Le 7 janvier 1947
Je vis dans la joie des premiers jours de l’année. Quelle joie! Combien d’intimes leçons de Jésus durant mes longues nuits de malade! Que d’amour! Depuis la nuit du 2 au 3 sa main m’a enlevé ce spasme qui empêchait mon estomac de supporter la moindre nourriture et puis… Ce matin, la douce parabole des deux lumières. Mais je ne l’écris pas car l’ordre ne m’en est pas donné. Désormais, il me donne beaucoup de leçons secrètes, tellement douces, mais il dit que c’est inutile que je les écrive. Alors, j’obéis.
Azarias dit:
«Aujourd’hui encore nous avons deux messes à contempler, et je le ferai avec une amoureuse sollicitude afin de te laisser libre de faire ce que le Seigneur t’a dit.
Les introïts des deux messes chantent les deux natures de Jésus. Dans celui de la messe de la sainte famille, l’humanité du Sauveur nous apparaît par ces mots: “Le père du juste exulte de joie… et que celle qui t’a enfanté soit dans l’allégresse.” Si le Sauveur est un “juste”, c’est signe qu’il est un homme. Car les hommes, et les hommes seulement, avec leur nature dont la partie inférieure s’oppose à la supérieure, ont par leur libre volonté tout pouvoir d’être ou de ne pas être des “justes”, de le devenir ou de ne pas le devenir.
Dieu ne peut pas être injuste puisqu’il est la Perfection même. Nous, les anges, nous n’avons pas le poids de la chair ni les incitations au péché, nous devons donc seulement veiller à rester spirituellement humbles, obéissants, charitables, afin de servir avec perfection le Très-Haut Seigneur, notre Créateur. Vous, les hommes, vous avez au contraire la pénible et glorieuse possibilité d’être des justes, c’est-à-dire de lutter contre les instigations de la chair, contre les tentations et les concupiscences de toutes sortes. Cette lutte contre ce qui est mal forme votre justice. C’est pourquoi on qualifie de “juste” celui qui agit avec justice en triomphant des voix tentatrices et des tendances de la créature humaine. C’est pour cela que l’homme peut être juste.
Si donc Jésus fut juste, Jésus fut un homme véritable; tout comme il fut vrai homme car né d’une femme. Ce qui est spirituel n’a pas besoin du sein d’une femme pour être formé, pas plus qu’il n’en faut à ce qui n’est que fantôme pour prendre aspect.
Quant à nous, les anges, nous nous montrons par la concrétisation que Dieu nous donne pour nous rendre sensibles à la pesanteur de vos sens, quand il est nécessaire de le faire, mais tu vois que, en fin de compte, ce n’est pas aux yeux de la tête que nous nous présentons, mais plutôt à la vue spirituelle, tout comme nous parlons à votre ouïe spirituelle. La vue et l’ouïe en jouissent ensemble avec une intensité que ne pourraient connaître les yeux et les oreilles matérielles; davantage, même, car tandis que l’esprit voit et entend, il jouit également de la paix que nous portons avec nous. C’est ainsi qu’apparaissent les saints que le Seigneur Jésus envoie quand il est juste de le faire, et toujours à ceux qui en ont le besoin ou le mérite. Ils le font sans avoir besoin de renaître du sein d’une femme pour se former et apparaître.
Au contraire, Jésus, vrai homme, est né d’un sein d’une façon semblable en tout aux autres enfants d’homme, et il devint juste par sa volonté de servir le Seigneur très-haut comme il convient que tout homme le fasse.
Ce n’est pas à moi de combattre les théories controversées concernant les réactions du Sauveur face aux tentations et à ce qui entoure son humanité. Je dis seulement à quel point se trompent les hérétiques qui nient au Christ d’avoir une véritable humanité et d’avoir pu ressentir les sensations de l’homme; il en va de même de ceux qui, par une vénération mal comprise du Christ, en font un homme en qui sa parfaite sainteté de Dieu produisait une insensibilité physique, morale et spirituelle à tout événement.
