Les Écrits de Maria Valtorta

31. Le 11 février

1944-02-11

La vision des premières heures de la journée se répète plus distinctement. Jésus m’enjoint de la décrire.[1]

Jésus, au milieu du groupe de ses disciples, marche dans une ruelle pierreuse éclairée par une faible lune. L’un d’eux porte une torche pour mieux éclairer la route. Judas n’est pas là. A la lumière de la torche, je vois que Jésus est vêtu de rouge pâle et porte un manteau rouge plus sombre.

Le groupe, à la tête duquel marche Jésus, qui s’appuie à Jean comme s’il était fatigué, franchit un petit torrent où l’eau est peu abondante. Il n’y a de l’eau qu’au centre, qui gargouille sur les pierres. Le reste du lit, large tout au plus de cinq ou six mètres, est sec et les cailloux du fond luisent à la lumière de la lune qui rend argentée l’eau riante du torrent. Un pont rustique est jeté sur ce cours d’eau, et le groupe y passe.

La ruelle se prolonge encore pendant quelques mètres au-delà du pont, mais elle est déjà bordée d’oliviers et d’herbe. Elle s’arrête ensuite dans une vraie oliveraie. Celle-ci est faite de la manière suivante: au début, elle est plate, avec une espèce de placette irrégulière qui ressemble à une vallée herbeuse entourée et parsemée d’oliviers. Puis le sol monte et descend par niveaux et petits vallons qui lui donnent l’aspect d’un amphithéâtre rustique. Les oliviers montent la garde, tels des sentinelles disséminées sur les contreforts naturels de l’endroit. Cela ressemble beaucoup à nos oliveraies, qui sont généralement éparpillées en terrasses sur les pentes de nos collines.

Jésus dit aux disciples de l’attendre sur la petite place herbeuse, mais il appelle Pierre, Jean et Jacques comme s’il regrettait de partir tout seul ou redoutait quelque chose ; puis il part avec eux gravir le premier escarpement.

Arrivé là, il dit aux trois: «Attendez-moi ici pendant que je prie. Mais ne dormez pas. Je pourrais avoir besoin de vous. Et, je vous le demande par charité, priez. Votre Maître est très accablé en esprit…» Il insiste fortement sur le mot «très» et prononce les deux dernières phrases sur un ton de profonde tristesse. Sa voix est rendue comme plus profonde et aphone par quelque souffrance intérieure. C’est une voix lasse, et triste.

Pierre, qui a pris la torche de l’un de ceux qu’ils ont quittés, répond: «Sois tranquille, Maître. Nous veillerons et nous prierons. Il te suffira de nous appeler pour que nous venions.»

Jésus les quitte alors. Il marche en leur tournant le dos. Il monte lentement, la tête penchée pour trouver le bon emplacement où poser le pied à la lumière de la lune, qui est désormais plus haute et plus claire.

Après quelques mètres, il contourne un éperon rocheux qui s’avance, le mettant entre ses apôtres et lui. Ce rocher est haut, au début, de quelque cinquante centimètres seulement, mais ensuite il s’élève rapidement car le sentier emprunté par Jésus descend au contraire, si bien que le niveau du terrain devient subitement plus haut. Quelques mètres plus loin, il y a une dénivellation de quelques centimètres plus haute que Jésus. Il y a à cet endroit un rocher qui semble avoir été placé là soit par la nature elle-même, soit par l’homme pour soutenir la côte.

Jésus s’arrête contre lui. A ses pieds, ou presque, se trouve le feuillage argenté d’un olivier qui se dresse en contrebas, et il a au-dessus de la tête les branches tordues d’un olivier tout penché qui s’incline dans le vide de la corniche qui surplombe le rocher. La lune glisse des clins d’œil et des aiguilles de lumière entre les feuilles en perpétuel mouvement sous un vent léger.

Jésus prie, debout contre le rocher, le visage levé au ciel et les bras ouverts en croix. Sa prière est intense. Je l’entends soupirer et murmurer des mots en haletant rapidement.

Puis, appuyant son dos au rocher, il se tourne et regarde… Au-delà des branchages échevelés des oliviers qui descendent à ses pieds en suivant les dénivellations des collines, on aperçoit Jérusalem, toute blanche au clair de lune. Toute calme apparemment, toute bonne, tout endormie. Les bras croisés sur la poitrine, Jésus la regarde intensément. Il soupire avec encore plus d’angoisse.

