Sainte Thérèse d’Avila a écrit dans son Chemin de la Perfection: “Quelle différence doit trouver entre l’amour humain et l’amour divin celui qui les a éprouvés l’un et l’autre!”
C’est vrai. L’aube d’une journée hivernale brumeuse en comparaison de l’aube claire et pure d’un radieux matin d’été, le petit étang aux bords limités vis-à-vis de la grande mer qui a pour limite l’horizon sans fin, le petit feu de quelques brindilles à côté de la fournaise d’un four de fusion, le vacillement tremblant d’une pauvre lampe à huile face au soleil fulgurant, sont moins éloignés l’un de l’autre par leur ressemblance en comparaison avec la différence existant entre l’amour humain, même le plus sublime, et l’amour divin.
J’avais aimé à deux reprises. La première fois avec l’ardeur de mes années de jeunesse et dans ce cas j’avais connu aussi la fièvre de la chair. Puis j’avais aimé encore, mais plus avec mon âme qu’avec ma chair. Et justement parce qu’il appartenait à l’amour de la partie meilleure, il m’a procuré des extases et des joies bien plus nobles et plus durables que le premier. L’amour purement humain est destiné à une vie brève, même s’il a été très ardent en son moment fugace, tandis que l’amour où l’âme participe avec le corps, où l’attraction de l’esprit se mêle à l’attraction du corps, l’amour d’amitié est plus tenace et même la tromperie ne le tue pas. Et en cela le colonel avait bien eu raison de prophétiser que j’aurais aimé Mario d’une façon complètement différente de l’amour que j’avais eu pour Roberto.
Mais maintenant, maintenant que j’aimais Jésus d’une manière plus intense que ce que la plupart des croyants ont l’habitude de lui porter, maintenant je comprenais toute la différence qu’il y a entre cet amour surnaturel et le mien, ou plutôt, les miennes, mes amours humaines.
Moi désormais je vivais entièrement projetée en cet amour. Les choses de l’extérieur existaient encore et me donnaient de quoi penser, de quoi me réjouir, de quoi avoir de la peine. Surtout de la peine. Mais ces choses-là désormais je les voyais à partir d’autres domaines, comme à travers une vitre, une loupe qui les transformait énormément, et qui à mes yeux rendait supportables les pensées les plus préoccupantes, non plus indispensables les joies et aimables les peines. Je voyais tout désormais à travers Dieu. Il était la loupe qui me faisait voir les choses sous une lumière différente de celle qu’elles auraient eu pour moi et pour tout le monde, si tout ce monde et moi-même les avions observées et appréciées avec des yeux et des jugements humains. Je croyais désormais que tout advenait selon une loi d’amour, d’un amour jaloux peut-être et exigeant, mais qui par sa jalousie et son exigence m’avouait qu’il était un grand amour.
Oh! oui! Jésus sait être jaloux et exigeant! D’une jalousie divine et d’une exigence divine, mais à laquelle, lorsqu’on lui a dit oui une fois, en pleine conscience, on n’échappe plus. Jésus m’avait demandé ce oui au collège et maintenant, après m’avoir persuadée que sur terre tout est tristesse, il faisait valoir ses droits.
Tout ce que je dis ici pourrait sembler contradictoire avec ce que j’ai affirmé au début de mon récit. Mais ce n’est pas le cas. J’ai dit alors que Dieu ne s’impose pas, mais qu’il veut, pour agir, que l’âme accepte d’être bousculée. C’est alors seulement que se forme l’avalanche. C’est comme cela que ça se passe. Il n’y a là aucune contradiction.
Pendant mon adolescence j’avais dit: “Seigneur, je suis à ta disposition”. Et la première couche de neige s’était formée augmentant ensuite au fur et à mesure des actes de désir que l’âme formulait alors.
Puis il y avait eu un arrêt. Quelque chose avait bloqué le processus de formation et la chute plus rapide de l’avalanche. Cela avait été ma période humaine, le temps des distractions, voire celui des déviations. Et Jésus avait attendu. C’est seulement au moment le plus terrible de cette période-là que, pour éviter que je ne me perde, il avait fait un geste pour me rappeler à l’ordre. Il était venu en rêve et m’avait fait son doux reproche, m’invitant à réfléchir, à arrêter ma course vers le mal.
Puis de nouveau il avait attendu. Patient, bon, il m’avait donné tout le temps nécessaire pour guérir moralement et, en attendant, sans en avoir l’air, il avait oeuvré à mon isolement. Ah! Mais dans ce contexte il avait été très actif! Il me voulait... et m’enleva tout, afin qu’il ne me reste que lui.
Lorsqu’ensuite j’ai crié: “Je veux t’appartenir”, alors il a pris possession de moi de manière absolue, et moi je n’ai plus eu un battement de coeur, un souffle, un regard, un mot, une pensée qui ne passe pas à travers le filtre divin de son amour, comme rien de l’extérieur ne parvenait à moi sans passer à travers le même filtre divin.
Il en est ainsi depuis vingt ans désormais. Le processus d’identification s’est fait de plus en plus intense. Ce filtre est devenu de plus en plus parfait. En sorte que le mal qui peut m’arriver de la part d’autrui est atténué par ce divin bouclier et le bien qu’il m’arrive de faire s’étend sur le prochain d’une façon toujours plus pure, car l’amour l’émonde de toutes les imperfections humaines. Je souffre encore beaucoup parce que c’est mon destin de souffrir. Mais la souffrance qui m’arrive de la part des hommes est atténuée par la joie qui me vient du Christ. C’est pourquoi je me dis et je suis convaincue de ce que je dis, que j’en suis arrivée au point de comprendre que les seules souffrances véritables du coeur sont celles qui viennent de Dieu pour nous mettre à l’épreuve ou pour nous punir.
Les souffrances qui viennent des hommes nous font pleurer, c’est naturel. Jésus aussi a pleuré. Mais nous aussi, comme lui, dans les pleurs nous sentons glisser un grande douceur lorsque nous pensons que cette souffrance également qui nous vient du prochain sert à racheter, à expier, à obtenir quelque chose en faveur du prochain. Lorsque, au contraire, c’est Dieu qui nous frappe en retirant de nous sa présence invisible et en nous laissant apparemment seuls, alors l’on souffre beaucoup, à un point que l’on ne peut décrire. Je crois que l’on expérimente à un niveau réduit ce que doivent souffrir ceux qui se purifient au Purgatoire, et je ne veux même pas imaginer ce qui se passe pour les condamnés qui sont en enfer.