Les Écrits de Maria Valtorta

93. Le 23 février 1946

1946-02-23

Voici vingt minutes que le Père est parti…je rumine mes grandes amertumes…

Jésus, apparu du côté droit de mon lit au moment de la com­munion, me console divinement en m’attirant sur son cœur. Je profite de la tiédeur de son corps à travers l’étoffe de laine blanche de son vêtement, je me sens en sécurité comme cela, enserrée dans la douce tenaille de ses bras forts qui m’obligent à rester ainsi, tout contre lui, comme s’il était simplement un homme ami. Néanmoins, les larmes me viennent aux yeux, car les plaintes du Père et son accusation voilée de mal le diriger m’ont fait mal. Trop de choses me donnent à souffrir! L’incident clinique survenu ce matin, qui aurait terrorisé toute autre personne que moi, n’a pas provoqué en moi la moindre agitation, et pas plus maintenant que sur le moment… Au contraire! Si le murmure par lequel la voix de l’Esprit Saint dit: “Viens!” pouvait s’adresser à moi!

Mais les autres sujets! Des âmes mensongères! des âmes dé­so­béissantes! Des âmes orgueilleuses! Des âmes agitées! Des âmes pécheresses! Des âmes blasphématrices! Voilà ce qui me fait souffrir! Je comprends, je comprends toujours mieux la passion spirituelle de Jésus. Toute âme qui pèche est un coup de fouet, une épine, c’est une crucifixion… Et encore, je vois bien peu d’âmes, mais lui, il les contemple toutes!

Je pleure, et Jésus me laisse pleurer. Toutefois, mes larmes, ici, dans cette tenaille d’amour, n’ont rien d’amer. Elles sont tristes, mais c’est aussi un soulagement.

Jésus m’ordonne ensuite: «Ecris ce que tu ressens, puis je te ferai une dictée pour le Père.» Il me fait donc écrire sans relâcher ton étreinte; le bras et la main gauche passés sur mes épaules, il me garde toujours contre lui. Puis il parle. Jésus dit:

«Les hommes essaient de justifier leur conduite étrange – pour ne pas employer un autre terme – et de se tranquilliser par des échappatoires ou de [fausses] raisons qui, en les soulageant, pèsent sur d’autres, car elles leur font endosser la responsabilité d’actions commises par ceux qui veulent s’en délester. Ils vont même souvent jusqu’à en attribuer les responsabilités à Dieu lui-même, jusqu’à l’accuser d’avoir laissé une âme se tromper en lui accordant trop peu de lumière, sinon aucune. Voici des dizaines de milliers d’années que les hommes accusent Dieu d’avoir induit l’homme à pécher par la tentation de l’interdit. Et il en sera ainsi jusqu’à la fin des siècles de tout ce qui n’est pas bon.

Romualdo, pourquoi me reproches-tu de ne pas avoir été plus clair? Que voulais-tu de plus? Ignores-tu que je suis charité? N’as-tu toujours pas senti l’infini de cet amour qui est mon essence? Il vient paternellement à l’aide des désirs de ses créatures, en protégeant certaines de leurs imprudences qui ne sont pas de vraies fautes – ceci afin d’empêcher qu’une âme ne soit couverte de honte pour peu de choses, pour un caprice d’enfant, et afin que sa reconnaissance pour la bienveillance du Seigneur corrige son imprudence en un point de départ pour avancer saintement sur mes voies –. N’as-tu toujours pas senti l’infini de cet amour qui, en pardonnant aux coupables et en modifiant son dessein initial bouleversé par Satan pour faire toujours d’une âme un chef-d’œuvre, se fait tout à tous, si cela peut aider, con­soler, sauver?

N’as-tu toujours pas compris que j’essaie par tous les moyens de faire de tous des saints, que je voudrais faire de chacun une “voix”, pour pouvoir vous parler à tous, vous combler de moi, me communiquer pour que vous puissiez être là où je suis, tous, tous, tous?