Puis il se met en route et revient vers les trois disciples. Ceux-ci ont allumé un feu de branchages, probablement pour moins sentir la fraîcheur de la nuit ou bien pour mieux résister au sommeil. En réalité, ils dorment déjà. Leurs têtes, celle de Pierre en particulier, dodelinent sur leur poitrine.

«Vous dormez? N’avez-vous pas pu veiller une heure seulement? j’ai tellement besoin de votre réconfort et de votre prière!» Les trois apôtres se secouent et se frottent les yeux. «Veillez et priez. Vous en avez besoin, vous aussi.» Sur ce, il les quitte de nouveau et retourne à sa place.

A la lumière de la lune, qui frappe si fort sur son visage qu’elle va jusqu’à faire paraître blanc son vêtement tandis qu’il se dirige vers le sentier, je vois que ses traits sont extrêmement fatigués. C’est un visage martyrisé par une douleur intérieure. Il paraît vieilli. Son regard a perdu tout éclat. Sa bouche retombe avec un pli triste.

Il retourne à son rocher et s’agenouille en une prière plus intense. Il prie et médite. Et, en méditant, il s’écroule. Je le vois sursauter, je l’entends gémir. Je l’observe porter ses mains jointes au-dessus de la tête pour les appuyer au rocher et, le front contre les poignets, il reste ainsi et supplie. Quand il relève la tête, la lune, maintenant à la perpendiculaire au-dessus de lui, me laisse voir un visage lavé par les larmes.

Il se lève, fait quelques pas en avant et en arrière en murmurant des mots que je ne saisis pas, levant les yeux et les mains au ciel, puis les rabaissant avec désespoir. Il souffre. Il pleure. Il est agité.

Il revient vers les trois apôtres qui dorment encore plus profondément qu’avant. Le feu lui-même sommeille. «Alors? Vous dormez encore? Priez. Que la chair ne vous vainque pas! Que la chair ne soit jamais victorieuse, en personne! Si l’esprit est prompt, la chair est faible. Aidez-moi.»

Les apôtres s’excusent. Ils abandonnent les poses confortables qu’ils avaient prises, cherchent des branchages et pour ce faire se lèvent et se dégourdissent, puis raniment le feu. La flamme montre un visage si torturé qu’elle aurait dû tenir éveillé même un moribond. Mais les disciples ont sommeil…

Jésus les regarde, secoue la tête. Il repart et retourne à son rocher.

De nouveau, il prie, d’abord les mains levées et ouvertes en croix, ensuite à genoux comme auparavant, les mains jointes. Puis il se tait. Il réfléchit. Il doit souffrir atrocement car, maintenant, il sanglote fortement, prostré sur ses talons. Et il invoque le Père, avec une telle angoisse! On dirait un enfant torturé qui appelle le seul qui peut le sauver.

Mais il se reprend et, après avoir gémi: «Non, non. Cette coupe est trop amère. Père, éloigne-la de ton fils», il se reprend et dit: «Cependant, Père, n’écoute pas ma voix si elle te demande quelque chose de contraire à ta volonté. Ne te rappelle pas que je suis ton Fils, mais seulement ton serviteur. Que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne, qui soit faite!»

Après cette prière, la marée de toute la souffrance du monde se déverse sur lui, l’oppresse, l’accable, l’abat. Matériellement, il n’est plus qu’une pauvre chose courbée sur le sol, visage contre terre, sur l’herbe fraîche, la seule à avoir pitié de sa fièvre: on dirait un mourant. Spirituellement, c’est une âme torturée, une intelligence terrifiée, un cœur broyé par l’abandon du Père, par sa sévérité, par la connaissance du supplice qui l’attend, par tant, tant de choses…

Il reste ainsi longuement. Lorsqu’une grande lumière apparaît au-dessus de sa tête – je ne vois rien d’autre qu’une lumière très pure –, Jésus relève la tête. La lumière de la lune et celle de l’ange me révèlent un visage rouge de sang. Les larmes dessinent deux traînées blanches sur ce masque rouge. Ses mains elles-mêmes sont rouges, ainsi que ses bras qu’il lève en direction de la lumière. Il retire son manteau sombre et s’essuie le visage, les mains, le cou, les bras. Mais la sueur de sang continue. Sur chaque pore, une goutte se forme, grandit et tombe. L’herbe semble plus sombre là où il a appuyé son visage, elle est rouge de sang.

