1946-09-15
Azarias dit:
«Comme créature particulière, ou comme société unie en un unique organisme, le chrétien ou les chrétiens trouvent tout secours du fait qu’ils sont protégés auprès du Seigneur éternel par son Fils bien-aimé.
Lorsqu’une personne se dirige vers une autre pour la saluer, pour lui faire du bien, pour lui adresser des reproches ou seulement pour la connaître, elle n’en regarde pas les mains ou les pieds, ni les épaules ni le ventre, mais elle fixe son visage; de même, lorsque votre Père se tourne en entendant vos supplications, ou qu’il s’indigne de vos péchés, ou qu’il vous observe pour connaître vos actes et vos pensées, que regarde-t-il d’abord en vous? Le visage de celui qui est sa complaisance et qui resplendit dans l’esprit des bons, mais qui reste aussi sur les membres malades de ce grand corps qu’est l’Eglise de tous les chrétiens catholiques.
La première chose qu’il rencontre, c’est le regard de son Christ; alors son indignation s’apaise tandis que sa miséricorde s’accroît par justice et par jubilation. Justice: le Christ ayant déjà expié les péchés de tous les hommes qui ensuite retournent au Seigneur, repentis, ou pour lesquels un autre chrétien prie et souffre en union avec le Christ. Et jubilation, parce que, en tout homme juste qui implore le Seigneur, il entend de nouveau la voix de son Suppliant bien-aimé, et il est heureux d’accorder des grâces en son nom.
Voilà pourquoi la liturgie utilise la formule: “Par Jésus Christ, notre Seigneur.” Tout bien nous arrive par lui, la grande Victime qui, par l’effusion de son sang et par la plénitude de sa souffrance, a forcé les digues de la miséricorde et de l’amour, fermées pour limiter les sentiments de Dieu, violence que Dieu s’était faite à lui-même sous l’indignation de la faute originelle.
Tout s’obtient par le Christ, car le Père ne sait pas rester sévère si c’est le Christ, chef de l’Eglise, qui lève des yeux suppliants vers lui; sachant cela, vous pouvez prier avec des paroles pleines de sécurité pour cette Eglise qui a tellement besoin de prières pour être forte, unie et sainte. L’heure de Satan frappe comme une tempête contre les rivages signés de la croix. Une promesse est comme un rocher de protection pour défendre l’Eglise apostolique. C’est l’illustration de cette parole de Jésus: “Les portes de l’enfer ne prévaudront pas sur elle.”
Mais observez les paroles qui accompagnent cette promesse! Elles rappellent une qualité de l’Eglise et suscitent une autre comparaison évangélique. Elles disent: “Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise.”
C’est une construction en pierre, donc solide. Non pas en boue molle que le vent dessèche et disperse ou que l’eau dissout, non pas en mortier que le temps détériore, pas non plus en briques qu’un pic introduit entre deux peut déchausser, mais en pierre. Une seule pierre, puissante, inébranlable, inattaquable, solide, sûre. Vous souvenez-vous de Jean-Baptiste? Quel est l’éloge que Jésus fait à son Précurseur? Le voici: “Qu’êtes-vous allés voir dans le désert? Un roseau agité par le vent?”
Jean, le Précurseur, n’était pas un roseau que le vent secoue à droite et à gauche, que la main d’un enfant ou le passage d’un animal peut briser. Il était fort jusqu’à la violence, cette violence avec laquelle on défend et on conquiert le Royaume des cieux.
Jean, précurseur du christianisme, devait être cette force que rien ne peut fêler ni abattre. S’il avait été un faible que n’importe qui peut jeter à terre, comment aurait-il pu préparer les voies du Seigneur?
Or l’Eglise militante n’est-elle pas celle qui précède l’Eglise triomphante et éternelle, et qui prépare le grand triomphe de l’Agneau dans la Jérusalem céleste? Comment l’Epouse pourrait-elle se vêtir d’une étoffe chatoyante pour ses noces sans larmes si, de reine, elle devenait esclave, si devant les vagues de Satan elle se dépouillait de ses membres comme les feuilles arrachées par les tourbillons, ou si elle s’effritait comme une maison qui croule? Horreur! Horreur sans nom! Mais celui qui a vu le ciel et les derniers temps l’écrit: “Voici venir un grand dragon rouge-feu… sa queue, qui balayait le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre.”
Priez, chrétiens, priez pour qu’il n’y en ait pas plus d’un tiers qui tombe emporté par Satan, par ses sept têtes maudites, par ses armes infernales au pouvoir décuplé, par son œuvre diabolique de serpent.
