Tard dans la soirée, quand déjà les ombres de l’épuisement descendent sur moi, Jésus m’oblige à écrire ce qui suit:
Jésus dit:
«Tu viens de réciter le rosaire en le méditant. Tu m’as vu pendant les quatre scènes des mystères douloureux. Je ne t’ai pas présenté la mise en croix parce que tu es trop exténuée. Tu m’as revu encore une fois au jardin des Oliviers, lors de la flagellation, au couronnement d’épines et dans la scène de l’Ecce Homo[1] présenté à la foule hurlante, puis chargé de la croix.
Ce n’est pas pour toi seule mais pour tous que je réponds maintenant à une question que vous posez bien souvent. Pourquoi moi, qui suis Dieu, n’ai-je pas réduit en cendres mes accusateurs et mes bourreaux par quelque miracle de puissance divine? Pourquoi? Parce que je suis Rédempteur, et non justicier.
Du moment du jardin des Oliviers à ma mort, j’aurais pu terrasser quand je l’aurais voulu le traître, les gardes qui m’ont arrêté, les accusateurs, les bourreaux, les blasphémateurs, ceux qui m’ont mis en croix. Tous. Ils le demandaient lorsque j’étais en croix: “ Il en a sauvé d’autres… qu’il descende maintenant de la croix… et qu’il se sauve lui-même.” Effectivement, j’aurais pu le faire: mon sang déjà largement versé aurait suffi à la rédemption des hommes passés et futurs, tandis que les présents auraient mordu la poussière, terrassés par le miracle, tués par ma puissance et précipités dans l’abîme pour l’éternité.
Tous ces milliers de gens en émeute, sous l’emprise d’une de ces soudaines folies des foules, s’étaient changés en autant d’assassins d’un Innocent, à cause de ce phénomène de délinquance collective qui se produit toujours à l’incitation d’une fermentation particulière de sentiments attisés par les vrais coupables et les vrais assassins qui, à des fins personnelles, excitent les foules en restant dans l’ombre.
Parmi eux, combien seraient donc morts en état de péché de déicide, si je les avais foudroyés par ma puissance? L’Eternel ne voulait pas qu’il en soit damné d’autres que ceux qui étaient véritablement mauvais. Il désirait que ceux qui ont été abusés soient sauvés lorsque la rédemption, accomplie jusqu’au sacrifice ultime, purifierait leur conscience en les libérant des venins qui les faisaient délirer.
Pauvres hommes, il y a des moments où vous êtes fous. Et mon miracle s’exerce en vous guérissant de votre folie morale.
Par exemple, ma pauvre Maria, si je t’avais ôté la vie quand, il y a un mois de cela, tu me le demandais à grands cris, que t’aurais-je fait? Du bien? Non, du mal. Aujourd’hui, je pourrais t’ôter la vie. Ce ne serait pas contraire au dessein de miséricorde que j’ai toujours suivi avec toi. Te voici désormais guérie du délire déchaîné par des événements cruels et humains, pour ne pas dire sataniques puisque, comme je l’ai toujours dit[2], cette guerre n’est pas une guerre d’hommes mais de Satan contre les âmes. Les victimes n’en sont pas uniquement ceux qui meurent au combat ou sous les ruines d’une maison. Les autres victimes de cette lutte de Satan contre les âmes sont surtout ceux qui perdent foi, espérance et charité et ne perdent pas la vie d’une heure mortelle, mais la Vie éternelle, en mourant à la grâce de Dieu.
Te voici désormais guérie. Tu as vaincu Satan. Mais c’est parce que je t’en ai donné le temps, le temps de te relever après l’assaut imprévu et atroce, imprévu et ironique de l’Ennemi contre ton âme. Il t’a attaquée à la manière de ce lion dont parle Pierre[3] et t’a malmenée. S’il a fui, c’est parce que, par ton reste de force – un rien – et ton reste de voix – un souffle –, tu as élevé la croix et répété mon Nom. C’est en étant presque hébétée que tu as répété par habitude ce qui constituait ton geste d’amour depuis des années. Mais il t’a fallu du temps pour pouvoir t’en remettre et te reconstruire, réduite en lambeaux comme tu l’étais par celui qui te hait. Les résurrections demandent toujours du temps. Or tu étais presque morte tant il t’avait blessée.
Mais ce lieu en toi dont ma Mère te parle[4], la partie la plus sainte de ton âme, n’a jamais été touché. Il ne pouvait pas l’être, Maria. Elle m’appartient, cette partie. Elle m’appartient. Seule ta volonté pourrait me l’enlever. Mais tu ne le feras jamais. Je le sais. C’est cette partie qui, telle un aimant qui attire à lui les molécules éparses, a attiré et réuni ce que Satan, dans sa haine contre toi et contre moi, avait mis en pièces.
Malheur à toi si je t’avais atteinte, alors! Quelle séparation entre toi et moi! Tu ne la veux pas. Moi non plus. Je veux que la mort soit pour toi le moment de la Vie, sans langueur due à l’attente.
Viens. Avance. Je suis là. Embrasse mes plaies d’où la vie descend sur toi. Je les ai ouvertes pour te donner cette Vie, comme je l’ai fait pour tant d’hommes.
Ils sont mes triomphes de l’heure de la Passion. Ils sont les sauvés par ma miséricorde avant de l’être par mon sang. La miséricorde les a laissés vivre pour permettre au sang d’agir et de les guérir.
Voilà pourquoi, ô hommes, je me suis laissé torturer jusqu’à la mort sans foudroyer personne: parce que je vous ai aimés comme moi seul pouvais aimer.
Maintenant, repose-toi. Va en paix.»