Los Escritos de Maria Valtorta

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10. Au collège — 1/20

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10. Capítulo 10

ES Traducción en camino

AUTO 2.3.01

Bref, mon père finit par céder et je fus sacrifiée. Le 4 mars 1909, à 9 heures du matin, je quittais la maison pour le collège.

Je ne m’étais jamais absentée de la maison, à l’exception du mois de préparation à la 1ère communion. Mais alors la distance qui séparait Voghera de Casteggio était tellement modeste que je n’avais pas eu l’impression d’abandonner la maison. Et puis, à l’époque, je savais que je m’y rendais pour un mois, comme pour des vacances, afin de recevoir Jésus. Maintenant on me plaquait le verdict que j’étais mise en pension, à trois heures de train de la maison, pour des années et par punition.

Voilà pourquoi cet acte de cruauté rendit odieuses à mes yeux la décision et celle qui l’avait prise. J’étais trop intelligente pour ne pas connaître la vraie vérité des choses, et j’aurais préféré qu’avec sincérité, on m’ait avoué cela pour m’expliquer le sacrifice qui m’était demandé. Mais ce sacrifice était injuste parce que ce n’était pas à moi, mais à mon oncle de quitter la maison. Mais si on en avait fait état cela m’aurait été plus supportable. De la sorte je ne savais m’y résigner. Pourquoi me dire que je méritais une punition, que je méritais d’être arrachée à ma maison, à mon père, alors que ce n’était pas vrai? Pourquoi ma mère n’a-t-elle pas réfléchi à tout le mal qu’elle pouvait provoquer en moi avec un tel mensonge et une telle injustice?

Jusqu’alors j’avais éprouvé à l’égard de ma mère de la peur, mais aussi de l’estime. Après cela, c’en fut fini, car je la voyais injuste et sans aucune sincérité. A dire vrai, l’estime que j’éprouvais aussi pour papa en fut altérée, puisqu’il n’avait pas su s’imposer et me défendre.

J’étais très humaine et les réaction humaines étaient très fortes en moi. Par orgueil je partis sans une larme.

Depuis que j’étais petite je pensais que les larmes, appartenant à ce qu’il y a de plus intime et profond dans une personne, plus encore que l’amour, doivent être montrées et partagées seulement à qui mérite de nous voir au plus intime de notre intimité. Tous les autres, tous ceux qui ne nous aiment pas d’un amour parfait, n’ont pas le droit de voir nos larmes. Voilà pourquoi j’ai pleuré seulement avec mon papa, avec Dieu et avec quelques rares autres personnes que j’estime comme papa, et que je vénère comme Dieu.

Je partis donc sans une larme. Par orgueil et par mépris. Pour sûr, par mépris. Je sentais que je n’étais pas aimée. Au point de me sacrifier à un bon à rien. Voilà pourquoi mon coeur se serrait de mépris. Je n’ai pas versé de larme. A l’intérieur je me sentais brisée en voyant que j’étais rejetée, moi qui était la fille, je me voyais mise de côté au profit d’un frère indigne, mais je me suis volontairement endurcie, j’ai croisé les bras jusqu’àce qu’ils me fassent mal, pour les empêcher d’aller entourer le cou de ma mère et la supplier de me garder sur son coeur... Et naturellement, on me jugea insensible!...

A 11 heures nous arrivâmes à Monza, à la porte du grand collège des soeurs de la Charité de la Très Sainte Vierge Enfant. Les soeurs de la bienheureuse Capitanio.

Je me souviens avec précision de la souffrance que j’éprouvais à ce moment-là... Mais je ne pleurai pas. Je poussai seulement un grand cri lorsque je fus arrachée à ma mère... Et voyant que mon cri, qui était réellement le cri d’un coeur qui se brise, resta sans réponse... j’ai senti se briser un autre lien entre moi et ma mère et s’abaisser davantage encore la porte restée ouverte entre moi et celle qui m’a engendrée et donnée à la vie sans m’avoir jamais comprise, sans jamais avoir compris le coeur de sa créature.

Après ce cri, silence. Devant le fait accompli je n’ai jamais eu de gémissements inutiles. Je m’endurcis et meurs en un silence plus pernicieux et plus meurtrier que n’importe quelle explosion de souffrance.

Les religieuses étaient nombreuses et vraiment gentilles. Le collège était agréable, vaste, lumineux, plein de petites cours remplies de soleil et de petites fontaines, de portiques lumineux, et doté d’un jardin aussi vaste que la pinède qui s’étend jusqu’au Marco Polo: l’effet était superbe! Pour me distraire on me fit faire le tour de la maison.

Entre temps mes camarades finissaient le repas de midi et on me présenta. Elles étaient gentilles et affectueuses... mais, timide comme j’étais, je souffris beaucoup de me voir observée par autant de monde: 150 fillettes, 40 religieuses et 40 soeurs converses. J’avais l’impression d’être saint Barthélémy lorsqu’il fut écorché vif! Je me cachais derrière ma religieuse, je répondais par monosyllabes et souvent d’un coup de tête, comme les bourricots. Oh! mes camarades furent très gentilles de continuer à me caresser alors que j’étais aussi revêche!

On me confia à trois élèves: Isabella Gilardi, une petite blonde souriante, fille unique comme moi, qui aurait dû s’occuper de moi comme une petite maman et qui le fit avec beaucoup d’amour; pauvre Isa, elle mourût si jeune, rongée d’angoisse, tuée par les infidélités de son mari qui lui imposa sa maîtresse à la maison. Elle mourût si vite et dans un tel désespoir de laisser orphelins ses enfants en bas-âge. L’autre, Lina Cocini, un grain de poivre, noire, maigre, toute de mouvement et de langue, elle n’aurait même pas cessé de parler avec un cadenas sur la langue, fut ma camarade de salle d’étude. Pauvre Lina, elle aussi mourût de bonne heure, à ving-trois ans, emportée par une péritonite fulgurante. Je fus pour elle une amie sincère en vertu de la loi des contraires; moi toute tranquille et elle, par contre, en perpétuel mouvement, moi silencieuse et elle bavarde comme une pie, moi si réservée et elle tellement exubérante dans ses manifestations. La troisième est encore vivante: Gina Ferrari était un pieux ange... et elle fut placée à mes côtés comme camarade de réfectoire, de chapelle et de classe de travaux pratiques. Cette chère Gina ne désobéissait jamais, en rien, pour offrir des “fioretti” à Jésus!

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Mais les autres dix-huit élèves de la classe étaient gentilles, elles aussi: la classe de première supérieure[1] était divisée en première technique et en première interne, car à l’époque, dans ce collège, il n’y avait pas les cours de formation classique, mais seulement des classes de formation technique ou de formation générale, appelée interne, dont le programme consistait en un mélange de cours techniques et de notions complémentaires, aptes à donner aux demoiselles de la bonne société la culture nécessaire à leur état, mais sans la délivrance d’un quelconque diplôme.

Nous entrions dans la période des examens trimestriels et le jour suivant je passai mon petit examen. On m’avait fait lever à neuf heures, trois heures plus tard que les autres, car cet ange qu’était la supérieure ne voulait absolument pas effaroucher personne par un excès de discipline et elle nous amenait à la pratique du “règlement” sans à-coups trop rudes. Quant à moi, j’étais habituée à la maison à être debout à sept heures au plus tard durant l’hiver et dès six heures, ou même plus tôt, durant l’été. Mais qui aurait imaginé qu’une fille unique puisse être entraînée selon un modèle aussi militaire?

La religieuse m’avait aidée à m’habiller, me laissant mettre mes habits de la maison, elle me laissa même porter le noeud rouge qui tenait mes cheveux... Puis nous descendîmes à la chapelle.Je me souviens que je rencontrais alors la vice-supérieure des études. Une petite soeur, pleine de vie, armée de lunettes d’un bleu azur... Son aspect et le fait d’apprendre qu’elle était la supérieure des études et, qui plus est, professeur de mathématiques, la bête noire de mes études, me fit trembler. Au contraire, la pauvre soeur fut très gentille avec moi, même si elle regrettait que c’était justement dans sa matière que je ne valais rien!.. Elle me fit une caresse et m’appela petit passereau. Cela me réconforta un peu.