Jésus halète comme s’il était pris d’un malaise. Il s’assied contre le rocher, s’y appuie, s’abandonne, la tête penchée en avant, les bras tendus le long du corps. La lumière angélique est au-dessus de lui. Puis elle disparaît, se fondant dans le rayon de la lune.

Jésus est de nouveau seul, mais il est plus réconforté. soigneusement, il s’essuie encore le visage et les mains sur le manteau, qu’il replie ensuite, pose contre le rocher, puis il y appuie la tête et les mains en une ultime prière.

Plus tard, il se lève et se dirige vers les disciples en laissant le manteau là où il est. Sa tunique rouge pâle semble tâchée comme si elle avait été baignée dans un liquide sombre. Mais son visage a repris son expression majestueuse bien qu’il soit immensément triste, et pâle plus que de coutume.

Eux trois, confortablement étendus, dorment, bien enveloppés dans leur manteau auprès du feu définitivement mort.

Jésus les secoue: «Levez-vous! Allons! Celui qui me trahit est proche.»

Les apôtres, que ce reproche rend confus de leur sommeil, se lèvent, encore tout engourdis et regardent autour d’eux. Il n’y a guère que la lune et les oliviers…

Mais tandis qu’ils se dévisagent les uns les autres et regardent le Maître, comme s’ils se demandaient et lui demandaient où est celui qui trahit, Judas et une bande de sales types – qui n’ont rien de soldats mais tout de délinquants – font irruption sur la petite place, où Jésus et les trois apôtres sont maintenant arrivés et se sont réunis aux huit autres.

Judas s’approche de Jésus, qui le regarde de l’un de ses regards dominateurs pleins de cet éclat que je ne lui ai pas vu de toute la soirée. Judas soutient ce regard. Il lui résiste – je ne sais comment! – et, avec un sourire mielleux, s’approche toujours plus près et embrasse le Maître sur la joue droite.

«Ami, qu’es-tu venu faire?» Judas baisse la tête un instant. «C’est par un baiser que tu me trahis?» Si la première phrase contient encore un reproche, un rappel, une dernière tentative du Maître et Sauveur d’amener Judas à se repentir, la seconde, devant son âme inexorablement fermée à tout remords, n’est plus que la constatation affligée du fait.

La troupe, munie des cordes et des bâtons, s’approche et cherche à les capturer tous, sauf Judas.

«Qui cherchez-vous?, demande Jésus d’une voix calme.

– Jésus, le Nazaréen.

– C’est moi.» sa voix est un tonnerre. La terre entière doit entendre cette profession de son être. Ces canailles tombent au sol, comme foudroyés.

«Qui cherchez-vous, vous dis-je?

– Jésus, le Nazaréen.

– je vous ai dit que c’était moi. Laissez donc les autres s’en aller. Moi, je viens. Posez vos épées et vos bâtons. Je ne suis pas un voleur. J’étais toujours parmi vous. Pourquoi ne m’avez-vous pas pris alors? Mais c’est votre heure, et l’heure de satan. Allons! Quant à toi, guéris. Dans ton âme, pour commencer.» Et, touchant son oreille fendue, il la lui guérit.

C’est le dernier geste qu’il a pu faire de ses mains, car on les lui lie avec une corde capable d’attacher des bœufs, et non un homme. On lui en passe également une à la taille, et une équerre prend l’extrémité de celle des mains, l’autre l’extrémité de celle de la ceinture.

Les douze apôtres se sont enfuis, les uns à droite, les autres à gauche. Jésus est seul au milieu de ses bourreaux.

Alors commence la marche: on le tire à droite, on le tire à gauche, de sorte que, çà et là, il heurte des troncs ou des murets, et il trébuche souvent.

Lorsqu’ils arrivent à la hauteur du petit pont, une secousse plus forte lui fait frapper la rampe en bois. heurtée violemment, sa bouche saigne. Pendant qu’il se relève et porte ses mains liées à la bouche pour essuyer le sang, des sbires sont descendus sur la rive faire provision de cailloux, et les pierres volent contre Jésus. Comme elles atteignent aussi l’escorte, une bagarre (plus ou moins vraie) s’allume, qui finit en vrais coups de bâtons sur le dos et la tête de Jésus. Les torches illuminent la scène, car la lune va se coucher.

