Gli Scritti di Maria Valtorta

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10. Le 3 décembre 1944

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10. Capitolo 10

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1944-12-03

3 décembre 1944

Je me souviens

(En mémoire du docteur Lapi)

J’ai de si nombreux souvenirs de ta vie mortelle, sur tellement d’années !

Pardonne-moi si je te tutoie. Désormais, tu n’es plus le docteur Lamberto Lapi, et je ne suis plus ta patiente Maria Valtorta. Aujourd’hui, tu es une pauvre âme égarée. Oui, égarée.

Cela fait un an que tu es au-delà de cette fraction de temps accordée à toute chair mortelle… Tu te trouves dans un temps éternel, mais tu n’arrives pas encore à te résigner, tu ne peux pas te résigner, parce que tu as ici une mère et un fils. Tu as un fils… un orphelin… Tu as une mère : une femme désolée qui ne trouvera jamais la paix depuis qu’elle t’a perdu, toi qui faisais sa fierté, après avoir déjà souffert pendant les années de la guerre victorieuse, cette guerre dont nous espérions qu’elle pourrait éloigner d’autres conflits, d’autres morts, d’autres larmes de mères, d’autres sanglots d’orphelins qui tendront en vain leurs bras, leur cœur et leur esprit en appelant : “Papa ! Papa !”

Il ne faut pas maudire, n’est-ce pas ? Non, mais même si les lèvres ne profèrent pas de malédiction, cela n’empêche pas qu’elle soit dans le cœur, qu’elle s’agite et ne disparaisse pas, parce qu’on ne peut entendre un orphelin appeler : “Papa” sans penser que — non par la volonté de Dieu mais à cause de l’arrogance des gouvernants — cet orphelin n’a plus de père.

Te voilà aujourd’hui une pauvre âme égarée… et tu parais bien pâle, triste, courbé, vieilli, tu as au fond des yeux l’air désolé d’être seul, et dans la voix l’angoisse de pleurs sans réconfort lorsque tu viens à moi pour me dire : “Souvenez-vous de moi.”

Oui, je me souviens. Je me souviens de toi vivant, tel que tu étais. Je me souviens de toi tel que tu es désormais : mort. Et je prie pour toi maintenant que tu es mort, comme je priais pour toi en vie. Parce que tu le mérites, et aussi parce que c’est juste et chrétien.

Vous autres, médecins, vous êtes réclamés avec une anxiété plus impatiente qu’un amour, quand on a besoin de vous. Et ensuite ? Plus rien. Une aride partie de comptabilité, et le contact finit là.

Cela ne me plaît guère. Entre vous, qui nous suivez de la naissance à la mort, et nous qui continuons bien souvent à vivre pour vous, il y a un lien qui dépasse le donner et l’avoir.

Il y a quelque chose de plus intime, de plus élevé. Car vous n’êtes pas l’avocat qui prend une cause en main, ni l’architecte qui construit nos maisons. C’est la vie que vous avez en main, cette vie exagérément précieuse pour certains, mais pour tous sacrée en tant que don de Dieu. Vous gardez les secrets les plus intimes de notre moi et de ceux qui nous ont engendrés. Le moi n’est pas seulement moral. Il forme un tout, car le moi moral reflète le moi physique et le moi spirituel, et inversement.

Tous les médecins devraient prendre en considération que les maladies — je parle des plus graves et des plus longues, des vraies maladies qui vont jusqu’à être des croix pour le docteur comme pour le malade — ont fréquemment des racines dans le moi moral et dans le moi spirituel qui permettent de les expliquer.

Toi, tu en étais venu à comprendre cette vérité en me traitant. Il ressort de tout cela que, en ayant en main la vie et le secret des personnes, vous êtes bien plus qu’un avocat ou qu’un architecte. Vous pourriez vous situer entre eux et le prêtre. Je souhaiterais donc que vous soyez formés à la foi, parce que vous vous trouvez face au mystère de la vie et de la mort, face au mystère et au droit de Dieu.

Le contact ne se termine pas par le règlement d’une facture. Je pense qu’il faut prier pour que le Seigneur vous conduise et vous éclaire, pour que Dieu vous garde fermes et droits, et que vous soyez vraiment ce qu’on attend de vous : des personnes de grand mérite.

La prière est un devoir du patient, qu’il soit guéri ou soigné, à l’égard de son médecin. C’est une marque de gratitude, de justice, et une action qui ennoblit le marché du don et du recevoir, dont la forme est l’argent sordide pour lequel on s’abaisse à tant de saletés.

