Los Escritos de Maria Valtorta

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36. Le 18 février

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36. Capítulo 36

ES Traducción en camino

1944-02-18

[1]Je me retrouve sur la route du Calvaire, à l’endroit où Jésus est tombé, au point où l’autre contemplation, celle du vendredi 11, s’était terminée. Aujourd’hui, il est 11 heures. Je crois donc être à l’heure exacte du chemin de croix de Jésus vers le sommet du Golgotha.

Jésus est encore étendu sous sa croix, le visage dans la poussière. Les soldats discutent avec le centurion. Ce dernier décide de faire prendre au cortège une rue plus étroite, non pavée, qui semble contourner le mont par l’autre côté, peut-être pour rendre la montée moins rude. C’est une route créée davantage par les pieds des hommes que par leurs mains. Elle monte en lacets. Elle est plus longue, mais moins raide que celle qui monte en droite ligne à l’assaut de la colline en de rapides dénivellations.

On relève Jésus et, lentement, le cortège se remet en route, toujours suivi de la foule hurlante. D’autres, en provenance de Jéru­salem ou des campagnes voisines, montent en file indienne par différents sentiers qui partent de la base du Calvaire.

A un certain point, quelques mètres après que Jésus a repris sa marche, un groupe important de pieuses femmes est arrêté. L’une d’elles tient une amphore. L’autre – et je la reconnais à cela – a auprès d’elle une servante qui porte un petit coffret dans les bras; elle en tire un délicat linge de lin très blanc d’un mètre carré environ. A leurs vêtements, je comprends que ce sont de riches femmes de Jérusalem, certainement des disciples du Nazaréen pour qui elles ont une telle pitié.

Véronique s’approche en pleurant et présente son linge. Elle aide même le Rédempteur à le passer sur son visage poussiéreux, en sueur et en sang, ce qu’il aurait du mal à faire d’une seule main, puisque l’au­tre retient la croix.

Les gardes romains voudraient repousser ce groupe, mais ensuite ils le laissent passer à travers le carré armé et parvenir à Jésus.

Il trouve encore la force de sourire. De la main gauche – qui est libre –, il presse le linge sur son visage et le rend à Véronique; puis il dit d’une voix que l’essoufflement rend saccadée et aphone: «Ne pleurez pas sur moi, filles de Jérusalem, mais sur vos péchés et sur ceux de votre cité; vous pleurerez sur vos enfants, car cette heure ne passera pas sans châtiment et vous regretterez d’avoir conçu et al­laité. Les mères de cette époque-ci pleureront; en vérité, je vous dis qu’il sera heureux, celui qui tombera le premier sous les dé­- com­bres.»

Le cortège fait encore quelques mètres, avec toujours plus de difficulté bien que la montée soit plus douce de ce côté.

Le soleil cuisant d’environ midi – et d’une mi-journée orageuse qui plus est – doit faire énormément souffrir Jésus car il tape sur sa tête découverte et fiévreuse, avive ses plaies sous sa tunique de laine et augmente sa soif. Mais il se tait. Il chancelle comme un homme ivre et paraît sans cesse près de s’effondrer, au point que les soldats, pour aller plus vite et l’empêcher de tomber, l’attachent à la taille par une corde dont ils tiennent les deux bouts pour le tirer à droite et à gauche. Mais ce n’est guère utile et cela n’apporte aucun soulagement à Jésus: en effet, il continue à tituber, la corde lui scie la taille où se trouvent déjà tant de plaies et heurte la croix, qui rebondit et se déplace continuellement, ajoutant les écorchures aux écorchures et les élancements aux élancements. Le front de Jésus laisse voir un véritable tatouage de blessures suintant le sang. On dirait un travail de filigrane parsemé d’éclats de rubis. Là où ils sont recouverts de la couronne d’épines, les cheveux sont poisseux de sang et présentent des croûtes; la couronne s’y accroche et les arrache. C’est un vrai supplice.

Un peu plus loin, voici Marie. Elle est arrêtée contre le mont, adossée au terreau de la côte à peine recouverte d’une herbe courte et rare. Mais elle se tient debout. Elle a un visage d’agonisant, mais elle ne manque pas de force. Jean la soutient par le bras. Deux ou trois pas en arrière se trouve le groupe des Marie ainsi que d’autres fem­mes que je ne connais pas.