Nous entrâmes dans la chapelle. Comme elle était belle! Toute bleue et or telle qu’alors je me représentais le ciel. La Vierge du Sacré-Coeur de Jésus sur le rétable. A ses côtés, les saints Modeste et Tarcisius, les deux saints patrons, les deux enfants martyrs si beaux. Puis, mon saint Joseph et le Sacré-Coeur. Et puis des fleurs, beaucoup de fleurs et du soleil et le jardin que l’on voyait à travers les vitraux ouverts et le chant des oiseaux...

Soeur Françoise m’invita à prier et puis me demanda si je voulais voir le corps de saint Modeste martyr, déposé au-dessous de l’autel. Le souvenir de mon Jésus mort, resté gravé dans ma mémoire avec ses plaies à vif me fit refuser. J’avais peur de regarder d’autres plaies. Celles de Jésus passe encore, mais les autres, cela était de trop pour moi! Soeur Françoise me rassura aussitôt. De fait, je vis un beau jeune homme de cire, modelé à la perfection, étendu sur un matelas de pourpre, vêtu comme un jeune romain, les sandales aux pieds, la longue tunique ourlée d’une dentelle grecque, son visage splendide reposant sur un coussin dans une attitude de doux abandon, tenant l’épi et la grappe dans une main et la palme dans l’autre. Il semblait dormir, absorbé par un rêve bienheureux. Le martyre subi n’avait laissé qu’une petite trace sur son cou blanc comme neige, là où l’épée avait ouvert la veine, à l’endroit où la vie le quitta et par où entra la gloire... Voilà ce que fut ma rencontre avec Modeste, le jeune martyr du Christ.

Amenée au réfectoire, je ne mangeai rien. Je ne pouvais pas boire le lait à cause de mon estomac. Aussi ce matin-là je restais à jeûn. Mais le simple fait que personne ne me réprimandait me remplissait de joie et de satiété.

Nous nous rendîmes en classe. Conduite à mon banc, je passai comme les autres mon petit examen. C’était du français écrit. Moi j’avais déjà appris la syntaxe alors que les autres n’en étaient qu’aux premières armes. Ce fut donc un triomphe qui me réconforta et me rendit le sourire. Les camarades se serraient autour de moi avec admiration et la soeur française me caressa en prime. Oh! cela fait du bien un peu de joie!

Le jour suivant c’était l’examen d’italien. Je me souviens encore du sujet: “Elle est belle la neige qui tombe du ciel, mais si l’on pense à ceux qui souffrent...”

La religieuse qui enseignait l’italien était très jeune. C’était une postulante, originaire de Venise. Une belle jeune fille, avec de grands yeux d’espagnole, une bataille de tresses sur une tête sans coiffe, une magnifique rangée de dents, et d’un aspect gentil, souriante, très intelligente. Je découvris ensuite que c’était un ange tombé sur terre. Et de fait elle s’appelait Angèle, avant de prendre en religion le nom de soeur Immaculée. C’était là deux noms prédestinés, car elle fut toujours un ange, un ange qui de la terre s’envolait à tout moment aux pieds de Dieu, et elle était pure comme son nom, d’une pureté qui transparaissait en tout son être. Lorsqu’elle parlait de Dieu, ce séraphin qu’elle était s’allumait tout entière comme de la neige sous un soleil de pourpre... Il semblait que des flammes intérieures brillaient à la surface... Elle mourut très jeune, sans une vraie maladie, mais saisie par une langueur inopinée que les médecins ne parvinrent pas à identifier et qui la détruisit en quelques jours alors qu’elle rayonnait de santé et d’énergie. Elle mourut exactement le 8 septembre, jour de la fête de l’Ordre de Marie Enfant. L’amour l’emporta, l’amour la cueillit, l’amour l’éteignit pour l’amener fleurir au ciel.

Ma dissertation fut considérée comme un chef d’oeuvre. Je savais que j’étais forte en italien mais que l’on me donne la note maximale, un 10, cela me surprit beaucoup. Et je fus encore plus surprise que l’on fasse publiquement mes éloges. Je n’étais pas habituée aux éloges. Pour la première fois je constatais qu’il n’était pas vrai qu’“à celui qui fait son devoir on ne doit pas faire d’éloge”, selon le dicton de ma mère. Ici j’avais fait mon devoir et j’étais récompensée. Cela me réchauffa le coeur et me redonna de la confiance en moi-même.

Faire une description était mon point fort. Aussi avait-il été facile pour moi de décrire la chute de la neige. Je n’ai jamais aimé la neige. Elle est blanche, mais elle est si froide! Je préfère le soleil. Il faut se souvenir que je suis née dans un pays de soleil et que c’est du soleil que je prenais mes forces, lorsque j’étais abandonnée dans les sillons...

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Même la partie réflexive de la dissertation, où toutes les autres avaient misérablement échoué, m’avait été facile. Observatrice telle que j’étais, j’avais pu remarquer des quantités de fois la souffrance des pauvres, des démunis... Triste par nature et rendue encore plus triste par le cadre de vie familiale, je comprenais la souffrance dans toutes ses dimensions. Combien de fois, le nez écrasé contre les carreaux d’une fenêtre, dans de tristes après-midi d’enfant seule, d’un de ces dimanches gâchés par les tensions familiales, n’avais-je pas remarqué, au-delà du voile des larmes, d’autres misères, différentes par leur forme mais identiques par leur peine, qui passaient dans le tourbillon des flocons blancs...

C’est ainsi que sans effort et sans mérite, alors que le travail m’avait paru si facile, l’on me proclamait première de la classe pour les langues italienne et française et pour les matières orales.

En mathématiques... je restai fidèle à mon ânerie. Lorsque l’on m’a fabriqué, on a dû oublier de mettre dans ma tête la cellule des maths. C’est là un vide absolu que ni mes propres efforts, ni les efforts d’autrui n’ont jamais pu combler. Je suis une parfaite idiote en matière de calcul.

Mais je ne le regrette pas trop. Je pense que Jésus lui aussi est comme moi. Car lui non plus n’est pas un grand calculateur. S’il l’avait été et s’il l’était, il ne serait pas ce qu’il est. Car il est un poète, l’Evangile nous le montre. C’est un habile diplomate, l’Evangile nous le dit aussi. Il est le Médecin, le Maître, l’Ami, le Sauveur. Il est tout sauf un calculateur. Et comme tous ceux qui ne sont pas calculateurs, il est généreux outre mesure, miséricordieux outre mesure, patient outre mesure, bon outre mesure. Et cela me donne beaucoup d’espérance... D’un idéaliste il y a toujours du bien à attendre. D’un mathématicien jamais. Et si Dieu était un mathématicien toujours soucieux de calculs exacts, qui donc pourrait espérer se sauver? Mais Jésus n’est pas mathématicien. Il ne donne pas la parole à la science mais au coeur, et même il ne raisonne que selon la science du coeur, et celui qui sait le prendre par ce côté-là obtient tout de lui.

Moi aussi je raisonne selon la science du coeur, moi aussi, dans la vie pratique et dans celle de l’esprit, je suis une idéaliste, une généreuse, une prodigue qui ne fait jamais le compte de ce qui a été donné avec ce qui a été reçu. Je donne, je donne et je donne encore sans me soucier de rien d’autre. Je mets ma confiance dans le Sauveur, le Frère, l’Ami, le Maître, mon Roi et je poursuis ma course de la sorte, ne regardant que lui seul...

Mais revenons au collège.Dix jours plus tard papa et maman vinrent me rendre visite. C’était mon anniversaire et papa avait voulu venir me voir.