Ignores-tu que, dès que j’aperçois le moindre mouvement dans un cœur, un bon mouvement, je me précipite pour me communiquer? Ne diras-tu pas comme ceux qui ne me connaissent pas: “Mais alors, c’est un sot qui ne voit pas l’avenir?” Ah, tu ne le diras pas! Pense, réfléchis à ma douleur et tu comprendras ma conduite à l’égard des bons et des mauvais.

Quelqu’un est-il saint, cher à mon cœur ou simplement désireux de le devenir et a toujours l’intention de parvenir à la sainteté? Il est juste que je vienne faire ma demeure chez lui et qu’il trouve dans cette union une plus grande force pour se sanctifier.

Un autre, sans être réprouvé, est-il pourtant un pécheur qui stagne? Pourquoi ne devrais-je pas chercher à le faire sortir de l’état où il croupit en l’attirant par des dons spirituels? N’agit-on pas de la sorte avec les bébés pour éveiller leur intelligence, leur désir d’apprendre, leur attention, et pour les faire grandir en sagesse comme en taille? C’est pourquoi je donne une poussée à ceux qui restent stationnaires dans leurs manquements, je les appelle, je leur offre un don, une grâce, un miracle pour susciter en eux la volonté de bouger, de trouver un élan qui les sorte de l’endroit où ils sont englués.

Y a-t-il un homme coupable, grand coupable, un futur damné prévisible? Et pourquoi, moi qui suis le bon Pasteur, le Sauveur, ne devrais-je pas encore essayer de le sauver par mon amour, jusqu’à sa dernière heure, jusqu’à ce que son âme quitte son corps? Souviens-toi de Disma…87 Je l’avais rencontré bien des fois, sans succès apparent, sans avoir apparemment l’intention de le rencontrer… Aux yeux du peuple, ce larron impénitent pouvait passer pour un échec pour moi. On aura sûrement pris pour une stupide faiblesse de ma part la clémence dont j’ai fait preuve, dans les gorges de Carit, envers le voleur qui, – dans un geste de bonté à l’égard de celui qui, dans une autre vallée, avait parlé près d’un an plus tôt au brigand avec douceur pour l’amener à se repentir – lui apportait l’agneau rôti, certainement le résultat d’un vol. Mais qu’est-ce que ce coupable pouvait faire qui ne soit une faute? Le résultat certain d’un vol était néanmoins purifié par l’acte charitable dont il devenait l’objet. Tout a dû donner cette impression, et peut-être certains apôtres auront-ils trouvé un parfum de scandale à la viande offerte… Mais un an plus tard, les paroles d’amour de la vallée près de Modin et le regard d’amour donné, à Carit, à celui qui venait m’apporter le fruit de son horrible travail, s’unirent aux paroles et au regard d’amour d’un crucifié et d’une mère transpercée pour sauver Disma.

Voilà, Romualdo, comment je me conduis. Je ne suis jamais le premier à désigner celui qui mérite un reproche. Je ne suis jamais le premier à lancer la première pierre. Je sais à qui j’ai affaire. Je le sais. Je vous connais. Vous vous scandalisez plus facilement que si vous étiez les plus purs des anges. Je ne me scandalise pas, parce que je suis miséricorde. Je couvre les lépreux de l’esprit de mes paroles de pitié, tout comme hier j’ai couvert d’un manteau étendu Elisée88 qui se purifiait, pour vous donner la capacité de demeurer auprès d’un lépreux et de l’aimer tout en l’aidant, par votre amour, à hâter sa résurrection.

D’ailleurs… Comment peux-tu prétendre que je ne t’ai pas conseillé au sujet de Dora?

J’ai dit: “Que le Père se contente d’exercer les fonctions de son ministère, rien de plus”, c’est-à-dire la confession et la communion, puisque tu ne peux refuser de les administrer à une catholique non excommuniée.

J’ai dit: “Va voir l’évêque”. Je te l’ai bien dit! Si le curé manquait à son devoir envers une âme tourmentée, il était de son devoir que quelqu’un l’oblige à s’en occuper. Et pour obtenir cela, il fallait bien qu’on lui en parle. Qu’y a-t-il là de mal?