Marie s’avance vers Jésus. Les soldats essaient de la repousser pour arriver plus vite au sommet. Au même moment, le centurion, du haut de son cheval, remarque un homme qui monte vers lui par un chemin de traverse, avec une charrette tirée par un baudet et chargée de légumes. Deux gamins sont étendus sur la charrette. Il s’arrête et ordonne qu’on lui amène l’homme. Dès qu’est celui-ci s’est approché, il lui ordonne de se charger de la croix du condamné et se tourne pour le lui désigner. C’est alors qu’il voit Marie repoussée par les soldats; il a pitié d’elle et ordonne qu’on la laisse approcher de Jésus.

Simon de Cyrène tergiverse mais, comme il a peur des gardes romains, il se résigne à contre-cœur. Il arrive auprès de Jésus au moment même où celui-ci, courbé sous le poids de la croix, se tourne à la vue de sa Mère et s’écrie: «Maman!» C’est le premier mot de lui que j’entends et qui exprime tout à la fois invocation, plainte et aveu de douleur. Dans ce “Maman!”, il y a tout…

Marie vacille, à croire que ce cri l’a touchée au cœur comme un coup de poignard. Elle répond d’une voix déchirée: «Fils!» Rien d’autre. Mais cette plainte fend l’air et les cœurs les moins cruels. Elle voudrait aussi embrasser son Fils, elle en a l’élan mais se ré­frène comme si elle redoutait des railleries plus violentes de la foule qui, déjà, insulte et ironise. Alors, après avoir tendu les bras, elle les laisse retomber et se contente de le regarder.

Quant à lui, il tord la tête sous le joug de la croix qui l’écrase, et il la regarde. Ce sont deux tortures qui s’entrelacent, deux amours qui se parlent, deux pitiés qui compatissent à travers les yeux baignés de larmes de l’une et voilés par la souffrance de l’autre.

Simon de Cyrène sent quelque chose s’émouvoir dans son cœur de père de sorte que, sans hésiter davantage, il soulève avec délicatesse la lourde croix et la met sur ses épaules. Le cortège se remet alors en route.

Marie et les pieuses femmes ne le suivent pas. Elle attend qu’il passe puis, soutenue par Jean, elle prend un raccourci pour arriver au sommet avant le cortège.

C’est au milieu de souffrances générales et extrêmement fortes que je finis de décrire la contemplation qui a été et reste ma torture d’aujourd’hui.

Quand le cortège des soldats et des condamnés parvient au sommet du Calvaire, celui-ci est déjà envahi par la foule qui s’y est déversée par les raccourcis afin d’obtenir une bonne place pour le dernier acte de la tragédie. Mais les soldats repoussent cette foule en se servant du plat de leur dague et libèrent le sommet.

Celui-ci a la forme d’un trapèze fort irrégulier qui monte légèrement, si bien que le côté le plus haut et le plus étroit surplombe la pente. Je n’arrive pas à deviner le point cardinal, car le soleil est perpendiculaire, puisqu’il est midi, et je ne m’oriente pas.

Voici la forme de la pet

[image: Q.16/1888.tif]

Le côté A est le plus élevé et c’est vers lui que se trouvent les trous des croix. Ces derniers ne sont pas creusés au dernier moment, mais ils sont en quelque sorte construits: ce sont des trous profonds d’un bon mètre et tapissés de briques, si je ne me trompe pas, ou d’ardoises pour les rendre plus résistants. Des pierres et de la terre se trouvent à côté de chacun, je ne sais pour quel usage. Il y a d’autres trous, mais ceux-ci contiennent encore des pierres au fond; peut-être servent-ils quand les condamnés sont nombreux.

Les deux routes qui mènent au sommet sont à l’endroit où j’ai fait la flèche: f, et la ligne quadrillée: e. La ligne quadrillée e est la route pavée et plus raide qu’ils ont dû abandonner en raison de la faiblesse de Jésus, et l’on comprend qu’elle est utilisée habituellement pour conduire les suppliciés au lieu d’exécution. La route f est, elle, laissée à l’usage de la foule qui va assister aux exécutions. Mais, cette fois, l’ordre habituel a été interverti.