Je prie pour toi, pour ta paix. C’est une preuve de ma reconnaissance qui te parvient là où tu es, mais aussi un acte de foi, d’espérance et de charité en Dieu, pour toi. Et je me souviens.

Je t’ai vu pour la première fois comme médecin le 17 août 1934.

Je t’avais déjà rencontré, alors que tu étais encore étudiant à l’université, avec une magnifique déchirure dans ton pantalon de jeune fasciste. Tu hurlais lors d’une manifestation contre l’outrage fait aux statues des Lions de Trau… [mot illisible]. Ah ! Il valait bien la peine, pauvre âme, que tu t’égosilles ainsi, le visage enflammé sortant du foulard bleu des “Dalmates”, tes cheveux bouclés en désordre ! Pauvre naïf, comme tant d’autres… comme beaucoup trop d’autres personnes !

Mais c’est le 17 août 1934, dans l’après-midi, que je t’ai rencontré pour la première fois en tant que médecin.

J’étais déjà prisonnière de ma terrible maladie multiforme depuis le 18 décembre 1932, et alitée dès le 1er avril 1934. Depuis le 1er août, j’étais entre la vie et la mort suite à une asystolie compliquée par une pré-sclérose aux coronaires et un angiospasme. Les autres maladies n’avaient pas encore été identifiées.

Le 1er août, j’avais été terrassée par une puissante angine de poitrine. Ce mal était si grave et si étrange chez une jeune fille, qu’il a fallu faire des analyses de sang. On voulait ces preuves… que cherchent ceux qui ne savent pas établir un diagnostic sans cela.

Mon premier médecin — il est mort aujourd’hui, paix à son âme — s’était enfui quand il a compris que j’étais condamnée. J’étais traitée depuis trois mois par ton camarade d’école et de… bêtises Dario Lucignani, un ami de ma famille, et c’est avec lui que tu es venu me faire une prise de sang.

Grand, fin, brun comme un Sarrazin, timide, tu es apparu, trébuchant contre la porte, contre les sièges, contre le lit. J’étais ta première cliente, parce que les autres médecins te faisaient la guerre et tu ne parvenais pas à tracer ta route.

Tu étais habillé si modestement que je t’ai pris pour un infirmier, mais tu m’as tout de suite plu, à moi qui avais passé trois ans dans un hôpital et toujours auprès de malades, par vocation, jusqu’à ce que je devienne moi-même une grande malade. J’ai aimé ton côté sérieux, bon et gentil, la délicatesse de ta main, l’honnêteté de ton cœur que ton regard trahissait. Tu étais un bon garçon, c’était évident à mes yeux.

Tu avais une ressemblance qui me plaisait encore plus. Hormis les yeux, qui étaient plus petits que ceux de mon défunt, et moins beaux de couleur et de forme, tu me rappelais Roberto. Pauvre mort ! Pauvres morts ! Il s’est éteint le premier sous une balle dans le front sur le plateau du Carso, le 15 juillet 1915. Toi, tu t’es éteint sous une balle dans la nuque le 26 octobre 1943…

Tu es venu de façon occasionnelle jusqu’à la fin de septembre 1934. Ensuite, mon docteur et notre ami commun devait prendre son poste à la clinique pédiatrique de Milan, de sorte qu’il m’a proposé que tu deviennes mon médecin traitant.

Il te connaissait et t’appréciait. Il n’avait pas cette envie, cette jalousie trop fréquente qui vous jette l’un contre l’autre comme des chiens prêts à vous entre-dévorer pour vous arracher l’os : les clients.

Il m’a dit : “Lamberto est bon, intelligent, patient. Vous trouverez en lui un excellent médecin, un ami, un frère.”

Il disait la vérité.

Tu as commencé à venir… Venir, étant donné l’état dans lequel j’étais à l’époque, cela signifiait arracher continuellement une vie à la mort, ne pas avoir d’horaires et ne pas compter tes visites : jamais moins de trois par jour, parfois six, huit, de nuit comme de jour, et cela signifiait rester quelquefois pendant des heures, car la crise revenait plusieurs fois, et moi je mourais…

Tu venais, tu restais, et tu avais recours aux moyens humains : les injections, l’oxygène, la glace, le chaud… et aux surnaturels : à Dieu. Tu avais en effet compris que ma croix était voulue par Dieu dans un but supérieur, que lui et moi étions seuls à connaître. Même si c’est une croix, je la bénis. Mieux : je la bénis parce que c’en est une.

