Hier soir, je ne sais si c’est pour me faire vivre une heure de Gethsémani – étant donné qu’on était jeudi soir – ou par quelque tourment diabolique, j’ai senti une tempête se former dans mon cœur, qui était tellement paisible lorsque vous êtes venu.[1] Et croyez bien, mon Père, que j’en ai eu peur.
Je me suis dit: «Si le Tentateur s’en prend de nouveau à moi, me voilà bien!» Je redoute davantage les nostalgies qu’il me suscite avec une violence qui me fait perdre tout contrôle, qu’une crise cardiaque. Je sais en effet dans quel état elles me laissent ensuite, affaiblie moralement et capable de ressentir les inévitables misères de la vie avec trop d’intensité. Elles me branchent, si je puis dire, sur ma vie et mon passé en m’arrachant à mon présent, qui est Dieu, ma vie. Et j’en souffre car je suis comme un oiseau, habitué à l’azur et à l’espace, qui serait enfermé dans une cage à l’ombre, tourmenté par des inconnus dont la seule vue le remplit d’effroi.
Ce que je vous dis là peut paraître excessif, étant donné que je ne me trouve pas au milieu d’inconnus ou de persécuteurs. Mais cela est vrai pour Maria en tant que femme, qui est dorénavant si peu femme qu’on peut dire d’elle qu’elle est désormais en dehors de la vie. Ma Vie est ailleurs. Par quelque renversement miraculeux, ce qui est de toute importance pour les autres me paraît étranger, loin de moi, alors que ma vie spirituelle me semble être la vraie vie. C’est une vie secrète et inconnue du monde, mais si intense!
Hier soir, juste avant que ne se forment la tempête des souvenirs et les tourments qui ont suivi, j’étais en train de me remémorer tout ce que j’avais vu en vision, et je savourais la pensée de tel ou tel épisode dont je revoyais les différentes phases avec intensité. Je les revoyais en pensée, non avec la vue intérieure. Je m’en souvenais, en somme. je souriais au petit Benjamin, je me réjouissais de la joie de Jésus au milieu des enfants, je revoyais la maison de Zaccharie à Hébron, la Vierge occupée à des occupations féminines, et ainsi de suite.[2] Je me disais: «Que de choses Jésus ne m’a-t-il pas fait voir pour me rendre toujours plus amoureuse de lui! Que de choses n’ai-je pas en moi avec lesquelles vivre heureuse comme un roi au milieu de ses trésors! Merci, Jésus!»
Ensuite le… croque-mitaine est venu… Mais cela n’a pas duré longtemps, s’il ne revient pas. J’ai appelé tous mes amis du ciel: Jésus, Marie, joseph, Jean et la petite Thérèse, et je leur ai dit: «Soufflez au loin les nuages noirs. Moi, je n’en ai pas la force… mais je ne veux pas perdre mon Soleil. Il est en moi et me donne tellement de paix! Aidez-moi.» J’ai alors senti qu’ils m’aidaient: sourires, caresses et paix, paix, paix.
Ce matin, je me suis éveillée en fredonnant la chanson que je me suis composée pour dire à Dieu que je l’aime et le désire. En chantant réellement, vous savez? Comme un oiseau tout heureux dans le soleil levant.
Sœur Saviane[3] m’a écrit: «Que la foi qui t’a toujours soutenue triomphe dans ton âme purifiée par la souffrance et fasse briller les perles nouvelles et précieuses de la couronne immortelle. Que notre chère Vierge Marie t’accompagne et te prépare à ton entrée dans la nouvelle Jérusalem quand et comme Jésus le voudra. Tu t’es offerte à lui… Au moment de ce tournant, plus angoissant pour toi que pour d’autres, sens le ciel et l’armée de tes intercesseurs très, très proches de toi dans ton douloureux pèlerinage… Sens-moi aussi toute proche de toi par la prière… Jésus ne t’abandonne pas… que Jésus soit ton bouclier, ton baume, ta récompense…»
Comme toujours, cette sainte sœur, qui ne sait rien humainement, écrit comme si elle savait tout. Mon tout, la vie particulière que Dieu me donne à vivre. J’ai appelé mes “intercesseurs” du ciel selon son conseil, car je crois que cette sœur est illuminée. Et j’ai bien fait. Je le ferai toujours quand le… croque-mitaine reviendra, étant donné que je ne vaux rien et que vous êtes trop loin pour me communiquer votre paix. Vous m’en avez communiqué tant pendant les vingt-quatre heures que vous avez passées ici, il y a dix jours, que je suis encore forte… C’est inutile! Dieu au ciel et vous sur terre êtes indispensables à la pauvre Maria…!
J’ouvre maintenant la Bible. Elle s’ouvre au Psaume 118 (si je lis bien le chiffre romain), précisément à la strophe Kaph.
Jésus me dit:
«Lis. On dirait que c’est écrit pour toi. Mais ton âme ne se détruit pas dans l’attente de mon secours. Une chose qui se détruit se consume et disparaît. Au contraire, ton âme grandit et se fortifie dans l’attente. L’attente te sert à te dépouiller de tout reste d’humanité. Je veux que tu sois à moi, simple et nue comme un pétale de fleur. L’attente sert à fortifier ton espérance. Je veux que tu aies une espérance plus parfaite et plus forte qu’un bloc d’acier.
Tu aurais beau te trouver au seuil de l’abîme et voir l’enfer prêt à t’agripper, et derrière toi le monde hurlant comme une meute de chiens sur le point de te dévorer et prêt à se précipiter sur toi, tu ne devrais pas avoir peur. Je te le répète: “Tu ne dois pas avoir peur.” Je suis la Parole qui ne ment pas. Espère donc et crois en moi.
