1944-04-27
Mes souffrances physiques, morales et spirituelles s’accumulent ainsi que mon humeur récalcitrante. Tout me fait souffrir. Même la vue d’une fleur, qu’auparavant j’aimais tellement, me laisse indifférente, quand elle ne me fait pas pleurer. Je ne veux rien, puisque je n’ai pas Dieu. Je relis sœur M. Gabriella[1], et plus que jamais je me sens semblable à elle dans la souffrance. Le climat, l’air, la lumière, l’eau, tout m’est nocif. Les petits événements, conséquence de notre évacuation cruelle, avivent ma souffrance. Je pleure toute la journée jusqu’à ce que je sois exaucée. Je sens les autres rire et plaisanter. Je les vois distants, sans aucune pitié. Par “les autres”, je veux dire ma parenté, car je n’ai aucun désir pour les étrangers. Ce que j’avais prévu s’avère. Confinée là-haut, je suis une étrangère, oubliée d’autant plus facilement que je ne suis plus maintenant celle qui accueille et console, mais celle qui doit s’occuper d’elle-même et être consolée. Et Dieu ne vient pas. Je prie comme le Père me le dit. Mais Dieu ne vient pas. Il me rend folle de douleur. Néanmoins, même dans ces conditions, je renouvelle l’offrande de moi-même pour les intentions habituelles: la paix, le règne de Jésus, etc., en mettant pour seule réserve de me faire rentrer chez moi. Sœur Gabriella elle-même avait mis une réserve, or c’était un être angélique. Alors je peux en mettre une moi aussi. Il ne faut pas demander l’impossible à une âme humaine. Et ceux qui prêchent le don de soi total, sans réserve, sont précisément ceux qui, d’eux-mêmes, ne supportent pas la moindre égratignure.