Priez, priez pour que l’organisme des croyants, l’Eglise militante, demeure “Pierre” et ne devienne pas boue, mortier ou briques. Elevez autour de l’Eglise la barrière de votre prière parce que l’heure est véritablement terrible, plus terrible que l’heure des ténèbres à laquelle fut immolé le Christ. Car, face à la rancœur d’un monde soumis à Satan, se dressait alors le Christ contre lequel la domination était relative, son pouvoir et sa sainteté étant sans mesure; mais en cette heure-ci, longue et toujours plus ténébreuse, le monde soumis à Satan qui se dresse contre vous, les chrétiens, et contre l’Eglise, n’a devant lui que des hommes, c’est-à-dire des êtres, comme dit l’oraison, sujets à la nature humaine mortelle, laquelle, sans l’aide de Dieu, succombe. Et elle succombe d’autant plus qu’elle est déjà infectée et ramollie par les vapeurs du monde et de sa science.
Priez en désignant au Père le chef mystique de l’Eglise afin que, par respect pour le visage de son Christ, le Très-Haut intervienne pour empêcher les balafres qu’il subit déjà le vendredi saint, figure de celles qui, au cours des siècles, allaient être faites avec toujours plus de violence contre la tête et le corps mystique du Christ. Et, pour prier avec mérite, priez comme des justes, c’est-à-dire, comme dit le bienheureux Paul “progressez selon l’esprit”, et non en satisfaisant les désirs de la chair.
La partie élue, c’est l’esprit. Donnez-lui la priorité, donnez-lui la royauté. La chair est servante, l’esprit est roi. La ressemblance au Créateur se dessine dans votre nature: en effet elle vous rend semblables à votre divin Frère, au Premier-né des Vivants en faisant de l’homme l’anneau qui unit les perfections de la création animale, végétale et minérale aux magnifiques créations angéliques; de plus, elle vous donne une partie charnelle que le Christ lui-même assuma pour vous racheter. Donc si la chair, cette servante, devenait abusivement reine, votre nature perdrait sa ressemblance avec le Père, le Fils et l’Esprit Saint, qui se manifeste par l’immortalité spirituelle, par la faculté de vous unir à Jésus en accomplissant dans votre chair ce qui manque à la passion du Christ, enfin par l’intelligence éclairée par les vertus et par les sept dons de l’Esprit. Vous deviendriez alors semblables aux animaux qui ne sont que chair et qui, une fois leur respiration arrêtée, ne sont plus rien dans l’éternité.
Dans ce continuel désaccord entre la chair et l’esprit qui est votre champ de bataille et de victoire, soyez fermes à procurer à l’esprit toutes les armes nécessaires pour qu’il soit le justicier de la chair. Sainte justice qui blesse, dompte, brise, pour donner un jour sa gloire éternelle à la matière qui, à présent, ne blesse que pour réclamer sa guérison! Saint combat qui vous libère des rigueurs de la Loi: en effet, celui qui est conduit par l’esprit ne pèche pas de manière volontaire et préméditée, mais, même s’il cède à un assaut imprévu de la matière, il se relève aussitôt. Alors sa chute n’est plus un mal, mais une bonne chose, parce qu’elle signe une victoire sur le découragement, sur le manque de confiance et sur l’orgueil. C’est le mal qui sert au bien contre sa volonté. Le mal est “une liberté enchaînée”. Souvenez-vous-en toujours. Le mal peut encore nuire, mais pas au-delà d’une certaine limite. Sa présence, son astuce possible, son inlassable attention à blesser, servent à vous maintenir vigilants, à vous faire invoquer l’aide de Dieu et à vous obtenir des couronnes de victoire.
Dieu est bonté. Il transforme tout en une “chose bonne”. Si vraiment Satan avait été invincible pour les hommes, Dieu n’aurait pas laissé cette “chose mauvaise”. Mais, dans sa mauvaise perfection, Satan sert à la glorification des héros de l’esprit, des vrais fidèles du Seigneur.
