Fille unique que j’étais, je n’avais personne avec qui jouer en famille, et maman n’a jamais permis que je me rende dans une autre famille pour jouer. J’ai donc grandi sans amis de mon âge. Mes camarades étaient de simples camarades d’école. A la sortie de l’école je les perdais jusqu’au jour suivant.
Mais j’avais des amis parmi “les grands”, comme je les appelais, pour indiquer les adultes. Et c’était les amis de papa, presque tous des célibataires, qui fréquentaient notre maison pour y trouver un reflet de vie familiale, apte à combler leur solitude de célibataires.
C’était tous des militaires, naturellement. Ils étaient très gentils et m’aimaient beaucoup et moi aussi, même si, lorsque je me promenais en compagnie de papa et que je les rencontrais, je regrettais d’avoir gâté la promenade. Car pour moi la promenade était désormais gâtée, puisque je devais marcher gravement au milieu d’eux, faisant très attention à ne point trébucher contre les longs sabres de cavalerie ou de m’égratigner les petites jambes contre leurs éperons. Et il me fallait écouter leurs discours très sérieux sur les armes, les tactiques militaires, les décrets ministériels, la dernière séance de l’Assemblée Nationale, les préparatifs pour la visite au Souverain qu’allait faire... disons, par exemple, le Président de la République d’Andorre. C’était là des choses qui m’ennuyaient comme le brouillard. Mais je les aimais bien parce que je sentais qu’eux aussi avaient de l’affection pour moi et qu’ils aimaient beaucoup mon papa adoré. Or j’aimais plus que moi-même tous ceux qui aimaient papa. Il y avait aussi les supérieurs de papa. Les capitaines, les commandants, les colonels.
Le régiment de papa, le “19e régiment des Guides de Chevaux-légers”, était, comme tous les régiments de cavalerie, plein de nobles et de riches qui, grâce au fait d’être riches ou nobles, ou les deux à la fois, possédaient de magnifiques chevaux de race, des chiens qui étaient également de race, des chêvres, et même un singe d’Erythrée. C’était une entière arche de Noé, au sein de laquelle je me trouvais tout-à-fait à mon aise, parce qu’entre les animaux et moi il y a toujours eu un grand sentiment d’amitié. Cela vaut pour tous les animaux, à l’exception des chats qui me sautent au visage et en veulent à mes yeux, dès qu’ils me voient.
Eh bien! lorsque le dimanche matin papa m’accompagnait àla messe (car après la mort de mamie, c’est lui qui l’avait remplacée), nous allions ensuite à la caserne pour le rapport. J’en étais heureuse, car tous ces hommes bourrus en gallon étaient pour moi autant d’autres papas. L’un d’eux faisait amener à mon intention, par un soldat, la dernière portée de chiots, pour que je puisse les caresser; un autre m’amenait voir le poulain qui était né dans la nuit et qui cherchait avec avidité la tétine maternelle, en donnant maladroitement des coups de tête à la jument; un autre sifflait ses lévriers espagnols qui accouraient en bondissant et se couchaient à mes pieds, pour que je puisse leur caresser le pelage de soie; un autre encore me hissait sur le dos d’un baudet nain qui avait les dimensions d’un chien danois; ou un autre encore me mettait dans la main le sucre qu’il fallait donner à son cheval préféré. Il y avait aussi deux petites chèvres du Tibet, toutes blanches, de l’échine jusqu’aux pieds, qui étaient très intelligentes et qui, dès qu’elles me voyaient ou me sentaient, accouraient en bêlant et fourraient leur museau rose dans la paume de ma main, à la recherche du sel. Elles étaient ma passion.
Même ce champion d’originalité que constituait le lieutenant-colonel — un Piémontais tout d’une pièce, provenant de la plus ancienne noblesse cisalpine, qui prétendait imposer le piémontais à tout le monde, même aux Napolitains, et qui représentait cette sorte d’homme, mis au monde pour la sanctification ou la damnation de ses proches. Il était de cette sorte d’officiers à qui est destiné le premier coup de ses propres soldats, dès qu’une guerre peut justifier la mort par arme à feu —, même lui avait de l’affection pour moi. C’était un homme splendide et très riche, qui ne s’était pas marié à cause de la loi du majorat. Il avait donc assumé tous les défauts du vieux garçon. Avec moi cependant, il était gentil et avait des égards dignes d’un préfet de séminaire. Dès que j’arrivais, on s’empressait de préparer les “Wafer de Talmone”, les seuls gâteaux bons pour les enfants, disait-il. Et il fallait obéir et manger les cigares, les noix, les morceaux de tarte d’un chocolat exquis, enveloppé de cornet croquant. Immédiatement il mettait à ma disposition le gramophone, l’un des premiers à l’époque, avec ses plus beaux disques. Et même, s’il m’arrivait d’être un peu malade, il me l’envoyait à la maison. C’est encore pour moi qu’il ouvrait aussitôt son écurie splendide avec ses trois chevaux frémissant — un véritable capital vivant — et la vieille Gina: une jument arabe couleur neige, qui avait été sa préférée dans sa jeunesse, mais qui était désormais devenue aveugle et qu’il avait mise “à la retraite”. Il la traînait avec lui sur le sol italien, dans une roulotte qu’il avait rembourée afin qu’elle ne se blesse pas en se heurtant contre le bois. Oui, car cet homme qui tourmentait les hommes, ses pairs, manifestait une grande tendresse envers les animaux... Il possédait aussi un renard boiteux qu’il avait capturé dans la campagne romaine de l’Agro pendant une partie de chasse. Ce renard était une bête sauvage, agressive, capable de vous mordre, qui n’aimait que son patron, mais me supportait.
Quant au colonel, c’était un saint. Lui aussi était noble et Piémontais. Mais c’était un vrai noble: il représentait le contraire du lieutenant-colonel. Autant l’autre était la tempête, autant celui-ci était le beau temps. Il était le père de ses soldats, comme l’autre en était le dompteur. Mais l’un et l’autre étaient très gentils à mon égard.
Puis il y avait les soldats. A ce propos, certains, dès qu’ils entendent le mot de “soldats”, pensent qu’il s’agit toujours de semi-délinquants et à coup sûr de débauchés. Ils ne pensent pas que l’armée est constituée par les fils des Italiens. Je ne remets pas en question la vertu des militaires, et en particulier certaines vertus. Mais en toute vérité, je dois dire que tout au long des nombreuses années où j’ai été en contact avec des soldats, jamais je n’ai entendu sortir de leur bouche des mots ou des propos obscènes, ni même n’ai assisté à des gestes triviaux de leur part. J’aurais plutôt à me plaindre des femmes. Mais j’y reviendrai plus loin.