Tu es venu… et, contrairement à tout le chapelet des médecins les plus érudits, contrairement aux plus grands noms des “pontes”, toi seul, jeune médecin sans nom ronflant, une violette parmi ces papavéracées aux corolles écarlates, tu as découvert ma seconde maladie, céphalorachidienne celle-là. C’est la cause de la paralysie et de ces tortures dont moi seule, qui les subis, toi qui les as vues, et Dieu à qui rien n’est inconnu, pouvons dire ce qu’elles sont : un supplice atroce, non immaginable.

Et pourtant, à cette époque l’amour naissait en toi. Ton amour. Pauvre mort !

Je me souviens de toi. Tu es entré, et tu t’es assis à côté de mon lit. C’était un soir de début décembre 1934.

Tu nous avais déjà raconté ton songe. Tu avais l’impression de le dire à ta sainte maman et à ton unique sœur, qui était loin, dans ta ville de San Miniato.

Cette fois, tu nous as annoncé tes fiançailles. Et ma mère t’a parlé comme une maman. Je t’ai souhaité beaucoup de joie, sincèrement, parce que tu le méritais, parce qu’il était juste que tu puisses vivre cela, et parce que je me réjouis de voir les autres heureux.

Encore des dates. Juin 1935, avec ma maladie foudroyante et la mort de mon père. Toi seul as su comprendre ma torture de crucifiée, dont le père meurt à quelques mètres de là et qui ne peut le voir, elle qui a assisté des centaines d’étrangers !

Quant à ta parole d’honneur : “Je vous porterai moi-même auprès de votre père”, pourquoi as-tu menti, pauvre âme ? Je ne te le pardonne que maintenant, pour te procurer un soulagement… car tu as trop de choses qui pèsent sur ton esprit, et je ne veux pas qu’il s’y ajoute quoi que ce soit de ma part. Je ne recherche que ton réconfort, âme de mon docteur.

L’aggravation de mon état… mes nouvelles grandes épreuves familiales… tu les as toutes connues et soignées avec une amitié honnête et bonne que je n’oublierai ni dans ce monde, ni dans l’autre.

Comme tu étais bon ! Moi, parfois, je ne l’étais guère. Il m’est arrivé de te reprocher de ne pas me soulager un peu de mes trois, puis quatre maladies, sous prétexte que la tumeur abdominale et la péritonite étaient venues avant. Je te disais même de temps à autre : “Puisque vous ne savez pas quoi faire de plus, épargnez-moi. Un bon coup dans la nuque, et voilà ! Je demande qu’on ait pour moi la pitié dont on fait preuve pour un animal incurable.”

Comme tu t’inquiétais alors ! Tu ne répondais rien, mais tu devenais sombre comme un juge, et tu partais sans un mot. Puis tu revenais, encore meilleur et plus patient, et si tu me trouvais rassérénée, si je ne faisais pas la tête, tu étais heureux. Pauvre mort ! Le coup dans la nuque, c’est toi qui l’as reçu…

Voilà justement ce que je ne peux pas supporter : que toi qui étais en bonne santé, fort, jeune, plein de vie, nécessaire à ton enfant et à la société, tu sois décédé, et que moi qui suis depuis dix ans une morte qui respire, oubliée, inutile, n’aspirant qu’à la mort, je sois vivante. C’est la farce habituelle de la vie et de la mort.

Eté 1937 : c’est la veille de tes noces… Ton attente joyeuse… ton espérance… tes projets… Tu disais tout à ces Valtorta que tu considérais désormais comme des membres de ta famille !

Et moi, qui avais déjà réfléchi aux cadeaux utiles que je pouvais te donner pour te protéger du froid comme si tu étais mon petit frère, je te posais d’habiles questions pour deviner les désirs de ta future épouse.

J’ai donc compris que j’allais confectionner, en cachette de toi, un ouvrage en point de Venise auquel je confiai un vœu : à chaque point correspondrait un jour heureux… heureux… Des millions de points… Mais tu n’as eu que bien peu de jours heureux : 2200, si je compte bien, dans ta vie d’homme marié.

“Docteur, dites à votre fiancée que j’ai un ouvrage pour elle. Mais je veux le lui remettre personnellement, pour avoir l’occasion de la connaître.”

