Azarias dit:
«Comprends bien la phrase de l’introït de cette sainte messe. Dans la traduction exacte il est écrit: “Nous avons reçu ta miséricorde au milieu de ton temple.” Mais pour rendre l’idée exacte de la phrase liturgique, je te dis de méditer la phrase ainsi modifiée: “Nous avons reçu ta miséricorde pour milieu, ou: comme milieu de ton temple.”
Réfléchis. Qui est le Christ? Le Christ réel et le Christ mystique? Il est le Temple de Dieu. C’est lui-même qui l’a dit. Cette vérité lui fut renvoyée comme une accusation et une raillerie aux heures de sa Passion, jusqu’aux tout derniers moments: “Toi qui as dit pouvoir reconstruire le temple en trois jours…”; et auparavant: “Nous l’avons entendu dire: ‘Je peux détruire le Temple de Dieu et le reconstruire en trois jours.’” C’était un mensonge bien bas, car c’en est un que d’altérer une parole dans le but de la rendre accusatrice, en sorte que, de phrase juste, elle soit changée en phrase injuste, passible d’un sévère jugement; c’est aussi mensonger que d’inventer totalement une nouvelle ou de dire: “Je n’ai pas fais cela”, alors qu’on l’a fait.
Les méchants utilisent ce système, parce que tout leur est utile, tout peut servir pour nuire, même la bonté, même la vérité, même l’indulgence et la patience d’autrui. Ils vont jusqu’à se servir du miracle comme preuve de satanisme ou d’anomalie physique et psychique. Vous ne devez pas vous étonner ni vous attrister, vous les âmes de prédilection, vous les chères “voix”, des commentaires et des dérisions des hommes, de leur conduite envers vous. Vous ne devez pas même la juger.
Contentez-vous de penser que ce qu’ils font n’est pas une pleine volonté de vous nuire, que c’est un défaut, que c’est dû, parfois, à l’oppression de l’Ennemi qui fait tout son possible pour ralentir et diminuer les œuvres de Dieu et pour se venger sur ses instruments, en faisant d’eux l’objet de la persécution des hommes. C’est un défaut: comme les hommes ne sont pas tous parfaits dans leurs cinq sens ni dans leurs membres, de même tous les esprits ne sont pas parfaits dans leur sensibilité au divin et au surnaturel.
C’est l’oppression de l’Ennemi. Il n’est pas dit que celui qui est opprimé soit un démon ou un pécheur. Très souvent, c’est justement une âme qui marche dans les voies du Seigneur et qui, pour cette raison, est mal vue de Satan. Comme ce dernier n’a pas d’autre façon de la faire apparaître mauvaise aux yeux des hommes, comme un obstacle sur le chemin de Dieu, il la surcharge, l’étourdit, l’opprime autant que Dieu le permet. Tu remarques que je ne dis pas: ce sont des possessions, ni même des obsessions. Je dis que ce sont des oppressions. Le lion infernal a profité d’un moment de faiblesse spirituelle, de distraction, pour abattre la proie en la tenant opprimée sous sa ténèbre. Mais il ne peut la dévorer parce qu’elle est un guerrier, certes abattu, mais encore défendu par la cuirasse de ses vertus. Il pourra bien être affaibli par le choc pendant quelque temps, mais ce ne sera que pour mieux se reprendre et ressusciter en se libérant du poids qui l’opprimait.
D’autres encore sont opprimés parce que, à cause d’une erreur initiale, ils se sont mis sur le sentier du lion; en d’autres termes, ils ont commis un péché, de légère gravité, de sorte qu’ils n’ont pas perdu la grâce, mais suffisant pour les tenir enserrés dans un filet qui ne pourra se rompre que lorsqu’ils feront marche arrière en disant humblement: “Je me suis trompé.” Ceux-ci ont davantage de mal à se libérer tant qu’ils ne se remettent pas de leur propre volonté sur le bon chemin, parce que, en se débattant aveuglément dans tous les sens, sauf dans le sens héroïque de confesser avec humilité leur première erreur, ils s’emmêlent toujours plus dans le filet que Satan leur a tendu sans même s’être fatigué à les assaillir; il a mis ce filet par méchanceté contre Dieu, contre l’esprit de celui qui y est tombé, et contre ceux que leur erreur met en situation difficile, rendant par conséquent difficile leur ministère extraordinaire.
