25 juin 1948
« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. [Jn 1, 1-18] Il était au commencement auprès de Dieu. C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée.
Il y eut un homme envoyé par Dieu ; son nom était Jean. Il est venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui. Cet homme n’était pas la Lumière, mais il était là pour rendre témoignage à la Lumière, à la vraie Lumière, qui éclaire tout homme qui vient dans ce monde.
Le Verbe était dans le monde, et le monde était venu par lui à l’existence, mais le monde ne l’a pas reconnu. Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. Ils ne sont pas nés du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme : ils sont nés de Dieu (par Jésus Christ). Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité.
Jean le Baptiste lui rend témoignage en proclamant : “C’est de lui que j’ai dit : Celui qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était.” Tous nous avons eu part à sa plénitude, nous avons reçu grâce après grâce ; car la Loi fut donnée par Moïse, mais la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ. Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître. »
Il n’a pas deux natures, mais une seule. Il n’y a pas une seule Personne, mais deux, égales par nature, mais différentes de par leurs relations personnelles de génération. Il y a un seul Etre, bien qu’en deux Personnes distinctes.
Par conséquent le Père est Dieu, comme le Fils est Dieu, et tous deux ne forment qu’un seul Dieu. Le Père est éternel comme l’est le Fils.
L’Engendré est tout-puissant, infini, parfait, comme l’Engendreur.
La volonté, la connaissance et la puissance des Deux sont uniques, bien qu’indépendantes réciproquement dans l’action ; le Verbe veut, connaît et peut comme la Pensée[1] qui l’a engendré ; il se contemple dans ses très parfaites perfections et se comprend, puisque seul Dieu peut comprendre Dieu et exulter de la joie de se voir.
Dans cette exultation, (la Pensée) engendre la Lumière, la Vie, afin qu’elles existent, créent, et ainsi multiplient la joie amoureuse de Dieu, qui resplendit de pouvoir répandre son amour sur un nombre infini de créatures, procurer à toutes sa providence, et se donner lui-même avec son Royaume à la créature faite à son image et ressemblance. C’est ainsi qu’il peut s’entourer d’un peuple d’enfants, éclairés — durant le temps — par la Lumière, afin qu’ils puissent connaître, servir, aimer le Seigneur, puis bénéficier de la jouissance éternelle de la vision béatifique de Dieu au-delà du temps.
Le Verbe engendré n’est pas inférieur à la Pensée génératrice, il ne lui est pas assujetti ; cependant son amour très saint de Fils divin le pousse à obéir spontanément à son Père qui l’a divinement engendré
Car c’est l’Amour qui fait en sorte que ces deux Personnes distinctes ne soient qu’une. Ce qui fait l’unité de la Trinité, c’est l’Esprit Saint de Dieu, autrement dit l’Amour qui est l’Esprit du Seigneur. L’Esprit très saint du Dieu très saint.
Le Fils exulte dans le sein du Père, qui exulte en contemplant son Verbe et en voyant toutes les créatures dans la Lumière qu’il a engendrée, et à qui il a communiqué sa vie et tout ce qu’il possède — sauf sa qualité de Père, qui lui appartient en propre. Et toute créature dotée d’esprit et de raison peut suffisamment connaître Dieu son Créateur par l’éternelle génération du Verbe et par son incarnation dans le temps, puisque toutes les admirables perfections de Dieu le Père sont visibles dans le Verbe incréé et dans le Verbe incarné.
Le Verbe contient l’intégralité de l’inconnaissable vérité des Cieux et de la merveilleuse histoire du destin des hommes ; par le Verbe, l’homme peut connaître Dieu, être rendu capable de l’aimer et prédestiné à le posséder. Car même si le Père est l’Incompréhensible, la Lumière le révèle de manière suffisante pour que l’homme le connaisse et se sauve en l’aimant, puisqu’il obtient la vie éternelle grâce à cet amour.
Le Père se complaît dans l’exultation pleine de bonne volonté du Fils, qui est l’image de sa substance et la splendeur de sa gloire, l’artisan de toute créature et l’auteur de la réhabilitation de l’homme à la vie surnaturelle.
