1944-11-14
Jésus ne me donne toujours ni vision ni dictée. Je vais trop mal. La pleurite fait son œuvre sur ce qu’il me reste de poumons. Je manque d’air. Mes douleurs sont aiguës. Ma fièvre est forte. Ma faiblesse est grande, ne serait-ce qu’en raison des trois hémorragies que j’ai eues hier.
Mais je ne suis triste ni à cause de la souffrance ni à cause du silence visuel et auditif (pour les autres). Je suis triste parce que je voudrais être moi, près de vous. Si vous étiez là, vous aussi, je ne désirerais plus rien d’autre. Je dis “vous aussi” parce que j’ai un infirmier, le meilleur que je pourrais avoir, qui ne me quitte jamais aux moments les plus tristes: mon Jésus. Je m’endors veillée par lui, je me réveille sous ses caresses.
Oh, je ne suis pas seule, ça non! Il n’a pas voulu que je ressente l’abandon de ma parenté. C’est lui qui a pris toute la place en comblant tout vide lui-même. Il sait bien, lui, quel est le cœur de la pauvre Maria! Si je n’avais pas ce cœur-là, je ne saurais être ce que je suis. Jésus sait également que, bien qu’il soit mon Tout, j’ai encore besoin de donner et de recevoir de l’affection, beaucoup d’affection, et que je souffre quand une affection se déchire. Il sait que je ne peux souffrir plus que je ne le fais, à moins d’en être brisée. Il augmente donc ses tendresses jusqu’à des gestes de prévoyance humaine.
Comme ses enseignements sont courts et néanmoins éclairants, lors de nos colloques intimes!
Il me disait ce matin: «Tu donneras le douzième fascicule à la personne qui te l’a demandé.
– Mais peut-être le Père Migliorini ne le veut-il pas.
– Moi, je le veux. J’ai dit[1] qu’ils devaient être donnés, avec sagesse et mesure, à ceux qui le méritent, notamment aux communautés qui le demandent pour leur bien. Dans une communauté, tous ne sont pas de la même veine. Mais le petit nombre [qui le mérite] en tire avantage. En outre, puisque la flamme réchauffe, les autres eux aussi s’améliorent indirectement, même s’ils sont tenus dans l’ignorance des dictées, qu’ils n’accepteraient pas comme elles doivent l’être: surnaturellement. Le Père Tozzi et le Père Fantoni[2] méritent de les lire. (Il a dit cela exactement de cette façon: d’abord Tozzi, puis Fantoni.) Ce sont des prêtres bien formés, et encore de l’ancienne école. Dans le passé, il y avait des prêtres arides. Il y en a toujours eu. Mais ceux qui se forment actuellement! Ils font ma douleur… Tu rapporteras tout ceci au Père Migliorini.
– Ils te font tant souffrir, Jésus?
– Beaucoup! Plus que les coups de fouet dont le souvenir m’est encore vif en raison de son atrocité. Ces flagellations ont été comparées aux péchés de sensualité. Oui. Ces derniers aussi me font mal. Mais les prêtres idolâtres, impurs, athées sont des fouets lourds et crochus. Leurs coups blessent et leurs crochets lacèrent.
– idolâtres, Seigneur? Impurs? Athées?
– Oui. Cela te paraît-il impossible? Ce ne l’est pas. Ils sont idolâtres en ce sens qu’ils adorent d’autres choses que moi. Ils se complaisent dans la science et le pouvoir. Ils se complaisent en eux-mêmes. Ils sont impurs, même si leur corps reste pur, car ils commettent des actes d’impureté spirituelle en aimant ce que moi, Dieu, je ne suis pas. Ils tiennent plus à aimer et à connaître la science humaine que moi, qui suis la Sagesse divine. Ils sont athées. Car ils refusent à Dieu l’attribut de Puissance. Ils nient les miracles. Le miracle revêt tant de formes! C’est un miracle de guérir un malade, aussi bien que d’empêcher quelqu’un de tomber d’une grande hauteur. C’est un miracle de multiplier la nourriture, aussi bien que de faire un ‘porte-parole’ à partir de ce qui n’est rien. Eux, ils le nient. Ils voudraient mettre des bornes à la toute-puissance divine parce qu’ils sont eux-mêmes tellement limités qu’ils ne peuvent ni désirer ni même accepter ce qui sort des pauvres limites de leur capacité à croire. Pour se convaincre, ils réclament des preuves, ce qui constitue encore des actes de méfiance. D’ailleurs, après les avoir obtenues, ils ne croient toujours pas. Ils ne peuvent pas croire. Ils ont perdu l’innocence de l’esprit, celle que j’ai qualifiée de condition indispensable pour posséder le Royaume des cieux: “Si vous ne devenez semblables à des petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux.”