Le long du côté D du trapèze, et près de deux mètres plus bas, il y a une espèce de bastion naturel: une seconde petite plate-forme plus basse, en pente douce, très commode pour les spectateurs macabres. On y accède aussi bien par la route e que par la route f. Sur les côtés C et B également, il y a une espèce de large trottoir, de sorte que le trapèze du sommet ressemble à une scène visible de trois côtés. Le côté A est le seul où la pente soit raide, sans paliers.

C’est sur cette petite plate-forme que les soldats repoussent la foule qui a envahi le sommet. Ce sont les soldats à pied qui sont chargés de ce service. Ceux à cheval entourent les condamnés et attendent que le sommet soit dégagé.

Sur l’espace le plus bas, près de l’endroit que j’indique par la let­-tre h, se tient le groupe formé par Marie, Jean et les Marie. Pro­ches, mais un peu plus loin, se trouve le groupe des femmes de Jérusalem réduit à cinq femmes. Il n’y a plus Véronique ni sa servante.

Les juifs qui sont au sommet découvrent le groupe des Galiléens et se mettent à les insulter: «Galiléens! Galiléens! A mort les Galiléens! Mort au Nazaréen blasphémateur!» Ils n’ont pas même pitié de la Mère. Jean la soutient en l’entourant d’un bras comme pour la défendre, et il lance ici et là – lui, le doux Jean! – des regards où la douleur se mêle à la menace à l’égard de ces vils insulteurs. Ensuite, les soldats arrivent et repoussent tout le monde en contrebas du sommet.

Le centurion descend de cheval, suivi des autres. Un soldat saisit les brides des chevaux, les noue et conduit le groupe des animaux derrière la côte du mont, (côté B), à l’ombre de celui-ci. Les autres s’avancent vers la petite plate-forme supérieure. Au moment où le centurion va passer, les femmes de Jérusalem s’approchent et la plus influente lui remet l’amphore qu’elle tient et, me semble-t-il, également une bourse contenant de l’argent, peut-être pour qu’il fasse preuve de douceur à l’égard du Mourant. Je ne sais.

Jésus passe une fois encore sous le regard angoissé de sa Mère et monte sur la petite place la plus haute, que les soldats entourent aussitôt en carré disposé au bord [de la plate-forme]. Les trois con­damnés se tiennent au centre, ainsi que Simon de Cyrène avec la croix de Jésus. Le centurion donne à ce dernier l’ordre de déposer la croix et de s’en aller. Les deux larrons ont déjà jeté les leurs au sol.

Je ne sais d’où ils sortent, mais voilà qu’apparaissent quatre individus musclés revêtus de courtes tuniques, armés de cordes et de clous dont on m’indique qu’ils sont les bourreaux chargés de la besogne.

Le centurion présente l’amphore à Jésus pour qu’il en boive avant d’être crucifié. Mais Jésus secoue la tête. Il refuse. En revanche, les deux larrons boivent.

Ordre est donné aux condamnés de se dévêtir. Les deux larrons le font spontanément, en blasphémant. Les bourreaux remettent à chacun d’entre eux une loque pour qu’ils se la nouent à l’aine.

Ils en remettent aussi une à Jésus, qui se déshabille avec des mouvements lents, à cause des souffrances dues à ses blessures, et de sa pudeur offensée. Mais la Mère a déjà prévenu le geste des bourreaux et, retirant son voile blanc, elle le sort par-dessous son manteau sans enlever celui-ci de sa tête, puis elle le fait donner par Jean au centurion afin qu’il le passe à Jésus. Ce que Longinus fait sans rechigner.

Quand Jésus, après avoir délacé ses sandales et ôté ses vêtements, en vient à devoir se dénuder entièrement, il se détourne du côté A du trapèze, où il n’y a que des soldats, pour ne pas se montrer nu à la foule. L’on voit ainsi son dos tout strié de bleus, d’ampoules bleuâtres, de plaies ouvertes ou de croûtes sanguinolentes. Celle sur l’épaule droite est large comme la main et tout en sang. Mais lors­qu’il se penche pour déposer ses vêtements sur le sol, d’autres plaies à peine coagulées se rouvrent et, une fois la croûte tombée, du sang en coule de nouveau.