De cette exultation et de cette complaisance mutuelles, l’Un de l’Autre, l’Un dans l’Autre — puisque dès l’origine sans commencement Dieu est avec Dieu, Dieu en Dieu — procède l’Amour, celui qui, au moment juste, donnera une chair au Verbe éternel, faisant du Fils de Dieu le Christ. Celui-ci ne fera toujours qu’un avec le Père, mais il n’y aura plus une seule nature en deux personnes comme à l’origine, mais deux natures dans la même personne de l’Homme-Dieu, vrai Dieu de la même substance que le Père, dont il ne s’est jamais désuni, et vrai homme par la substance prise à sa Mère.
Tout fut créé par l’entremise du Verbe. Le Père voulait en effet que tout ce qui a reçu la vie par son intermédiaire lui soit soumis, que les Cieux chantent ses louanges, que les firmaments le couronnent d’astres, que la terre soit un escabeau et un encensoir sous ses pieds, que les eaux soient un miroir de saphirs semblable à celui qu’ont vu Moïse et Ezéchiel sous le trône de Dieu [Ez 1, 26], et que les êtres dotés d’une âme spirituelle et raisonnable le bénissent avec reconnaissance pour la double vie qu’ils ont reçue de lui.
En vérité, le Fils ne leur a pas donné seulement l’existence dans le temps, mais aussi la vie éternelle, car il est, lui, le Vivant et le Rédempteur qui a donné sa vie dans le temps afin que tout homme ait droit à la vie dans l’éternité. Il trouve sa complaisance à communiquer cette vie, ce qu’il fait selon la volonté toute-puissante du Père, en fonction de la nature et de la fin de la créature.
Il se plaît infiniment à communiquer la vie surnaturelle aux hommes, et cela dans une juste mesure, afin que ce joyau divin ne soit ni méprisé ni gaspillé, et ne fasse pas défaut là où la bonne volonté d’un homme le conduit sur la voie de la perfection. Il la donne avec une infinie et parfaite sagesse, pour que toute créature qui tend instinctivement vers son Créateur ait dans le temps une connaissance intuitive de lui, et de la Loi qui mène à lui, et pour qu’il reçoive dans l’éternité la récompense attribuée à ceux qui auront vécu dans l’amour et la justice.
Fils du Père des lumières, et lui-même Lumière divine, il a reçu dès l’origine sans commencement de son engendrement la propriété d’être la Lumière pour tout homme qui vient au monde ; c’est ainsi qu’il illumine chacun afin qu’il voie le Seigneur, présent dans les innombrables merveilles de la Création, et le reconnaisse dans la Voix qui se fait entendre à l’intérieur de l’homme, dans cette Loi mystérieuse gravée par le doigt de Dieu sur les pages spirituelles de l’âme — c’est-à-dire dans la conscience —, cette Loi qui enseigne, incite, retient ou réprimande. Dans sa miséricorde, Dieu a laissé ce vestige du don de science parfaite qu’il avait fait à Adam pour l’aider à discerner le bien du mal. C’est aussi un frein mis au moi de l’homme, qui n’est plus fortifié par le don de l’intégrité, perdue, à l’instar de la science, au pied de l’arbre fatal. Ainsi, à la vue du Bien suprême dans l’éclat de la lumière de l’amour divin, l’homme pourra savoir le désirer, lui et non pas un autre, et donc obtenir la gloire des enfants de Dieu.
Le Verbe est vie, le Verbe est lumière, puisque le Verbe est grâce.
Or la grâce, c’est la vie divine qui s’unit à la vie humaine, c’est la vie surnaturelle qui se mêle à la vie naturelle pour rendre les hommes capables de vivre en enfants de Dieu, participants de la vie divine.