Au milieu du vacarme et des sévices, l’on parvient à la maison de Caïphe, où il est interrogé par Hanne, qui attendait. Un grand nombre de faces patibulaires et de prêtres s’étaient déjà rassemblés dans la cour et devant la maison.

Jean, accompagné d’un Pierre réticent, entre lui aussi et s’approche du feu allumé au centre de la cour, car la nuit s’est rafraîchie et le vent souffle comme au début d’un orage. L’on comprend que, après s’être enfuis en un premier temps, ils sont revenus en suivant la foule hurlante.

Jésus est conduit dans la salle, semi-circulaire, du sanhédrin. Des sièges se trouvent dans la partie en cercle, et ceux, plus pompeux, du Grand Prêtre et des charges les plus importantes sont placés sur la partie droite. Il y a au centre un espace vide, dans lequel on amène Jésus pour y être interrogé par la meute haineuse et accusé par de faux témoins.

Jésus se tait. Il regarde et se tait. Il est doux, inoffensif, patient. Il se tient droit dans son vêtement maculé par la sueur de sang, désormais séché et qui l’assombrit à peine. Il a déjà deux ou trois bleus sur les mains et sur le visage, conséquence des coups de pierres et de bâtons, et sur son front une traînée de sang coule d’une blessure provoquée par une pierre coupante. Ses lèvres sont légèrement enflées. Mais il est encore tellement beau, tellement Dieu!

A la demande du Grand-Prêtre: «Je te conjure par le Dieu vivant de dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu», Jésus répond: «Tu l’as dit. Je le suis. Vous verrez désormais le Fils de l’Homme siégeant à la droite de la puissance de Dieu et venant sur les nuées du ciel. D’ailleurs, pourquoi est-ce moi que tu interroges? J’ai parlé ouvertement pendant trois ans. Je n’ai rien dit en secret. Questionne ceux qui m’ont écouté. Ils te diront ce que je leur ai dit et fait.»

Un garde lui donne une gifle qui l’atteint précisément sur sa bouche enflée et le fait chanceler, en disant: «Est-ce ainsi, Satan, que tu réponds au Grand Prêtre?»

Jésus le regarde avec pitié et rétorque: «Si j’ai mal parlé, dis-moi en quoi, mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu?»

Mais cette gifle donne le signal à toute une série de coups de fouets et de coups.

Tandis que les membres du sanhédrin proclament n’avoir besoin de rien d’autre pour le condamner, les gardes et les autres mines patibulaires lient Jésus et, à leur tour, le frappent et le battent en disant: «Grand prophète, dis qui t’a frappé?»

L’aube est maintenant venue et pénètre dans la salle, rendant plus livides les visages des membres du sanhédrin et plus cireux celui de Jésus, sur lequel les coups ont laissé des marques violacées.

Le sanhédrin prend ses dernières décisions et Jésus est conduit à l’extérieur. En passant sous le portique qui longe la salle, trois marches plus haut que la cour, Jésus se tourne pour regarder Pierre qui est demeuré seul. Jean n’est plus là. C’est un regard si douloureux qu’il me perce le cœur, déjà transpercé par l’agonie de Gethsémani. Le chant d’un coq fend l’air pur du petit matin comme un éclat de lumière. Pierre baisse la tête et sort en chancelant.

Jésus sort lui aussi, dans la foule de ses bourreaux vociférant. Il se met en marche sous les pierres et les coups de bâtons, les injures et les immondices qu’on lui lance. La foule qui se dirige vers les marchés se joint au cortège et grandit à chaque mètre. La rumeur se propage et tout Jérusalem se précipite pour assister au spectacle. Les gardes romains sortent pour repousser la foule qui se déverse devant le Prétoire, et prennent Jésus sous leur protection.

Pilate l’interroge et, comme il ne trouve en Jésus aucun motif de condamnation, il est disposé à le relâcher. Mais les juifs, de l’extérieur du Prétoire, lancent des injures et font du tumulte. Alors Pilate, ayant appris que Jésus est nazaréen, l’envoie à Hérode car la Galilée relève de sa juridiction.