Le centurion offre à Jésus le voile de Marie. Il le reconnaît et s’enveloppe le bassin de ce long et fin voile de Marie en faisant plusieurs tours et en s’assurant bien qu’il ne pourra pas tomber. Il se tourne ensuite vers la foule et se dirige vers la croix.

On voit maintenant que sa poitrine, ses bras, ses jambes, sont eux aussi marqués par les coups de fouet. Les chutes ont en­- san­glanté ses genoux. Il n’est qu’une blessure. Et les plus cruelles manquent encore…

Il est le dernier à être mis sur la croix. Ce sont d’abord les larrons qui sont attachés aux leurs, parmi les blasphèmes et les rebellions obscènes. Puis vient le tour de Jésus. C’est avec douceur qu’il s’étend sur le bois. Il pose la tête là où on lui dit de la poser, il ouvre les bras comme on lui dit de le faire, il étend les jambes comme on le lui ordonne. Il n’est désormais qu’un long [corps] blanc sur le marron clair de la croix et la couleur jaunâtre du sol.

Les bourreaux s’approchent de lui. Deux font pression sur sa poitrine pour l’empêcher de réagir. L’un lui saisit le bras droit: une main au début de l’avant-bras et l’autre qui tient les doigts. Ils observent si le carpe correspond au trou fait dans la croix. Cela va bien. L’autre appuie au début de la paume un long clou, long et très gros, à la pointe effilée et à la tête large comme un sou d’autrefois. Il lève un lourd marteau et donne le premier coup. La pointe du clou pénètre dans la chair vive, perfore l’os, déchire les nerfs.

Jésus pousse un cri et a une contraction. Il ne s’attendait pas à ce que le coup vienne si vite, ou bien il n’a pas su réfréner sa douleur. Un gémissement de créature torturée lui répond: c’est Marie, qui porte ses mains à son visage et se courbe comme si elle était pliée par un poids inhumain. Jésus ne crie plus. On entend seulement les coups du fer contre le fer. La main droite est clouée.

Ils passent à la main gauche. Le trou ne correspond pas au carpe. Ils prennent des cordes, attachent le poignet, tirent jusqu’à arracher les tendons et les muscles et disloquent les jointures. Mais cela ne suffit pas. Ils se résignent donc à clouer là où ils le peuvent. Le clou pénètre dans le métacarpe avec plus de facilité mais provoque une souffrance plus intense car il sectionne des nerfs. Cependant, Jésus ne crie plus, pour ne pas torturer sa Mère. Il pousse seulement un gémissement étouffé par la bouche, qu’il serre à toutes forces.

Alors vient le tour des pieds. Dès le début, on avait fixé sur la croix un petit coin destiné à servir de soutien pour les pieds et de meilleure prise pour le clou. Ce dernier est encore plus long et plus gros que celui des mains. Jésus, qui ne crie pas mais n’est plus qu’une contraction de souffrance, retire instinctivement ses jambes quand il comprend qu’elles sont sur le point d’être clouées. Mais il s’abandonne ensuite à ses bourreaux. Le pied gauche est dessous, le droit dessus. L’un des bourreaux fait pression sur les malléoles pour qu’elles ne bougent pas et du côté des orteils pour tenir les pieds bien appuyés, adhérant bien au coin. Alors le clou pénètre avec effort dans l’un et l’autre pied, là où le tarse commence.

Jésus frémit de souffrance. A chaque coup de marteau, Marie pous­se un gémissement étouffé de colombe torturée; elle se tient toute courbée, comme si elle subissait une souffrance de mort. A juste titre, d’ailleurs, car la crucifixion est terrible. On dirait que, à chaque coup, le clou lui pénètre dans le cœur.

Tout est maintenant terminé. La croix de Jésus est la première à être dressée. Les secousses qu’on lui imprime pour la hisser doit le faire souffrir atrocement, parce qu’elles déplacent les membres perforés autour du fer du clou; les plaies doivent brûler comme un feu ardent. La couronne elle-même a des heurts, se déplace, et appuie à de nouveaux endroits.

