1 Pierre 5, 8.
Jésus dit:
«Viens. Sors un peu de ta prison. Mets ta main dans ma main. Je veux t’emmener avec moi. La chaleur de ma blessure réchauffera ta main gelée et te réchauffera davantage le cœur.
Sais-tu comment on fait les boutures? De deux manières. La première, radicale, est utilisée quand on veut transformer une plante sauvage en plante bonne. L’on en ampute alors complètement le feuillage et, sur les pauvres moignons qui restent, ouverts et – si les plantes pouvaient parler – gémissants de douleur, les pousses de la greffe sont insérées dans les fentes. Puis on les fixe et on attend. La sève de l’arbre bon se mêle à celle de la plante sauvage et, si elle possède la capacité de fusion et d’attraction, la sève bénéfique prend le dessus et est victorieuse. L’arbre tout entier devient bon et porte des fruits.
Il y a également la perfection obtenue par les experts pour créer, à partir de deux bonnes plantes, une qualité supérieure, nouvelle et meilleure. Dans ce cas, l’on n’ampute pas la plante brutalement. Cela n’est pas nécessaire, puisqu’elle est déjà bonne. On se contente de rapprocher les deux plantes bonnes, on enlève l’écorce d’une ou de plusieurs branches de celle qu’on veut féconder par cette union végétale. Puis, à l’endroit où cela a été fait – sur cette blessure qui fait mal et brûle mais qui sera source de gloire pour l’arbre –, l’on rapproche étroitement d’autres branches, celles de la plante fécondante. On les attache de telle manière que les bourgeons de la seconde se soudent sur la blessure de la première et qu’il en naisse des rameaux qui uniront aux vertus d’origine les vertus greffées.
Maria, le baptême et les sacrements en général forment la bouture totale qui greffe la grâce sur cette mauvaise plante qu’est l’homme souillé par le péché originel. Ils l’y maintiennent par des greffes successives puisque, par nature, la plante-homme repousse les effets de la grâce, de la greffe divine.
Mon sang, ma chair, mon martyre et le Feu Paraclet ne parviennent pas toujours – et même rarement – à transformer ces plantes sauvages que vous êtes en plantes au fruit céleste. Il vous manque la volonté de le devenir. Mais en ceux qui la possèdent – cela constitue d’ailleurs la note prédominante de leur chant d’amour – l’Amour opère une autre greffe. C’est celle de la fusion avec moi. Car alors c’est moi qui les prends par la main et la cicatrice, jamais complètement guérie, de ma main déverse ses ardeurs et ses germes dans votre être et vous marque au feu indélébile.
Il n’est pas nécessaire que vous soyez écorcés comme pour la première greffe. La grâce est déjà en vous. Mais il vous faut être lacérés par la souffrance, mon héraut, pour être aptes à recevoir mon contact bénéfique avec une vitalité immédiate. Plus la plaie qui vous blesse est grande, plus j’ai de place pour y déposer mes propres plaies. Si vous n’êtes plus qu’une blessure, si, de la tête au pied, vous n’êtes que déchirure et douleur, alors je vous serre contre moi et chacune de mes plaies correspond à l’une des vôtres; alors, comme par une transfusion spirituelle, le sang passe de moi, qui suis blessé, à vous qui êtes blessés. La souffrance est atroce. Je le sais bien. Mais la réaction est sublime.
Je me repose sur toi, Maria. Toi, tu ne t’en rends pas compte. Tu ne peux pas t’en rendre compte parce que tu es en train de mourir de douleur. Moi, entre la sixième et la neuvième heure, je ne voyais même plus ma Mère… La souffrance ne me permettait pas d’éprouver autre chose que de la souffrance. Ciel, soleil, foule, hurlements, gémissements et sifflements du vent, tout disparaissait dans l’atroce souffrance de mon agonie finale, de la rédemption. Je savais que ma Mère se tenait au pied de la croix. Mais ma douleur me la masquait encore davantage que les ténèbres, toujours plus épaisses: ma douleur de supplicié et ma douleur d’abandonné de Dieu. Or je suis le seul à savoir combien j’aurais voulu la voir pour trouver quelque réconfort dans cette désolation…
Mais maintenant je te prends par la main et je te dis: “Descends de ta croix et viens un petit moment avec moi, loin des ténèbres. Je veux te parler d’un sujet qu’une personne qui nous est chère à toi comme à moi a désiré, et que je n’ai pas abordé plus tôt parce que je le réservais pour ce moment.”