J’ai dit: “Que le Père insiste beaucoup sur la confession et sur l’eucharistie.” Car, plus elle s’en nourrira, mieux ce sera pour son âme qui, toute seule, a moins de résistance qu’une algue de fossé.

Mais j’ai dit aussi: “Que le Père soit très vigilant à l’orgueil et au mensonge.” C’est un signe très révélateur.

Et encore: “Que le Père laisse tout tomber et s’occupe uniquement de Maria et des dictées.”

Et j’ai permis les troublantes apparitions du démon du 30 décembre et des jours suivants; j’ai donné les terribles dictées sur Satan, celles, bien claires, sur les différences entre vrais mystiques et mystiques douteux sinon même complètement faux.

Que veux-tu de plus, Romualdo? Je t’ai conseillé, et tu n’es plus un enfant. De même que, à Dora, j’envoie Raphaël, “le médecin de Dieu”, je t’envoie les conseils du Verbe. Je n’ordonne rien. C’est aux serviteurs qu’on donne des ordres, pas aux enfants ni aux amis; or tu es le fils et l’ami de ton Père.

Mais “la médecine de Dieu”, ou “la médecine des médecines” – le Verbe saint qui concentre en lui la plénitude de Dieu, avec sa volonté, sa puissance, sa connaissance, son amour et tous ses autres attributs; le Verbe saint qui possède toute la sainte Trinité – ne sert de rien si elle reste à la surface, si vous ne l’assimilez pas. Elle sera donc amère, comme bien des médicaments, mais ce sera pour guérir, pour fortifier. Il ne faut pas se contenter de la regarder. Il vous faut l’absorber, la mettre en pratique, pour qu’elle vous soit utile.

Rappelle-toi que si Lucifer – le plus beau – et Adam – le plus aimé – ont pu déchoir après avoir été créés pour une toute autre destinée, une âme qui ne correspond pas à son ministère peut bien déchoir et s’anéantir. Je donne et je reprends; personne ne peut me le reprocher.

Rappelle-toi: “Malheur aux prophètes insensés qui suivent leur propre esprit sans rien voir! Vous n’êtes pas montés aux brèches, vous n’avez pas construit une enceinte (contre Satan et pour défendre votre âme), pour tenir ferme dans le combat, au jour de Yahvé (combat des séductions sataniques pour vous empêcher de connaître le Jour: la Lumière de Dieu). […] Dis à ceux qui la couvrent de crépi (le crépi, c’est la sainteté élaborée dans la peine et les fatigues): ‘Qu’il y ait une pluie torrentielle, qu’il tombe des grêlons, qu’un vent de tempête soit déchaîné, et voilà le mur abattu!’ […] Et toi, fils d’homme, tourne-toi vers les filles de ton peuple qui prophétisent de leur propre chef, et prophétise contre elles. Tu diras: ‘Ainsi parle le Seigneur Yahvé: Malheur à celles qui travaillent […] dans le but de prendre au piège les âmes (par leur orgueil). Vous me déshonorez devant mon peuple pour quelques poignées d’orge et quelques morceaux de pain (le désir d’être connues et encensées), en faisant mourir des gens qui ne doivent pas mourir, en épargnant ceux qui ne doivent pas vivre (en d’autres termes, en décourageant les justes par la souffrance et le scandale, et en flattant les injustes), et en mentant à mon peuple qui écoute le mensonge. Eh bien! Ainsi parle le Seigneur Yahvé: […] Je déchirerai vos voiles et je délivrerai mon peuple de votre main […] et vous saurez que je suis Yahvé. Car vous avez intimidé le cœur du juste par des mensonges, alors que je ne l’avais pas affligé’”.

Dis-le. Dans ton cœur. Ce ne serait pas compris avec les mots d’Ezéchiel. Mais fonde-toi sur lui pour savoir quoi faire, et ne prétends pas qu’il te manque un guide sûr. Il faut ne pas se décourager d’être trompé, mais de ne pas suivre la voie que le Seigneur t’indique comme étant la bonne.