Mais quand la croix est enfin levée, traînée jusqu’au trou et laissée tomber dans celui-ci, l’atrocité de la souffrance de Jésus s’accroît. Tout le poids du corps pèse désormais en avant, vers la terre, et quand le bois heurte le fond du trou les mains se déchirent, surtout la gauche; le trou des pieds s’élargit et du sang coule de toutes parts, tandis que le corps subit une forte secousse qui l’ébranle.

Avec la terre et les pierres disposées à côté du trou, les bourreaux fixent la croix, la calent solidement et tassent le sol. Ils hissent ensuite les deux larrons. L’agonie finale commence alors.

La foule hurle et insulte, moins les larrons que Jésus. Les gens montrent le poing, le maudissent, le tournent en dérision. En bas, les soldats se partagent les vêtements des condamnés et, pour passer le temps, jouent la tunique aux dés. Puis ils continuent à jouer comme si de rien n’était.

Mais pas Longinus. Lui, il regarde. En regardant autour de lui il voit Marie qui se tient dans son coin de l’escarpement, et il ordonne qu’on la fasse monter auprès de la croix si elle le désire, “avec le fils qui l’accompagne” – selon son expression –. Il pense que Jean est un second fils de Marie et fait le prophète sans le savoir. Alors Marie franchit avec Jean le cordon des soldats. Elle seule et Jean. Marie Madeleine, Marie femme de Cléophas, Marie femme de Zébédée et les autres restent à leur place.

La Mère de Jésus, soutenue par Jean, est exposée à la risée. Le peuple ne l’épargne pas, pas plus que le mauvais larron. Mais pas Dismas. La grâce commence à agir en lui. Il n’insulte plus. Du haut de sa croix, il regarde, observe Jésus, réfléchit.

Les croix sont disposées de la manière suivante:

Marie se tient entre la croix de son Fils et celle de Dismas, tournée vers Jésus dont elle remarque chaque frémissement; et elle en meurt…

[image: Q.16/1899.tif]

Jésus parle à peine. Il halète. Son corps tente de trouver une position qui lui apporte quelque soulagement en allégeant le poids qui pèse sur ses pieds, en se suspendant à ses mains par la force de ses bras. Mais après quelques minutes, les plaies de ses mains comme le poids du corps l’obligent à se laisser retomber sur les pieds.

Je vois ses jambes secouées par ce tremblement qui saisit les muscles quand ils sont maintenus dans une position incommode, forcée, et contraints à un effort supérieur à leurs possibilités. Les orteils s’arquent alternativement vers le dos et vers la plante des pieds, s’écartent, se réunissent, expriment leurs souffrances par leurs mouvements.

Les mains et les bras connaissent les mêmes tremblements, surtout la droite. La gauche est repliée sur elle-même, comme si tous les nerfs des doigts étaient sectionnés. Chaque fois que Jésus se laisse retomber sur les pieds, la déchirure du métacarpe gauche s’élargit en direction du pouce.

Mais ce qui est bouleversant à voir, c’est le mouvement du thorax, du tronc. Les côtes, très élevées, naturellement et à cause de la position du corps sur la croix, se dessinent sous la peau lacérée par les fouets et tendue sous l’effort de la position comme sous le halètement essoufflé. Toutefois, elles ne se dilatent pas encore assez pour soulager la pléthore de sang des poumons et du cœur. Quant à l’abdomen, étiré, creusé, de ce pauvre corps svelte et plutôt maigre, il monte et descend comme un voile qui bat.

Le diaphragme a des frémissements qui se répercutent sur le tronc tout entier et sont visibles sous l’arc costal, bien plus haut que la ligne du diaphragme. On voit le coup de la pointe du cœur se propager depuis sous le sein gauche jusqu’aux environs de la rate et de la ligne médiane de la poitrine.

