Ce n’est pas avec des mots à moi, mais avec les mots de Jésus que je commence le récit de ma vie. Et je fais cela pour obtempérer au désir explicite que vous[1] m’avez exprimé, un désir que je ne discute pas, même si, d’après ma façon de voir, je ne vois rien d’utile et surtout rien de plaisant, ni pour vous ni pour moi, dans cette narration. Mais vous êtes un maître de l’esprit, si donc vous pensez qu’il est juste que je vous fasse part de ma vie c’est qu’il en est juste ainsi. Je commence donc avec sincérité, avec humilité et avec patience...
En démêlant le fil de ma vie, et en le démêlant à reculons, j’éprouverais du réconfort et de la souffrance car sur le parcours de ce fil, comme les perles d’un chapelet, je rencontrerai des joies, des souffrances, des fautes, des pardons, des espoirs; et les pierres noires de la douleur seront beaucoup plus nombreuses que les pierres d’or de la joie, de même que les pierres grises des manquements seront beaucoup plus nombreuses que les pierres blanches du bien accompli. Tant pis! pensé-je. Ainsi, en parcourant l’inventaire de mon existence, je détruirai complètement ce qu’il me reste d’orgueil humain qui a tant de mal à mourir dans les coeurs — il est pire que du chiendent —, et constamment tente de reprendre racine et de repousser.
Croyez bien cependant que l’inventaire que j’en ferai sera sincère, impitoyable à mon égard comme doit l’être le bistouri du chirurgien sur la chair malade et... je mets ma confiance en votre bonté qui ne me mettra pas à l’écart, mais répétera les mots du Pardonneur divin en soulignant que moi aussi j’ai beaucoup aimé, sans jamais mesurer le sacrifice que cet amour pouvait exiger. Ainsi, à cause de cette générosité qui m’a poussée à tout piétiner par amour jusqu’à mon être propre et tout bien humain, Dieu me pardonnera beaucoup.
“Vois: mauvais je suis né, pécheur ma mère m’a conçu”[2] dit le psaume. Voilà le sort de tous ceux qui sont engendrés par la femme. Aussi la faute, bien que lavée par le baptême, demeure en nous à l’état larvé et provoque des résurgences du mal tant que la vie est présente en nous. C’est un peu comme pour certaines maladies atroces, vaincues par des traitements chanceux, mais qui n’ont pas totalement disparues et qui sont prêtes à ressurgir si on ne les contrôle pas avec une constante attention.
Je suis née le 14 mars 1897 à Caserta. Ce fut dès le début une naissance très contrariée, puisque mon père s’était déjà résigné à pleurer sur mon petit cadavre, condamnée avant même d’avoir vu la lumière. Mon pauvre papa! Je ne l’ai jamais déçu volontairement et cela me console. Cela me donne le courage de lever les yeux au ciel et d’y chercher mon cher papa dans la paix de Dieu. Mais je lui ai coûté bien des larmes lors de ma venue et lors de son départ. D’abord j’aurais dû être morte et il pleurait. Tandis que, lorsqu’il était sur le point de mourir, j’étais déjà tellement malade qu’il s’en préoccupait jusqu’à hâter sa propre mort!
J’aurais dû être morte à ma naissance, au dire des médecins. Au contraire, malgré l’absence de traitement, puisqu’il s’agissait d’un être éteint, voilà que de moi-même je repris haleine, trouvais la respiration et poussais mon premier cri.
Maman ne s’occupa point de moi. Non. La vie en commun entre ma mère et moi s’acheva dès l’instant où je naquis. Elle ne se poursuivit pas pendant quelques mois à travers le doux lien de la nourriture que constitue le lait, que forme le sang, qu’est cette vie transmise de mère à fils. Une “mercenaire” me servit de nourrice.
Certains physiologues affirment que la créature qui est allaitée, absorbe autant les maladies avec le lait de sa nourrice, qu’elle en absorbe aussi les tendances morales. Beaucoup sont de cette opinion, d’autres la récusent, de même que les avis sont partagés à propos de l’assertion qui voudrait que la terre qui nous a vu naître imprime en nous un caractère indélébile.
Je ne rentrerai pas dans les détails de ce débat. Je dis seulement qu’en ce qui me concerne il ne me paraît pas du tout accessoire d’être née de parents lombards, à Terra di Lavoro, dans la Campanie ensoleillée, joyeuse, fertile et riche de vertus et de défauts, comme il y en a peu, et qu’il me paraît encore moins accessoire d’avoir sucé, ne serait-ce que pour quelques mois seulement, le lait d’une femme de cette terre-là, une femme qui, par surcroît, incarne de façon emblématique les caractéristiques de ce terroir en tout ce qui concerne la véhémence d’un caractère passionné, sauvage et effréné.Toute menue, comme un poussin qui vient d’ouvrir les yeux, il me fallait têter, digérer, dormir au son, au rythme et au fracas des tarantelles les plus déchaînées, accompagnées des castagnettes ou d’un tambourin... Quant à ma mère, malgré son tempérament autoritaire, elle devait se taire et laisser faire, car Thérèse, la nourrice, disait que si elle cessait de chanter, de jouer et de danser, elle aurait à souffrir de mélancolie et le lait en serait altéré. Je crois bien que Thérèse fut la seule personne qui ait su s’imposer à ma mère!...
Mais cela aurait été peu de chose si tout s’était limité aux danses et aux sons. Désormais, moi, pauvre poussin, je m’étais habituée à cette foire continue. Mais il fallait compter aussi avec les promenades... toujours pour le lait naturellement! Mais c’était là des promenades qui n’avaient, hélas! rien de platonique!
Aussitôt après le baptême, qui s’était déroulé en grandes pompes, je ne sais pas exactement combien de jours après la naissance, mais certainement pas immédiatement (car il fallut attendre que ma mère aille mieux), Thérèse avait entrepris ses expéditions, ses promenades avec la “petiote”, et pour la santé de la “petiote”. Pauvre petiote! Si elle avait pu parler elle aurait provoqué quelques surprises!