Mon Pierre dit: “Votre adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer. Résistez-lui, fermes dans la foi, sachant que c’est le même genre de souffrance que la communauté des frères, répandues dans le monde, supporte.”
Dans les contrées d’Afrique où vivent les lions, les hommes comme les bêtes savent comment se comporter avec lui. Une fois, je t’ai emportée avec moi en orient, près d’une source où l’eau abondait… et je t’ai dit: “Sois comme elle.”[1] Aujourd’hui, je t’emmène dans les forêts éternelles dont les arbres géants sont les descendants de ceux nés du néant par la volonté du Père, et que les yeux étonnés des premiers pères contemplèrent. Tu vas voir ainsi quelque chose de différent de ce qui t’attriste.
Regarde. Tout en haut, près d’un ciel d’un bleu plus foncé que mes yeux eux-mêmes, se trouvent les cimes de ces géants verts millénaires. Là-haut, elles s’entrelacent les unes aux autres pour parler aux vents et aux étoiles des affaires d’en bas, que ces derniers ne voient pas puisque le toit vert les leur dissimule.
Au-dessous se trouve le sous-bois, touffu comme un labyrinthe où s’enchevêtrent lianes et racines qui ressemblent à des serpents, et orné de ces colliers traîtres que sont les reptiles à l’affût. Plus bas encore s’étend cette vraie peluche qu’est l’herbe touffue, apparue sur un sol vierge riche de mille substances; il est doux, pour les antilopes et les gazelles, d’y trouver pâture et repos ainsi que nourriture pour les millions d’oiseaux de tous chants et de toutes couleurs. On y voit des fleurs, des fougères, des colliers de corolles, des antres verts, des grottes moussues, de frais courts d’eau et une lumière verte, reposante au milieu du soleil qui aveugle là où il pénètre, sur les routes ouvertes avec effort par l’homme ou le long d’un miroir d’eau si vaste qu’il oblige la voûte végétale à s’ouvrir comme un puits de verdure.
Dans ces forêts, c’est le lion qui est roi. Aucun autre ne lui tient tête parmi tout ce qui court ou bondit, rampe ou grimpe, vole ou marche. L’homme qui passe avec ses troupeaux en lisière de forêt, émigrant vers des lieux de pâturage ou de marché, construit, pour lui ou pour ses semblables, des enceintes pointues pour y enclore son troupeau pendant les nuits froides et sereines. Les animaux se terrent au cœur des broussailles ou se blottissent en haut des arbres à la tombée de la nuit pour fuir son assaut. Le lion, en effet, n’attaque pas tant que le soleil est dans le ciel. Il attend le soir, l’ombre trompeuse de la nuit ou les ténèbres épaisses, pour s’en prendre à sa proie. Il sort et rugit lorsque vient le soir. Il rugit autour des enclos de l’homme et autour des cavernes des animaux. Il n’y pénètre pas, il attend. Il guette l’imprudent qui sort de son refuge.
Que d’imprudences, toujours!: le désir de repos, la curiosité de voir, la hâte d’arriver… Le lion est là. Il veille, savourant d’avance sa proie, tout en se battant les flancs d’impatience et par colère d’attendre si longtemps; il tourne à la recherche de l’endroit d’où l’imprudent sortira et, quand il l’a trouvé, il se met à l’affût, ou bien il étudie les signes des mouvements habituels et il reste aux aguets. Il se tait, alors, car il sait que l’imprudent arrive. Il se tait pour laisser croire qu’il est parti. Or il n’est jamais aussi présent que lorsqu’il se tait.