Les reins sont fortement incurvés par l’effort dû à la position du corps si bien que l’échine dorsale adhère fermement par les os du bassin et les omoplates. Depuis la gorge tombante, le cou laisse apparaître les carotides gonflées et bleuâtres; la rougeur de la congestion monte vers la tête sur laquelle le soleil tape sans entrave, injecte les yeux de sang, rend les lèvres tuméfiées et même violacées, tant leurs crevasses en sang en avivent la couleur. La lèvre supérieure porte la croûte de la blessure qu’il a reçue juste après son arrestation et, de sa pommette droite au nez, on voit un grand bleu enflé qui fait paraître son nez dévié et son œil à demi-fermé.

La couronne d’épines doit être une vraie torture. De temps à autre, Jésus s’appuie la tête sur le bois, en particulier lorsqu’il tente de pousser sur ses pieds pour soulager la souffrance de ses mains. Les épines lui pénètrent alors dans la nuque.

Oh! Il est impossible de regarder tout cela!…

Sa soif doit être intense. Par moments le Sauveur, qui respire par la bouche entrouverte en raison de son essoufflement, essaie d’humecter de sa langue ses lèvres brûlantes. Mais elles sont sèches, elles aussi.

Pourtant, il trouve le moyen de prier le Père de pardonner à tous: «Père, pardonne-leur.»

Cette prière, prononcée dans un tel martyre pour ceux qui le martyrisent, bouleverse Dismas. C’est le coup final de la grâce. Il ne peut même plus entendre les blasphèmes de l’autre larron et il le tance, puis se recommande à Jésus qu’il reconnaît comme Seigneur. Alors Jésus, tournant avec effort sa tête épuisée, trouve encore un sourire pour le réconforter et lui promettre le ciel: «Aujourd’hui, tu seras avec moi au paradis.»

Le ciel ne cesse de s’assombrir. Désormais, des coups de vent froids passent rapidement dans la chaleur étouffante, par intervalles, amenant une cohorte de nuages blafards. Jésus paraît encore plus livide sous la lumière verdâtre qui précède l’orage. Sa tête s’incline sur la poitrine, les forces lui manquent rapidement.

Il voit sa Mère aux pieds de la croix avec Jean. «Femme, voici ton fils. Fils, voici ta Mère.»

C’est avec le visage d’un martyr que Marie recueille cet héritage de son Jésus. Elle s’efforce pourtant de ne pas pleurer, de tenir bon, pour donner du courage à son Jésus et ne pas lui déchirer le cœur par ses pleurs.

Les souffrances augmentent de minute en minute. L’étouffement devient plus intense et la douleur cardiaque plus vive. La tétanie commence à faire son œuvre paralysante et spasmodique. Jésus remue la bouche avec plus de difficulté; ses mâchoires se durcissent. La colonne vertébrale se courbe encore plus. La respiration est toujours plus entravée et le thorax reste dilaté sans parvenir à l’expiration.

La lumière décroît rapidement, à telle enseigne qu’il devient difficile de suivre les spasmes du Mourant. Seuls ceux qui se tiennent à côté de la croix, comme Marie, Jean et le centurion, les voient bien.

A grand peine, en s’appuyant encore une fois sur les pieds, Jésus se raidit comme pour s’offrir, pour émouvoir la compassion du Père par l’exposition de toutes ses plaies et de son angoisse; il lutte contre ses mâchoires contractées, sa gorge brûlante, sa langue enflée et ses lèvres durcies par la sécheresse, et il crie: «Mon Dieu, mon Dieu (Eloï, Eloï), pourquoi m’as-tu abandonné?»

Mais aucune lumière ne vient du ciel. C’est l’agonie, sans réconfort surnaturel, l’agonie de la victime, de la grande Victime.

L’obscurité est devenue telle qu’on pourrait se croire au début de la nuit. Jérusalem disparaît, entourée de nuages de poussière soulevée par le vent, dans les ténèbres d’une nuit précoce. Il n’y a plus de soleil. Il semble mort. J’ai l’impression de me trouver dans la lumière que j’ai vue en contemplant la résurrection finale[2]: Une lumière d’astres éteints, une non-lumière.

Jésus gémit: «J’ai soif.» Le vent lui-même le torture en lui desséchant encore davantage la bouche et en l’empêchant de respirer à cause de la violence de son souffle, qui gonfle les poumons, incapables de réagir.