La grâce est un rayon éphémère de la lumière divine. Comme elle provient directement de Dieu, elle pénètre, inonde et éclaire l’homme, afin qu’il puisse le connaître intuitivement. De même, la grâce embrase l’homme, afin qu’il puisse aimer son Seigneur. Sans la déification obtenue par la grâce, l’homme serait incapable de comprendre ce qui dépasse les réalités naturelles et les capacités intellectuelles de la créature naturelle au point d’en devenir l’Incompréhensible. Mais la grâce élève l’homme à l’ordre surnaturel, ce qui lui permet de comprendre l’Incompréhensible, de connaître intuitivement Dieu, d’aimer Celui qui souhaite être appelé “Père” et veut appeler “fils” ceux à qui il a donné pour fin ultime la jouissance de la vision béatifique divine et l’héritage du pacifique Royaume des Cieux.
Sans la miséricorde et l’inépuisable effusion de la Lumière de la vie éternelle, les hommes qui ont vécu pendant les millénaires qui séparent le péché originel de la Rédemption se seraient perdus, par ignorance de l’existence certaine de Dieu, et, n’étant plus guidés par l’amour, ils auraient péri.
Mais la miséricordieuse lumière de vie a gardé le souvenir de Dieu bien vivant dans les âmes pour les éclairer. Elle a suscité en elles le désir de retrouver le Bien perdu, elle les a aidées à croître, et d’autant plus quand une âme avait instinctivement soif de se réunir à la Source divine dont elle provenait. C’est ainsi qu’elle a conduit — et qu’elle conduit encore — sur les sentiers de la vie éternelle les justes, ceux qui aiment Dieu, qu’il s’agisse du Dieu connu du peuple hébreu, ou du dieu inconnu des païens, ou encore de la divinité dont ont l’intuition les idolâtres qui adoraient — et adorent toujours, comme ils le peuvent — : Dieu n’a pas manqué de venir — et aujourd’hui encore — au secours de leur manière d’adorer, qui est foi en un Dieu existant, amour pour lui, et repentir d’avoir violé la loi morale naturelle.
Seuls Dieu et ceux qui les reçoivent connaissent les mystérieuses opérations de Dieu au plus intime de l’âme. Grâce à la miséricorde divine et à la bonne volonté de l’homme, inspirations, incitations au bien, adorations ardentes, contritions parfaites créent, durant la vie terrestre et jusqu’au seuil de l’autre, des prodiges de filiation divine pour ceux qui se sont montrés justes et aimants, bien qu’ils ne fassent pas partie du Peuple élu d’abord, puis du Peuple saint (les fidèles catholiques). Puisqu’ils auront vécu “en chrétien” avant et après la venue du Christ sur la terre, ces prodiges de filiation leur permettent d’appartenir à la multitude du Peuple de Dieu, par conséquent de faire partie de l’âme de l’Eglise du Christ, et d’être “sauvés” par ses mérites.
Ne prenez pas cela pour une hérésie. Jean-Baptiste fut sanctifié avant sa naissance, [Lc 1, 41] et il connut la gloire avant l’effusion du sang du Christ, mais toujours en vue de cette effusion du sang divin, du Sacrifice parfait, de la sainteté du Dieu Homme. De même, en sortant de l’obscurité de la vie terrestre, du sein de la terre, pour naître à la vie de l’Au- delà, pour passer des ténèbres du monde matériel à la lumière du monde spirituel, des hommes poussés par la bonne volonté ont suivi la loi du devoir moral, non par crainte des châtiments humains, mais animés par un élan d’amour spirituel envers l’immense Esprit que le rayon de Dieu rappelait à leur âme raisonnable. Il est possible qu’ils aient droit à la vie éternelle et entrent en sa possession. Ils ne sauraient en effet imaginer que Dieu — le Juste, le Miséricordieux, l’Amour infini, le Père de tous les hommes — puisse laisser sans récompense ceux qui l’ont méritée.
Mais la Lumière, qui a resplendi avec miséricorde durant les millénaires de l’attente, fut accueillie par peu de justes. En revanche, elle fut incomprise par beaucoup trop de personnes [Gn 1, 1-2] “informes et vides, enveloppées de ténèbres”, en d’autres termes des sépulcres d’esprits tués par la débauche de l’homme charnel en qui la triple concupiscence a éteint toute lumière, non seulement divine mais aussi raisonnable.
