[1]Jésus entre au cénacle; maintenant, tout est prêt.
La table est recouverte d’une nappe et de vaisselle. A côté des bassins et des amphores se trouvent aussi des serviettes pour s’essuyer les mains. Sur la crédence, on a posé les pains azymes et les mets, autrement dit l’agneau rôti, placé sur un grand plateau, et des espèces de saladiers contenant des salades. Le pain azyme semble être une fouace plutôt pâle et pas très haute: deux doigts.
Les apôtres mettent la dernière touche aux préparatifs. Ils apportent des amphores sur la table et une grande coupe qu’ils posent devant Jésus, ainsi que des pains qu’ils disposent ici et là, dont l’un à côté de la coupe.
Jésus va à sa place, au centre de la table. Jean est à sa droite, Jacques à sa gauche. Après Jean vient Pierre. Ensuite, Jacques, André. Jésus a en face de lui Judas Iscariote, dont je ne connais pas le voisin. Après cet inconnu se trouve Jude Thaddée. En résumé, il y a sept personnes du côté de la table qui tourne le dos à la porte, et six du côté qui lui fait face. Jésus tourne le dos à la porte.
Avant de commencer la Cène, ils entonnent une prière, que l’on pourrait qualifier de chantée parce qu’elle est dite sur un motif choral. Ensuite, Jésus prend le pain et, en le tenant sur la paume de la main, il l’offre au ciel. Il verse le vin dans la coupe et prend à deux mains ce large calice; il le lève et l’offre comme le pain. Puis il découpe l’agneau et le distribue.
Ils mangent les premières bouchées debout et, tour à tour, puisent de la salade dans les saladiers, la trempent dans une espèce de bouillon rosâtre réparti en petites coupes et mangent. Puis ils s’assoient et le repas continue après qu’ils ont tous bu une gorgée à la grande coupe placée devant Jésus, qui la fait circuler en commençant par Jean, puis Pierre et ainsi de suite.
Très triste, Jésus dit: «J’ai ardemment désiré manger cette pâque avec vous, car désormais je ne la mangerai plus jusqu’à la venue du Royaume de Dieu. Alors je m’assiérai de nouveau avec les élus au banquet de l’Agneau, pour les noces des vivants avec le Vivant. Mais seuls y viendront ceux qui auront été humbles et purs comme je le suis. Venez, que je vous purifie. Interrompez le repas. Il y a quelque chose de plus élevé et de plus nécessaire que la nourriture donnée pour remplir le ventre, même s’il s’agit d’une nourriture sainte comme celle du rite pascal. C’est un esprit pur, prêt à recevoir le don du ciel qui déjà descend pour se faire un trône en vous et vous donner la vie. Donner la vie à ceux qui sont purs.»
Jésus se lève alors et retire son vêtement rouge; il avait déjà enlevé son manteau, comme tous, et l’avait placé sur le coffre. Il va vers celui-ci, verse de l’eau dans un bassin, ceint sur sa tunique l’un des linges purificatoires qui s’y trouvaient, pliés; puis il porte le bassin au centre de la pièce, devant la table, et pose un tabouret devant lui.
Les apôtres, qui ont regardé avec étonnement ces préparatifs, sont perplexes, et Pierre dit: «Maître, nous nous sommes déjà purifiés.
– Cela n’a pas d’importance. Ma purification servira à rendre plus pur celui qui l’est déjà.»
Il se met à leur laver les pieds, en commençant par Judas Iscariote. Il se tient derrière le lit-siège et lui plonge les pieds l’un après l’autre dans le bassin placé sur l’escabeau. Jésus est agenouillé. Judas l’observe avec un regard oblique, troublé.
Jésus fait ainsi le tour de la table, par la droite. Quand il en arrive à Pierre, celui-ci bondit. Il se rebelle. Mais Jésus le calme et lui lave les pieds avec un immense amour en disant: «Simon, Simon! Tu as besoin de cette eau pour ton âme et pour le long chemin que tu dois parcourir. Si je ne te lave pas, tu ne pourras avoir part à mon Royaume.»
Toujours aussi impulsif, Pierre s’écrie: «Alors lave-moi tout entier, Seigneur: pieds, mains et tête!»
Jean a déjà délacé ses sandales et, pendant que Jésus le lave, il se penche et embrasse le Maître sur les cheveux.
Le tour de table se termine enfin; Jésus pose le bassin dans un coin, dénoue la serviette et la met à côté du bassin, va à sa place, reprend son vêtement rouge et s’en revêt en l’ajustant à la taille par la ceinture. Sur le point de s’asseoir, il dit: «Vous êtes maintenant purs, mais non pas tous: seulement ceux qui ont eu la volonté de l’être.» Et il regarde un instant Judas, qui se donne une contenance en s’adressant à son voisin.
La Cène continue. Je vois naturellement qu’ils boivent mais j’ignore si cela fait partie du rite. Ils boivent, c’est tout ce que je sais. L’agneau est consommé. Il reste un peu de jus sur le plateau.
