Les Écrits de Maria Valtorta

3. Le 28 juin [1944]

1944-06-28

Je reçois ce matin un commandement singulier qui me stupéfie mais que je ne discute pas. Je dois faire trois copies identiques de la raison pour laquelle j’ai fini par céder et accepter de venir ici.

La Voix dit : « C’est pour que les choses restent dans la vérité pour toi et auprès des autres — puisqu’on t’accuse d’inconstance et de manque de sincérité — ; c’est aussi pour que l’amour que tu portes aux autres n’en vienne pas à te faire croire que c’est toi seule qui as tort ; c’est enfin pour que l’amour que les autres se portent à eux-mêmes ne les pousse pas à croire que toi seule as tort. Voilà pourquoi il ne faut pas te taire plus longtemps. Ce n’est pas pour le Père, car lui connaît déjà tout avec exactitude.

Par conséquent, j’écris.

Le vendredi saint 7 avril, le P. Migliorini m’a parlé d’une évacuation obligatoire et certaine de Viareggio, nouvelle que j’ai préféré garder pour moi afin que tous puissent passer une fête de Pâques sereine. J’ai alors choisi comme lieu d’évacuation la région de Camaiore[1] : mon but était de ne pas perdre complètement l’air marin, de ne pas engager des frais trop importants pour un déménagement trop lointain, et surtout de ne pas m’éloigner du Père, qui était déjà hébergé par le docteur de Camaiore. C’est là ce que j’ai dit au Père.

Une fois la nouvelle connue de tous, le 10 avril, j’ai confirmé ma décision au Père et je l’ai prié de veiller à trouver un logement pour nous, et non pour moi seule, car l’affection et la religion m’empêchaient de dire aux membres de ma famille[2] que j’héberge : “Je m’occupe de moi. Quant à vous, partez. » Il y a certains actes que Maria ne fait pas, même si cela doit lui causer un certain désagrément, une peine et des frais plus élevés.

Le Père Migliorini croyait avoir déniché un logement à la Pieve assez grand pour nous tous. Le vendredi 14 avril, pendant que Marta et Paola venaient ici voir, par prudence et comme je le voulais, si c’était un trou, au cas où l’on n’aurait rien trouvé ailleurs, le Père Pennoni se rendit à la Pieve. Mais à la villa de M. Graziani, il y avait beaucoup de monde pour nous accueillir, Marta et moi, ainsi que mon mobilier. Il n’y avait donc rien à faire.

Le Père Migliorini me demanda s’il devait poursuivre ses recherches. Je lui répondis qu’il lui fallait « chercher, non seulement un toit, mais aussi un chariot, parce que je voulais aller dans la région de Camaiore. Je refusais de venir à Compito à cause du climat, mais aussi parce que je ne m’y sentais pas en sécurité. A cela s’ajoutaient les frais de déménagement et, plus que tout, l’éloignement du Père. » Il s’est alors adressé aux religieuses “Mantellate”[3], hôtes dans une villa, aux Dominicaines, et à une personne de sa connaissance. Les “Mantellate” n’avaient pas de place pour Marta et moi, encore moins pour le mobilier. Les Dominicaines ne pouvaient accueillir personne, et la connaissance du Père n’avait de place que pour moi.

Le temps passant, nous en arrivâmes à ce funeste dimanche de l’octave de Pâques. L’après-midi, Paola sort avec son père. Marta va chez Reggiani pour s’informer de ce qu’il est possible de faire. Moi, je reste avec Anna. Peu avant, j’avais confirmé au Père ma très ferme intention d’aller dans la région de Camaiore, et j’avais également chargé Ada Vassale d’y faire des recherches. Compito était resté un lieu de repli en cas d’extrême nécessité, mais je ne voulais pas même y penser.

Paola et Giuseppe reviennent. Et Paola, qui est toujours celle qui a la charge d’avaler et de faire avaler les pires couleuvres, dit avec une tête d’enterrement : « Ecoute, Maria : nous avons pensé qu’il vaudrait mieux choisir Compito. Nous y connaissons les Competti, Mme Giulia, etc. Et puis, nous y serons tranquilles. Il n’y a pas [deux mots incompréhensibles], des routes etc., et on pourrait nous aider pour le ravitaillement, etc. »

Aussitôt, je rétorque d’un ton vif que, si eux peuvent manger, moi pas, car le lait, les œufs, l’agneau, le lapin, la ricotta, etc. me sont nocifs. Encore ne pourraient-ils le faire que si ils trouvent de la nourriture, car j’ai toujours entendu Marta parler des difficultés de ravitaillement à Compito, même en temps normal. Je ne ferai pas davantage de commentaires parce que je suis lasse. Je dis seulement que les faits ont confirmé mon opinion. Le reste viendra plus tard.