Au commencement de la Création, les ténèbres qui recouvraient l’abîme informe et vide de la terre n’ont pas compris la beauté, la puissance et la grandeur de l’élément lumière, principe indispensable à la formation de toute chose créée. C’est aussi ce qui est arrivé au commencement de la Rédemption — qui s’amorce au début de l’existence humaine de l’homme déchu, bien qu’il faille voir dans l’avènement du Christ sur terre le véritable et réel début de cette Rédemption, qui se complète pendant sa prédication, et qui devient parfaite le jour de la Parascève —. De même les ténèbres, c’est-à-dire les hommes tenus dans l’obscurité par les concupiscences, n’ont pas compris la Lumière.
Les libidineux du cens et du pouvoir[2] n’ont pas voulu la comprendre. Ceux qui étaient dominés par leurs sens ne pouvaient la comprendre.
Mais, pour les derniers plus que pour les premiers, Dieu envoya un homme sans péché, celui que les prophètes avaient annoncé comme “l’ange qui précède l’Ange de l’Alliance”, comme “la voix qui crie dans le désert” des cœurs arides de toute grâce, comme le Précurseur envoyé “préparer les chemins du Seigneur” et inviter les hommes à la pénitence, afin que s’ouvrent les oreilles de leur esprit pour entendre la Parole, et les pupilles de leur esprit pour voir la vraie Nature de Jésus de Nazareth : le Christ.
Jean n’était pas la Lumière. Mais en raison de la grâce qu’il avait reçue alors qu’il était encore dans le sein de sa mère et qu’il a gardée avec l’innocence et la pénitence parfaites de sa vie, il était en mesure de reconnaître la lumière cachée dans la chair de l’Homme. C’est ainsi qu’il a pu témoigner que cet Homme était la vraie Lumière descendue du Ciel, envoyée par le Père pour éclairer tout homme, et qu’il fallait le suivre et croire à sa vérité pour obtenir le salut, en accueillant sa Parole pour être accueilli par lui comme disciple, et renaître ainsi à l’état de fils de Dieu.
Mais en dépit du témoignage donné par Jean au monde d’Israël et au reste du monde représenté par les païens présents fortuitement en Palestine en cette quinzième année de l’Empire de Tibère, les hommes, qui avaient été créés par l’intermédiaire du Verbe, ne l’ont pas reconnu pour ce qu’il était.
Sur l’immense foule des hommes, peu acceptèrent le témoignage de Jean, le témoignage des événements liés à la vie du Christ, le témoignage de sa vie et de ses miracles, le témoignage du Père et de l’Esprit Saint. La plupart ne voulurent pas le connaître. Et quand le Christ s’adressa tout particulièrement à ceux de sa Maison — c’est la sienne selon le Sacerdoce, puisque le Père l’a constitué grand-prêtre éternel selon l’ordre de Melchisédek, et selon sa naissance à Bethléem Ephrata —, il ne fut pas accueilli. Bien au contraire, il fut traité comme un étranger, haï comme un ennemi, accusé comme un coupable, proscrit comme un rebelle, maudit comme un possédé, emprisonné puis livré au Proconsul afin d’être condamné à mort comme coupable de soulever le peuple et en tant que blasphémateur sacrilège, enfin conduit à la mort par le supplice infamant de la croix, hors des murs de la Cité — qui n’était plus sainte —, tel un larron homicide.
Mais à ceux qui l’ont accueilli, en ce temps-là et au cours des siècles, aux pauvres en esprit, aux doux, à ceux qui pleurent, aux assoiffés de justice, aux miséricordieux, aux purs de cœur, aux pacifiques, aux persécutés, aux petits, aux repentis, à ceux qui l’ont aimé en croyant en son vrai nom et qui ont accueilli sa Parole et sa Loi dans leur cœur, il a révélé le Père et le Royaume de Dieu, ainsi que les moyens de le posséder. Il leur a enseigné la vérité, il leur a communiqué la vie, il leur a donné la grâce et les vertus, il a instauré en eux le règne lumineux de Dieu, afin qu’ils redeviennent enfants de Dieu et puissent porter ce nom de plein droit.