Nouvelle marche dans des rues de plus en plus tumultueuses, et toujours davantage de coups, de blasphèmes, de crachats et d’immondices.

Hérode – qui a une tête de galérien – l’interroge en lui promettant la vie sauve s’il fait quelque miracle en sa présence. Mais Jésus se tait pendant que scribes et prêtres l’accusent. Hérode le fait alors revêtir d’une tunique blanche et, après s’être moqué de lui, il le renvoie à Pilate.

Je crois que seuls les morts et les agonisants étaient restés dans les maisons de Jérusalem. Tous les autres, à l’exception des petits enfants, sont dehors pour hurler contre Jésus.

Pilate, très ennuyé, revient interroger Jésus. Cependant, il a beau ne pas vouloir mécontenter le sanhédrin et provoquer un soulèvement de la foule, un reste de justice l’empêche de juger Jésus coupable. Il en vient donc à un compromis: il décide de le faire flageller puis de le libérer, et il l’annonce.

Mais la foule hurle: «Libère Barabbas et condamne le Naza­réen!» C’est une véritable sédition.

Pilate ordonne aux soldats d’emmener Jésus pour qu’il soit flagellé. Je le vois être conduit dans une cour intérieure, pavée de marbre de différentes couleurs et entourée de portiques. Au centre se dresse une colonne bien plus haute qu’un homme, dont sort un bras de fer. Un anneau en pend.

Jésus est dévêtu. On lui enlève la tunique d’Hérode, le vêtement rouge, une petite tunique qu’il portait sous son vêtement, et il garde seulement une sorte de sous-vêtement court que je lui ai déjà vu à son baptême, ainsi que ses sandales. Puis il s’approche, avec douceur, de la colonne. Ils lui attachent les mains, qu’ils avaient dû délier pour le dévêtir, et ils passent le bout de la corde dans l’anneau. Pour ce faire, un soldat monte sur un escabeau. La corde est tirée, de sorte que Jésus s’appuie à peine sur la pointe des pieds, les bras levés au-dessus de la tête, et il est si haut que ses mains touchent presque l’anneau. La corde est assurée, puis la flagellation commence.

Un bourreau devant, un autre derrière – ce ne sont pas des soldats de la cohorte, mais deux brutes de type oriental certainement payées par le Préteur pour faire office de bourreaux – lèvent et abaissent l’instrument de torture: cela ressemble à un fouet composé de plusieurs cordes en cuir, nouées et armées, à leur extrémité, d’une sorte de petit marteau en fer ou en plomb. Tour à tour, un coup provient du bourreau qui se tient devant Jésus, et qui lui atteint la poitrine et le côté gauche, et un autre du bourreau qui se trouve derrière Jésus, qui lui atteint le dos et le côté droit. C’est une ruée de coups. Les lanières sifflent dans l’air, les fouets résonnent sur le corps du Rédempteur, la peau se soulève en cloques bleuâtres et, comme les coups continuent à pleuvoir là où ils sont déjà tombés, celles-ci s’ouvrent et le sang jaillit.

Si Jésus n’avait été suspendu, il serait certainement tombé, mais cela est rendu impossible par la corde qui le retient. Cependant, il pend comme à demi-évanoui, la tête en avant, de sorte que certains coups le frappent aussi sur la tête. Pas sur le visage: sur la tête.

Quand ils sont fatigués, ils s’arrêtent. Le corps de Jésus est tout zébré de bleus et strié de sang. Bon nombre de bleus, ouverts, sont des plaies qui découvrent la chair à vif.

Lorsqu’ils le détachent, il s’effondre sur le sol, comme mort. Ils le laissent là un certain temps en lui donnant de temps à autre des coups de pieds chaussés de sandales militaires (les caliges). Puis, voyant qu’il ne bouge plus, un soldat le tire, l’assied contre la colonne, puis lui verse dessus un seau d’eau glacée prise à la fontaine qui se trouve sous le portique.

Jésus soupire profondément et fait mine de se lever, mais sans y parvenir. En guise de… réconfort, un soldat lui donne alors un coup de la hampe de sa lance qui l’atteint entre la pommette droite et le nez. Jésus tourne les yeux, le regarde et, prenant appui sur le sol, il se lève.