Oui, je l’ai souhaité parce que nous, les femmes, nous devinons bien des choses. Et les malades, encore davantage. Je désirais qu’elle me rencontre, pour qu’elle soit convaincue que je n’étais pas qu’un corps, mais aussi une âme.

Et ta venue avec elle… Comme tu étais heureux ! C’était l’avant-veille de ton mariage… Comme vous étiez beaux, l’un à côté de l’autre ! Et ton retour de votre voyage de noces… la joie et l’amour te rendaient encore plus beau et plus robuste…

Puis le premier Noël… Le premier petit cadeau à ton épouse : un napperon en dentelle de Milan et, posé dessus, un poupon vêtu de dentelle d’Irlande faite main, avec du gui et ce billet : “J’attends que vous m’appeliez du Ciel où je suis, pour venir entre papa et maman.”

J’avais compris que tu brûlais du désir de devenir père. Tu aurais voulu beaucoup d’enfants, pour revivre en eux… Néanmoins, ni la joie ni le désir ne masquaient en toi le médecin et l’ami, pas même ma longue maladie, qui s’étendait inexorablement. Non, tu luttais et tu m’aidais avec patience.

Un jour… les premières violettes embaumaient de leur léger parfum quand tu es entré tel un soleil… “Mademoiselle, j’aurai un enfant en septembre !” Tu étais ivre de joie… Et effectivement, en septembre 1938, ta joie de père…

Ah ! silence ! Silence, pour que tu ne souffres pas trop, toi qui m’apparais toujours en larmes à cause de ton petit garçon !

Contre ma solitude — et tu sais combien elle était totale — tu m’avais offert l’amitié d’un animal : Toï[1]. Tu avais compris que je mourais surtout d’un trop grand désir de l’affection que je ne recevais pas.

Comme tu étais bon ! Bon pour moi, bon pour les pauvres. Le meilleur éloge d’un médecin, le plus sincère, de qui vient-il ? De ses collègues loyaux — ce qui est aussi rare que des hirondelles à Noël —, un éloge fondé sur les capacités scientifiques. Mais les malades, et en particulier les malades pauvres, jugent avec plus de hauteur et d’ampleur.

Or nous pouvons te louer, nous les malades que tu as soignés, ainsi que les nombreux pauvres qui t’assiégeaient parce que tu ne les repoussais pas et que tu n’allais pas les faire payer pour n’écrire qu’un mot sur une ordonnance. Combien t’attendaient devant ma porte ! Ils savaient que tu venais toujours le matin, à l’angélus, le soir ! Je peux dire que même là, tu montrais de la bonté.

J’avais écrit un mot demandant que, à ma mort, il te soit fait des remerciements publics en mon nom. Mais c’est moi, au contraire, qui dois parler de toi, mort…

A ta bonté Dieu a accordé un bel ange blond et rose : ton fils. Ah ! pauvre, pauvre Giorgio… Je ne pourrai jamais te voir sans sentir mon cœur battre devant ta condition misérable d’orphelin. Giorgio, ton père t’aimait autant que le mien m’aimait. Ah ! Giorgio, tu ne mesures pas encore ton malheur, mais lorsque tu sauras t’en rendre compte, tu verras que c’est un abîme impossible à combler.

Ce “papa qui est soldat et qui fait la guerre en soignant les blessés”, tu désireras sa présence aux moments, que nous connaissons tous, où l’on éprouve la nostalgie de l’amour de la personne qui nous a aimés, et tu ne trouveras qu’un souvenir : un bel homme, grand, vêtu de gris vert… ton père… Mais chut ! afin que ce pauvre père ne souffre pas trop.

Parlons-lui de son superbe bébé, né pendant les journées des accords de Munich : le 27 septembre 1938.

Tu es venu le soir, fatigué par l’attente et la joie. Tu t’es jeté sur le divan, tout ému. Tu m’as annoncé que tu avais un fils. Tu as pleuré de joie dans le long pelage de Ciquito, ton premier chien.

Le baptême fut le triomphe de ton magnifique enfant. C’était le 16 octobre, jour de ton anniversaire ; tu avais 32 ans. Tu es entré en portant dans les bras ce nuage de voiles que formait le vêtement baptismal de ton petit Giorgio, et tu l’as posé sur mon lit en disant : “Pour que vous le bénissiez et le protégiez.”