Après s’être fait leur Frère en humanité, le Verbe est devenu pour eux un sein fécond, en les accueillant dans son immensité d’amour prolifique et en les incorporant à lui-même afin que, étant à lui, ils soient dans le Père.
Après les avoir ainsi recréés, il fait venir à la lumière ces nouveaux enfants de Dieu, il les donne avec les cris, les larmes et les souffrances de son humanité, mais aussi avec l’exultation de sa divinité, en adressant au Père les paroles parfaites de son offrande priante et perpétuelle : [Jn 17, 6-11] “Voici, ô mon Père, ta nouvelle famille, ton peuple saint. Ils sont à moi, parce que tu me les as confiés, mais je te les donne parce que tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi. Je te les donne pour qu’ils te glorifient comme ils m’ont glorifié en me reconnaissant pour ce que je suis, en accueillant ta Parole, et en croyant que je viens de toi et que tu m’as envoyé. Mais je les garde encore en moi afin que tu les voies en moi : Jésus-Christ, comme déjà tu les voyais depuis le commencement en moi, le Verbe incréé, et afin que, étant en moi, ils soient encore un avec toi, de même que je suis en toi, et que nous deux, nous ne faisons qu’un.”
Voilà comment sont engendrés les enfants de Dieu.
Ils ne deviennent pas enfants en étant conçus, formés et mis au jour par la volonté d’une chair et de sang d’êtres humains, mais ils sont engendrés par l’Esprit, et spirituellement, par la foi, la charité, la vie dans le Christ-Vie.
Le Verbe incarné, Jésus, Lumière du monde, leurs donne le jour. C’est pourquoi ils sont nés de Dieu, puisque le Verbe ne fait qu’un avec le Père qui engendre par puissance d’amour infini.
Tout comme pour l’éternel engendrement du Verbe et son incarnation dans le temps, l’élément générateur fut l’Amour, et avant toutes ses perfections, sa perfection de nature, après laquelle toutes les autres viennent, ainsi, dans le cas de la régénération de l’homme, c’est encore l’amour qui est la puissance capable de recréer l’homme et de le rétablir dans son rang d’enfant de Dieu, de lui donner la vie en Dieu et de susciter le Royaume de Dieu en lui. Car sans l’amour divin, la Rédemption n’aurait pas eu lieu, et sans l’amour de l’homme pour Dieu et pour sa Loi de charité, il ne peut y avoir d’union à Dieu, Dieu en l’homme et l’homme en Dieu.
Avant la venue du Verbe, le mystère de Dieu était si caché que cela constituait un obstacle qui empêchait l’homme de l’aimer. Mais quand le Verbe éternel du Père quitta le Ciel pour venir habiter parmi les hommes, avec ses frères, cette entrave fut levée, car la splendeur de Dieu, la vérité de son Etre, sa puissance, ses perfections infinies, sa miséricorde et son amour resplendirent aux yeux des hommes ; tout cela était manifesté dans le Fils unique du Père — qui avait tout reçu de celui-ci —, en plénitude de grâce et de vérité.
Mais la Parole du Christ, son exemple ne suffisaient pas pour abattre complètement l’obstacle de l’incertitude sur les vérités de Dieu, pas plus que ses œuvres, ces œuvres qu’il accomplissait parce que son Père le lui avait demandé, ni même le témoignage de la voix du Père bénissant tout acte ou demande de son Fils. Alors vint la parole de l’homme vénéré par Israël comme un prophète, grand au point d’être pris pour le Christ : “Voici celui dont j’ai dit : [Jn 1, 18] lui qui vient derrière moi, il a pris place devant moi car avant moi il était.”
Vraiment, le Verbe était avant toute créature, puisqu’il avait été engendré avant toute création et puisqu’il avait la primauté, même comme Fils de l’homme, en toute perfection naturelle et surnaturelle, étant parfait comme Dieu et parfait comme homme, supérieur aux anges, égal seulement à son Père.
De par sa double perfection de Dieu et d’homme, tous les hommes ont reçu et recevront toutes sortes de grâces jusqu’à la fin des siècles, ainsi que la grâce même, nécessaire pour tendre vers la gloire à laquelle le désir plein d’amour de Dieu a prédestiné l’homme.
