J’étais de plus en plus souffrante, mais j’allais quand même de l’avant. Je croyais que bientôt tout allait être consumé. Impatience humaine, comme tu es stupide devant le calme divin de l’Eternel!
La troisième conférence fut, comme l’année précédente, sur la “Lutte antituberculeuse”. C’est-à-dire que non; la troisième fut sur soeur Benigna Consolata Ferrero et la quatrième porta sur la journée contre la tuberculose unie à la journée de l’Université Catholique, dont les journées se suivaient de près. Enfin il y avait les examens du concours, qui furent très réussis.
Les membres de l’Association m’aimaient énormément. J’étais une maman pour elles plus qu’une maîtresse. Elles n’avaient pas de secret pour moi.
Et même si elles avaient eu quelque secret, cela n’aurait servi à rien. Un don de Dieu me permettait de déceler tout ce qu’il y avait de neuf, si bien que j’appelais l’intéressée et je lui disais: “Que t’arrive-t-il?”. Et se voyant découverte, et croyant que j’étais déjà au courant de tout par quelque don surnaturel, elle se confiait. Mais moi, je ne savais pas tout. Je comprenais seulement, de façon générale, si l’une ou l’autre était affligée, inquiète ou tentée. Et c’est tout. Leurs confidences me donnaient cependant le moyen de prendre soin de leurs âmes, de les guider et de les réconforter.
Je bénis le bon Dieu d’avoir permis que le prochain me désaltère de toutes ses souffrances. Ainsi puis-je comprendre les souffrances des autres, y compatir, les réconforter.
Comprendre les coeurs... Quel art difficile! Cela ne s’apprend dans aucune école humaine. Seule une lumière provenant de sources non humaines et qui donne du fruit grâce à l’aide d’un esprit nourri de méditation et alimenté par la bonté du coeur, peut enseigner cette science qui est un tel réconfort.
Etre compris en un moment difficile cela signifie souvent être sauvés. Etre sauvés de mauvaises surprises, sauvés de dangereuses chutes, sauvés d’intimes désespoirs qui brisent l’âme même s’ils ne la tuent pas. A tout âge on a besoin d’être compris, mais surtout à l’âge délicat qui va de l’adolescence au seuil de la maturité. C’est alors que les coeurs sont plus exposés aux séductions, aux chimères et aux tempêtes. Ils sont alors comme de jeunes arbres, qui s’apprêtent à fleurir pour la première fois: ils peuvent être facilement arrachés par une main brutale, cassés par un coup violent, brûlés par une chaleur trop forte, ils risquent de pourrir s’ils stagnent dans une trop grande quantité d’eau morte, et être complètement effeuillés s’ils sont exposés à un vent violent qui les entortille dans les tourbillons d’une tempête. Ces coeurs ont besoin d’être vivifiés à l’époque de leur première floraison, ils ont besoin d’être instruits sur ce qui peut leur nuire, ils doivent être soutenus s’ils sont trop faibles afin qu’ils ne plient pas, ils doivent être émondés quand ils sont trop exubérants de feuillage (et d’attachements) et se répandent trop en une prodigalité qui les épuise avant qu’ils ne donnent du fruit, et leur sol doit aussi être fertilisé lorsqu’il est trop aride, et épuré s’il y a des parasites, mais surtout il faut les aimer, les aimer, oui les aimer.
Un coeur qui se sent aimé se confie. Et en se confiant il donne le moyen, à celui qui l’aime et qui a plus d’expérience que lui, de le conduire. Il faudrait avoir toujours un coeur de père ou de mère pour ceux qui sont plus jeunes que nous. Parfois cela est nécessaire aussi pour ceux qui sont plus âgés, car les âmes n’ont pas d’âge. Elles sont éternelles comme Dieu et ont toujours besoin de tendresse, de conseil, de réconfort, à tous les âges de la vie.
Dans les faits, peu nombreux sont les coeurs qui savent aimer et, en aimant, comprendre. Et rarissimes sont aussi ceux qui, étant déjà âgés, savent se souvenir qu’ils ont été jeunes. “De mon temps cela ne se faisait pas, de mon temps personne n’agissait de la sorte”, voilà la phrase méprisante qui est toujours sur la bouche des adultes à l’égard des plus jeunes! C’est un mensonge! Et je ne parlerai pas des grandes fautes, qui ont toujours existées; il suffit pour preuve de penser aux Hôpitaux des Innocents, aux Roues, etc. qui étaient en usage dès le Moyen-Age, comme le montre l’exemple de Françoise de Rimini, de toutes les favorites des rois, de toutes les... nymphes ou Egéries des poètes et des chefs d’Etat, pour ne citer que des faits extrêmement connus. Mais parlons de choses moins graves: les amours faits en cachette de papa et maman, les amitiés et les lectures troublantes, commises en fraude elles aussi, la légèreté de certaines toilettes ou coiffures, etc. C’est évident! Je crois que depuis l’époque d’Eve, tout cela existe en tous continents et sous tous méridiens et parallèles du globe.
Alors pourquoi gronder comme autant de Savonarole[1] contre les générations d’aujourd’hui quand hier nos braves mamans et avant-hier nos chères mamies connurent et échangèrent avec notre cher petit papa et notre cher papie, qui étaient alors de solides garçons, moyennant... un téléphone et un télégraphe sans fil, fait de clins d’oeil, d’allumettes allumées et éteintes selon un langage conventionnel, ou l’envoi de billets doux grâce à l’entremise d’un fil très fin qui, dans les rues mal éclairées d’il y a quarante ans, servait de vaurien de facteur? Alors pourquoi se scandaliser aujourd’hui pour une permanente, du rouge à lèvres, quand de son temps on avait sur la tête toute une architecture de cheveux postiches, que l’on s’enfarinait le visage de poudre comme un poisson à frire? Alors ce qui était à la mode c’était la pâleur des héroïnes du romantisme. Aujourd’hui on préfère ressembler à des mulâtresses ou à des peaux rouges. Eh bien! La teinte a changé, mais le fard existe aujourd’hui comme il existait autrefois.