Que l’Esprit t’éclaire et te réconforte.»

La différence de ton, tant dans la voix que par sa majesté sévère, me fait aussitôt comprendre quand le Père Eternel se substitue à Jésus. C’est à la phrase: «Je t’ai conseillé, et tu n’es plus un enfant.» D’ailleurs, Jésus avait cessé de me tenir, et il écoutait la Voix avec le plus grand respect.

C’est le soir. Le bon Archange, mon bon compagnon,89 revient. Il me regarde, me sourit, mais il est triste. La radio retransmet des musiques profanes et Marta en fait ses délices. Moi, je travaille et je contemple saint Raphaël.

Comme c’est prodigieux de pouvoir ainsi se perdre dans le surnaturel sans rien pour vous en distraire! Quelles merveilles Dieu fait en nous! En nous, pauvres créatures matérielles, lourdes, superficielles, inertes! Ah, la puissance de la “bonne volonté”! Car je n’ai que celle-ci, je n’en ai jamais eu d’autre. alors que je suis une personne très humaine, pleine de défauts, très passionnée, c’est elle qui a fait de moi ce que je suis: une petite âme, bien petite, mais capable de donner un peu de joie à mon Seigneur.

La bonne volonté d’aimer le Seigneur! Ce fut le fil d’or qui a brillé sur tous mes actes, les a portés, les a dirigés, les a empêchés de prendre des voies dans lesquelles mon impulsion, mon ardeur de vie auraient pu les conduire. Même dans le crépuscule de mes pires moments, lorsque je n’étais rien d’autre qu’un être de chair et de sang, ce fil d’or brillait et me rappelait Dieu, si bien que mon regard s’élevait de la terre vers le ciel. Un bref coup d’œil d’abord, puis un regard toujours plus long, jusqu’à s’y connecter définitivement; la voix en solo du divin Amour qui me disait: «Viens à moi!» s’est changée en un duo dans lequel j’ai dit, moi aussi: «Viens! Viens dans la souffrance, viens toujours, avec tout, mais viens, viens, viens, mon seul Amour.» Et pour raccourcir l’attente et la distance, j’ai désormais suivi mon fil d’or en courant le long de lui, alors que, auparavant, je le regardais seulement; j’ai marché, marché, sans poser de questions, sans même penser pouvoir parvenir à mon état actuel, mais uniquement parce que je voulais aimer davantage.

Il arrive maintenant que, au milieu d’une action – quelle qu’elle soit, même matérielle, distrayante ou troublante –, je reste avec lui et je le retrouve dans les mots que j’entends, dans le travail, dans ce qui est harmonieux, dans les désolations… et rien ne me sépare de lui. N’est-ce pas ainsi, mon bon archange, que tu connais, que tu vois les actions des hommes à travers le miroir de Dieu, en qui tout est reflété et connu?

Mais pourquoi es-tu ici, mon doux ange? Ta compagnie, protectrice, reposante, m’est chère. Mais ne laisse pas cette âme toute seule. Va, va auprès d’elle… Je t’en prie, parce que j’ai pitié d’elle… parce que je pense que, si tu n’es pas là, son âme n’a aucune protection. Il est si terrible de se sentir seule! Seule aux heures de tempête dans lesquelles, que ce soit en guise de punition ou de mise à l’épreuve, le ciel se ferme! C’est la désolation! C’est l’enfer! Toi, tu ne connais pas ces moments-là, mon doux ange. Moi oui… Et leur souvenir demeure comme un cauchemar que le ciel seul dissipera. Va, va auprès d’elle, auprès de cette pauvre, pauvre sœur…

Je suis absorbée dans ma prière, et Marta s’imagine que je le suis par la musique ou par de douces pensées. Bien au con­traire… il s’agit de contemplation et de pitié. Mais saint Raphaël ne part pas. Et je pense à Dora, avec des tourments de sœur…


Notes