A la sortie d’un coma qui a duré huit heures et demie, je me réveille ce matin à 6 h 30 et, en guise de première salutation de la journée, j’entends le canon. Beaucoup de canons, même, qui tirent des hauteurs voisines, opposant ainsi un démenti aux optimismes faciles et aux assertions gratuites de ceux qui prétendaient que, “puisque c’était ici une cuvette entourée de monts, il n’y avait pas d’artillerie, et qu’on s’y trouvait donc en sécurité”. Bien! Passons!
Je répète ce que j’ai toujours dit depuis le 16 avril, dimanche “in albis”, jour où, à 17 h, on m’a parlé de cet endroit comme lieu d’évacuation préférable à tout autre: «A S. Andrea[1], je me sentirai moins en sécurité qu’ailleurs, et j’aurai peur de tout.»
C’est ce qui arrive. J’ai peur. Mourir ici me fait horreur. Et je souffre, je souffre énormément de mourir sans votre présence à mes côtés. Vous êtes le seul homme[2] à m’apporter le réconfort dont j’ai besoin: le réconfort spirituel. Les autres servent Maria comme corps ou comme sentiment. Mais je considère désormais mon corps et mes sentiments comme des vêtements jetés sur mon être véritable. Et cet être est maintenant réduit à son seul esprit. Or, c’est là que votre aide me manque.
J’ai beaucoup espéré vous voir ces jours-ci, pour vous dire plein de choses et vous remercier de tout le bien que vous avez fait à mon âme.
Vous m’avez apporté Jésus. Je n’entends pas par là Jésus-Eucharisitie. N’importe quel prêtre l’apporte. Je veux parler de Jésus à ma manière. Votre présence et vos soins m’ont mise en état de comprendre et de voir ce qu’auparavant je ne voyais pas dans l’état sauvage qui était en moi, et que je tentais d’extirper toute seule. Mais, seule, je n’y pouvais pas grand chose.
Ce fut une belle erreur et une grande cruauté de m’avoir séparée de celui qui me gardait dans une telle sérénité, en Dieu. Dieu n’est pas dans la tempête. Et même s’il voit que cette tempête ne s’origine pas en nous et plane donc sur la mer déchaînée de notre cœur, sa voix et sa face sont difficiles à percevoir, sinon avec de grands efforts, entre les nuages et les rugissements des vents et des eaux.
Etant donné que je me sens au plus mal depuis le 19 juin, et que je suis par conséquent dans les plus mauvaises conditions pour dominer les anxiétés et les peurs qui menacent et par lesquelles nous devrons absolument passer, je pense que je n’y résisterai pas. Je devrai donc partir sans revoir ma maison et sans vous avoir à mes côtés. J’aurais beau avoir le monde entier autour de moi, je serai dans le silence et dans le vide comme au milieu d’un désert, car je n’aurai pas la parole qui m’aidait tant: la vôtre. C’est là un grand, un immense sacrifice. Dieu seul sait ce qu’il m’en coûte de le subir.
Quoi qu’il en soit, merci pour tout. Marta sait quoi faire. Je vous le répète: aidez Marta, qui cache un cœur d’or sous ses défauts d’impulsivité; je ne l’ai jamais aussi bien compris que pendant ces deux mois…
Je pense que je vous laisse, comme dernier don, la seconde partie de la Désolation de Marie – Marie qui revit le Calvaire –, ainsi que l’Heure sainte.[3] Lorsque vous les lirez, pensez à moi qui les ai reçues avec les larmes et le sourire. Les larmes à cause de la souffrance de Marie et de Jésus ainsi qu’à cause de la mienne, le sourire en raison de leur bonté. Et priez pour moi.
Je n’y vois presque rien et écrire me coûte beaucoup. Je crois que, même si je survis, je ne pourrai bientôt plus écrire, car je n’ai plus la vue claire. Je continue par habitude, mais je n’y vois plus bien. Je me suis fabriqué une règle pour écrire plus droit. Excusez-moi donc si je suis presque illisible.
Merci également à la supérieure des stigmatines.[4] Dites-lui que je n’ai pas cessé de prier pour elle, car sa bonté m’a vraiment émue, et que je continuerai à le faire de l’autre côté. Tout comme je le ferai pour vous, mon Père, vous pouvez en être sûr.
Cela suffit. Je prie et j’attends. Jésus va-t-il parler?…
Plus tard, à 12 h, Jésus dit:
«Vois, Maria. Si quelqu’un d’autre était dans ton état d’âme, il pécherait beaucoup plus et ne souffrirait spirituellement que beaucoup moins. En effet, tu vas jusqu’à souffrir de la crainte que la souffrance puisse t’amener à me causer de la peine. C’est pourquoi, comme je te l’ai déjà dit[5], tu crois être en enfer ou pas loin, alors que tu es au paradis.
Quel est l’unique souci des bienheureux? Rester établis en Dieu, leur Amour. N’est-ce pas ce que tu fais, d’ailleurs avec un beaucoup plus grand effort puisque la chair et l’esprit humain se cramponnent à ton âme?
La vraie vie enfermée en l’homme – c’est-à-dire l’esprit – est faite à la ressemblance de Dieu. Elle ne connaît donc aucune mesure de relativité et tend à l’Infini, au Parfait. En outre, plus cette propension lui permet de s’en approcher en reflétant en soi la ressemblance divine comme en un miroir limpide, plus elle hait ce qui n’est pas semblable à Dieu. Il s’ensuit que la moindre ombre d’imperfection, le soupçon de quelque tiédeur lui font davantage horreur qu’une faute grave pour un chrétien qui l’est seulement de nom et que l’athéisme chez un sans-Dieu.
Le fait est que vous recevez continuellement l’Hôte qui est pour vous Père et Seigneur et, comme vous le connaissez, vous voyez à sa lumière qui vous êtes, si bien que vous vous abaissez jusqu’à l’anéantissement en disant: “Comment se fait-il, Seigneur, que tu viennes à moi? Je ne suis pas digne de te recevoir.” Or c’est précisément parce que vous vous nourrissez de cette humiliation amoureuse que l’Hôte divin vient faire sa demeure en vous. Il trouve en vous amour, humilité et volonté droite. Qu’est-ce que Dieu veut d’autre pour vous aimer? Rien. Il sait que vous ne pouvez pas lui donner davantage tant que vous êtes ici-bas.
Mais il vous dit aussi, il te dit aussi: “ Ton angoisse cessera seulement quand toi, qui es une créature finie, tu te fondras dans l’Infini. Alors la lutte sera terminée, ainsi que la peur de ne pas me plaire et la souffrance de ta condition. Ne crains pas. Je te laisse délirer. Tes délires ne me font pas peur: je sais en effet ce qu’ils sont et je connais leur raison d’être. Ils me font si peu peur et je les dédaigne si peu que, pendant que tu cries ta douleur de créature, je te maintiens étroitement pour t’empêcher de te faire vraiment mal. Ce vrai mal serait que tu t’éloignes de moi par crainte de m’avoir déplu. C’est pourquoi, même si tu ne t’en rends pas compte puisque l’épreuve te le masque, je te maintiens ainsi. Maria, je suis Jésus de Gethsémani. Et tu voudrais que je ne comprenne pas certaines angoisses?…”»