Mais, s’il le veut, Jésus te parlera lui-même de cela. Pour toi, il te suffit de comprendre que les mots de l’introït sont l’affirmation de sa vraie humanité, tout comme l’introït de la messe d’après l’Epiphanie affirme la divinité de l’homme né de Marie. “Je vis un trône dans le ciel, et sur ce trône siégeait un homme; une multitude d’anges l’adorait et chantait en chœur: ‘Voilà celui dont l’empire est éternel.’” Qui, sinon Dieu, peut siéger sur le trône des cieux et être adoré par les anges bien qu’étant homme? Qui est Dieu et homme, et possède un empire éternel, sinon Jésus Christ, le Sauveur?
Voici donc établie la double nature du Messie béni, du Christ rédempteur, de celui qui s’est incarné pour vous sauver, qui vous a aimés jusqu’à la mort, et la mort sur une croix, vous donnant son sang en guise de bain purificateur et sa chair en guise d’aliment, vous conférant la sagesse par sa Parole, et le salut par la puissance infinie de son amour.
Un amour total doit être donné à celui qui aime totalement. Il n’y a pas d’amour en celui qui manque de reconnaissance. Qui n’a pas d’amour n’appartient pas à Dieu, et ne retournera pas à Dieu.
La reconnaissance porte à aimer non seulement le bienfaiteur, mais aussi tout ce qui forme le bienfaiteur. Chez les hommes ne tend-on pas à prendre les habitudes et les pensées de celui qui est, ou semble être, le bienfaiteur d’un individu ou de tout un peuple? Si, vous agissez ainsi. Ne devez-vous donc pas vous efforcer avec davantage de soin à assumer ce qui était en Jésus, votre vrai bienfaiteur? Revêtez-vous donc, comme le dit l’Apôtre, de ce qui couvrait le Verbe qui vous a élus comme disciples. Soyez saints. Aimez comme vous avez été aimés par Dieu, aimez-le dans le prochain, en faisant preuve de miséricorde, de bienveillance, d’humilité, de modestie et de patience, vous supportant et vous pardonnant les uns les autres, en pensant toujours que personne ne peut se prétendre parfait au point de pouvoir dire: “Je ne pardonne pas parce que je n’ai pas besoin d’être pardonné.”
Jésus était sans défaut, et il pardonna à tous. Dieu est la Perfection, et pourtant il pardonne à qui implore son pardon. Ne désirez pas être plus grands que le Sauveur, plus que Dieu.
La charité est le lien de la perfection, c’est le sceau sur toute créature. Si la charité lui manque, la créature ne possède pas le signe qui lui ouvre le ciel. Le Tau est le signe des rachetés, la charité le signe des saints. Membres du corps mystique, vous devez aimer comme aime le Chef de ce corps. Si vous n’aimez pas, vous ne demeurez pas dans le corps, et vous mourez comme des parties de chair qui se séparent de ce qui les nourrit, puis s’atrophient et se gangrènent, dans le trouble et la souffrance, car ceux qui se séparent du vrai Christ se séparent de sa paix.
Le Christ véritable n’est pas la figure idéale et idéalisée qui s’est lentement substituée à la vérité dans trop de consciences: celles-ci se sont formé, individuellement ou collectivement, selon leur goût, un Christ irréel qui n’est rien d’autre qu’un reflet de leur propre pensée, plus ou moins éloigné de la vérité. Le Christ véritable est celui qui apparaît vivant dans l’Evangile, un géant de mortification, de bonté, d’altruisme, de modestie, d’héroïsme, de désintérêt personnel, un héros de l’amour et de la douleur, qui a fait avant de dire: “Faites”, et qui a nettement dit: “Faites ce que je fais… Soyez parfaits… Ne soyez pas avides… Ne craignez pas pour votre vie…”
Tel est le Christ. Le Christ pauvre, le Christ doux, le Christ humble, le Christ patient, le Christ infatigable, le Christ plein de bonne volonté, le Christ obéissant, le Christ martyr, le Christ qui aime. Non pas ce Christ que la haine ou l’esthétisme, et même le quiétisme ont dévalué en taillant toutes les branches robustes de ce qu’il est par l’action spirituelle, la constitution de la matière, la mortification de sa personnalité. Pourquoi ce sabotage? Pour ne pas avoir à se dire: “Il était vraiment grand. C’est rudement qu’il fut héros. Il était avec force un maître et un exemple. Et nous devons l’imiter.”