Un soldat se dirige vers un vase, une sorte de mortier où se trouve le vinaigre contenant du fiel, il y plonge une éponge et l’élève sur un roseau vers le mourant qui ouvre avidement la bouche, autant qu’il le peut, se penche en avant, tend la langue, pour obtenir quelque fraîcheur. Il trouve l’acidité du vinaigre dans sa bouche blessée et l’amertume du fiel comme ultime dégoût. Il se retire avec répu­gnance, accablé. Il s’abandonne.

Maintenant, tout le poids du corps retombe sur les pieds et en avant. Les hanches seules adhèrent à la croix. Depuis le bassin jusqu’en haut, tout est détaché du bois. La tête pend en avant et halète, halète avec des râles toujours plus profonds, mais aussi toujours plus espacés. L’abdomen est déjà immobile. Seul le thorax se soulève encore. La paralysie pulmonaire s’étend.

Il sent la mort venir et dit: «Tout est accompli!» Il le dit avec une infinie résignation.

Un instant de silence, puis il murmure, comme une prière in­time: «Père, entre tes mains je remets mon esprit.»

Puis, dans cette lumière crépusculaire, voilà le dernier spasme de Jésus. Une convulsion qui monte à trois reprises des pieds et court à travers tous les pauvres nerfs torturés, et qui soulève trois fois l’abdomen puis le quitte, de sorte qu’il retombe comme s’il était vidé; à trois reprises, elle contracte et gonfle démesurément le thorax, secoue les bras, renverse en arrière la tête qui frappe une dernière fois la nuque couronnée [d’épines] contre le bois, contracte les muscles du visage et dilate les paupières sous leur croûte de poussière et de sang.

Il reste une bonne minute comme cela: tendu, tremblant, arqué. Puis, avec un cri qui déchire l’air, un grand cri qui est le début du mot “Maman”, il meurt. Sa tête retombe sur la poitrine, le corps en avant, le tremblement cesse ainsi que la respiration. Il a expiré.

La terre répond au cri de Celui qu’on a tué par un fort grondement, tandis que le vent siffle, les éclairs strient le ciel, le tremblement de terre secoue le sol. On dirait la fin du monde. Les gens hurlent de terreur et s’agrippent les uns aux autres.

Sa sainte tâche terminée, Marie cède elle aussi, et Jean l’étend au pied de la croix.

Les soldats s’interrogent. Est-il possible qu’il soit déjà mort? On ne meurt pas si vite, d’habitude!

Comme la foule s’enfuit, terrorisée, les soldats, Marie, Jean et les Marie sont les seuls à rester sur le mont. Longinus donne un coup de lance à Jésus, de bas en haut, de droite à gauche. Mais il a bien expiré. Il ne bouge plus. Il en suinte du sérum et du sang. Cela suinte, cela ne jaillit pas par flots, comme cela aurait dû se produire si Longinus avait blessé un cœur encore vivant. Il y manque la respiration et les battements du cœur qui auraient pu donner une impulsion au sang; au contraire, il s’écoule lentement des chairs qui se refroi­dissent rapidement.

Il se tient la tête profondément repliée sur la poitrine, et ses cheveux tombent en avant, lui voilant le visage. Comme il est livide, ce corps sur lequel flotte le voile de Marie, élevé contre un ciel d’encre sur l’autel du Golgotha à qui les croix des deux larrons encore vivants servent de candélabres… C’est une vision semblable à celle qui m’a été montrée il y a plusieurs mois, au printemps 1942.

Deux juifs s’avancent pour parlementer avec le centurion. Ils lui demandent le corps. Longinus appelle un soldat et l’envoie à cheval chez Pilate pour s’assurer que la permission a bien été donnée par le Prêteur aux deux juifs. Le soldat revient rapidement: c’est bien vrai.

Les bourreaux veulent monter sur les échelles pour déclouer le cadavre, mais Joseph et Nicodème ne le leur permettent pas. Ils re­tirent leur manteau et ce sont eux qui montent sur les échelles avec des tenailles et des leviers.

Ils déclouent d’abord la paume gauche. Le bras retombe le long du corps qui pend, à demi-détaché maintenant. Ils appellent Jean pour qu’il vienne les aider.