Lorsque l’on m’appela au salon des visites, je ressentis un grand battement de coeur... Car la blessure allait maintenant s’ouvrir à nouveau... alors qu’elle commençait juste à se cicatriser.

La supérieure, qui était une excellente éducatrice d’enfants, d’un caractère doux et stable, savait faire obéir par amour, même les plus revêches. Elle était parente d’un de nos amis, officier médecin: l’un des médecins qui avait décrété le caractère périlleux de mon oncle(?!). Un bel âne donc! Mais je lui dois de la gratitude car, au collège, j’étais heureuse. Je ne le remercie pas de m’avoir arrachée à papa dans la dernière période de son intégrité mentale. Mais je parlerai plus loin de cela... La supérieure donc, qui avait compris de quel acier j’étais faite, me prit à part et me demanda “ma parole d’honneur que je ne pleurerais pas”. La parole d’honneur d’une enfant! D’aucuns riront en entendant une telle chose. Mais la supérieure avait compris à qui elle avait à faire: elle savait de quel bois j’étais intimement moulue. Aussi me traita-t-elle comme une personne adulte.

Avant de lui donner ma réponse je pris quelques minutes de réflexion... puis je lui répondis simplement et fermement et je restai fidèle à ma promesse. Dans la vie je me suis toujours comportée de la sorte. J’ai réfléchi avant de commencer ou de promettre une chose. Mais lorsque ma conscience me disait: “Tu peux promettre, tu peux commencer”, j’ai donné ma parole, à moi-même ou aux autres selon les cas, et je l’ai toujours respectée jusqu’à son achèvement. Avec virilité, honnêteté, sainteté. Puisque la sainteté consiste à rester fidèle aux promesses que nous formulons à nous-mêmes, au prochain, ou à Dieu.

Je me rendis donc au salon, je parlai avec mes parents et, même si au-dedans de moi je pleurais toutes mes larmes de fille, je montrais un visage serein. Je les accompagnai jusqu’à la porte avec un sourire, comme la plus chevronnée des collégiennes.

Après... Eh bien, j’allai pleurer dans le seul endroit où nous les collégiennes l’on pouvait se trouver tout à fait seules! Un lieu bien peu poétique, mais secret comme nulle part ailleurs. C’est toujours là que j’ai pleuré. Car même à la chapelle je ne me sentais pas aussi seule que dans ce coin tellement humain... A la chapelle il y avait toujours quelque religieuse, quelque soeur converse, quelque camarade, et j’ai toujours eu pour ma part une grande pudeur à propos de mes souffrances personnelles.

Et je n’ai jamais pris plaisir non plus à obtenir de la compassion dans ma souffrance. Je pense que le fait de mendier apporte du réconfort. Aller pleurer à droite ou à gauche est, à mon avis, un manque de dignité, une preuve d’infantilisme moral et, dans tous les cas, c’est, à mon avis, la preuve que l’on ne souffre pas de façon excessive. Car une souffrance vraie, la souffrance souveraine reste digne dans ses manifestations. La souffrance sait parfaitement qu’aucun mot humain n’est capable d’enlever sa flèche du coeur meurtri... Dieu seul, versant du ciel son réconfort sur une pauvre créature qui se tord sous l’emprise d’une authentique souffrance, peut apporter un calmant surhumain sur l’ardeur de la plaie. L’homme ne le peut pas. La plupart des hommes, au contraire, obtiennent exactement le contraire du résultat cherché et escompté. Par des mots rarement éclairés d’une authentique lumière intérieure de compréhension et d’amour, par des témoignages d’affection, souvent et volontiers inopportuns et exagérés, ils blessent et ravivent au lieu de soigner et de calmer.

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Certains possèdent, par une grâce spéciale du bon Dieu, le secret de consoler. Mais la troupe de ces “certains” qui sont les véritables consolateurs de leurs frères est tellement exiguë, tellement exiguë!... Elle est formée, cette troupe-là, par les véritables saints de la terre, par ceux qui ont beaucoup pleuré et beaucoup souffert, sans devenir amers sous l’action de la souffrance, ce qui est une chose qui souvent advient, chez les moins bons. Oui, parce que la souffrance, cette maîtresse de vie, améliore les meilleurs, ceux qui savent reconnaître son visage et comprennent de quel charisme royal est faite la souffrance et la nature de la source d’où provient un tel charisme, mais la souffrance rend plus âpres, plus rebelles, plus égoïstes ceux qui ont moins de bonté.

Nombreux sont les aphorismes qui servent à définir l’homme, mais je pense que l’un des mieux appropriés est celui qui s’énonce: “Dis-moi comment tu souffres, comment tu supportes la souffrance, montre-moi quelles réactions la souffrance suscite en toi, et je te dirai qui tu es”.

Oui, la religion, l’amour de la patrie, l’amour filial, l’amour d’épouse, l’amour maternel, les vertus sociales, tout cela dévoile sa vraie nature dans la réaction à la souffrance.

Le vrai croyant embrasse la croix en pleurant et la serre sur son coeur en disant: “Merci, Seigneur, de me faire souffrir et de me rendre de la sorte aussi semblable à toi”.

Le vrai patriote souffre virilement par amour de la Patrie, et si cette Patrie est pour lui une source de souffrance, elle en sera d’autant plus aimée et servie par lui d’un amour plus parfait.

Le fils réellement digne de ce nom, s’il aime et souffre à cause de ceux dont il reçut la vie, se sacrifie d’autant plus en humble holocauste et en signe de grande obéissance, de respect, d’affection, sans se préoccuper de savoir si ses parents sont dignes d’une telle affection, sans tenir compte de leurs fautes, qu’il constate, mais qu’il ne juge pas et surtout qu’il ne punit pas, car dans le véritable amour il trouve le secret de tous les pardons, c’est-à-dire de toutes les indulgences.

L’épouse, ou le mari qui est réellement le conjoint de son compagnon de vie, forme une seule chair avec lui et reste celui que Dieu a uni et qu’aucune force ou événement humain ne peut et ne doit délier: il sait retrouver cet amour qui a fleuri à l’heure d’une confiance réciproque et qui est blessé par l’offense de l’autre, et il ignore de son côté toute flétrissure, il garde la force de répondre avec bonté à la méchanceté d’autrui, avec fidélité au manque d’amour, avec vertu au manque de vertu de l’autre, avec dévouement à l’égoïsme d’autrui, avec pardon à toutes les offenses de son compagnon qui piétine le lien sacré et éternel du sacrement et de l’amour.

La mère, le père réellement dignes de ce nom n’aiment-ils pas au-delà de toute chose le fils qui tire de leurs coeurs des larmes de sang, lorsqu’il est malade dans son corps et ravagé en son âme? Quels sacrifices, quelles sommes d’amour ne sont-ils pas nécessaires pour disputer un fils à la mort physique, ou l’arracher à la mort morale! S’il est vrai qu’un enfant sain, beau, gentil, cause de fierté pour ses parents provoque un sentiment de sérénité, de confiance, de détente, comme il est vrai également de constater combien toutes les initiatives, les préoccupations, les sacrifices, sont d’autant plus méritoires que l’âme ressent qu’ils sont inutiles, mais qu’ils doivent être dépensés et prodigués pour celui, parmi les enfants, qui est à l’origine de leur souffrance...

J’ai fait une longue digression. Mais je sens que vous me comprenez. Vous êtes l’un des rares à posséder le don de l’intelligence, un don très supérieur à toute intelligence normale, apte à comprendre les coeurs.

Je ne sais rien de votre vie, mon Père, mais j’ai l’impression que vous n’avez pas eu une enfance, ni une jeunesse privée de larmes. Vous comprenez trop bien ceux qui souffrent pour ne point avoir souffert vous-même. Sinon je devrais penser que Dieu est tellement présent en vous, par sa capacité infinie de comprendre et d’aimer, que votre personnalité humaine, toujours limitée dans ses capacités intellectives, est effacée, dépassée et que c’est Dieu qui agit, comprend, oeuvre et console par votre entremise, voire à votre place.

