1944-06-16
Comme le Seigneur est bon!
J’ai vécu hier une heure de Gethsémani. Ma souffrance morale était si forte qu’elle avait même un impact sur ma souffrance physique, qui avait tendance à aboutir à l’assoupissement et au collapsus quotidiens. Non, je n’étais vraiment pas en collapsus hier soir! J’étais au contraire bien excitée. Jésus avait laissé partir son poussin et, comme je n’étais plus soutenue par ses ailes d’Aigle,[1] je tombais, je touchais le fond, l’opacité, l’obscurité de la désolation.
Dans cette obscurité, il jaillissait de toutes parts les fantasmes du doute sur la vérité de ce qui m’advenait et de la crainte de représailles humaines contre moi et celui qui me dirige, ainsi que le désespoir d’être privée de direction spirituelle et médicale, à cet instant précisément où je suis toujours plus proche de la mort et torturée par de telles souffrances morales et physiques que je vis une agonie continuelle, soit à cause de l’une ou l’autre de mes cinq maladies principales, soit à cause du dégoût, de la répugnance, que j’éprouve pour ce qui m’entoure – et au premier chef le prêtre, qui est si… différent de ce que je pense et attends d’un prêtre –, enfin ma douleur à la pensée de ne plus avoir la joie de rentrer chez moi…[2] Oh! Que de poids sur un cœur!
Ce qui faisait mon plus grand supplice, c’était la voix qui me soufflait: «Tu es naïve. Tu ne sauves ni toi-même ni les autres. Tu te damnes. Tu seras excommuniée par les hommes et maudite par Dieu.» Mais les autres aussi! C’était un buisson d’épines… Je sentais la folie me monter du cœur à la tête… Ce n’était pas du désespoir, parce que je sentais Jésus, comme un Ami compatissant. Mais c’était tout de même une désolation extrêmement forte. J’avais peur qu’elle n’aboutisse au délire. Au contraire – car, quand Jésus est là, la tempête a beau se former, elle ne peut nous submerger –, tout cela a servi uniquement à me tenir éveillée pour faire mon adoration nocturne, en compagnie de Paola et de Marta.
Ensuite – il était plus de minuit – Marta m’a donné son livre de prières[3] afin que je recherche pour elle le passage pour les prières d’aujourd’hui. J’ai cherché et trouvé la dévotion au Sacré Cœur. En passant, je regarde les notes de l’introduction et, avec un coup au cœur qui emporte tous les fantômes de torture et suscite une grande paix, je lis [le récit] de la première apparition de Jésus à Marguerite-Marie.
Je ne sais pas grand chose de cette sainte. Je sais qu’elle était visitandine, que Jésus lui est apparu, que ses supérieures l’ont combattue, qu’elle était dirigée par La Colombière[4] et qu’elle a beaucoup souffert. Rien de plus. Encore est-ce pour l’avoir entendu dire, il y a douze ans, lorsque j’étais dans l’Action Catholique. Je me rappelais que l’on y disait que Jésus lui était apparu sur un noisetier. C’est pourquoi, lorsque, le 1er juin, j’ai eu la vision de l’apparition de Jésus à Marguerite-Marie[5], je l’ai décrite telle que je la voyais, c’est naturel, mais elle me semblait erronée puisque je voyais qu’elle avait lieu dans le chœur et non sur le noisetier. Evidement, je me suis méfiée de moi plus que jamais. Eh bien, pour me consoler, Jésus m’a fait trouver hier soir la description de l’apparition décrite comme je l’ai vue, jusque dans ses moindres détails dans ce livre qui ne m’appartient pas et dont je ne me sers jamais car… je ne l’aime pas.
«Quelles inepties!», diront certains. Qu’ils essaient donc d’être dans ma situation et dans mon état pour pouvoir comprendre s’il s’agit d’inepties ou non! Pour moi, cela a été le coup de barre qui m’a arrachée à la tempête pour me ramener au port. L’Aigle m’a reprise sur ses ailes et il ne m’est resté que mon atroce souffrance physique. Mais celle-là, je ne la crains pas.
J’ai les mêmes pensées qu’hier: je pourrais ressentir de la rancœur contre les ennemis de ma mission, je n’ai pas un vrai prêtre à mes côtés, je ne verrai peut-être plus ma maison, je me sens mourir en cet endroit qui est mortel pour moi à tout égard… Mais je pense cela dans les bras de Jésus et alors… elles ne me rendent pas folle.
Il est certain que ma pauvre tête est une boule de verre soufflé et qu’elle est accrochée à un fil d’araignée. Le moindre choc peut fêler pour toujours ma raison soumise à des bourrasques continuelles depuis trop longtemps et par trop de choses. Mais je veux espérer. Je dis avec le bienheureux Eymard[6]: «Faites, Seigneur, que j’espère contre toute espérance. Vous ferez tout, car je manque de tout appui humain et je me trouve des les ténèbres les plus épaisses.»