AUTO 2.1.01
Quand j’étais une enfant, mais non plus puérile, je vis pleurer mon père. Ces larmes, je les ai encore sur mon coeur.
Lui, qui était si intelligent, avait réalisé des inventions et apporté des modifications aux armes en dotation à notre armée. Et cela, il l’avait fait par amour pour sa patrie, car il aimait intensément son pays et il m’a transmis cet amour. Il cherchait aussi à améliorer le bien-être familial en raison de l’amour qui le liait à moi et à ma mère. Nous avons gardé à la maison les brevets, les citations, les recherches qu’il a faites... fruits de nuits d’étude, de patience, dans le souci de la perfection, jusqu’à la réussite, la satisfaction, la joie. Puis... après tout cela, la trahison.
Comme cela est de coutume dans l’armée, toute découverte de guerre doit être soumise à l’étude de grands officiers d’artillerie. C’est parmi eux que mon père rencontra son Judas. Une petite modification et la corruption, moyennant argent, du propriétaire de l’usine d’armes où papa avait fait construire les exemplaires à soumettre au Ministère, suffirent pour le piège. Mon père, inférieur en grades et ne voulant pas se démettre de l’armée, ni vendre sa découverte à la Belgique, à la France, ou à l’Autriche, qui lui avaient proposé d’importantes sommes d’argent pour cela, se retrouva en position d’infériorité.
Mais il faut préciser que nous étions aussi à une époque où d’obscures protections privilégiaient les membres d’organisations particulières. Et mon père n’appartenait pas et n’a jamais voulu appartenir à ce genre d’associations. Voilà pourquoi... il perdit. Le Ministère, les Généraux, la presse parlèrent de lui en terme élogieux. Mais à l’autre, le traître, revint le brevet, ainsi que le gain.
Cependant, comme toujours, l’argent de la trahison donna des fruits de malédiction. Glisenti, celui qui par amour de l’argent donna un faux témoignage, fut atteint de paralysie et végéta pendant des années comme un animal. Quant au traître, officier d’artillerie, après avoir bénéficié pendant un temps assez bref des millions qui provenaient de sa trahison, il mourut, en se tirant une balle dans la bouche, avec le pistolet qu’il avait usurpé. Quant à sa femme et à sa fille, elles connurent l’extrême misère, au point qu’elles durent se mettre a prendre des services dans des maisons...
Mais qu’importe le mal qu’il advint à autrui? Ce dont je souffre encore c’est de la souffrance qui affligea mon papa... Et cette douleur était déjà assez grande en elle-même, et imméritée, pour un homme droit tel que lui, un travailleur, un homme foncièrement bon. Et si cela avait constitué sa seule souffrance, il l’aurait endurée beaucoup mieux et n’en aurait pas été rongé. Hélas...
Je regrette de devoir encore sonner plusieurs cloches, l’une qui donne un son clair et net, l’autre qui a des notes grinçantes et pénibles. Mais ainsi va la vie. Et il s’agit là de ma vie et de qui vivait autour de moi.
Après la mort de sa mère, maman était devenue carrément intraitable. Un peu à cause de ses maux de foie et, après une certaine atténuation de ce mal, surtout en raison de la fameuse maladie féminine — pour ces femmes cependant qui, grâce à la patience des autres, ont l’opportunité de la cultiver — je veux parler de sa nervosité qui avait fait d’elle un tourment, une calamité pour la famille. Si elle avait eu une dizaine d’enfants, peu de moyens financiers, aucune personne à son service et s’était donc trouvée dans l’obligation de retrousser ses manches et de trimer du matin au soir pour tenir en ordre la baraque, elle n’aurait certes pas pu être hystérique, je vous l’assure. Il y a des malheureuses, qui sont véritablement malades des nerfs, et qui sont à plaindre. Mais maman n’était pas du nombre. Et cela est démontré par le fait qu’elle a atteint sans incident un âge très avancé alors que tous ses proches parents étaient morts depuis longtemps. C’était simplement son moi qui était malade d’égoïsme, d’orgueil, d’excès d’autorité.
Mamie, au cours des dix premières années de vie conjugale, avait mis un frein aux exagérations de sa fille et du baume au coeur blessé de son gendre, qui l’aimait comme une mère adorée. C’était là deux braves personnes qui s’aimaient. A sa mort est survenu l’enfer. Maman n’a jamais accepté, ni n’accepte des observations de personne. Elle se prend pour la perfection et l’infallibilité en personne. Sa parole fait loi et ses désirs sont des ordres.
Papa, désireux d’une bonne entente, n’a jamais réagi à de semblables signes d’auto-encensement... par souci de paix et par amour pour sa femme, envers qui il a toujours fait preuve d’un amour fidèle, absolu, qui aurait mérité une tout autre récompense! Mais il ne réagissait pas aussi parce que... il en était incapable. Mon père n’était pas autoritaire. Ce n’était pas une brute. Pour dompter maman il aurait fallu quelqu’un de plus autoritaire qu’elle, quelqu’un qui puisse la secouer un peu au besoin... Une seule fois aurait fait l’affaire. Mais c’est toujours comme cela que ça se passe! Dans l’union conjugale l’un des deux est le tyran et l’autre la victime. Chez nous, la victime, c’était papa.
Il aurait dû être adoré cet homme sans vices, travailleur, patient, sain, beau et bon, qui avait procuré de la richesse, une vie agréable et du superflu à ce bout de femme qu’était ma mère, et qu’il avait arrachée à l’enseignement où elle risquait de se dessécher toute sa vie. Et voilà qu’en retour il fut un homme maltraité, abreuvé d’impolitesses, de méchancetés, de refus...