Nous voici bien loin de l’introït, mon âme. Mais notre désir d’habitants des cieux est que tu sois toujours plus savante dans cette science des sciences qu’est la connaissance des esprits et de leurs mouvements, afin que tu ne puisses pas te tromper dans les domaines de la connaissance et du jugement, ce qui t’éloignerait de la charité. Nous prenons donc grand soin de t’éclairer en cette science dont l’instruction crée bonté et miséricorde. En effet, l’approfondissement des méandres des âmes suscite pour leurs manquements ou leurs imperfections la même pitié compatissante qu’ont les bons médecins pour les corps malades, de constitution faible ou difforme. Le Seigneur Jésus connaissait avec sa perfection divine les méandres des cœurs, et tu sais avec quelle bonté miséricordieuse il penchait sur eux sa perfection absolue.
Nous voulons que tu possèdes cette complète connaissance afin qu’elle engendre un océan de douce miséricorde dans lequel tu puisses purifier les âmes de tes frères, en les absolvant de ta propre initiative de toute faute et en demandant au Dieu de la miséricorde de les absoudre. Souviens-toi toujours que notre Seigneur t’a enseigné que la force qui obtient le pardon de Dieu à un pécheur, c’est le pardon de l’offensé lui-même. C’est un renversement de la demande du ‘Notre-Père’, la prière du Seigneur Jésus: “Père, remets-nous nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs.” La miséricorde d’un cœur qui absout tout et tous en disant: “Ce sont des malheureux, non pas des méchants”, crie au contraire: “Père, pardonne à nos débiteurs, parce que nous leur avons déjà tout pardonné.”
Ne sens-tu pas que c’est là la douceur qui coulait sur les amères souffrances du cœur mourant du Christ tandis qu’il priait son Père de pardonner à ses bourreaux, cette douceur qui, à l’heure terrible des ténèbres, lui permettait de fermer les yeux dans la paix de la contemplation d’un soleil où se trouvaient les visages de tous les “sauvés par son pardon”? Ne sens-tu pas qu’en ces jours ton esprit est dans la douceur, justement grâce ton sentiment si plein, si complet, si béni par la charité?
Comme Ezéchias, tu peux vraiment dire: “Voici que mon amertume la plus amère se change en paix. Tu as libéré mon âme.” Dieu soigne toutes tes blessures, mon âme, ne l’oublie pas. Abandonne-toi toujours plus à celui qui est infiniment doux, et toute plaie provoquée par les hommes sera guérie par celui qui t’aime d’un amour de prédilection; seules les cicatrices de la douleur resteront, telles des pierres précieuses qui resplendiront au ciel.
Mais revenons à l’introït. Je te disais: Qui est le Christ, le Christ réel et mystique?
Il est le Temple vivant de Dieu. En lui reposent la promesse et la Loi, en lui se trouve la manne, en lui brille la divinité dans sa gloire trine. Ceci pour le Christ réel. Ensuite, le Christ mystique est ce Corps dont il est la tête et dont les fidèles sont les membres, et qui a pour nom: l’Eglise.
Maintenant, d’où est venue la miséricorde pour les hommes? Du Temple vivant de Dieu, du Verbe incarné qui est mort sur la croix pour les hommes, et du Temple qu’est l’Eglise, par laquelle, dans ses hiérarchies, les eaux des sept sacrements descendent arroser et nourrir les âmes de leurs fruits. Il est juste de dire et juste de comprendre que c’est par l’intermédiaire du vrai Temple de Dieu, Jésus vivant pour l’éternité au ciel et dans son Eglise, que les hommes ont reçu et reçoivent la miséricorde du Seigneur, c’est-à-dire la grâce et le pardon.
La reconnaissance des esprits envers Jésus, par qui la miséricorde se répand, devrait être proportionnelle à la grandeur du don et à la sainteté du Donateur, c’est-à-dire qu’elle devrait être parfaite et complète; en effet, le don que Jésus Christ, Dieu et Homme, a fait de lui-même était parfait et infini, afin que par son intermédiaire vous puissiez obtenir la miséricorde divine, que vous puissiez subsister spirituellement, parce que c’est dans l’esprit qu’il est important d’exister pour avoir la vie éternelle.