Mais revenons au collège.

La supérieure me l’avoua bien des années plus tard: elle conclut de ma capacité à rester fidèle à la parole donnée les meilleures augures sur la réussite morale et spirituelle de ma vie et, depuis lors, m’en aima encore davantage. Elle avait compris que le “Valtortino”[2], bien que menue, timide, d’apparence morale tout à fait ordinaire et douée d’un physique fragile, était en réalité constituée d’une bonne étoffe, pleine de générosité, de fermeté, de force, de fidélité.

Oui, ces vertus-là, je les ai toujours possédées, comme un bouquet de fleurs que Dieu avait cultivées en moi-même et que j’ai su cueillir et offrir à toute heure de ma vie à mes frères. Ces vertus sont chez moi, ficelées par le cordon doré de l’amour: un grand amour pour Dieu et le prochain. Ce dernier est toujours apparent et bien vivant. Par contre, l’amour de Dieu agit parfois à mon insu, tandis qu’il travaille l’intérieur de mon âme qui, à partir du moment où elle conçut le Christ, par l’adhésion spirituelle à son désir d’amour, n’a jamais cessé d’agir et d’opérer dans l’amour. Et ma vie de collégienne s’est peu à peu organisée et devint de plus en plus aimée de ma part.

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Réveil à 6h les jours ordinaires, à 7h le dimanche et les jours fériés. A 6h30, ou à 7h30, à la chapelle pour la messe et les prières. A 8h moins le quart, le petit déjeuner, suivi d’une brève récréation, puis c’était l’étude des leçons passées en me promenant sous le préau ou dans l’immense salle de théâtre en période froide de l’année. A 9h moins le quart, début des classes d’une durée d’une heure chacune. A midi, le repas. Une heure exactement suivie de 3/4h de récréation. Puis, chacun retourne à ses propres occupations: travail, étude, musique, peinture, etc. jusqu’à 16h. A 16h, goûter, récréation, puis devoirs du soir et étude des leçons jusqu’à 18h30. Oraison du soir à la chapelle et bénédiction du Saint-Sacrement, lorsqu’il y a des neuvaines, ou durant les mois de mai et de juin. Le dîner est à l9h, suivi d’une récréation de l9h30 à 20h30. Puis, après le chant du “Sub tuum praesidium” devant la statue de l’Immaculée, les petites vont se coucher, les plus grandes restent levées jusqu’à 21h30, et même au-delà en temps d’examen. Puis tout le monde au lit.

Le jeudi et le dimanche, promenade en ville ou au parc, selon la saison. Durant l’été, promenade chaque soir dans la campagne parmi les champs garnis d’épis dorés. A l’époque du carnaval, cinéma et spectacles. De temps en temps on donnait quelque représentation dans d’autres instituts qui nous invitaient à leurs spectacles, comme des concerts au conservatoire de Milan ou dans d’autres salles. Au printemps, une promenade de récompense dans la Brianza et sur les lacs. Du 10 juillet au 10 octobre, vacances à la maison. Nourriture excellente et abondante, assistance médicale suivie, chauffage central par radiateurs, allégresse, beauté, dignité et bonté.

Je m’y trouvais à merveille. Je suis restée au collège du 4 mars 1909 au 23 février 1913: cinq années scolaires et quatre années solaires. Solaires non seulement par la durée des 365 jours, mais à cause de la joie véritablement solaire de ces moments-là. Mes camarades, toutes beaucoup choyées en famille, certaines même gâtées, trouvaient cette discipline très sévère et s’en plaignaient. Pour ma part, je n’avais jamais senti la discipline aussi légère. Le travail scolaire me plaisait et c’était agréable d’étudier lorsque les félicitations constituaient un excitant permanent à celles qui s’y appliquaient de bonne volonté. J’étudiais donc avec joie et de bons résultats: j’étais toujours au tableau d’honneur. L’ordre, l’obéissance ne me coûtaient pas, l’éducation non plus. C’est pourquoi on me montrait toujours en exemple. En cinq ans, je n’eus jamais de punition.

Je vous ai dit que depuis tout petite j’agissais correctement par fierté, afin de ne point devoir demander pardon. En deuxième lieu, je me comportais bien afin de faire plaisir à papa et d’éviter les châtiments de maman. Mais là, au collège, j’étudiais assidûment, j’étais une collégienne exemplaire — je dois le dire parce que c’est vrai et je ne risque pas d’être démentie: les religieuses qui s’occupaient de moi vivent encore et peuvent le confirmer — uniquement par amour. J’avais remarqué que les religieuses, ces mères-vierges, jubilaient véritablement lorsque les élèves répondaient à leurs soins, mais au contraire s’affligeaient et souffraient lorsque, malgré tous leurs efforts affectueux, une fillette restait paresseuse, indisciplinée, rebelle. Je n’ai jamais voulu affliger ces religieuses qui m’aimaient comme ma mère ne m’avait jamais aimée et que j’aimais d’un sentiment de gratitude tel qu’après trente années de séparation ce sentiment ne s’est pas atténué.

Soeur Rose, la vice-supérieure des études, avait coutume de dire: “Les élèves qui se plaignent des supérieurs sont ceux dont les supérieurs ont beaucoup à se plaindre”. Voilà une grande vérité. Quant à moi, qui ai toujours fait mon devoir, je n’ai pas à me plaindre de mes supérieurs et eux non plus n’ont pas à se plaindre de moi, ils me le manifestent de nombreuses façons.

Mes camarades aussi m’aimaient et m’aiment beaucoup. J’ai toujours vécu en accord avec toutes et même si certaines habitudes, certaines fiertés, certains égoïsmes ne me plaisaient pas chez mes camarades, je les ai toujours supportées, essayant patiemment de les faire réfléchir en vue d’améliorer ces tendances naturelles chez ces enfants riches et heureuses... Moi aussi j’étais riche, mais je n’étais pas heureuse, je connaissais le goût des larmes et la vie avait donc pour moi un éclairage différent du leur.

Combien de confidences, combien de petits secrets, combien de soutiens discrets n’ai-je pas offert à ces petites soeurs de mon âme!... Je possédais à l’état naturel la rare qualité du silence. Je savais écouter, consoler et me taire. Le collège est un monde en miniature. On y trouve de tout; toutes les classes sociales, tous les caractères, toutes les difficultés y sont représentés.

On y rencontre les souffrances, les joies, les espoirs que nous éprouvons et qui se reflettent en nous depuis la vie qui vient de l’extérieur. Tout est partagé au sein de cette petite communauté. Lorsqu’une peine frappe l’une d’entre nous, elle est partagée par toutes; deuils familiaux, mésaventures, désastres... s’abattent sur une, mais nous font toutes pleurer. Joies, naissances, noces qui viennent en réjouir une, réjouissent aussi les autres.

Les religieuses ont elles aussi leurs affections et leurs croix. Ce sont des croix intimes, provenant de leur communauté, ou originaires de l’extérieur, de la maison qu’elles ont abandonnée par amour de Jésus. Quels sont donc ces imbéciles qui affirment que l’habit monacal éteint tout sentiment? J’ai vu souffrir intensément les religieuses qui s’occupaient de moi à certaines heures de déchirement... Devant moi, dont elles étaient sûres de la compréhension et de la prudence, se sont déversées bien de larmes de religieuses... Parfois elles se réfugiaient dans mon petit bureau — car j’eus aussi une pièce toute pour moi, pour des raisons que je vous indiquerai plus tard — pour donner libre cours au déversement de leur coeur... Pauvres chères soeurs! Quant à moi, je les laissais pleurer, j’écoutais ce qu’elles avaient à me dire, je devinais ce qu’elles ne disaient pas, je priais Jésus de les consoler et, pour ma part, je leur offrais mon amour. Elles partaient de là rassérénées.

Moi aussi je me confiais à elles. Assez peu, car j’étais très fermée, timide, pudique sur mes sentiments. Mais en fait nous nous comprenions même sans trop parler. Un regard, l’ardeur du visage, un tremblement dans la voix exprimaient ce que j’avais honte de dire.