– Jésus, je crois pour eux aussi. Ne souffre pas!
– Peut-on ne pas souffrir de certaines choses? Non. Peux-tu ne pas souffrir ne serait-ce que du souvenir d’un acte que tu as jugé offensant pour Marie et pour moi? Il reste devant tes yeux comme un cauchemar. Un simple acte. Et moi, qui vois mon don être arraché, tourné en dérision, piétiné – toute chose accordée pour le bien de l’homme est un don –, puis-je ne pas en souffrir?»
devant la peine de mon Jésus, je ne sais que répondre. Je garde le silence, la tête sur sa poitrine.
Puis j’ose poser une question que j’ai sur les lèvres depuis plus d’un mois, depuis que Jésus a si clairement parlé du cas Belfanti-Punturieri,[3] etc. «Jésus, ces deux livres d’Ubaldi,[4] qu’en faire? Je les brûle ou je les donne au Père Migliorini? De toute manière, tu le sais, je ne lis plus rien depuis que tu es mon Maître, ni le bon et le saint pour ne pas être influencée, ni le mondain et le moins bon pour ne pas me profaner. Voici deux ans que je n’y touche pas. J’en ressens même du dégoût, désormais. Est-ce que je les brûle?
– Non. Garde-les. Il nous faut maintenant continuer l’illustration de l’Evangile pour ce pauvre monde catholique qui ne sait plus reconnaître en lui la perle céleste de toute culture sacrée, l’indispensable, l’indépassable. Mais ensuite… Peut-être te demanderai-je l’effort de réfuter ces ouvrages remplis d’erreurs. Moi seul puis le faire…
– Oh! Jésus! Mais alors, quand m’emporteras-tu auprès de toi?»
Jésus sourit et se tait.
«Vas-tu donc me laisser encore si longtemps sur terre? Crois-tu d’ailleurs que le monde tirera profit de ce don fait au détriment de ta pauvre Maria?
– Le monde n’appréciera pas cette grâce. C’est certain. Je ne sais pas, humainement parlant, s’il mérite que je la lui accorde. Mais j’ai dit: “Peut-être.”
– Tu sais tout, pourtant…
– Et je dis ce que je veux. En ce qui te concerne, sois tranquille. N’y pense pas. Ne désire qu’une seule chose: “Faire ce que Jésus veut.” D’ailleurs, dis-moi: es-tu si loin de ce que tu auras au ciel? Qu’est-ce que le paradis? La possession et la connaissance de Dieu. Ne me possèdes-tu et ne me connais-tu pas d’ores et déjà, alors que tu es encore dans la chair, d’une manière si étendue que tu frôles la possession et la connaissance que ceux qui sont esprits ont de moi? J’adapte cette possession et cette connaissance à ta condition humaine, pour ne pas te réduire en cendres, pour te sauvegarder. Mais tu m’as. Tu peux donc rester ici-bas encore un peu de temps et me servir. Mais en voilà assez: te rends-tu compte que tu n’en peux plus? Repose-toi. Je demeure avec toi et ne te quitte pas. Donnons-nous la salutation de paix.
– Encore une réponse, Jésus, une seule, puis je me tiendrai tranquille. Ce livre que le P. Fantoni m’a apporté, je dirais qu’il vient réellement de toi, bien qu’il ait un autre style, plus simple, et qu’il montre une erreur lorsqu’il parle de pestilence. Est-il vraiment de toi?
– Oui. C’est ma parole. J’adapte le style aux aptitudes de celui qui le reçoit. Mais l’enseignement est le même.
– Et la pestilence?
– Et les curieux? La veux-tu, elle aussi? La peste qu’est cette guerre ne te suffit-elle pas? Allez, soit tranquille. Obéis. Sinon, je m’en vais.» Mais il sourit, et il reste.
Vous pouvez imaginer si je me suis vite arrêtée!