Ah ! si j’avais voulu le protéger, en te sauvant, toi, de tout malheur… La guerre s’approchait. Elle se préparait comme une maladie monstrueuse et couvait dans le monde comme dans le cœur des maudits qui sont responsables de notre martyre, du martyre du monde.

Je savais déjà que tu allais partir en Corse… et mourir à la guerre. Je le savais depuis le printemps 1938. Pourquoi ? Ah, mes songes ! Tu en avais peur et tu me disais : “Si vous faites un songe sur un malheur qui m’arrivera, ne m’en parlez pas !”

Je ne t’ai rien dit. Mais j’ai vécu dans la terreur de cette conviction : “Si Lapi va au front, il meurt.” Tu es mort.

Cette conviction, je l’avais déjà à l’époque de la guerre d’Ethiopie. Tu m’as toujours fait peur. Je voyais en toi trop de soif de vivre et de profiter des joies de l’existence.

Je sais que la mort se réjouit de dévorer ceux qui aiment la vie. Jalousie de la mort à l’égard de la plus aimée ? Cruauté de cette seconde reine de l’humanité ? Je l’ignore. Je constate que, alors que [mot illisible] et divise ceux qui ne la redoutent pas ou même l’appellent de leurs vœux, elle étreint ceux qui la fuient et les emporte là d’où l’on ne revient pas.

Je le disais à Maman et à Marta : “Si Lapi part à la guerre, il mourra.” On se moquait de moi. Mais moi, je te voyais déjà marqué. Tu étais un prédestiné. D’ailleurs, tu le sentais toi aussi, et tu disais : “Ils vont me tirer comme un lapin. Je ne suis pas fait pour la guerre.”

Je pense au livre de Zuccoli : “Les choses plus grandes que lui.” La guerre était plus grande que toi. Elle t’a tué, et de la manière la plus vile : dans une embuscade…

Combien j’ai prié… et combien de fois ne t’ai-je pas fait comprendre qu’il te fallait prier et demander des prières pour toi, pour tenter de déjouer le sort qui te désignait comme victime…

Mais toi… tu étais heureux, tu te sentais en sécurité. Tu ne pouvais imaginer que la guerre allait te prendre. Tes frères morts, l’autre au combat, le fait que tu étais toi-même souffrant et médecin, cela te paraissait devoir te protéger.

La guerre t’a pris… et t’a détruit. Lorsque tu n’étais pas encore docteur, c’est-à-dire un homme méditatif, penché sur les mystères des corps pour essayer de les comprendre, tu étais un grand garçon simple, avide de divertissements, de bons repas, de plaisanteries et de bonne compagnie, etc. pendant que ton destin se formait. Plus tard, ce sont ton fils Giorgio et ta profession — qui s’était affirmée en dépit de toutes les jalousies de tes collègues — qui firent ta joie.

Tu étais content quand tu pouvais rendre ta compagne heureuse. Comme un véritable enfant, tu savais demander, avec désir, ce dont elle avait envie pour lui faire plaisir. Comme un enfant, oui : “Ma femme a vu un petit ouvrage comme ceci ou comme cela. Il lui plairait beaucoup. Je vais essayer de le trouver pour Noël.”

Cela signifiait : “Si c’est toi qui le confectionnais…” Je me mettais à l’œuvre, puis je te disais : “Voilà, avec tous mes vœux pour vous-même et votre épouse.”

Et tu repartais tout heureux avec ce minuscule paquet, qui m’avait demandé de nombreuses journées de travail pour que tu puisses te réjouir de son bonheur à elle. Comme elle faisait ta joie, cette épouse tant aimée… Elle aurait beau faire le tour du monde, jamais elle ne pourrait retrouver un homme aussi bon, affectueux, patient que toi.

Tu savais tout te faire pardonner, tu obtenais tout par la grâce que tu mettais à demander. Même ma mère, ton antagoniste pour de multiples motifs — et ce n’est pas toujours elle qui avait raison —, finissait par tout t’accorder et à toujours refaire la paix, parce que tu savais comment la prendre.