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J’étais beaucoup aimée. Une rigueur naturelle du jugement faisait que mes réflexions tombaient rarement dans l’erreur. Ma supérieure disait toujours à maman: “Ah! Maria est une petite femme très sensée. Rien ne lui échappe et il nous faut être sur nos gardes, nous aussi religieuses, car si nous commettons quelques erreurs, avec l’adresse qui la caractérise elle nous les fait remarquer et j’avoue qu’elle a tout à fait raison!”

Les camarades m’adoraient et étaient fières de moi, pour mon intelligence. Beaucoup plus fières que je ne l’étais moi-même, car je savais que je ne pouvais pas me vanter de ce don de Dieu, mais que je devais seulement en rendre gloire à Lui et en user en faveur de mes condisciples. N’importe quelle lettre à quelque prélat ou autorité, tous les essais de littérature à lire dans les académies, tous les thèmes d’imitation sont issus de ma citrouille... J’avais l’impression d’être un verre à soie qui file, file et file encore son secret visqueux et enlace et élabore son chef-d’oeuvre... Sans mérite et sans effort.

Mais cela n’est qu’un côté tout humain. Je regrette de perdre du temps à en parler, même si je suis tenue à dire du bien à mon sujet. Mais vous m’avez priée de dire le bien et le mal. Je m’exécute donc.

Mais j’aborde maintenant un sujet qui vous plaira davantage et qui m’est plus agréable. Auparavant cependant je vous parlerai de mes études.

La première et seconde années, cours de formation interne. Puis la troisième année, après la maladie de mon papa, survenue au printemps 1910, ma maman, qui était devenue désormais patronne absolue de tout, puisqu’il n’y avait même plus l’ombre de la volonté de mon cher papa, imposa la sienne qui ne se discutait pas et je dus m’inscrire au cours technique.

Maman voulait que je fasse le cours complémentaire, puis l’école normale, ancrée dans son idéal qui voyait en moi “la fille institutrice”. Mais les religieuses lui firent remarquer que j’aurais dû quitter le collège et fréquenter les écoles publiques comme candidate libre et que, étant absolument nulle en dessin, je ne pouvais pas fréquenter l’école normale. Maman choisit alors l’école technique.

C’était pire que tout! Pensez que mes capacités en mathématiques s’étaient ensablées devant les fractions... Comme une mule entêtée, mon cerveau s’était refusé à avancer dans le calcul. Je n’y comprenais rien: les cours d’arithmétique, géométrie, comptabilité étaient un supplice inutile. Il m’arrivait de me sentir mal à cause de l’effort fourni à essayer de comprendre, mais je ne comprenais rien. J’avais l’impression que l’on parlait japonais, africain, eskimo!!! Pensez donc si c’était le cas de parler d’école technique! Et puis je n’avais guère besoin d’un emploi... Mais si vraiment on voulait me mettre en main le bout de papier d’un diplôme, que ce soit pour le moins dans les études classiques où je réussissais si bien.

Je priais et suppliais dans ce sens. Les religieuses prièrent et supplièrent dans ce sens. Rien à faire. Ma mère, fidèle à son “Ce que j’ai dit est dit”, fut inexorable.

En une année je dus faire le programme de trois classes techniques... et ce fut un solennel recalage en mathématique, géométrie et comptabilité. Quant au reste j’obtins les notes maximum... Je m’étais usée jusqu’à en tomber malade, je m’étais éreintée de larmes et d’efforts sans but... Comme toujours ma mère s’était mise en travers de ma route et m’avait démolie... Et elle m’a démolie... Elle a complètement abîmé un morceau de mon heureuse existence de collégienne... Bah!

De retour au collège pour l’examen d’octobre, j’étais extrêmement malade. Mais les soeurs obtinrent de me faire faire tout le programme classique durant les mois de formation qui me restaient. Et elles obtinrent l’autorisation. Mais à quoi tout cela m’a-t-il servi? A quoi a donc servi ce pauvre diplôme gâché par de mauvaises notes dans les trois sciences exactes? Et à quoi m’a donc servi une étude aussi massacrante qui m’a portée en moins de vingt mois à compléter tout le programme des études du “gymnase” et du “lycée”?[3] J’en ai retiré des satisfactions intérieures, mais rien d’utile. Et alors? A quoi bon tout cet effort? Bah! Je ne sais qu’en penser! Bah! Je ne puis que dire: bah!

Voilà pourquoi pour les deux dernières années scolaires j’eus un bureau pour moi toute seule, où je travaillais, je travaillais, et je travaillais douze heures par jour. Pour le reste ce furent des heures de joie, car j’aimais beaucoup les matières littéraires.

Mais parlons maintenant de mon âme et de la vie spirituelle.

Au collège, comme une fleur qui pousse en un terrain favorable, comme une plante qui est amenée de l’ombre à la lumière du soleil, comme un arbuste sauvage qui connaît la main du jardinier, j’ai fleuri en grandeur, en intelligence, en savoir. Mais j’ai surtout fleuri dans le Christ.

Comme je vous ai dit au début de ce récit, la première rencontre advint “avant de quitter l’enfance”, dans la chapelle des Ursulines où, avec toute l’innocence et la confiance de l’enfance, j’ai aimé Jésus qui était mort pour moi au milieu de tant de souffrance. Puis... j’avais perdu mon Dieu de vu. Le contact s’était éteint, comme un fil qui casse sous le poids excessif de choses inutiles.

Les Adoratrices du Très Saint Sacrement avaient renoué le fil interrompu. Mais, en raison bien sûr de mon incapacité, le courant ne s’était pas encore rétabli. Trop d’années d’inertie spirituelle étaient passées et l’âme était tombée en un état de léthargie qu’elle avait du mal à surmonter. Jésus ne me forçait pas. Il aurait pu me secouer durement, par quelque peine, ou au moyen de quelque chose d’autre voulu par sa Volonté. Mais il ne le fit pas. Il attendit. Simplement il m’aima, mon cher Jésus. Maintenant il est donc juste que je l’aime, même si je ne sens pas ses caresses, car je suis restée longtemps dans une telle apathie, et dans un étourdiment tel que je suis incapable de sentir sa présence.

AUTO 2.3.07

A mon arrivée au collège, dès les premiers jours, j’ai senti que mon âme se tournait à nouveau vers lui. L’arbre ne doit pas se sentir autrement au printemps, lorsqu’il sort de son sommeil léthargique hivernal. Depuis les racines, enfoncées dans le sol, une lymphe, qui n’est autre que de la molécule solaire descendue dans les mottes de terre qui étaient froides et qui sont devenues tièdes sous les rayons dorés, commence à s’élever dans le tronc aride, met un tremblement dans l’écorce rêche, un sang dans le bois compact, une vie dans la moelle à demi morte, s’avance dans les branches, vers le sommet, consolide les bourgeons à peine ébauchés, les grossit, les ouvre en un miracle de nouveau feuillage, répand boutons et corolles, ravive les étamines et les rend fécondes, suscite les épousailles végétales entre les fleurs, met en mouvement le pollen fécondant, crée le triomphe du fruit nouveau, fait de l’arbre, qui était triste et squelettique, un poème de vie utile et féconde.

Moi aussi j’ai senti quelque chose descendre en moi, fondre mon coeur glacé, m’animer, palpiter, éclairer ce qui était auparavant obscurité et mort... Saint Joseph, celui qui me tenait sur ses genoux paternels et qui m’avait lavée le premier l’âme avec le sang du Christ, me prenait maintenant par la main et me conduisait à Jésus. J’étais au collège depuis six jours à peine que commençait la chère neuvaine à saint Joseph, et je m’y trouvais depuis quinze jours lorsqu’eut lieu la messe solennelle en l’honneur du saint qui était aussi le saint patron de la supérieure. Le soleil du Christ s’élevait au-dessus de ma nuit...