Tes yeux, mais aussi tes lèvres se sont consumés et épuisés à m’interroger de la voix et du regard: “Quand me consoleras-tu?” Oh, bientôt, ma bien-aimée. Encore un peu de croix et tu seras consolée bien plus que tu n’oses l’espérer, si surnaturellement que tu tomberas dans l’extase d’un joyeux étonnement. Cela ne te paraîtra alors impossible d’avoir tellement mérité. Cela te paraîtra impossible parce que la joie efface le souvenir de la souffrance qui l’a précédée, et parce que l’humilité garde les sentiments de mes serviteurs dans la petitesse.
Mon petit disciple bien-aimé, toi, la douce fille de mon amour, ne regarde pas si la grêle des douleurs t’a transformée en une espèce d’outre exposée au givre. Toute larme est un joyau. Tout acte de foi sous les coups de la souffrance a encore plus de valeur. Tu viendras à moi plus richement parée qu’une épouse.
Je t’ai déjà appris à ne pas compter les jours passés et futurs.[4] Répète continuellement le mot de Dieu: “Maintenant.” “Je souffre maintenant. Le passé n’existe plus. L’avenir pourrait bien ne pas exister. Mais maintenant Dieu m’aime, maintenant j’aime Dieu, maintenant Dieu me récompense pour l’éternité. Maintenant, toujours maintenant.”
Le psalmiste demande: “Quand jugeras-tu mes persécuteurs?” Lui, il pouvait le dire. Je n’étais pas encore venu apporter le pardon et l’amour. Mais toi, tu ne le peux pas. Tu ne dois même pas le désirer. J’ai dit en effet: “Si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tendslui aussi l’autre. Aimez vos ennemis pour ne pas ressembler aux gens du monde, qui aiment seulement ceux qui les aiment. Bienheureux serez-vous si l’on vous persécute!” Laisse-moi le soin de te défendre et de châtier. Pour ta part, aime. C’est plus doux et plus saint.
Si tu savais comme je t’aime quand je vois que, non seulement tu ne sais plus détester – toi qui détestais – depuis le moment où je t’ai dit d’aimer tes ennemis eux-mêmes par amour de moi, mais aussi que tu souffres de sentir les autres haïr, car la haine entre frères m’offense comme Père de tous les hommes!
Même si les personnes iniques te racontaient des fables, ce serait inutile. Tu es désormais au-dessus d’eux et de tout ce qu’ils peuvent dire. Te voilà bien établie en Dieu, dans le refuge de son cœur comme un petit oiseau dans son nid. Nourrie comme tu l’es directement à mon sein, tu sais donc quelle est la véritable nourriture, si bien que les fausses saveurs des nourritures mensongères ne peuvent plus te séduire. Tu vis de et dans la parole de Vérité, et la haine de ceux qui sont assoiffés de mensonges peut seulement te surprendre, tout comme un bébé s’étonne de l’irritabilité qu’un adulte oppose à ses caresses. Mais cela ne suscite pas ta haine. Cela te détache au contraire des hommes, et c’est là ce que je veux. Cela te conduit toujours plus vers moi, en moi, et c’est ce que je veux. Cela te poussera toujours plus vers moi, en moi, et c’est plus encore ce que je veux.
Celui qui dit la vérité que Dieu lui met sur les lèvres devient si odieux au monde que celui-ci cherche moins à faire disparaître cette personne – car le monde est vil et redoute les prisons – qu’à en détruire la réputation et le souvenir auprès des bons. reste néanmoins fidèle.
aux commandements donnés à tous, il s’en ajoute un autre spécial pour les “voix”, pour mes bien-aimés: la fidélité absolue. Il s’agit d’une fidélité non seulement à ce qui est commandé, mais aussi à ce qui est conseillé, ou même désiré par moi. Reste-moi donc fidèle contre tout avantage humain. Jeanne d’Arc[5] est restée fidèle à ses “voix” jusqu’au bûcher. Or c’étaient des voix d’anges et de saints. Ta Voix, c’est la mienne. Sois-lui fidèle jusqu’au martyre s’il t’est demandé, quel qu’il soit. Celui de la vile calomnie, de la guerre sournoise, des jalousies et des mensonges n’est pas moins torturant qu’un bûcher. Sois-moi fidèle. Je t’aiderai.
Maintenant, dis-moi le dernier distique: “En ta miséricorde, donne-moi la vie, et je mettrai en pratique les enseignements de ta bouche.”
Oui. La Vie, je te donnerai la Vie. Ici, tant que tu me sers, et au ciel, pour que tu reposes dans ma joie. La vie ici, pour que tu vives ce que je t’enseigne. Bois, bois à la source de ma Parole divine. Jésus, le Maître, est plus que jamais ton Maître, car ceux qui veulent le prendre pour Maître sont trop rares, et il se donne sans mesure à ces quelques personnes qui ont compris qu’il n’est dans le monde ni connaissance ni parole qui soit plus sainte et plus vraie que les siennes.
Mes bien-aimés qui m’aimez et vivez de ma parole, vous êtes des écrins vivants en qui je dépose les joyaux de ma pensée, des lampes d’or qui brillent de la lumière qui brûle en vous: venez, venez. Je regarde ce petit troupeau d’agneaux aimants au milieu des meutes de loups féroces, des agneaux qui me rendent témoignage dans le monde soumis à Satan, des agneaux dont la vie est une profession de foi, une preuve de l’existence de Dieu et un scintillement de joie.
Vous êtes marqués de mon Signe! Oh, venez, mes bénis! Mon cœur vous est ouvert. Venez et reposez-vous sur lui. Venez…
Je te le dis: “Réjouis-toi! Dieu est avec toi.”»