Maria, le diable agit de la même manière que le lion. Il profite de la chute du Soleil pour tourner autour de vos âmes. Tant que le Soleil est encore haut sur votre âme, il n’ose sortir et s’en prendre à vous. Il rugit, mais ne s’en prend pas à vous. D’ailleurs, s’il rugit, qu’importe? Laisse-le rugir de rage. Tiens-toi au Soleil, en ton Dieu, et n’aie pas peur. Tu ne vois plus le Soleil? Il est pourtant là. Si un moment d’épreuve te rend aveugle, sache en deviner sa présence à sa chaleur, puisque tu ne peux en voir l’aspect. Ne sais-tu pas que tu mourrais de froid si ton Soleil était mort pour toi? Si ton âme est vivante bien que Dieu l’ait rendue aveugle, c’est parce que le Soleil l’embrasse encore.
Oh! Si les âmes savaient demeurer sous le Soleil éternel et, même au plus fort des ténèbres de l’épreuve, ne pas sortir du zénith solaire, mais dire: “Je reste à ma place. Dieu me retrouvera là où il m’a laissée car je ne change pas d’avis sur la foi et sur l’amour”!
Le diable rôde à la recherche d’un passage pour tendre ses griffes et arracher l’imprudent qui s’approche trop de l’ouverture, de la tentation. Ou bien il attend qu’il sorte, en guise de proie volontaire par l’appât des sens. Ou encore il se tait et se tient à l’affût; c’est là son piège le plus rusé, et celui qui s’avance sans être uni au divin tombe dans son traquenard.
Je le répète: tant qu’il rugit, il n’est pas fort dangereux. Mais quand, après s’être bien fait entendre, il se tait, c’est alors qu’il l’est le plus. S’il se tait, c’est parce qu’il a découvert votre point faible et vos habitudes, et il est déjà prêt à sauter sur vous.
Soyez donc vigilants. La lumière de Dieu est sur vous, elle vous illumine et il n’en est pas besoin d’autre. Mais si vous êtes dans les ténèbres, restez arrimés à la foi. Que rien, pour aucune raison, ne vous fasse vous en écarter! Tout vous paraît-il mort et réduit à rien? Dites-vous donc: “Non! Tout est comme avant.” Dites à Satan: “Non! Tout est comme avant.”
Que d’hommes, avant vous, ont subi ces mêmes tortures! “Vos frères répandus à travers le monde.” Vos frères. A travers le monde. Le mot “monde”, ici, désigne moins cette terre sur laquelle vous vivez, avec ses habitants, que la communion de tous les êtres vivants. Je dis bien: “de tous les êtres vivants” autrement dit de tous ceux qui sont dans la vie éternelle après avoir voulu et su rester dans la vie pendant qu’ils étaient sur terre.
Eh bien! Vos frères éparpillés dans mes jardins paradisiaques comme des fleurs éternelles, non seulement se souviennent de leurs combats passés et par conséquent peuvent comprendre les vôtres, mais, en raison de l’amour qui fait désormais leur Vie, ils souffrent, dans la béatitude, de vous voir souffrir. C’est une souffrance d’amour qui n’émousse pas leur joie, mais qui y mêle une note de charité éminemment active, les rend compatissants et secourables devant vos malheurs. Tout le ciel est tendu vers vous, qui luttez en gardant mon nom dans le cœur et pour mon nom, et il vient à votre aide.
Ne sortez pas de la triple barrière que constituent les vertus théologales, de cette défense sûre que forment les quatre vertus cardinales. La foi, l’espérance et la charité; la justice, la tempérance, la force et la prudence, voilà vos défenses. Les griffes de Satan se brisent contre elles, il perd sa puissance sans vous nuire.
Quand le Soleil, votre Dieu, revient resplendir sur vos âmes victorieuses de la nuit qui vous a torturés, vous êtes ébahis de voir quelle œuvre de libération le démon lui-même a accomplie, contre sa propre volonté, en tournant autour de vous avec rage. Dans sa fureur impuissante, il vous a mis sur la défensive, si bien que les petites imperfections, telles des herbes légères trop longtemps piétinées, meurent définitivement; alors la lumière, triomphante, tombe sur le sol nu et y fait pousser avec plus de vigueur vos fleurs, c’est-à-dire votre âme, créée pour vivre au ciel.
Va en paix. Retourne, en paix, sur ta croix et dans tes ténèbres.[2] Emporte ce souvenir de soleil. Va. Crois en moi et en ma Mère, même si, en ces heures qui se situent entre la sixième et la neuvième, tu ne peux pas nous voir, puisque la souffrance t’aveugle.»