J’ai toujours beaucoup aimé les fonctions religieuses solennelles. Cette pompe autour du Saint des Saints, cette musique sacrée, suave et solennelle, cet arôme d’encens qui se consume devant l’autel, en fragrance et feu ardent, cette louange à Dieu et à ses saints, dans un cadre de faste, m’ont toujours touchée le coeur. Et m’ont procuré l’expérience, en une mesure infinitésimale, de ce qu’est et de ce que sera, dans les siècles des siècles, l’éternelle fonction des hosannas à l’Agneau, dans les cieux bienheureux de Dieu. Et depuis lors ces cérémonies ont mis en moi une nostalgie des chants célestes, une hâte de me rendre là-haut pour unir ma voix à celle des armées bienheureuses, dont la vie consiste à adorer la sainte Trinité et à se perdre dans la joie d’une telle adoration.

Dans ce collège la religion imprégnait toute la journée. Mais il s’agissait d’une religion lumineuse, ouverte, confiante. Ce n’étaient pas de longues et fatiguantes prières, mais un constant et bref rappel à Dieu. Non pas la crainte de son jugement, mais la confiance en la bonté du Père, voilà ce qui nous était inculqué. La discipline religieuse ne nous était jamais imposée. Mais nous étions amenées à la désirer sans même nous en apercevoir, tellement il était doux de la pratiquer, tellement douce était la manière par laquelle ces maîtresses vivaient de cette vie religieuse, tellement était attachant tout ce qui avait trait à la vie pieuse que l’on nous invitait à vivre.

La journée commençait par la messe, qui était célébrée pour tout le monde, mais si l’une d’entre nous ne désirait pas s’approcher de la sainte table, libre à elle de rester à sa place. Personne ne le lui imposait ou n’y faisait allusion. L’attitude des religieuses n’était pas conditionnée par l’inertie spirituelle de certaines de leurs fillettes. Bien sûr elles auront insisté dans la prière en faveur de cette âme endormie, mais elle n’en disaient rien directement à l’intéressée.

Je crois que c’était là la meilleure méthode, voire la seule qui soit à suivre en cette matière si délicate qu’est la vie de l’âme. Prière et pénitence pour obtenir la lumière aux coeurs obscurcis, mais rien de plus. Le sens religieux n’est pas autre chose que vie d’amour, or les amours, pour être vraies, doivent être spontanées. Si elles sont imposées elles cessent automatiquement d’être amour et deviennent un devoir lourd et antipathique. Il faut savoir porter les coeurs à aimer sans que cet effort soit manifeste.

Les religieuses excellaient en cet art sublime. Elles nous éduquaient à la vie de foi avec une telle douceur, et par des attentions si légères et à peine perceptibles, que nous nous trouvions imprégnées du sens religieux sans nous rendre compte qu’un effort continu était fourni dans cette direction.

De même qu’elles ne nous forçaient pas aux pratiques religieuses, elles ne poussaient pas à l’exaltation de la piété. Là aussi leur comportement était très droit. Elles se contentaient de surveiller les tendances de nos âmes de jeunes filles sans rien faire pour éveiller en nous quelque sensibilité mystique éphémère, caractéristique de la puberté qui, après avoir porté le coeur à un délire de sentimentalisme sacré, le quitte brutalement, comme un feu de paille, le laissant couvert de cendres et transi de froid, pour avoir consumé en une heure, non pas dans un amour authentique, mais en une chimère, en un mirage trompeur, toute la piété dont nous étions capables. Comme certaines plantes que le jardinier force, par des techniques contre nature et qui se développent de façon trop précoce, se recouvrant d’un feuillage excessif et de corolles prématurées pour... mourir aussitôt. Pauvres plantes éphémères que l’homme par son caprice a conduit prématurément à leur fin, alors qu’il aurait pu bénéficier de leur agréable présence pendant des années...

Il n’y avait rien de cela à mon collège. La foi était présente partout, comme un soleil qui répand la vraie Vie, mais comme il advient justement parmi les astres, qui restent dans le ciel tandis que les hommes passent leurs journées et prennent leur repos sous leur passage sans penser à eux, ainsi nous étions nous-mêmes réglées par le soleil de la foi, mais sans avoir à réfléchir sur le fait que ce Bien, que nous sentions grandir en nous, provenait de ce soleil qui nous imprégnait peu à peu et devenait le sang de notre âme, la chair de notre esprit. Mais justement parce qu’il en était ainsi, cette oeuvre lente et patiente, laissa en nous une trace durable.

AUTO 2.3.08

Lorsque s’ouvrent les nuages et que l’eau se déverse sur la terre, comme un drapeau démesurément étendu pour la recevoir, les réactions produites sont différentes. Une averse abondante secoue, frappe, déracine, arrache feuillages et fruits, tiges et graines. Une couche fangeuse jaune demeure, en souvenir de la fureur météorologique. Mais si une douce bruine, qui est presque rosée d’avril, descend lentement du ciel à peine voilé, enlevant la poussière des feuillages, grossissant les boutons et les étamines, glisse sur les mottes de terre comme une caresse, filtre jusqu’aux graines cachées pour les nourrir des gaz captés dans l’atmosphère, l’homme observe, d’un oeil émerveillé, la terre devenir plus belle et féconde, et pulluler de vie par toutes ses pores, d’où exsudent des tiges qui se couvrent d’un couronnement de fleurs, et qui, lorsque le temps devient plus limpide et plus pur, annonce une promesse prochaine de moisson.

Au collège, la religion était cette eau discrète qui vous pénètre au plus intime, et vous apporte le goût salutaire de la vie.

Les âmes réagissaient différemment, selon leur propre diversité. Certaines d’entre nous avons été entrainées très haut dans la vie surnaturelle, d’autres sont restées telles qu’elles étaient, d’autres encore se sont misérablement perdues. Mais cette variété de rendement provenait des caractéristiques individuelles ou familiales car, du côté des religieuses, l’action éducative était la même à l’égard de chacune d’entre nous.

Quant à moi, probablement parce que j’étais malheureuse, je fus plus aisément sensible à la grâce.

Mais il ne devrait pas en être ainsi, n’est-ce pas? On pense que devraient être les plus heureux ceux que la bonté de Dieu préserve de la souffrance et qui l’aiment et s’attachent à lui par gratitude et affection. Dans la réalité par contre il advient habituellement le contraire. Il est toujours question de coeurs qui ne sont pas tout à fait mauvais, car dans ce cas, bien ou mal, joie ou souffrance, laissent la même indifférence sacrilège à l’égard du Donneur de toute chose, lorsque cela n’atteint pas une rébellion plus sacrilège encore. Mais en des âmes qui ne sont pas entièrement mauvaises, la souffrance est un signal qui rappelle Dieu à l’âme. Car en des coeurs pauvres d’affection la souffrance est bienfaisante, dispensatrice du pain de l’amour, au nom de Dieu. Chez des êtres solitaires, qui mènent une vie qui n’est pas propice, une vie qui est plus aride que pour une créature perdue dans le désert, la rencontre avec Dieu c’est la rencontre avec l’Unique qui ne trahit point, qui ne déçoit point, qui n’abandonne point.

“Ceux qui pleurent sont ceux qui savent” non seulement comprendre les autres coeurs, mais qui savent encore trouver le Coeur des coeurs où poser le front qui souffre, le coeur qui saigne, et sur lequel verser les sanglots qui nous étouffent et nous aveuglent, sur lequel placer notre amour, dont personne ne veut, mais qui désire pourtant se donner pour ne point se transformer en une lourde et accablante torture.