C’est de Dieu que viennent la sagesse, la justice, la force et toute autre vertu qui vous rend capables de “vivre conformément à la volonté divine”; c’est de Dieu que viennent toutes ces forces qui sont autant de nourriture et de lumière pour vos esprits, en vérité. Il est donc juste de dire que c’est par lui que vous subsistez. Mais ces forces vous viennent précisément par Dieu le Fils, par Jésus, en qui se sont récapitulées les perfections des trois Personnes saintes pour en faire le chef-d’œuvre de l’Amour qui sauve, de l’amour miséricordieux de Dieu.
Ecoute saint Paul: “Nous ne sommes point redevables à la chair, pour devoir vivre selon la chair.” Vous n’êtes redevables d’aucun assujettissement envers la chair pour véritablement vivre. Car lorsque la chair règne, c’est la mort; alors qu’elle est un moyen, quand elle est esclave. Mort et moyen de quoi? Pour quoi? Pour l’esprit et de l’esprit.
L’esprit dominé par une chair despotique meurt. L’esprit qui maîtrise la chair vit et se pare des mérites acquis, des victoires obtenues par les souffrances de la chair domptée. Si les hommes méditaient la royauté de l’esprit, et la dignité de l’homme dans lequel l’esprit règne, alors, vraiment, aucun homme ne désirerait plus vivre autrement que par l’esprit.
Ecoutez ce que dit l’Apôtre: “Tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu sont enfants de Dieu.”
L’Esprit de Dieu, vous le savez, n’habite que là où les prétentions animales de la chair sont enchaînées, là où règne la liberté privée d’un esprit-roi. Alors l’Esprit de Dieu descend pour être maître et guide de l’esprit de l’homme. Et puisque le contact de Dieu ne peut laisser l’homme dans l’état où il le trouve, voici que par la cohabitation en lui de l’esprit de Dieu, l’esprit humain se transforme, se divinise, et prend du Père la paternité. L’homme spiritualisé au point de mériter d’être habité, enseigné et conduit dans ses diverses actions par l’Esprit de Dieu, accomplit des œuvres et jouit de pensées, de lumières, de motions non plus humaines, mais divines. C’est un petit dieu, car sa personnalité humaine disparaît dans la puissance de celui qui le possède. Le serviteur n’est même plus serviteur: il est absorbé par le Maître éternel et devient comme lui, partie de lui, héritier bienheureux des biens de son Père, cohéritier avec le Fils bien-aimé du Père, frère du Christ, ayant comme lui le droit d’appeler “Père” le Très-Haut.
A nous, les anges, il n’est pas accordé d’appeler l’Eternel “Père”. A vous les hommes, oui. Dieu est Père, réellement Père pour vous, les justes, qui avez reçu, qui avez su recevoir l’Esprit de Dieu non pour avoir un nouveau motif de crainte, mais un nouveau motif de confiance, de paix, de joie, sans vous sentir seuls dans l’exil, faibles dans les épreuves, mais unis au Christ votre frère qui vous a aimés jusqu’à la mort pour vous donner la Vie et pour vous donner l’Esprit de Dieu qui est sagesse et lumière.
“C’est votre avantage que je m’en aille (à la mort); en effet, si je ne pars pas, le Paraclet (l’Esprit Saint) ne viendra pas à vous. Si, au contraire, je pars, je vous l’enverrai… Et lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière.” Et encore: “Je prierai le Père: il vous donnera un autre Paraclet qui restera avec vous pour toujours. C’est lui l’Esprit de vérité que le monde (la chair est monde) est incapable d’accueillir… Il vous enseignera toutes choses et vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit.”
Ames, rappelez-vous ce par quoi vous avez reçu l’Esprit de Dieu! Par le sacrifice du Christ. L’esprit de Dieu, cette très heureuse lumière, ce feu d’amour, est passé par les déchirures de la chair de l’Agneau et, comme la flamme qui jaillit d’une fournaise intense, il a surgi du cœur lacéré du Fils de Dieu, votre très saint Frère.
Que votre amour du Christ soit donc toujours plus fort car, en vérité, tout ce que vous avez, c’est par lui que vous l’avez. Sanctifiez-vous afin de lui rendre gloire, c’est là votre dette envers lui.
Repose-toi, mon âme, et sois toujours plus conduite par l’Esprit de Dieu. Tu ne te tromperas jamais parce qu’il te conduit par les sentiers enflammés de la charité.
Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit.»