Comme elle a désiré ta présence au moment de sa mort ! Comme elle a pleuré en te voyant partir ! Elle t’a précédé de vingt-deux jours seulement. Mais elle avait 82 ans, et toi 37…

J’ai beaucoup prié Dieu de te préserver de ce départ, pour ton bébé, pour ta mère. Ils étaient tes deux plus grands amours, et il est juste qu’il en soit ainsi. C’est toujours le cas. L’amour d’une épouse et pour une épouse est un amour charnel plus qu’un amour entre deux âmes, un amour qui grandit auprès du nôtre. Celui d’un enfant ou d’une mère, et pour un enfant ou une mère, vient de l’intérieur de notre être. Il émane de nous pour engendrer, étreindre et absorber celui ou celle à qui il s’adresse, jusqu’à le rendre inséparable de notre personne.

La guerre t’a pris. Lentement, comme des sables mouvants, elle t’a avalé. Au début, tu en plaisantais. Tu te sentais en sécurité. Plus tard, pour toi, être soldat ressemblait à un jeu. Tu avais plus fière allure en uniforme qu’en vêtements civils, et tu t’en vantais…

Puis elle a commencé à te peser. Tu as quitté l’Hôpital Oceano de Viareggio pour partir à Lucques, puis à Pise, puis à Livourne. Ensuite… tu as été arraché à l’Italie… Ta mère… Ton enfant…

Tu as désiré que ton fils soit avec toi, toujours avec toi les derniers jours. Ah ! c’étaient vraiment les derniers ! Tu es allé voir ta mère… et tu es revenu défait…

Comme d’habitude, tu es venu me partager ta souffrance. Tu venais toujours, lorsque des collègues ou d’autres personnes te faisaient de la peine. Tu t’épanchais, puis tu disais : “Maintenant, je me sens mieux.”

Je sais tant de choses sur toi ! Mais ne crains rien, pauvre âme. Tes confidences d’homme bon, et souvent maltraité parce que trop bon, sont enfermées dans mon cœur. D’ailleurs quel avantage y aurait-il à les révéler, maintenant qu’aucun remords posthume ne pourrait réparer le mal qu’on t’a fait, et que tu ne méritais pas ?

Le dernier jour… le 20 juillet. Tu as voulu embrasser ma mère : “J’ai l’impression de donner un baiser à maman”, as-tu dit. Et elle, ton antagoniste — qui t’aimait cependant —, t’a embrassé en pleurant.

Moi, je n’ai pas pleuré. Je ne pleure pas, moi. Mon cœur s’est brisé à force de n’avoir jamais pleuré malgré la grêle de coups qui s’est abattue sur mon sort. Je t’ai salué d’un sourire, et tu m’as serré les mains en implorant : “Priez, priez pour moi.”

J’étais ta première patiente, et je t’avais porté chance. Tu le méritais. J’étais celle qui te disait, pour te taquiner : “C’est vous qui m’établirez mon certificat de mort”, parce que je connaissais ta phobie pour certains certificats, et pour l’écriture en général.

Tu répliquais : “Ne me dites pas ça ! Je m’enfuirai le moment venu ! Je ne veux pas vous voir mourir, et je ne remettrai plus les pieds ici !”

Désormais, j’avais une pleurite. Mon décès paraissait donc plus certain… Mais tu ne passes plus, pauvre âme, ni via Fratti, ni sur aucun chemin de la terre. Tu es mort.

Tu es réapparu trois jours plus tard, alors que nous te croyions déjà en Corse. Tu avais été torpillé une première fois. Tu avais l’air abattu. Tu as soupiré : “Comme la mort est laide !”, et tu t’es jeté sur le divan, déjà vieilli, courbé, las, avec Totri entre les jambes. “Je suis venu passer deux jours, puis je repars. Je ne veux voir personne, en dehors de ma famille et de vous… Je viendrai peut-être demain…” Mais tu n’es pas venu.

Tu étais avide de ton bébé. Je t’ai vu passer, tu le serrais sur ton cœur… Quelle douleur ce fut pour moi de te voir en sachant avec certitude que c’étaient les dernières heures que tu le tenais ainsi dans les bras…

J’ai dit : “Regardez-le bien, parce que nous ne le verrons plus.” Je voyais sur toi le signe qui ne trompe pas. Tu étais un prédestiné. C’est pour cette raison que je t’ai toujours pardonné et que j’ai toujours éprouvé de la compassion pour toi lors de tes soudaines fatigues, de tes envies subites de profiter de la vie, ou des moments inexplicables de misanthropie que je te dénonçais aussitôt par ces mots : “Oh ! voilà le docteur qui fait une crise de dépression !” J’ai toujours eu pitié de toi et je t’ai toujours tout pardonné, parce que je savais que tu étais un prédestiné.

