AUTO 7.1.01
Marta arriva chez nous le 24 mai 1935. Aussitôt après mon papa commença à se sentir toujours assez mal.
Il ne disait rien, mon pauvre papa, parce qu’il était stoïque en endurant la souffrance. Il ne disait rien pour ne pas me faire de peine, et pour que sa femme ne le réprimande pas, car maman a cette spécialité; quand quelqu’un se sent mal, au lieu d’être plus gentille elle devient plus amère que jamais... Et il ne disait rien non plus parce que je crois qu’il était tellement fatigué de vivre à la merci d’une folle (il faut bien dire les choses comme elles sont, pour ne pas devoir dire une malveillante, car il vaut toujours mieux être fou que malveillant, car la folie est une maladie tandis que la malveillance est une méchanceté), il était donc si fatigué, disais-je, qu’il regardait vers la mort comme vers une grande libération.
Il avait vécu comme un juste. Rien ne troublait son âme lorsqu’il pensait à son passé. Il avait vécu en faisant du bien à beaucoup de monde autour de lui, à sa femme d’abord, à ses amis, à ceux qui lui étaient étrangers. Il avait éduqué, avec bonté, les jeunes qui lui avaient été confiés. Il avait toujours fait son devoir de fils, de mari, de père, de soldat, de citoyen, d’homme parmi les hommes. Il l’avait fait avec patience, avec douceur, toujours avec charité. Il pardonnait les injures, rendait le bien pour le mal, surmontait son dégoût à l’égard de qui le méconnaissait et le blessait continuellement... Avec quel amour loyal, constant, magnanime n’avait-il pas aimé ma mère! Et à quel point n’avait-elle pas refusé de répondre à l’amour qu’elle recevait de lui!
Ah! Il vaut mieux que je n’y pense pas, oui que je n’y pense pas, oh! mon Dieu! Fais-moi donc oublier certaines choses, sinon tout mon sang va se révolter! Laisse-moi te regarder, toi sur la croix, quand tu sais pardonner à tes tortionnaires, laisse-moi voir ta Mère qui, aux pieds de cette même croix, pardonne deux fois: pour toi et pour elle, d’un pardon absolu, car rien ne nous coûte autant que de pardonner à ceux qui ont abreuvé de souffrance ceux que nous aimons le plus... Caresse-moi, mon doux Jésus, pour soigner cette blessure, qui dès que je l’effleure se met à faire mal de façon surhumaine.
Ah! mon cher petit papa, pauvre petit papa qui n’avait que moi pour t’aimer, et qui ne m’a pas eue auprès de toi dans tes derniers jours, à ton dernier moment!
Maman ne s’apercevait absolument de rien à propos de la rapide déchéance de mon père, une déchéance que tout le monde constatait, et non pas seulement moi, avec mon coeur anxieux de fille... Maintenant maman déclare: “Ce fut un coup de foudre! En trois jours il s’en est allé lui qui allait si bien”. Ce n’est pas vrai. Cela n’a pas été un coup de foudre. Cela a été l’inondation qui augmente peu à peu et qui met des mois à gonfler jusqu’au niveau des talus avant de déborder. Si maman n’avait pas voulu croire à mon rêve du 19 novembre, elle aurait dû donner crédit aux premiers symptômes, qui eurent lieu quelques jours après, lorsque il eut cette hémorragie vésicale et que l’on trouva des calculs vésicaux...
Elle était venue me trouver en courant, alors. Car lorsque quelque chose la préoccupe, l’agite, ou l’effraye, elle qui habituellement ne reste auprès de moi que pour monter la garde aux visiteurs, elle sait alors courir aussitôt vers moi. Quant à moi, grâce à mon expérience d’infirmière d’hôpital, je lui ai dit: “C’est sérieux. Habituellement, une calculose vésicale, en particulier chez l’homme, surtout quand elle est développée au point de provoquer une hémorragie, est rapidement suivie de la mort. Dans l’espace d’un an. Il faut prendre très grand soin de papa, de toutes les façons possibles, et lui éviter des accès de colère, de la fatigue, de l’alimentation non appropriée à son état, et puis il faut le faire soigner par le docteur”. C’était là des mots jetés au vent!
Après cela il y eut une légère embolie provoquée par quelque caillot de sang entré dans le circuit... Même pas ce fait ne l’a rappelée à l’ordre. D’après maman, tout était fini... Et en effet papa en janvier, février, mars et avril semblait aller mieux. Mais moi je campais sur ma position, continuant à ramasser l’épithète de folle. Elle ne commença même pas à me croire lorsque, au mois de mai, papa se mit à prendre un aspect décadent, un pas traînant, un teint jaunâtre avec les lèvres et les pommettes livides et elle ne le surveilla pas du tout. Ce fut quelqu’un d’étranger à la maison qui s’aperçut que papa perdait du sang... et qui le dit à Marta, et Marta à moi, et moi à maman. Cela arriva à la fin du mois de mai.
Juste à ce moment-là, j’avais intercepté une lettre, qui était adressée à mon père, et qui aurait pu lui faire énormément de peine. En outre, si elle avait été lue par ma mère, cette lettre aurait pu faire entièrement de mon père un martyr. Je suis bien contente d’avoir fait le nécessaire et de m’être moi-même occupée à remettre chaque chose à sa place. Cette lettre je la conserve encore... et si maman la trouvait elle ne me dirait pas: “Tu as bien fait d’épargner à papa ce souci”, mais elle me couvrirait d’insultes et d’accusations. Mais cela m’est indifférent. Ce qui compte c’est que j’ai pu épargner à papa la dernière souffrance.
Le mois de juin arriva. Et j’eus alors mes premières attaques de péritonite chronique avec un début de volvulus. Par ailleurs j’étais tellement énervée à cause d’un tas d’examens internes, que j’avais dû subir sans aucun profit, que j’étais hors de moi. Je me souviendrai toujours qu’une fois j’ai même repoussé papa qui voulait me calmer... Je vois encore son regard douloureusement surpris... et je n’aurais pas voulu mériter un tel regard...