Les soldats sont partis. Les deux larrons, les jambes brisées, mourront tout seuls. Les gardes n’ont plus rien à faire là. Ils re­forment la manipule et s’éloignent, pendant que les disciples dé­posent Jésus de son échafaud.

Après le bras gauche, Joseph et Nicodème déclouent les pieds, tandis que Jean, monté sur une échelle, soutient le corps abandonné, dont il a passé le bras décloué autour de son cou et il le maintient entre la croix et son épaule; je vois donc très bien l’horrible déchi­rure de la main gauche, qui semble avoir été atteinte par une balle explosive tant elle est déchirée irrégulièrement. Marie, entourée des femmes fidèles et assise par terre, s’appuie à la croix. Jésus a la tête penchée sur celle de son bien-aimé comme s’il lui parlait encore dans les cheveux.

Une fois les pieds décloués, ils passent au bras droit. Cela de­mande un grand effort car le corps, à demi-détaché, pend en avant malgré tous les efforts de Jean, et la tête du clou disparaît presque entre les bords de la blessure qui a enflé pendant ces trois heures, et s’est boursouflée. Ils y parviennent enfin et descendent le corps avec précaution, Jean tenant fortement Jésus par les aisselles, et Joseph et Nicodème le soutenant par les cuisses.

Arrivés à terre, ils cherchent où l’étendre. Mais sa mère le veut. Son sein est prêt à le recevoir. Elle a ouvert son manteau et écarte les genoux pour qu’ils forment un siège plus large pour son Fils. Pendant que les disciples s’avancent, Jésus a la tête qui tombe et les bras qui pendent à terre.

Le voici donné à Marie. Elle l’appuie contre son épaule et le tient du bras droit contre sa poitrine tandis que, du gauche, elle le soutient aux aisselles. La tête de Jésus s’appuie maintenant sur elle comme s’il dormait sur l’épaule maternelle, entre l’épaule et le cou. On dirait un enfant réfugié au cou de sa Mère. Et elle l’appelle, l’appelle… Puis elle le détache de son épaule et, tout en continuant de le soutenir du bras droit, elle le caresse de la main gauche, lui prend les mains, les lui étend sur la poitrine, les prend, les embrasse et gémit sur les blessures. Elle lui caresse les joues, l’embrasse sur ses pauvres yeux, sur sa bouche entrouverte et enflée, sur le front, et rencontre les épines.

Les disciples et les femmes voudraient l’aider. Elle gémit: «Non, non. Moi, moi!» et elle se pique en essayant de démêler les épines des cheveux. Elle sanglote en sentant ces épines qui martyrisent la tête de Jésus depuis sept heures au moins. Finalement, la couronne est retirée.

La main de Marie, prise de tremblements comme si elle avait de la fièvre, remet de l’ordre dans les mèches pleines de sang. Ses larmes tombent sur la face, sur le corps de mon Seigneur. Avec un coin de son voile qui ceint encore les reins de Jésus, elle le nettoie et l’essuie, enlevant ainsi la poussière et les taches qui défigurent ce visage et ce corps adorables.

Mais en accomplissant cette pieuse besogne, la main de Marie rencontre la déchirure du côté. Ses doigts entrent dans la blessure avec le linge fin. Marie, dans la demi-clarté qui revient à peine, se penche pour regarder, et elle voit… Elle voit la poitrine ouverte et le cœur de son Fils à travers la coupure cruelle. Alors la Mère hurle, d’un hurlement de bête égorgée. Elle est l’Agnelle elle aussi, et l’épée lui a donné le coup de grâce. Elle s’abat sur son Fils et semble morte, elle aussi.

Puis on lui enlève le Mort divin, on l’enroule dans une toile en le prenant par les pieds et par les épaules, et, tandis que les femmes soutiennent Marie et portent la couronne d’épines, les clous, l’éponge et le roseau – tout ce qu’elles ont pu prendre –, Jean, Nicodème et Joseph descendent en portant Jésus vers son tombeau.

Sur le mont, il reste les trois croix, dont l’une est nue.

La vision s’arrête là.

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Notes

  1. Voir la note 65. ↩
  2. Le 29 janvier. ↩