On lui ordonne de se rhabiller. Mais pendant qu’il penche son corps lacéré pour ramasser ses vêtements – ce qu’il fait avec effort, en chancelant et en se courbant difficilement –, un soldat leur donne un coup de pied qui les envoie plus loin. Jésus va là où ils sont tombés et se penche de nouveau. Autre coup d’un autre soldat et ainsi de suite, ils le font tourner à plusieurs reprises dans la cour au milieu de blagues obscènes. Chaque fois que le Sauveur se penche, d’autres cloques bleuâtres s’ouvrent, ou bien celles qui sont déjà ouvertes se rouvrent, et un sang frais colle.

Enfin, ils le laissent se rhabiller. Jésus enfile sa tunique, son vêtement, et celui d’Hérode au-dessus, comme pour mieux dissimuler les tâches laissées par la sueur de sang ou pour se protéger du froid, car il a des frissons qui le secouent tout entier. On lui lie de nouveau les mains.

Or Pilate mange, et les soldats ne savent que faire. L’un d’eux rapporte que la foule insulte le faux roi des Juifs, «ce roi-là…!»; pour passer le temps, ils pensent donc à le couronner. Un soldat sort en direction d’une cour plus intérieure et en revient avec un fagot de branches épineuses. A ce qu’il me semble, c’est de l’aubépine sauvage. De l’épée, ils en enlèvent toutes les feuilles ainsi que les petites touffes de fleurs, incurvent les rameaux en couronne et les enfoncent sur la tête du Rédempteur.

La première fois, la couronne est trop large et tombe sur le cou. Ils la retirent et, ce faisant, lui griffent les joues en risquant de l’aveugler. La seconde est trop étroite et ils ont beau appuyer, elle ne tient pas sur la tête. Ils l’enlèvent de nouveau, arrachant en même temps beaucoup de cheveux qui s’étaient pris dans les épines. Finalement, elle va bien. Comprenons-nous: la taille est la bonne, car, pour mon Jésus, elle ne doit pas aller bien du tout! Une épine pénètre exactement sur la tempe gauche et trois ensemble percent le front au-dessus du nez, mais vers les cheveux.

Les soldats prennent ensuite un morceau d’étoffe rouge, vieux, un lambeau du manteau de quelque centurion, et le lui posent sur le dos ; ils brisent un roseau et, après lui en avoir frappé la tête comme pour une investiture pour rire, le lui mettent entre ses mains liées, après quoi ils le font asseoir sur un escabeau contre la colonne et le tournent en dérision de mille manières.

J’ai oublié de dire que, lorsque Jésus se penchait pour récupérer ses vêtements, il m’a semblé apercevoir à sa taille une ceinture de cuir ou de crin, comme un cilice. Je n’en suis pas sûre, car elle sortait à peine de son sous-vêtement lorsqu’il s’inclinait.

Jésus ne parle jamais. Il garde le silence et laisse faire. Il se contente de regarder ses bourreaux, de l’un de ses regards que je ne peux soutenir sans pleurer.

Un gradé arrive et ordonne que l’on amène Jésus à Pilate.

Ce dernier se tient dans une salle ouverte à l’avant comme un portique ; elle est surélevée au-dessus de la rue. Au centre, se trouve le siège curule.

Dans la rue, remplie d’un soleil à pic dans un ciel parcouru de nuages à l’horizon, la foule est en tumulte. Au premier rang se tiennent les pharisiens et les scribes.

Pilate présente Jésus à la foule: «Voici l’homme, votre roi. Cela n’est-il pas encore suffisant?

– Barabbas, Barabbas! Libère Barabbas! Celui-ci, tue-le! Nous n’avons d’autre roi que César!»

Pilate hausse les épaules en murmurant entre ses dents: «Hypocrites!», puis il se tourne vers Jésus: «Tu entends? Que dois-je faire de toi?

– Ce que te dicte ta conscience.»

Pilate est pensif, il hésite. Il voudrait bien libérer Jésus, mais les prêtres lui font entendre leur cri: «Si tu le libères, tu n’es pas ami de César.»

La peur du lendemain vainc Pilate. Il se lave les mains en disant: «Je suis innocent du sang de ce juste. C’est vous qui voulez le répandre.

– Qu’il retombe sur nous et sur nos enfants, mais que celui-là soit crucifié!»

