1944-08-19
C’était hier le troisième vendredi de Notre-Dame des Douleurs et Jésus a pris soin de me faire l’observer. Devant la grande tristesse des souvenirs de ces jours, j’ai eu beau chercher désespérément Jésus, l’unique médecin de mes tristesses, il ne s’est pas laissé trouver. Je me suis sentie accablée par cette solitude. Et je le suis encore, car il ne se fait pas sentir par quelque réconfort, même muet. A peine suis-je seule que je sens de nouveau le goût atroce de mon calice d’avril dernier.[1]
Jésus répond à mes tristesses par le Ps 22 (23) du premier Livre des Psaumes. Il me le fait lire, puis me dit: «reconnais-toi sous les traits de la petite brebis aimée du berger. J’ai fait pour toi tout ce qui est dit dans le psaume.»
Oui, c’est vrai, et je peux dire moi aussi: «Qu’elle est belle, ma coupe enivrante!» Malgré son amertume, elle est belle, et elle enivre parce que je retrouve sur elle le goût des lèvres de mon Jésus, qui y a bu avant moi. La souffrance enivre plus que la joie, quand il s’agit de celle du Christ. Et je puis dire que je suis vraiment ivre de douleur, car elle est si aiguë que, sans la miséricorde de Dieu, elle me ferait perdre la raison. L’effort de continuer à espérer contre toute espérance est un effort épuisant.
Je veux pourtant dire, en le croyant fermement: «Ta miséricorde me suivra tous les jours de ma vie» et espérer encore que j’habiterai avec toi, Jésus, non pas pour de longues années, mais pour l’éternité. Mais dépêche-toi de venir me prendre… car cette passion est trop longue pour mes pauvres forces.
Jésus dit:
«Ecris:
“Je sais, Seigneur, que les jours où tu me fais le plus pleurer sont ceux qui m’apportent le plus de profit. Merci donc de me faire pleurer.
Je sais, Seigneur, que les jours où tu me fais le plus souffrir sont ceux où tu me donnes d’alléger le plus les souffrances des autres. Merci donc de me faire souffrir.
Je sais, Seigneur, que les jours où tu me mets le plus au supplice en te cachant sont ceux où tu vas vers l’un de mes pauvres frères qui s’est perdu. Merci donc de cette agonie.
Je sais, Seigneur, que les jours où tu laisses [passer] sur moi la vague amère de la désolation, qui a déjà le goût du désespoir, sont ceux où je te rends à un frère désespéré. Merci donc de cette vague amère.
Je sais, Seigneur, que les ténèbres qui me rendent aveugle, que la faim qui m’affaiblit, que la soif qui me fait mourir, pour toi, de toi, servent à te donner – toi qui es Lumière, Source et Nourriture – à ceux qui meurent de toutes les morts. Merci donc de mes ténèbres, de ma faim, de ma soif.
Je sais, Seigneur, que mes morts spirituelles sur ta croix sont autant de résurrections à des morts à ta croix. Merci donc de me faire mourir.
Car je crois, Seigneur, que tout ce que tu me fais est pour mon bien, dans un but de bien, pour la gloire de Dieu, le Bien suprême;
car je crois que je retrouverai tout cela quand le simple fait de te voir me fera oublier toutes les souffrances endurées;
car je crois que chaque souffrance fera grandir ma joie;
car je crois que celle-ci s’ornera des noms de ceux que j’aurai sauvés par ma souffrance;
car je crois que, pour les ‘victimes’, il n’est pas de Justice, mais seulement de l’Amour;
car je crois que notre rencontre ne sera qu’un sourire, un baiser, ton baiser, mon Jésus-Amour, qui essuiera toute trace de larmes.
Parce que je crois tout cela, je te remercie de mes épines innombrables et je t’aime d’un amour encore plus grand.
Tu ne m’as pas attribué la part de Marie, la meilleure, mais la tienne même, la part parfaite: la Souffrance.
Merci, Jésus.”
Tu ne dois pas prononcer cela du bout des lèvres, mais le dire d’une âme convaincue de cette vérité, qui te dit qui est la Vérité.
Si, pour te faire une éternité plus belle, j’avais connu quelque chose de moins pénible, je l’aurais choisi pour toi, car je t’aime; mais cela n’existe pas. Je te l’ai donc donné, en raison de mon amour infini.
Toute larme versée en adhérant constamment à la volonté de Dieu, toute larme versée par amour pour celui qui te la demande, toute larme que l’on aura su offrir s’orne du nom d’un acte ou d’une créature que celui qui pleure accomplit ou mène au salut.
Pleurer n’est pas un péché. C’est le tribut payé à notre condition. Je dis bien “notre”, car ton Dieu a été homme et a pleuré, tout comme Marie, qui était exempte de toute misères de par son immaculée conception, a pleuré: en tant que corédemptrice, elle devait vivre la Souffrance, qu’elle n’aurait pourtant pas dû connaître. L’Homme et la Femme ont pleuré. Tu peux bien pleurer toi aussi, qui es certes une âme étroitement unie à Dieu, mais non pas divine ni immaculée.
L’essentiel est de savoir pleurer sans que ces larmes ne deviennent péché, autrement dit sans acrimonie, et faire de ces larmes une monnaie qui puisse servir à racheter les esclaves que Satan tient enchaînés dans sa galère.
Sauve, sauve! Et n’aie pas peur. Dieu est avec toi.»