Ce que la Lumière très sainte — le Verbe — a donné aux hommes, dépasse infiniment ce que Moïse a obtenu pour eux. Car par Moïse ils ont reçu la Loi, mais par le Christ ils ont reçu de pouvoir la pratiquer, non pas par crainte mais par amour, en adorant ainsi Dieu en esprit et en vérité.
Ce sont la grâce et la vérité répandues par Jésus qui ont rendu les hommes capables de connaître Dieu, et donc de l’aimer filialement.
Car mieux on connaît, plus on aime. On ne saurait aimer quelqu’un dont on ignore s’il existe vraiment et s’il accepte l’amour qui lui est offert. Et on aime d’autant plus qu’on a la certitude que l’être aimé nous aime, non pas deux fois ou trois fois plus, mais sans mesure.
L’homme d’Israël, par tradition, mais aussi l’homme juste de tout peuple quel qu’il soit, par illumination surnaturelle, pressentaient l’existence d’une divinité prévoyante, toute-puissante, éternelle, créatrice de tout ce qui existe naturellement, et même de l’âme immortelle ; en outre, l’israélite attendait, par foi, le Messie promis depuis le commencement des temps.
Mais l’instinct charnel de l’homme déchu de la grâce avait altéré l’idée messianique, de sorte que la représentation qu’il s’en faisait n’était plus spirituelle : elle était devenue purement humaine. C’est pourquoi même les plus justes des juifs avaient une connaissance très partielle de Dieu. Comme ils connaissaient peu, ils aimaient peu. Les meilleurs craignaient excessivement le Dieu terrible du Sinaï, les pires se moquaient de lui et de sa Loi, bien qu’ils pratiquent un culte tout extérieur, aux manifestations pompeuses.
Leur amour étant limité, ils sentaient faiblement la présence de Dieu dans leur cœur, et donc avaient du mal à se croire aimés. La conséquence était que peu osaient tendre vers l’Amour, qu’ils croyaient n’être que rigueur à la majesté infinie. Leur esprit ne pouvait concevoir un amour divin grand au point de s’immoler par amour pour l’homme et pour son bien surnaturel.
Mais Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, a révélé le Seigneur dans sa vérité par sa parole, par ses actes, par tout son être.
Puisqu’il est dans le sein du Père, il le connaît parfaitement, et il a révélé son amour infini, qui est allé jusqu’à donner son Fils unique, afin qu’il soit immolé pour rendre la grâce, autrement dit pour se donner lui-même aux hommes, afin de les réintégrer dans l’ordre surnaturel, eux qui étaient tombés dans l’ordre naturel.
Par sa grâce et par sa parole, il les a aussi tous enseignés. En tant que Dieu, comme le disent les prophètes, afin que tous connaissent le Tout. Et par sa vie entière de Fils de l’Homme, de Maître et de Rédempteur, afin que tous connaissent le Père, qui est Dieu et Père universel.
A tous les hommes de bonne volonté, Jésus a révélé l’incompréhensible mystère de Dieu. Tout ce qui est caché — de la nature incompréhensible comme des toutes-puissantes perfections divines — Jésus, en soi et par soi, le rend visible et le fait connaître.
Après la manifestation finale de l’Homme-Dieu, seules les personnes obstinées dans l’orgueil et l’impénitence purent et peuvent encore nier avoir connu Dieu. A leur demande sarcastique, il répond toujours : “Je suis l’Origine, qui vous parle”[3] en assurant : “Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous comprendrez qui je suis.” Et effectivement cela a été confirmé par les signes terribles qui ont accompagné sa mort et sa résurrection.
L’humanité n’a plus aucune excuse de persévérer dans l’incrédulité et l’ignorance, qui s’enracinent dans la haine.
Car la lumière a resplendi de toute sa puissance divine, et a révélé le Dieu un et trine dans la perfection de sa puissance, de sa sagesse et de sa bonté ; et cette lumière ne s’obscurcira jamais.
Dicté le 25 juillet 1948.