Tu avais une trop grande soif de vivre. Quand cette menteuse de chiromancienne te fit cette prophétie trompeuse, tu étais heureux parce qu’elle t’avait prédit que, après la guerre, tu ferais fortune dans une grande ville, alors qu’un membre de ta famille périrait dans une expédition maritime sensationnelle. Ce… parent qui est dans la Marine s’en est tiré mais toi, tu es mort.

Quelques jours avant l’armistice, qui ne fut que le début d’une guerre plus féroce, une lettre. Tu devais bien aimer ta première patiente pour lui écrire, malgré ta phobie épistolaire : “Je vais bien. Je suis avec de bons amis, ils sont gentils avec moi et ils m’aiment bien. J’espère venir bientôt.”

Deux mois plus tard, tu es mort sous la main des Corses.

Maman était décédée le 4 octobre. Combien de fois elle t’a appelé en disant que toi seul aurais pu lui permettre de continuer à vivre ! Comme tu m’as manqué à l’occasion de ce deuil !

Ma mère, elle aussi, s’est éteinte sans que j’aie pu la voir. Et je n’avais même pas ta présence, mon médecin et ami, pour m’apporter quelque réconfort.

Médecin de famille. Le médecin de famille classique, qui est aussi le confident des plus délicates situations familiales. Il ne te manquait que la longue veste, la canne au pommeau d’argent et le haut-de-forme sur la tête pour ressembler aux docteurs du XIXe siècle. La moralité, le respect, la dignité dont tu faisais preuve étaient conformes au plus pur ancien temps.

Jamais la moindre familiarité, jamais le moindre manque de délicatesse chez toi, malgré la confiance instaurée en neuf années de soins assidus.

Et maintenant, tu viens. Tu es d’une pâleur jaunâtre, courbé, vieilli, angoissé, triste. Tu viens. C’est la cinquième fois. En décembre 1943, en février 1944, en juin, en septembre, et encore il y a peu, quelques jours avant que j’apprenne la nouvelle de ton décès. Par ton aspect et par tes paroles, j’en étais déjà certaine.

“Je suis venu… mais je ne reste pas… je ne peux pas rester… je dois repartir… tout de suite. Mais je suis venu trouver ceux que j’aime… ma mère… mon enfant… Ils ont besoin de moi… mais je ne peux pas rester… Je viens aussi vous voir… Priez pour moi… Je souffre tant !”

Oui, pauvre âme, tu souffres beaucoup. Les motifs en sont ta mère et ton enfant…

Ah ! désormais tu sais ce qu’est la vie — une fraction de temps —, et ce qu’est la mort. Maintenant que tu en connais la valeur éternelle et surnaturelle, tu regrettes moins la vie que tu as perdue. Pour toi, qui voulais tant en profiter, elle a perdu de son attrait.

Mais ta maman, ton fils ! Tu entends les sanglots de cette mère désolée qui appelle son Bertino… et peut-être — ou plutôt sûrement — sanglotes-tu toi aussi : “Oh ! Maman…”

Tu entends les questions innocentes de ton Giorgio : “Mais papa ne reviendra jamais en soldat ?”

Ton âme souffre, et ta douleur de père qui ne peut venir auprès de son enfant te consumera plus qu’un feu, chaque fois.

Te souviens-tu, pauvre mort, de tes larmes sur les pages de mon livre qui parlent d’un enfant orphelin de guerre ? Tu t’en souviens évidemment : c’est le sort de ton fils ! Silence, silence… N’augmentons pas ta peine.

Sois en paix. Elève-toi. Puissent la sainte douleur de ta sainte mère, l’innocente angoisse de ton fils et les prières de celle qui t’est reconnaissante de tout ce que tu as fait pour elle, t’aider à t’élever. Que la lumière de Dieu t’absorbe, pauvre âme de mon docteur, qu’elle t’absorbe et te donne la paix.

Alors tu reviendras comme essence bénissante et protectrice, bénir ton Giorgio, essuyer les larmes de ta mère et me dire : “Viens. Pour toi aussi, la croix est finie. Ton docteur t’accompagne dans le grand voyage comme il t’a accompagné dans tes longues souffrances.”

Maria Valtorta.

Le 3 décembre 1944

Sant’Andrea di Compito

Mort à Zilia le 26 octobre 1943

Enseveli à Calenzana (Corse)

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Notes

  1. “Toï” était le nom de la petite chienne de Maria Valtorta. ↩