AUTO 6.0.01
Lorsque quelqu’un devient complètement impotent il subit d’étranges réactions. J’ai ressenti les premières durant le mois d’avril 1934. Les secondes, plus féroces, au mois d’août de la même année.
Passer du mouvement, même s’il était désormais très limité, à l’immobilité, est toujours douloureux pour ceux qui sont actifs. Or j’avais été très active. Devoir maintenant dépendre d’autrui et me faire servir était une expérience avilissante, alors qu’auparavant j’avais toujours tout fait par moi-même et c’est moi qui servais les autres. Ceux qui nous servent ne se souviennent pas toujours de la façon dont nous les avons servis tant que nous étions capables de le faire. Et ils s’en souviennent d’autant moins qu’ils étaient plus exigeants à se faire servir, lorsque nous étions en mesure de le faire. Les premiers jours, c’est très pénible. Mais là aussi les réactions sont différentes et leur durée dépend de notre entraînement spirituel.
Chez ceux qui sont complètement éloignés de Dieu, plongés seulement dans le culte des sens et de l’argent, l’impotence chronique provoque une révolte qui se manifeste des plus violentes façons et qui peut même aboutir au suicide. Parfois, puisque tout est possible à Dieu, même contre notre propre vouloir, ces personnes sont sauvées par leurs propres souffrances et reviennent à Dieu. En général, ces résurrections spirituelles adviennent chez des âmes qui ne sont pas tout à fait détachées de Dieu, mais qui ont été seulement séduites par la religion “du plus commode et du plus agréable”. Ce sont des personnes qui se sont égarées, plutôt que des âmes qui sont mortes. Et sous le coup de la souffrance, elles se rendent compte qu’elles ont construit leur bien-être sur du néant et lèvent les yeux à la recherche de secours... Cela suffit à Dieu pour se présenter et dire: “Pauvre créature qui souffres, me voici, je suis là. Le secours que tu cherches c’est moi!”
Ces personnes chez qui la souffrance devient un appel sont souvent sauvées par une autre personne qui souffre pour elles. Les deux personnes ne se connaissent pas entre elles, parfois elles ne se connaissent même pas spirituellement... C’est au ciel seulement que la rencontre se fera... Et nous serons alors surpris de constater que celui qui a servi d’agent de salut est un être impensable, que nous avons cotôyé distraitement, ou dont nous ignorions totalement l’existence! Ce sera beau alors, pour chacune de ces humbles âmes rédemptrices, que de se trouver entourée et fêtée par ceux qui auront été sauvés par sa prière et sa souffrance!
L’un des dogmes qui m’attire le plus dans notre religion est celui de la communion des saints. Lorsque je pense que la joie dont je bénéficie m’arrive des flots célestes dont l’afflux est formé des mérites du Saint par excellence, unique parmi tous les fils des hommes, je veux parler de mon bon Jésus, et des grâces provenant de la Pleine de grâces, ainsi que de la somme des oeuvres de charité accomplies par l’immense armée des martyrs, des vierges, des pénitents, des confesseurs... je me sens emportée en un transport de gratitude et de joie et je sens que tant que je mériterai cette infusion de vie je ne pourrai périr. Je suis un pauvre petit être mais, comme une armure vient au secours de ma faiblesse, les trésors des saints opèrent autour et à l’intérieur de moi, et me font capable de vivre la vie de la foi. Lorsque je pense qu’à ma nullité, qui ne sait faire rien d’autre que de souffrir avec joie pour imiter le Maître et tous ses élus, il est accordé de devenir à son tour une goutte dans l’immense fleuve des mérites et d’aller porter ma fraîcheur à des âmes brûlantes d’ardeurs humaines, mon bain détergent aux âmes embourbées de fautes, mon huile de charité aux blessés de la vie, ma nourriture aux malheureux, mon chant à ceux qui sont tristes, mes pleurs aux défunts, alors je plonge en une profonde humilité d’adoration et de bénédiction. J’existe par le simple fait qu’en moi circule le sang spirituel de l’Eglise. Moi-même qui ne suis que rien, misère, faiblesse, puérilité, je deviens une force, une lumière, un instrument pour donner Dieu aux âmes et avec Dieu toute grâce, et pour ramener les âmes à Dieu et, avec les âmes, lui donner de quoi étancher sa soif!
Chez les êtres tièdes, l’infirmité provoque de l’énervement et des pleurnichements. Ce sont ces genres de malades qui, même lorsqu’ils n’ont qu’un seul mal et même pas très douloureux, ne font que s’en plaindre et se considèrent les plus malheureux entre tous. Ils rouspètent contre Dieu qui leur a enlevé la santé. Même lorsqu’ils arrivent à quatre-vingt ans et plus ils en sont encore à dire: “Tout de même ce n’est pas juste que maintenant que je suis sur le point de mourir je doive souffrir. Il pouvait m’épargner encore un peu”. D’après eux il serait juste au contraire que les autres souffrent dès leur tendre enfance, d’autant, disent-ils, que ceux qui ont toujours souffert y sont habitués... Ils rouspètent contre le prochain qui ne leur accorde jamais suffisamment de soins. Une porte qui est restée entrouverte constitue un attentat à leur précieuse santé. Un verre d’eau offert avec un peu de retard est une preuve certaine de méchanceté. Un léger heurt porté contre leur... si fragile personne est un délit. Un mot prononcé pour tenter de les encourager est une preuve impardonnable que nous ne prenons pas leurs souffances au sérieux. Si on leur sourit c’est une moquerie, si on pleure on n’a pas pitié de leur mélancolie, si on parle on aggrave leur mal, si on se tait on les offense par notre indifférence. Ils rouspètent contre les membres de leurs familles, contre les infirmières, les médecins... et archirouspètent contre les prêtres qui leur conseillent d’être patients. Ils rouspètent contre les animaux domestiques. Ils rouspètent à cause de la chaleur, du froid, des mouches, du mouchoir qui est tombé, pour le café qui est trop ou pas assez chaud, pour le journal qui a été mal plié... Ils rouspètent et rouspètent encore comme des engins à pile. Ils vivent en rouspétant, rendus aigres par leur propre fiel à l’égard de tout le monde, plus que par le mal lui-même qui les frappe. Voilà les personnes dont on a le moins à espérer. Moins encore que chez un athée qui n’a pas encore connu la souffrance...