Maria, cette petite Maria qui avait déjà tant pleuré, et pleuré dans la solitude, qui avait déjà tellement aimé, et aimé dans la solitude, au cours du brillant printemps 1909, tandis qu’elle s’avançait un peu perdue en ce nouveau monde, a entendu une voix résonner dans son coeur et l’appeler: “Maria”. Aussi la petite Maria, élevant ses yeux d’enfant — trop sérieux déjà à cause de trop de souffrances qu’ils avaient dû endurer — rencontra le visage si doux qui la regardait avec amour et pitié. Mais Maria ne le reconnut pas tout de suite... Elle se sentit seulement attirée par lui, car il la regardait avec tant d’amour, lui tendait les mains avec une telle soif de caresses, et lui souriait... Alors la lumière revint et Maria connut, reconnut Jésus, le Maître, et se jeta à ses pieds dans un désir d’amour.

Mais le Maître, qui savait combien la petite Maria aurait dû l’aimer en pleine connaissance de cause, après tant et tant de mésaventures, lui dit, comme il avait dit autrefois à Marie Madeleine en cette radieuse matinée d’avril: “Ne me touche pas. Car j’ai encore beaucoup à faire auparavant. Ce n’est pas moi, mais toi qui dois d’abord monter sur la croix et te mettre comme hostie sur l’autel de la souffrance, t’offrir à la justice du Père, boire jusqu’à l’amertume mon calice, connaître les différents visages de la tentation, de la passion, de l’amour, choisir le meilleur et renoncer à ce qui est une vaine flatterie. Tu dois d’abord t’effacer avec ta personnalité présente et renaître avec une âme nouvelle. Tu dois d’abord dire ton ‘Fiat’, dire ton ‘Voici la servante...’ et avec toute la souffrance qui est le destin des filles d’Eve, me concevoir, m’engendrer, me nourrir de toi. Lorsque tu te seras transformée en un ciboire pour accueillir mon humanité torturée par amour pour vous, lorsque tu te seras faite victime, comme petite hostie, alors tu me rencontreras, alors je serai en toi et toi en moi, en un lien d’amour qui te rendra bienheureuse déjà sur cette terre, depuis la croix, car je serai ta force, ta joie, ton tout. Pour l’heure je serai seulement le Maître, car tu n’auras pas d’autre maître en dehors de moi, car personne n’est en mesure de t’instruire dans la voie difficile par laquelle je désire te conduire à mon royaume: la voie de la souffrance, afin que tu saches, âme que je préfère, que c’est seulement avec des mots et un visage de souffrance que je viendrai à toi pour t’amener à la joie”.

Ainsi parla-t-il, de sa voix sans son, mon doux Jésus, à mon âme qui l’avait trouvé en ce doux printemps et qui l’avait reconnu. Aussi mon âme, avec plus de capacité de réflexion qu’elle n’avait eu dans son enfance bienheureuse, se mit à la suite du Maître dont elle comprenait qu’elle aurait tiré tout bien, dans sa vie devenue humainement aveugle de tout bien.

Je connus alors ce qu’est la joie du coeur, qui accompagne ceux qui mettent Dieu au centre de leurs affections et qui font de lui le but de leur vie. Cette paix profonde qui existe et résiste, même si la surface de notre moi est bouleversée par des vagues de tempête. Cette douceur qui tempère l’amertume des heures plus noires et donne la force d’avancer, frôlant, il est vrai, le désespoir, mais sachant le dépasser, dans la voie de la croix, c’est-à-dire dans la voie de Dieu.

AUTO 2.3.09

Combien ai-je aimé Jésus dans ma première jeunesse! Et combien m’aima-t-il!

Je ne sais pas si le feu intime qui brûlait mon coeur lançait des éclats à l’extérieur, aptes à manifester sa présence aux religieuses. J’étais tellement renfermée, je savais veiller avec une telle attention sur ma vie la plus authentique et la plus secrète, que j’en doute. Je pense qu’au moins pour les premiers temps, mes fiançailles mystiques avec le Christ restèrent secrètes. Mais quant à moi, je les connaissais bien!

Ce n’était pas un amour insensible, naturel, comme certaines amours dont on ne prend conscience que lorsqu’elles viennent à manquer. Ah! non! Je savais que je l’aimais et je savais que je voulais l’aimer toujours davantage. Cet amour était pleinement conscient, bien détaché dans tous ses détails. Il éveillait en moiun hymne et une plainte d’amour, il m’apportait de la lumière et des conseils, il me poussait à l’activité, à l’effort, à la quête, au désir très intense de l’aimer toujours davantage et toujours plus parfaitement, profondément, complètement.

Jésus m’instruisait donc avec une douceur paternelle. Jésus, oui, c’était bien lui. Je ne suis pas devenue sa petite Maria-hostie par des mots humains, à cause d’une grande quantité de saintes paroles qui auraient été prononcées à l’autel à mon intention. C’était Jésus qui m’instruisait, qui m’appelait doucement aux heures où il voulait que l’ouïe spirituelle de sa petite Maria soit attentive aux paroles de vie qu’il aurait ensuite faites briller de lumière divine en moi.

J’ai le souvenir, le souvenir de la douceur de tempête d’amour que suscitèrent en moi certaines vies particulières de saintes.

Il était coutume au collège de faire des lectures au réfectoire, en certaines périodes de l’année, comme l’avent et le carême. Une des grandes, ou bien une religieuse, montait sur une espèce de chaire placée au centre de la longue salle à manger et pendant un quart d’heure lisait, midi et soir, quelques pages de la vie d’une sainte.

La première que j’entendis fut l’“Histoire d’une âme”. A l’époque, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, morte depuis onze ans à peine, était tout simplement soeur Thérèse de l’Enfant-Jésus... Mais pour moi elle devint aussitôt mon amie... Sa doctrine d’abandon confiant, d’amour généreux, sa petite voie de grande sainteté, s’imposèrent à moi aussitôt. J’ai compris que je devais prendre ce même chemin pour arriver jusqu’à Jésus... Vous verrez, mon Père, que je ne m’étais pas trompée et que de nombreuses années plus tard, cette petite sainte devint ma “marraine” lorsque je me donnais comme hostie à Jésus...

Il y avait aussi les saintes martyres... Durant les travaux domestiques, l’une d’entre nous lisait pour que nous restions tranquilles et silencieuses, surtout pour mes camarades qui étaient bavardes et indisciplinées. C’est ainsi que je connus “Fabiola”, la “Dernière Vestale”, “Ben Hur”, “Sous le signe de Rome” et je ne sais combien d’autres oeuvres des premiers temps du christianisme... que j’eus l’occasion de lire ou d’entendre lire. Combien d’amies n’ai-je pas connues, alors, parmi les armées de neige et de pourpre des vierges martyres! Combien d’amis n’ai-je pas rencontrés chez les saints tribuns, les saints diacres, les humbles esclaves et les plébéiens de Rome à l’époque des catacombes!

On obtient toujours du bon Jésus ce qu’on lui demande, avec pureté d’intention et comme encouragement d’amour. Parfois il nous semble qu’il n’en est point de la sorte, il nous semble que Dieu ne nous entend pas. En vérité il se fait seulement attendre. Une prière formulée avec sincérité, et pour un bien assuré de nous-mêmes, est toujours exaucée par Dieu.

Pour ma part, j’ai demandé et répété des milliers de fois la prière d’Agnès, afin que mon corps et mon coeur soient conservés dans la pureté, en sorte qu’ils ne soient pas confus aux côtés de Dieu. Je lui ai demandé chaque fois de m’accorder de l’aimer à travers la confession de foi du martyre, car je ne pouvais plus désormais me séparer de cet Amateur d’âmes auquel me liait un noeud si doux de charité.

Et n’ai-je pas obtenu ce que j’avais demandé? Si, je l’ai obtenu et en plénitude. Et lorsque les nécessités de la maladie ont fait baisser la candide corolle de la pureté virginale, n’y a-t-il pas eu là par contre la pourpre du martyre, qui s’élève, de façon plus éclatante encore que toutes les souffrances de la chair? Car n’est-ce-pas le martyre du coeur que de voir arracher la fraîcheur inviolée du lys des vierges? Peut-être qu’au Paradis je ne me trouverai pas parmi les cent quarante-quatre mille qui suivent l’Agneau[4], candide phalange de ceux dont la chair n’a connu la profanation d’aucune sorte, mais ne ferai-je pas plutôt partie de la troupe érubescente de ceux qu’un amour très élevé et compréhensif ont poussé sur le chemin de l’immolation, qui est sanglant, même s’il n’est pas apparemment couvert de sang, mais qui a simplement sacrifié tout ce qu’il y a de plus vrai et de plus riche en l’homme, et d’abord la santé et la vie?