Je fis remarquer que le climat de cette région était mauvais pour moi, et que le manque de ce dont un malade peut avoir besoin était dangereux. J’ai montré toutes les raisons spirituelles, morales et physiques en raison desquelles il fallait exclure Compito si on m’aimait. Mais on n’y a vu qu’un détail. Alors, après une discussion animée, j’ai achevé en disant : « Si vous voulez absolument y aller, allons-y donc. Mais à partir de maintenant, vous m’entendrez toujours dire que vous m’emmenez mourir dans une galère. » Même Anna était contre moi et clamait qu’il fallait nous rendre là-bas parce qu’on y avait de quoi manger et que l’endroit était tranquille…

Le lendemain matin, le Père Migliorini me trouva au désespoir, à tel point qu’il partit à pied à Camaiore et insista de façon très pressante pour que les franciscaines stigmatines mettent à ma disposition une chambre pour Marta et moi, et le salon du petit théâtre pour le mobilier.

J’ai toujours vécu chez des religieuses, et je n’ai pas la moindre répugnance à me retrouver parmi elles. Il ne faut pas se méprendre quand je dis : « Je n’ai pas voulu aller chez les sœurs barbantines ni les avoir autour de moi. » Il s’agissait là d’une maison de soins, et les sœurs auraient voulu me laver, m’injecter je ne sais quoi, etc. Toutes choses que je ne laisserais pas me faire ni par elle, ni par personne d’autre tant que je le pourrai. Je n’aime pas sentir les mains d’autrui sur mon corps. Je ne voulais même pas que ma mère me touche !

Mais chez les franciscaines stigmatines, j’aurais eu ni plus ni moins ce que j’ai actuellement : une chambre, et Marta pour les petits soins que je ne peux faire toute seule. En revanche, je me serais trouvée dans un beau jardin et en compagnie de nombreuses sœurs, ce qui m’aurait évité d’être noyée dans la désolation de la solitude qui est mon lot une si longue partie de la journée… Et le Père n’aurait pas été loin. Je ne craignais pas de scandaliser qui que ce soit.

J’avais compris dès septembre que les franciscaines stigmatines connaissait mon état particulier. Prudentes et obéissantes, elles ne m’ont posé aucune question, même la Supérieure. Elle sait pourtant que je sais qu’elle connaît mes facultés.

Je ne craignais pas même de les troubler par de désagréables assoupissements. Ici, je reviens à l’asile des années 1935 à 1941. Mais cela est dû à tous les chocs que j’endure continuellement, et les soins du pauvre docteur Lapi ne peuvent rien contre ces troubles, dont beaucoup — du moins ceux liés à Compito — auraient pu m’être épargnés… et ç’aurait été un vrai acte de charité ! Si j’étais allée là-bas, j’aurais aussitôt retrouvé mon équilibre, une fois passé le choc de l’abandon de la maison. Tout aurait été différent. D’abord parce que Dieu n’aurait pas permis que je me trouble et que j’aie honte, ensuite parce que le Père Migliorini me gardait l’âme tellement paisible que toute douleur s’apaisait auprès de lui. La preuve en est qu’à partir du moment où je l’ai connu, je n’ai plus jamais eu d’assoupissements délirants.

Je n’étais plus bouleversée à l’idée que je suis seule au monde, sans papa, ou à la pensée de la perte de Mario. Maintenant tout me revient à l’esprit, avec d’autant plus d’acuité que je suis désormais aussi orpheline de mère. Il s’y ajoute le souci que je n’aurai peut-être plus de maison ni la présence du Père Migliorini. Mais j’ai toujours été la même imbécile et je le resterai jusqu’à ma mort.

Quand j’ai appris qu’il n’y aurait pas de place pour les autres, j’ai cédé. Car je les aime et j’aurais voulu leur bien-être le plus longtemps possible. D’ailleurs, je n’ai pas coutume de dire : « Partez, j’ai besoin de penser à moi. » Mais cela a été pour moi une telle douleur qu’elle a fini de me détruire.

