AUTO 7.2.01
L’année 1940, qui était née dans un monde plein de sang, commença pour moi de façon bien triste.
Même si j’avais prévu exactement tout ce qui désormais était en train de se passer, le fait de voir que cela advenait véritablement était pour moi source d’une grande souffrance. Entre autres, sans être un aigle, ni un diplomate, ni un stratège, je comprenais vers quelles difficultés nous nous acheminions, nous autres italiens, et quelles conséquences cela allait comporter pour notre pauvre Italie.
J’avais beaucoup prié, pendant des années, pour obtenir la paix. Je ne peux certes pas me reprocher de ne pas avoir fait tout mon possible, en unissant mon néant aux mérites des autres âmes élues plus que la mienne, afin d’épargner à l’Europe et surtout à nous italiens le fléau d’une nouvelle guerre. J’avais prié, pleuré, je m’étais vraiment saturée de soucis. En échange on me traita de folle, comme d’habitude. Lorsqu’il paraissait que tout était désormais décidé pour la guerre, voilà venir une trève... Alors je redoublais de prières pour qu’elle soit durable.
Il en fut ainsi jusqu’au début de l’été 1939. Le 12 août — je me souviens parfaitement que c’était le jour de la Sainte-Claire — une information prémonitoire m’avertit que l’heure féroce était venue.
J’avais alors en Pologne l’une de mes filles de l’A.C. qui était allée jusque là-bas chercher un gagne-pain, pour elle et pour sa mère. Je lui étais attachée et je le suis encore beaucoup, malgré qu’elle m’ait procuré, il y a un an, une grande souffrance. Je connaissais ce coeur exubérant et cet esprit plus exalté encore que celui de sa mère. Je comprenais qu’elle constituait une proie facile pour quiconque aurait su l’entreprendre, la flatter, et lui offrir ce que sa famille n’avait pas su lui donner, un peu d’affection intelligemment placée. Malgré ma maladie et mon état de recluse, j’avais toujours veillé sur elle et j’étais parvenue à la sauver déjà une première fois... Ah! Pour elle j’ai su mettre au garde-à-vous même des prêtres qui... dormaient, alors qu’il fallait être très attentifs à la brebis qui était en train de se perdre... Après quoi elle était partie pour la Pologne. Mais je ne l’avais pas perdue de vue.
Le 12 août je perçus très fortement une voix qui me disait: “Dis-lui de rentrer immédiatement”. Je lui écrivis une lettre. Ce fut la dernière à passer la frontière, de même que le train par lequel revint ma petite enfant fut le dernier à sortir de la malheureuse Pologne. Alors, lorsque la tempête pour laquelle je m’étais tant préoccupée commença véritablement, j’ai arrêté de pleurer.
C’est toujours comme ça que cela m’arrive. Avant, je me désespère. Au moment où, face à la réalité, se désespèrent les optimismes les plus aveugles, moi je ne désespère plus. J’ai déjà vécu cet état à l’avance. J’entre donc dans la réalité des faits avec une grande force. Je ressens toute la tristesse du moment. Mais les événements ne me troublent plus parce que je les ai déjà vus avec une clairvoyance anticipatrice qui constitue mon tourment. Même la tristesse profonde qui m’agite ces jours-ci, cette semaine, vient du fait que je vois beaucoup d’événements tristes dans l’avenir.
1940 avait donc commencé de la sorte. Aspergé de sang et prometteur d’un sang toujours nouveau, du sang italien qui plus est... Beaucoup se firent des illusions sur notre situation de non belligérance. Pas moi. Je redoublais de prières et de sacrifices, mais désormais je le faisais déjà pour obtenir miséricorde pour nous, dans les conséquences terribles de la guerre que je sentais inévitable et déjà décidée...
Au mois de janvier mourut aussi le mari de madame Soldarelli. Cela me faisait de la peine de voir cette personne aller à Dieu de cette façon, sans s’être réconciliée après tant d’erreurs passées. Je me donnais de la peine pour que le mourant puisse avoir la visite d’un prêtre. La femme, aveuglée par l’amour, ne comprenait pas que son mari était condamné. Moi je le savais. J’appelai donc un prêtre. Je ne peux supporter qu’une âme se perde par notre faute. Le prêtre promit de s’y rendre... Mais il n’y alla pas. J’ai passé la dernière nuit auprès de ce malheureux par une prière constante. Cela aura-t-il servi? Dieu seul le sait.
C’est pourquoi il est douloureux de constater certaines lenteurs dans l’assistance des pauvres âmes. Il est inutile de prêcher si les premiers dans la tiédeur sont ceux qui prêchent. Il faut beaucoup prier pour les prêtres... Très souvent on critique des âmes parce qu’elles ne sont pas prêtes à faire leur devoir chrétien. Mais, disons-le et disons-le avec peine, très souvent la faute revient aux ministres préposés à l’assistance de ces pauvres âmes, qui seront lépreuses autant qu’on veut, mais qui, à cause de cela, ont justement besoin d’être aidées.
En un mot, cet homme mourut de la sorte. Souhaitons qu’à la dernière minute son âme se sera, d’elle-même, tournée vers Dieu.
Je vous avoue cependant que je suis restée tellement dégoûtée que, pour autant que je sois opposée à m’adresser à une autre paroisse, j’ai commencé depuis à penser qu’il était souhaitable de chercher ailleurs un prêtre qui ne soit pas aussi boiteux dans l’administration des sacrements. Et je l’ai même dit ouvertement, car je pense que rien ne doit nous faire taire la vérité. Je suis très “Catherinienne” sur ce point. Je pense que j’aurais le courage de dire: “Cela, il ne faut pas le faire” même au Souverain Pontife. Je pense que tout le monde peut se tromper et que chacun devrait être attentif à se faire corriger de ses propres erreurs. Parfois un enfant, un ignorant, quelqu’un d’inférieur peut voir juste dans un domaine où nous nous trompons. Alors, avec son franc-parler, il peut nous reconduire sur le droit chemin. Mais mon dire ne servit à rien. Je suis restée avec une assistance spirituelle insignifiante qu’il m’arriva parfois de devoir attendre même une centaine de jours, après avoir lancé une infinité d’appels. Amen!