AUTO 2.3.01
Bref, mon père finit par céder et je fus sacrifiée. Le 4 mars 1909, à 9 heures du matin, je quittais la maison pour le collège.
Je ne m’étais jamais absentée de la maison, à l’exception du mois de préparation à la 1ère communion. Mais alors la distance qui séparait Voghera de Casteggio était tellement modeste que je n’avais pas eu l’impression d’abandonner la maison. Et puis, à l’époque, je savais que je m’y rendais pour un mois, comme pour des vacances, afin de recevoir Jésus. Maintenant on me plaquait le verdict que j’étais mise en pension, à trois heures de train de la maison, pour des années et par punition.
Voilà pourquoi cet acte de cruauté rendit odieuses à mes yeux la décision et celle qui l’avait prise. J’étais trop intelligente pour ne pas connaître la vraie vérité des choses, et j’aurais préféré qu’avec sincérité, on m’ait avoué cela pour m’expliquer le sacrifice qui m’était demandé. Mais ce sacrifice était injuste parce que ce n’était pas à moi, mais à mon oncle de quitter la maison. Mais si on en avait fait état cela m’aurait été plus supportable. De la sorte je ne savais m’y résigner. Pourquoi me dire que je méritais une punition, que je méritais d’être arrachée à ma maison, à mon père, alors que ce n’était pas vrai? Pourquoi ma mère n’a-t-elle pas réfléchi à tout le mal qu’elle pouvait provoquer en moi avec un tel mensonge et une telle injustice?
Jusqu’alors j’avais éprouvé à l’égard de ma mère de la peur, mais aussi de l’estime. Après cela, c’en fut fini, car je la voyais injuste et sans aucune sincérité. A dire vrai, l’estime que j’éprouvais aussi pour papa en fut altérée, puisqu’il n’avait pas su s’imposer et me défendre.
J’étais très humaine et les réaction humaines étaient très fortes en moi. Par orgueil je partis sans une larme.
Depuis que j’étais petite je pensais que les larmes, appartenant à ce qu’il y a de plus intime et profond dans une personne, plus encore que l’amour, doivent être montrées et partagées seulement à qui mérite de nous voir au plus intime de notre intimité. Tous les autres, tous ceux qui ne nous aiment pas d’un amour parfait, n’ont pas le droit de voir nos larmes. Voilà pourquoi j’ai pleuré seulement avec mon papa, avec Dieu et avec quelques rares autres personnes que j’estime comme papa, et que je vénère comme Dieu.
Je partis donc sans une larme. Par orgueil et par mépris. Pour sûr, par mépris. Je sentais que je n’étais pas aimée. Au point de me sacrifier à un bon à rien. Voilà pourquoi mon coeur se serrait de mépris. Je n’ai pas versé de larme. A l’intérieur je me sentais brisée en voyant que j’étais rejetée, moi qui était la fille, je me voyais mise de côté au profit d’un frère indigne, mais je me suis volontairement endurcie, j’ai croisé les bras jusqu’àce qu’ils me fassent mal, pour les empêcher d’aller entourer le cou de ma mère et la supplier de me garder sur son coeur... Et naturellement, on me jugea insensible!...
A 11 heures nous arrivâmes à Monza, à la porte du grand collège des soeurs de la Charité de la Très Sainte Vierge Enfant. Les soeurs de la bienheureuse Capitanio.
Je me souviens avec précision de la souffrance que j’éprouvais à ce moment-là... Mais je ne pleurai pas. Je poussai seulement un grand cri lorsque je fus arrachée à ma mère... Et voyant que mon cri, qui était réellement le cri d’un coeur qui se brise, resta sans réponse... j’ai senti se briser un autre lien entre moi et ma mère et s’abaisser davantage encore la porte restée ouverte entre moi et celle qui m’a engendrée et donnée à la vie sans m’avoir jamais comprise, sans jamais avoir compris le coeur de sa créature.
Après ce cri, silence. Devant le fait accompli je n’ai jamais eu de gémissements inutiles. Je m’endurcis et meurs en un silence plus pernicieux et plus meurtrier que n’importe quelle explosion de souffrance.
Les religieuses étaient nombreuses et vraiment gentilles. Le collège était agréable, vaste, lumineux, plein de petites cours remplies de soleil et de petites fontaines, de portiques lumineux, et doté d’un jardin aussi vaste que la pinède qui s’étend jusqu’au Marco Polo: l’effet était superbe! Pour me distraire on me fit faire le tour de la maison.
Entre temps mes camarades finissaient le repas de midi et on me présenta. Elles étaient gentilles et affectueuses... mais, timide comme j’étais, je souffris beaucoup de me voir observée par autant de monde: 150 fillettes, 40 religieuses et 40 soeurs converses. J’avais l’impression d’être saint Barthélémy lorsqu’il fut écorché vif! Je me cachais derrière ma religieuse, je répondais par monosyllabes et souvent d’un coup de tête, comme les bourricots. Oh! mes camarades furent très gentilles de continuer à me caresser alors que j’étais aussi revêche!
On me confia à trois élèves: Isabella Gilardi, une petite blonde souriante, fille unique comme moi, qui aurait dû s’occuper de moi comme une petite maman et qui le fit avec beaucoup d’amour; pauvre Isa, elle mourût si jeune, rongée d’angoisse, tuée par les infidélités de son mari qui lui imposa sa maîtresse à la maison. Elle mourût si vite et dans un tel désespoir de laisser orphelins ses enfants en bas-âge. L’autre, Lina Cocini, un grain de poivre, noire, maigre, toute de mouvement et de langue, elle n’aurait même pas cessé de parler avec un cadenas sur la langue, fut ma camarade de salle d’étude. Pauvre Lina, elle aussi mourût de bonne heure, à ving-trois ans, emportée par une péritonite fulgurante. Je fus pour elle une amie sincère en vertu de la loi des contraires; moi toute tranquille et elle, par contre, en perpétuel mouvement, moi silencieuse et elle bavarde comme une pie, moi si réservée et elle tellement exubérante dans ses manifestations. La troisième est encore vivante: Gina Ferrari était un pieux ange... et elle fut placée à mes côtés comme camarade de réfectoire, de chapelle et de classe de travaux pratiques. Cette chère Gina ne désobéissait jamais, en rien, pour offrir des “fioretti” à Jésus!