AUTO 2.2.01
Au mois de septembre 1907 nous nous rendîmes à Voghera. C’est là que le régiment avait été muté. De nouveau je perdis mes soeurs et mes camarades. Et je rentrais à l’école communale puisqu’il n’y avait, dans cette petite ville, aucun institut privé pour jeunes filles, du moins à l’époque.
Mais je me trouvais tout à fait à mon aise dans cette nouvelle école. J’étais la première dans tous les domaines, d’autant que j’étais la seule fille provenant d’une famille aisée et que je n’étais pas de l’endroit. Si bien que l’usage spontané que j’avais de la langue italienne me mettait bien au-dessus de toutes les autres jeunes filles du pays. Et puis je lisais beaucoup puisque maman ne m’épargnait ni les livres ni les revues. J’augmentais ainsi constamment mon talent naturel de petit écrivain. Et j’avais une excellente maîtresse, qui était pour moi une véritable “mère”, dont le souvenir reste en moi très lumineux.
Les camarades étaient gentilles à mon égard. Il y en avait même une, celle que je préférais, une peu bancale, une douce créature au visage de madone sur un corps de Rigoletto[1], avec qui je m’entendais particulièrement bien. Elle était très gentille. Je l’ai toujours beaucoup appréciée et même, durant les vacances, alors qu’elle était pensionnaire, j’allais toujours la voir.
Cette petite ville était plutôt laide et d’aspect assez piteux à l’époque. Ses rues étaient étroites, pavées de mauvais cailloux irréguliers, qui étaient un martyre pour la plante des pieds. Par contre il y avait de magnifiques boulevards circulaires, qui entouraient la ville d’une ceinture verte, ombragée, remplie du gazouillement et du vol des oiseaux. Et puis la campagne était là, à deux pas, car cette ville était alors de dimensions très réduites. De beaux villages ruraux, riches de moissons et de vignobles, l’entouraient de toute part, et un torrent, la Staffora, donnait l’impression d’un grand fleuve avec ses crues écumeuses, ou bien par le charriage des blocs de glaces qui éclataient au dégel, au milieu des bosquets d’acacias en fleurs, pleins de nids et de chants.
Que c’était beau de me promener avec papa le long des berges, au ras des haies d’aubépine, qui marquaient les limites des propriétés et qui étaient toutes blanches au printemps, quand elles se recouvraient de milliers de pétales; et toutes rougeâtres à l’automne, lorsqu’elles se décoraient des houpettes de toutes ces minuscules pommettes rouges, si chères aux oiseaux et aux enfants!
Que c’était beau de se promener, lorsque la neige tenait encore dans les berceaux ombragés, à la recherche des violettes — il y en avait tant — cachées sous la couche des feuilles tombées en automne, ces douces fleurettes si humbles et chastes!...
Que c’était beau de se promener le long des champs qui verdoyaient du blé naissant ou ondulaient par vagues lorsque les épis déjà grands disaient oui et non aux vents, et que les coquelicots mettaient leurs gouttes de sang au milieu du vert et des fleurs de lys, ces confettis du ciel!...
Que c’était beau de se promener le long du torrent babillard, sous les corymbes blancs et parfumés des robiniers en fleur, au milieu des roseaux en bruissement constant, ces petites plantes qui tremblent inexorablement, le long des rangées dentelées où la vigne se lance de ses guirlandes vertes et de ses grappes qui deviennent de topaze ou de rubis au soleil!...
Que tout cela était beau! Oui, comme tout cela était beau! Que de beauté n’as-tu pas mis, mon Dieu, tout autour de nous, pour ceux qui savent t’entendre!
Sans le malheur familial j’aurais été encore plus heureuse, car je n’étais pas attachée au luxe, aux visites, à la vie citadine et je préférais vivre au sein de la nature de Dieu.
Je me trouvais à Voghera depuis quelques mois lorsque, je ne saurais dire exactement comment, maman apprit que du village voisin, Casteggio, chaque jeudi, un petit groupe de religieuses françaises, les Adoratrices du Très Saint Sacrement, originaires d’Orléans et réfugiées là depuis l’expulsion des maisons reli-gieuses par la loi Combes, venaient à Voghera donner des cours de français. Ma maman décida de m’envoyer suivre ces leçons. Je n’en avais nullement besoin puisque je suivais la classe de quatrième et que j’étais en avance sur mon âge. Mais enfin... je pense que c’est Jésus qui le voulut ainsi.
A Voghera papa avait moins souvent l’occasion de m’amener à la messe. Je grandissais donc comme une petite païenne et j’avais déjà dix ans. J’entrais donc dans un âge où s’avère plus nécessaire que jamais le secours de la religion. Mais maman ne s’en souciait pas. Elle pensait que j’en savais assez à ce sujet...
Je me rendis donc chaque jeudi chez les soeurs Adoratrices pour le cours de français. Mais si, pour ce qui est des études, j’en restais où j’en étais puisque, je le répète, j’étais très en avance et que mes camarades par contre étaient très en retard, en revanche mon âme fut remise en... communication avec Dieu. Le fil trainait, à moins qu’il n’ait été coupé, du moins il se trouvait couvert de saletés, depuis que j’avais perdu “mon Jésus mort” des Ursulines.
Les chères soeurs Adoratrices remirent en fonction ce fil... changeant, oserai-je dire, le point d’arrivée. Ce n’était plus Jésus Crucifié, mais Jésus Eucharistie. Mais au fond c’était toujours Jésus-Sang. Après beaucoup d’insistances, elles obtinrent de maman l’autorisation de me préparer à la première communion.
En septembre 1908, abrégeant d’un mois les vacances d’été à Viareggio, j’entrai dans leur petit institut de Casteggio pour me préparer à recevoir Jésus.
Les soeurs étaient au nombre de cinq. Il y avait la supérieure, soeur Jeanne de la Croix, une française noble, très gentille. La vice-supérieure, soeur Jeanne (tout simplement). La mienne, celle qui m’instruisait pour la communion et pour le français: elle s’appellait soeur Marie. Grande, très belle, un visage d’ange qui semblait rayonner des reflets célestes. Et elle était véritablement un ange. Lorsque, il y a environ un mois, l’Union Catholique des Malades m’a envoyé la page de prière de soeur Marie-Gabrielle, la sainte trappiste, je suis restée doucement émue en voyant combien son visage ressemblait à celui de l’angélique soeur Adoratrice qui me préparait à recevoir Jésus.