Alors Pilate appelle un centurion et un esclave. Il demande à ce dernier de lui apporter une table sur laquelle il appuie une pancarte et y fait écrire par l’esclave: «Jésus de Nazareth, Roi des Juifs». Il ordonne au centurion de prendre une partie de la cohorte et d’aller au Calvaire avec Jésus et deux larrons déjà condamnés à la crucifixion. Sur ce, Pilate s’en va.

Le cortège se forme: à l’avant un groupe de soldats à cheval précédés par le centurion, puis Jésus et, à l’arrière, les deux larrons.

Je n’arrive pas à comprendre comment l’on peut prétendre que la croix fut composée au Calvaire. Comment auraient-ils pu la rendre solide là-bas, si elle n’avait déjà été bien fabriquée? C’est une croix lourde, bien plus grande que Jésus, et dont les bras sont parfaitement assemblés.

On délie les mains de Jésus et on lui enjoint de la prendre. Auparavant, on lui passe au cou – qui plus est, la corde heurte la couronne d’épines et augmente le supplice – la pancarte portant l’inscription. Puis on lui fait saisir la croix. Celle-ci bringuebale lorsque Jésus descend les marches du Prétoire, et de nouveau sur les pierres et les trous de la rue ; chaque cahot est une torture pour les épaules de Jésus, pour sa tête, car la croix ondule et heurte la couronne d’épines. Les pierres ne manquent pas, tout comme les coups de bâtons, bien que les soldats à pied tentent de protéger Jésus.

Jésus transpire sous le soleil cuisant de cette journée orageuse, la poussière se colle à son visage déjà maculé de sang, tuméfié, défiguré. Oh, ce n’est plus mon Jésus! C’est un agonisant au masque tragique. Il est méconnaissable! Il avance, courbé sous le poids, chancelant, haletant. J’entends le halètement de sa poitrine contusionnée.

On franchit de nouveau, sur un autre pont, un petit torrent dont le lit sert aux cruels à refaire provision de cailloux. L’on parvient ainsi à cette porte que j’ai vue dans la vision de la discussion[2], et l’on commence à monter sur le monticule nu que j’ai vu auparavant. C’est le Calvaire.

Là, sur les pierres encore plus disjointes, la fatigue de Jésus augmente, également à cause de la montée. Il tombe une première fois en butant sur une pierre qui dépasse. Il tombe sur le genou droit et se soutient de la main gauche. Il se relève. La pancarte elle-même constitue un obstacle pour voir où il pose le pied, car elle ballotte devant lui.

Il avance, de plus en plus penché et haletant. Il bute de nouveau. Cette fois, il se prend aussi dans son vêtement et tombe sur les deux genoux. Même la croix lui échappe des mains, de sorte qu’il doit la relever et se la remettre sur l’épaule. A droite, là où la croix appuie, son vêtement est entièrement baigné de sang et de sueur. Au-dessous, tout ne doit être que plaie.

Il reprend la route, avec une fatigue toujours plus grande. Jésus marche lentement, en dépit des coups donnés par les soldats du plat de leur dague pour le faire avancer plus vite. Le centurion se retourne et, pris de pitié, il ordonne une pause pendant quelques instants. Mais la foule lance des invectives.

L’on repart. Après une dizaine de mètres environ, Jésus s’écroule, non pour avoir trébuché – car, pendant la pause, il a relevé sa tunique – mais sous l’effet d’une syncope, et il tombe de tout son long, heurtant son saint visage sur les pierres ; il reste ainsi dans la poussière, la croix sur le dos.

Désormais, le chemin devient si raide que je ne sais comment Jésus parviendra à monter encore. Les soldats eux-mêmes parlent entre eux et vont en référer au centurion.

Ma vision se cristallise là. Pour l’instant, je n’ai vu ni Simon de Cyrène, ni les saintes femmes, ni la Mère. Rien de plus que ce que j’ai écrit et compris. Mais je ne dirai rien de cela, pour deux raisons: la première est que Jésus en parlera lui-même ; la seconde est que j’ai… tout comme lui, un cœur à faire peur. Je me sens mourir (nous sommes le 12 février à trois heures).


Notes

  1. On retrouvera cet épisode, réécrit de façon plus soignée et avec plus d’ampleur, dans “L’Evangile tel qu’il m’a été révélé”. ↩
  2. Voir la note n. 48. ↩