Jésus verse de nouveau du vin dans le calice et prend un pain. Il bénit et offre l’un et l’autre, rompt le pain en treize morceaux qu’il donne un par un aux apôtres, fait circuler le calice et dit: «Prenez et mangez; ceci est mon Corps. Faites ceci en mémoire de moi, qui m’en vais. Prenez et partagez-le entre vous: ceci est mon Sang. Ceci est le calice du nouveau pacte dans le sang et par mon Sang qui sera répandu pour vous, pour la rémission de vos péchés et pour vous donner la Vie. Faites aussi cela en mémoire de moi.»
La tristesse de Jésus est si évidente que les apôtres deviennent eux-mêmes tristes et silencieux.
Jésus se lève en faisant signe à tous de rester à leur place. Il prend le calice et le treizième morceau de pain resté sur la table, et il sort du cénacle. Il porte l’eucharistie à sa Mère. Il lui donne la communion de ses mains. Lorsqu’il entre, Marie est seule, à genoux, en prière. Son visage rayonne dans l’extase eucharistique. Puis Jésus revient vers les apôtres.
«Le nouveau rite est accompli. Faites ceci en mémoire de moi, répète-t-il. Je vous ai lavé les pieds pour vous apprendre à être humbles et purs comme votre Maître, car je vous dis en vérité que, tel est le Maître, tels doivent être les disciples. Le disciple le plus grand ne l’est pas davantage que le Maître et si, moi, je vous ai lavés, vous devez en faire autant les uns aux autres, c’est-à-dire vous aimer comme des frères, en vous aidant mutuellement, en vous vénérant réciproquement, en étant un exemple l’un pour l’autre. Soyez purs pour être dignes de manger du Pain vivant descendu du ciel et avoir en vous la force d’être mes disciples dans un monde ennemi qui vous haïra à cause de mon Nom. Mais l’un de vous n’est pas pur. La main de celui qui me trahit est avec moi à cette table et ni mon amour, ni mon Corps et mon Sang, ni mes paroles ne le font se raviser et se repentir. Je lui pardonnerais pourtant en allant à la mort pour lui aussi.»
Judas dit en souriant: «Maître, est-ce moi?
– Tu le dis, Judas fils de Simon. Ce n’est pas moi, mais toi qui le dis. Je ne t’ai pas nommé. Interroge ton admoniteur intérieur, la conscience que Dieu le Père t’a donnée pour que tu te conduises en homme, et vois si elle t’accuse. Tu le sauras avant tous.»
Jésus parle avec calme. On dirait presque une réponse académique à une question qui lui est soumise. Mais les autres sont en émoi. Ils se regardent les uns les autres d’un air soupçonneux.
Pierre a un visage peu recommandable. Il regarde surtout Judas et Matthieu; je sais que c’est lui parce que l’Iscariote l’a appelé; ils sont en face de Pierre, qui les voit donc bien. Puis il tire Jean par son vêtement; ce dernier, en entendant parler de trahison, s’est serré contre le Maître en posant sa tête sur sa poitrine pour le consoler et lui faire sentir combien il l’aime. Quand Jean se retourne et se penche vers lui, Pierre lui murmure: «Demande-lui de qui il s’agit.»
Jean reprend sa pose pleine d’amour et, tournant légèrement la tête vers le haut, il demande: «Maître, qui est-ce?» Il chuchote imperceptiblement sa question, et Jésus lui répond encore plus bas en lui parlant dans les cheveux comme s’il les lui embrassait: «Celui à qui je vais donner un morceau de pain trempé.»
Après avoir rompu un morceau de pain entier, il en plonge une bouchée dans la sauce laissée par l’agneau et, allongeant le bras au-dessus de la table, il l’offre à Judas en disant: «Prends, Judas. Tu aimes cela.»
Judas, ignorant le sens de ce geste qui horrifie Jean, le prend comme si de rien n’était en souriant d’un sourire mauvais, mais qui en reste un, et il le mange.
«Tout est accompli, ici», dit Jésus. «Ce qu’il reste encore à faire ailleurs, fais-le vite, Judas fils de Simon.»
Judas se lève brusquement. Le sol doit lui brûler les pieds et le regard de Jésus doit lui être insoutenable. Du moins, le soutenir sans se trahir doit exiger de sa part un immense effort. Il salue, met son manteau, monte l’échelle, ouvre la porte et sort.
Jésus soupire, comme soulagé. Pour lui aussi, ce devait être un immense effort que d’avoir le traître en face en lui.
J’entends alors le reste des diverses conversations et de l’enseignement final du Maître, comme Jean le relate. Il y a seulement quelques différences de mots dues aux traducteurs, mais le sens est le même.
Bien que Jésus soit toujours triste et solennel, il est plus soulagé qu’avant. Il remue avec plus d’aisance, il regarde autour de lui avec des yeux plus vifs, sa voix est plus forte. Lorsqu’il dit la prière au Père, debout, les bras ouverts, il est transfiguré. Les apôtres, la tête penchée, pleurent.
«Allons, dit Jésus, levez-vous!»
Ils chantent un autre hymne et sortent, Jésus en tête, appuyé sur Jean. Derrière viennent les autres, dont l’un porte une torche qu’il a allumée à un bec de lumière.
Pour moi, la scène s’arrête là.