Pour ces héros de l’esprit, la Loi de la rigueur n’existe plus. De même que leur volonté repousse les choses de la chair, la volonté et la justice divines annulent les faiblesses involontaires, aussitôt réparées par un désir d’amour, et elles ouvrent les portes du Royaume aux fils fidèles. Elles les ouvrent alors que leur séjour terrestre dure encore, en prodiguant ses dons, qui sont la charité, la joie, la paix, la patience, la bénignité, la bonté, la longanimité, la mansuétude, la fidélité, la modestie, la continence et la chasteté. Ces vertus se trouvaient chez l’Homme parfait, notre Seigneur Jésus Christ. Bien qu’étant Dieu, quand il prit une chair pour se faire semblable à vous, il voulut donner à son esprit ces dons et ces vertus pour pouvoir résister à Satan et au monde, et rester parfait aux yeux du Père et des hommes.
“Qui parmi vous peut me convaincre de péché?” Oh! Quelle paix de pouvoir dire cette phrase devant ses accusateurs, devant ses juges, devant la mort et devant Dieu! Cette divine phrase peut fleurir de façon lumineuse, douce, elle inspire du respect à ceux qui l’entendent, elle respire le calme et la sérénité dans la bouche de celui qui la prononce comme en ceux qui ont cheminé selon l’esprit. Pour ce faire, et à l’instar du Christ auquel ils appartiennent, ils ont crucifié leur chair dans ses vices et ses concupiscences. Alors, si vous utilisez votre esprit-roi pour servir l’Esprit Saint, vous mériterez que l’ange du Seigneur vous sauve quand Satan et ses serviteurs, rendus trop furieux à cause de vos capacités de résistance, viendront à l’assaut.
Ne craignez pas! Ne craignez pas, douces âmes qui aimez le Seigneur jusqu’au sacrifice de vous-mêmes et des joies mêmes de Dieu, pourvu que le monde soit sauvé et que vienne le Royaume de Dieu.
Ne craignez pas! Vous avez compris la vérité qui a parlé. Vous avez cherché le Royaume de Dieu plus que tout, et pas pour vous seulement mais pour tous. Ce Royaume est en vous. Il est déjà en vous. Cela seulement a de la valeur. Le reste vous sera donné par surcroît. Et même si cela ne vous était pas donné, parce que la guerre de Satan et des hommes l’aurait détruit à sa descente du ciel, ne craignez pas. C’est comme si vous aviez tout accompli, tout donné, et tout reçu. Ceux à qui il manquera ce qui doit être donné par surcroît, ce n’est pas vous. Ce sont les autres.
A qui ne veut pas recevoir, rien n’est donné. A qui voudrait recevoir, mais sans renoncer aux concupiscences et aux œuvres de la chair, c’est-à-dire autrement que par l’esprit, rien ne sera donné. Mais rien ni personne ne peut ravir les dons de l’Esprit à ceux qui l’aiment de tout leur être, jusqu’au sacrifice.
Maintenant vénérons notre Mère bénie au cœur transpercé. Voir Marie, n’est-ce point là un don? Tout comme Jean l’a vue au pied de la croix!
Petit Jean, prend ta place. Console ta Mère. L’apôtre lui aussi était déchiré, et pourtant il consola la Mère déchirée. Jean avait sa propre douleur. Mais elle, elle souffrait de toutes ses douleurs présentes et futures de corédemptrice. Et tu les connais… Imite Jean, toi, petit Jean brisée par ta douleur, qui certes est bien grande, mais n’est rien par rapport à celle de la Mère des douleurs. Rose mystique, toutes les épines de cette immense roseraie qu’est le monde, toutes classes incluses, se plantent dans son cœur très pur et le rendent vermeil… Bois ses larmes et reste sous son manteau. Elle est pour toi une Mère. Au ciel tu sauras à quel point…»
et je vois la Douloureuse… je vois une main lui jeter dans le cœur une gerbe d’épines… et la Douloureuse tourne la tête dans la direction opposée à cette main masculine, forte et crochue… Et elle pleure sans sanglot… Une pluie de larmes qui tombent à droite, par terre… Le découragement de Marie la très sainte… Oh! Je ne peux pas tout dire de ce que je vois!… J’oublie ma douleur devant la sienne et je l’appelle avec tout l’amour dont je suis capable…
Je suis une pauvre petite créature… Mais, oh! Mère, augmente mes capacités à te consoler pour tous ceux qui te frappent… qui nous frappent ainsi!…
Mère! Il ne suffit pas d’avoir demandé que me soit enlevée toute douceur, toute extase d’amour pour eux? Alors, quand leur rendrai-je l’esprit que tu voudrais voir en eux? Quand mourrai-je?
Que la volonté de Dieu soit faite… Mais aime-moi et console-toi avec mon amour, Mère, Mère, Mère douloureuse…