Ce n’est pas le Christ édulcoré en beautés artistiques, en actions poétiques, en placides épisodes dont tout lutte est évacuée. Jésus est le Fort qui travaille, se fatigue, combat contre Satan et les mauvaises tendances des hommes, se défigure en fatigues et souffrances, et se transfigure d’homme en Martyr de tous les martyres, et de martyr en divin Vainqueur.
Tel est le Christ que tout un monde de vingt siècles veut mettre à terre et n’y réussit pas, que toutes les hérésies et les quiétismes veulent altérer, que les adorations malsaines ou imparfaites tendent à nier, tout en croyant le confesser et être les seules parfaites et saines. Tel est le Christ: Dieu par nature, saint par volonté, homme par naissance. Tel est le Christ: l’être parfait en qui se trouve une trinité de perfections réunies. La perfection de Dieu, celle de l’homme et celle de l’âme de l’Homme-Dieu. Dans le Christ: le Verbe, c’est-à-dire Dieu comme le Père; dans le Christ: l’homme; et dans l’homme: l’âme pleine de grâce, c’est-à-dire encore de lui-même. Si l’on pouvait dire que Dieu, toujours parfait, a pu une fois se dépasser lui-même, c’est ce qu’il faudrait reconnaître en contemplant la trine perfection de la divinité, de l’humanité et de la grâce réunies dans le Christ, en qui se trouve la perfection de tout ce qui est.
Voilà un Dieu qui engendre de lui-même son Fils Unique et qui fait un jour de ce Fils un homme, sans contraindre le Divin à se servir d’un désir charnel pour donner chair à l’infini! Un homme qui se forme par l’amour comme le diamant par la chaleur ignée des profondeurs! Voilà l’amour de la Divinité et l’amour de la créature immaculée qui s’unissent, et, dans la fournaise de la charité, engendrent l’Amour des amours, le Rédempteur de toute l’humanité! Et tandis que le Premier-Né se forme dans le sein inviolé de l’Immaculée, le Tout-Puissant crée pour lui, au moment juste, l’âme parfaite et sans tache qui peut descendre se fondre, au moment juste, dans la chair conçue par la volonté de l’Esprit éternel et l’obéissance d’une créature: l’Homme-Dieu se trouve dans le Tabernacle vivant digne de le recevoir jusqu’au jour de sa naissance.
Tel est le Christ qui vous dit: “Soyez comme je suis. Soyez parfaits”, et se propose à vous comme modèle parce qu’il sait que vous pouvez l’imiter si vous vous immolez totalement à la charité comme lui-même l’a fait. C’est là le secret de la perfection et de l’imitation de notre Seigneur Jésus Christ: savoir s’immoler à l’amour avec le Christ, comme le Christ, et pour les mêmes fins que le Christ, selon sa Parole d’enseignement qui est sagesse et grâce, donnée pour que, unie aux sacrements, elle soit pour vous le chemin, la vérité, la vie et la lumière.
Ce faisant, selon l’épître de l’autre messe, vous offrirez vraiment vos corps en sacrifice vivant, saint, agréable au Seigneur: c’est “le culte que la raison exige de vous”. Ce culte vivant chez le chrétien n’est ni une chorégraphie ni une tromperie, telles les choses du siècle, mais une réforme véritable et continuelle du vieil homme en un homme nouveau qui est fils de Dieu et frère du Christ. Ce culte est un renouvellement de l’esprit qui, plein de bonne volonté après avoir distingué par la raison le bien, le mal et la volonté du Seigneur, répudie tout mal et toute volonté de la chair pour unir la volonté de son esprit à celle de Dieu et ne plus suivre que celle-ci parce qu’elle est bonne, agréable et parfaite.
Par ce “culte raisonnable” qui est la véritable imitation du Seigneur Jésus, vous serez réellement des membres vivants du vivant corps mystique du Christ: dans le temps et dans l’éternité vous habiterez la maison du Seigneur, dans sa paix.
Gloire au Père, et au Fils et au Saint-Esprit!»