plus que toutes les autres. On ne trouve même pas de mots adéquats pour décrire ces heures-là. On souffre au point d’en hébéter. Et on ne sait plus rien faire d’autre que de souffrir et d’aimer et dire au Seigneur: “Je t’aime!”

C’est seulement après la communion que j’ai senti un courant de paix grandir en moi. Un courant, parce que les autres sensations restaient toujours vives et actives. Les inquiétudes de ces jours-ci ont plissé la superficie de mon être mais n’ont point altéré le lieu profond où je vis en paix avec Dieu. Mais maintenant un nouveau courant de paix est venu adoucir mes eaux amères. Plus que les adoucir, il les a calmées.

Il s’agit simplement de rester là, sur la croix et dans l’obscurité... C’est ainsi que se présente le bureau des victimes. Rester dans l’obscurité n’est pas sans but. Cela porte la lumière à celui qui est privé de la clarté divine. Prier pour celui qui ne prie pas. Y a-t-il une mission meilleure que celle-là pour nous rendre semblables à Jésus et à Marie, dont la vie ne fut qu’une seule prière? Prier dans la ferveur, prier lorsque la ferveur sensible est tombée, prier d’un seul mot quand, à cause de la maladie ou pour d’autres raisons, on est incapable de prier plus longtemps. Prier d’un simple soupir, d’un simple regard levé au ciel, prier avec ces larmes qui baignent nos cils, prier par nos souffrances...

J’observe mon bon Jésus qui a atteint le paroxysme de la prière quand il fut hissé sur le gibet. Et dans ces heures de mon Gethsémani, où je me retrouve tellement seule et écrasée par cette solitude, j’imite le silence priant du Rédempteur... Le silence qui prie est plus efficace que toutes les prières machinales et verbeuses qui sont dites sans âme.

Je regarde Jésus sur la croix. Il est devant moi. Haut, blanc, élancé, le teint livide à cause des coups et de son agonie. Il se sent observé, alors il lève sa tête qui était penchée sur sa poitrine, cette tête couverte d’une couronne ensanglantée. Il me regarde. Je le regarde. Nos regards se croisent à travers un voile de larmes. Il m’enseigne à prier durant ces heures de passion et d’expiation. Et en le regardant j’apprends tout ce dont j’ai besoin.

Je suis son regard qui fait un tour d’horizon sur le monde. Un regard d’une infinie compassion pour toutes les misères des hommes. Je suis son regard qui, après avoir rassemblé dans un fagot le spectacle de toutes les misères des hommes, monte au ciel et, avec ce regard d’amour qui le caractérise, il l’offre à l’amour du Père pour qu’il intervienne... Les âmes hosties doivent vivre de la sorte. Répandre l’amour, recueillir la souffrance, offrir amour et souffrance pour demander pitié. Et l’échange de regards muets continue.

“J’ai soif des âmes”.

“J’ai soif de toi”.

“Lorsque cette heure sera passée, je viendrai. Maintenant il faut que tu restes seule. Contente-toi du regard que je porte sur toi et de l’enseignement que je te donne”.

“Jésus, je suis seule”.

“Moi aussi, je suis seul. Les âmes ne m’aiment pas”.

“Jésus, le désarroi tente de me submerger”.

“Ne crains rien. Il ne l’emportera pas”.

“J’ai l’impression d’être arrachée de Vous”.

“Ce n’est pas vrai. Si notre Père s’est retiré au fond des cieux, moi je suis resté près de toi et l’Amour, le Paraclet, étend sur toi ses ailes. Pense, créature, que notre Père — et je dis “notre” parce que je suis ton Frère — doit résister contre lui-même pour ne point te serrer sur son coeur. Un jour tu sauras à quoi aura servi cette souffrance de ta part... Regarde en bas, vois la foule des pauvres qui a besoin d’holocaustes pour être sauvée. Tourne ton regard vers le ciel et vois les châtiments que retient un acte d’amour. Souris donc, petite soeur, ma pauvre petite soeur! Ce que tu peux faire n’est même pas accordé aux anges. Toi, tu t’immoles, tu adores et tu expies. Les anges ne peuvent qu’adorer”.

“J’ai peur de ne pas savoir bien faire mon devoir”.

“Mes mérites infinis réparent tes imperfections. Je ne te demande pas, petite hostie, d’être parfaite. Je demande seulement que tu essaies de l’être le plus possible”.

“Es-tu heureux, Jésus?”

“Je suis heureux, Maria. Tes efforts essuient mes larmes”.

Alors? Alors que dire? “Père, libère-moi de cette heure”? “Mais c’est pour cette heure que je suis venu”[7]. Il ne me reste donc qu’à la vivre dans toute son austérité.

Ce matin, après avoir prié, à ma façon, j’ai ressenti comme une voix me dire: “Sois tranquille. Tes désirs ne resteront pas irréalisés.” J’ai pensé à la Madone très sainte, dont on fête aujourd’hui les douleurs. Elle aussi a vu se réaliser ses aspirations, mais auparavant elle dut souffrir... J’ai confiance en elle qui est pour moi une mère et une reine, et je veux penser que ce murmure matinal provenait d’elle, la maman de Jésus, notre maman.

No se encontraron secciones para este capítulo.


Notes

  1. Cf. note 57. ↩
  2. Paolina Dini, veuve Soldarelli, décédée le 16 janvier 1945. ↩
  3. Lm 1, 12. ↩
  4. Le texte en exergue, reporté par Maria, est ainsi rédigé dans le texte italien: “Donnez sans espoir d’utilité”. ↩
  5. 1 Co 9, 24-27; 1 Tm 6, 12. ↩
  6. Ga 5, 24. ↩
  7. Jn 12, 27. ↩