Alors, que Giuseppe ne vienne pas me dire, maintenant : « Nous, nous voulions déménager à Rome. » C’est un mensonge ! J’ai répété à bien des reprises à Paola, en présence de Marta — et si celle-ci est sincère et pas stupide, elle doit le confirmer — : « Si vous voulez rester avec moi, vous devez vous résigner à m’entendre me plaindre. Sinon, que chacun aille de son côté et bon vent ! » Je n’ai jamais forcé personne. Même en janvier, lorsque Giuseppe est venu me dire qu’Anna avait trop peur à Viareggio, je lui ai répliqué : « Partez ailleurs ! » Un soir seulement, lorsque notre logement à Compito avait été trouvé, ainsi que les charrettes et le camion pour nous y rendre, Giuseppe, agacé par mon désespoir qu’il n’avait jamais compris, a dit : « Maintenant que nous avons pourvu à ton installation, nous partons ailleurs. » Marta et moi nous nous sommes lamentées : « Pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt ? Ils m’envoient à un endroit que je déteste, et si j’ai accédé à leurs désirs, c’est en me sacrifiant pour eux… et maintenant ils me laissent tomber ! Belle affection, en vérité ! »

Jusqu’au 5 juin, j’ai toujours entendu Anna affirmer : « Paola souhaiterait déménager à Rome. Mais la vie y est si chère que c’est impossible. » Il n’était donc pas question d’aller à Rome, et encore moins à Mirandola. Or personne n’a voulu me dire dès le départ : « Débrouille-toi toute seule, parce que nous, nous fichons le camp. » Voilà la vérité !

Désormais, il en est ainsi et ça le restera. Car je ne suis pas un morceau de pierre et je n’aurais pas le cœur à me mettre à l’abri à Camaiore en perdant leurs traces, quand bien même cela m’aurait servi physiquement, moralement et spirituellement. Maria Valtorta n’agit pas de cette manière.

Mais la vérité doit être dite telle qu’elle est, que cela plaise ou non.

J’espère que le Père Migliorini n’est pas mort et que cela ne lui arrivera pas. Lui, il peut confirmer l’exactitude de ces lignes, car il me l’a entendu dire de vive voix et il a tout retranscrit jour après jour.

Je l’ai répété à la Supérieure les deux fois où elle m’a rendu visite ici, comme aussi lorsque, à deux reprises, elle est venue à Viareggio me prier de résider chez elle. Ah ! si je l’avais fait ! Egoïstement, cela m’aurait épargné bien des souffrances de toutes sortes, des désolations, des frais, etc. !

Tout cela n’est pas fini, non…

Il s’y ajoute une autre douleur : je me rends compte que nous avons perdu notre belle cohésion, que mon affection et mon sacrifice auraient pourtant mérité de conserver. Cela aussi, il me faut le dire.

J’en ai terminé. J’ignore pourquoi il m’a été imposé de rédiger cela en triple exemplaire.

[La brève “dictée” qui suit a été écrite sur un cahier à la date du 29 juin; elle se trouve donc aussi dans le volume Les Cahiers de 1944. A la date du 24 avril de ce même volume, nous avons mis une note sur l’évacuation, qui peut éclairer les faits et les personnes dont traite le passage précédent du 28 juin 1944].

Une fois que j’ai achevé les trois copies, Jésus dit : « Par l’amour de l’obéissance et de la vérité. Tu as été fortement punie de ne pas avoir voulu suivre ta voix intérieure et la parole de ton directeur spirituel. Mais si le châtiment dure, la faute a été effacée en raison de ce qui t’a poussée à résister : tu as agi par amour, or l’amour couvre le péché et le détruit. [1 P 4, 8] Néanmoins, ne le fais plus. Au-dessus de toute autre voix, il y a la mienne et celle des personnes qui parlent en mon nom : elles doivent toujours être écoutées. Tu as agi en enfant étourdie. Mais comme je suis juste, je tiens compte des circonstances atténuantes, et je prends en considération que tu as été poussée par l’amour : même s’il est humain, c’est toujours de l’amour, et je saurai tirer un bien de ton erreur. Va en paix. »


Notes

  1. Camaiore est une ville d’environ 31 000 habitants, située dans la province de Lucques, en Toscane, dans l’Italie centrale. ↩
  2. Les membres de ma famille : il s’agit de Giuseppe Belfanti — un cousin de la mère de Maria Valtorta —, de sa fille Paola et de sa seconde femme Anna. A cause de la guerre, ils quittèrent Reggio Calabria pour s’établir à Viareggio et restèrent avec Maria Valtorta du 29 juillet 1943 à novembre 1944. ↩
  3. Les religieuses « Mantellate », ou « Mantelées », s’inspirent de la spiritualité des Servites de Marie. Fondées en 1861, elles se consacrent à l’éducation des enfants et aux soins des malades. ↩