Si des personnes qui ne sont pas très convaincues de ce qu’il y a de plus vrai dans notre religion, savaient que moi, pauvre créature de femme, à l’aurore de la vie, lorsqu’encore l’expérience de cette vie ne m’avait pas permis de comprendre ce qu’est l’immolation je me suis offerte, ils diraient que j’étais une sotte, une cinglée.Non, Seigneur. Ni sotte, ni cinglée fut ta petite violette amoureuse et pas même présomptueuse non plus. La petite violette qui est née durant le carême, cette petite violette qui se tâcha de ses premières larmes d’amour pour toi, en face de ton visage blessé, cette petite violette qui a grandi dans l’ombre et l’obscurité, dans le froid et la solitude, elle aspirait à ton soleil, à ton amour afin de redresser sa petite tête si triste et sourire à ta croix, car elle savait que tu n’aurais pas déçu son désir et que tu l’aurais aidée à souffrir pour toi.

AUTO 2.3.10

Tu as eu besoin du Cyrénéen pour porter ta croix, mais pour tes petits “christs”[5], qui gravissent leur calvaire en portant leur croix par amour pour toi, par amour des frères, pour accomplir et continuer ta passion, c’est toi qui deviens le Cyrénéen, et lorsque la créature vacille et tombe, qu’en raison de sa fragilité humaine et d’une souffrance trop grande elle ne parvient plus à traîner sa croix, tu la remplaces et tu soumets tes épaules divines au poids du bois, car tu as pitié des petites hosties, car tu leur portes un amour jaloux, une sainte préoccupation, car tu es désireux de les élever avec toi sur la cîme, entre terre et ciel, comme des autels vivants et des encensoirs vivants sur lesquels se pose l’oeil du Père céleste, qui se penche bénignement sur eux, d’où coulent des flots de grâces sur le prochain qui passe et les ignore...

Je possédais donc un monde tout à moi dans lequel je me réfugiais pour vivre ma vie de désir: le saint désir d’identification avec toi, Jésus, qui es connu de si peu de monde et qui portes avec toi l’odeur du paradis!

C’est à cette époque-là que remonte ma nostalgie des beaux mois de mai et de juin, quand la gloire de Marie cède la place à la gloire du Coeur divin... L’odeur de ces mois-là est restée vivante en moi comme une essence conservée en un vase scellé, un parfum qui n’est pas de cette terre, mais qui provient réellement des jardins célestes. Aussi toutes les roses, les lys, les iris, les oeillets et les milliers et milliers de fleurs du doux printemps de mai et du brillant soleil de juin, réunis ensemble, ne pourraient parvenir non seulement à égaler, mais même à imiter les parfums célestes qui venaient à mon coeur des phalanges angéliques, au long de ces mois splendides de Marie et de son Fils. A la fin de ces deux mois, j’étais comme quelqu’un qui voit finir sa joie...

C’est à cette époque que remonte mon engagement comme Fille de Marie. A dire la vérité j’aurais préféré devenir Fille de la Désolée[6], car j’étais très dévôte à la Madone des douleurs.

C’était à son église que je me rendais pendant les vacances comme à ma paroisse d’été, c’était sa précieuse médaille que je portais, c’était son image que j’avais sur ma table de nuit. J’ai l’impression que Marie désolée continue à me vouloir tout à elle car... maintenant encore, à la fin de ma vie, elle a placé mon âme entre les mains d’un de ses serviteurs et... en vient à mettre sa juridiction jusque sur les travaux qu’elle désire de moi pour son autel. Par ailleurs il est juste qu’il en soit ainsi. La petite amoureuse de Jésus souffrant et crucifié ne pouvait avoir pour Mère que Marie désolée.

J’aurais donc voulu porter le ruban violet des Filles de la Désolée que je voyais au cou des jeunes filles du IIIe externat. Des filles du peuple, que les religieuses réunissaient pour leur enseigner le travail domestique et les occuper le dimanche au patronage. Ce IIIe externat était tout au bout du grand édifice du collège, un édifice qui occupait tout un pan de rue et qui avait été opportunément divisé en quatre sections, qui ne communiquaient pas entre elles. Il y avait la partie noble du collège proprement dit, le Ier externat où venaient s’instruire les jeunes filles de Monza, le IIe externat pour la basse bourgeoisie, où les élèves recevaient un peu d’instruction, mais apprenaient surtout à coudre, enfin le IIIe externat qui recevait des jeunes filles pauvres, accueillies par charité durant toute la journée et les après-midi des jours de fête, et qui apprenaient à coudre.

Ces jeunes filles étaient gentilles et aimaient bien les religieuses. Elles nous invitaient à leurs représentations. Nous avions l’impression de nous rendre dans un autre monde lorsque nous arrivions là-bas, tout au bout, après avoir traversé tout l’édifice, une dizaine de cours, le parc, l’immense jardin potager et les cours des volailles, pleines de “cocorico” et de “cohotcodek”. Nous aussi nous les invitions à nos représentations et sans doute qu’elles aussi avaient l’impression de se rendre en un autre monde en venant dans notre splendide collège, dans un décor d’or, de mosaiques, de planchers brillants comme des miroirs, de tapisseries, de lustres, etc.

Mais, pour en revenir à mon désir, les religieuses ne permirent point que j’entre chez les filles de la Désolée. J’aurais été la seule du collège et les initiatives originales étaient toujours réfrénées. Je devins donc Fille de Marie.

C’est depuis lors que je dors... avec mon crucifix. Nous avions un grand crucifix en laiton au chevet de notre petit lit. J’éprouvais une véritable attraction pour mon crucifix. Je le maintenais brillant comme de l’or par des frictions énergiques au moyen de ma gomme à encre et avec l’aide de mon tablier de laine noire: les seuls... instruments adaptés à faire briller le métal et dont je disposais. Mon Jésus brillait comme une gemme à la tête de mon petit lit. Dame! Avec des frictions telles et si profondes! Ceux de mes camarades étaient opaques, vert-de-grisés, le mien par contre... il était beau comme une croix de cardinal.

Mais je ne me contentais pas de l’astiquer. Je trouvais toujours quelques petites fleurs, même dans les mois les plus froids de l’année, à la rigueur une feuille de lierre arrachée sous la neige, où je m’étais gelée les doigts... Il fallait donc que j’aie un grand amour pour lui pour que j’aille dans la neige, que je ne pouvais pas supporter, et que je creuse au-dessus de sa croûte, pour trouver une petite branche de lierre pour sa croix! J’avais trouvé la manière de conserver toute leur fraîcheur à ces fleurettes et ces brindilles en attachant à la barre du lit, sous la croix, un étui de porte-plume, contenant un bout de coton imbibé d’eau. Et comme j’étais attentive à ne point le laisser sécher!...

Et puis il y avait la nuit... Je ne pouvais pas voir Jésus la-haut, seul, tandis que j’étais au chaud, sous les couvertures et que je dormais. Alors je le décrochais et je le plaçais sur mon coeur avec de nombreux baisers et une quantité de mots amoureux et je m’endormais ainsi, heureuse de dormir avec Jésus sur mon coeur, de le réchauffer sur mon coeur.

AUTO 2.3.11

Je ne sais si les religieuses s’en sont jamais aperçu. Elles ne m’ont jamais rien dit à ce propos et, de mon côté, je ne leur ai jamais rien dit... C’étaient mes rencontres secrètes avec Jésus!...

Voilà comment se passaient mes journées de collégienne.

Ne croyez pas que cet amour sans cesse grandissant, à l’égard de Jésus, avait éteint en moi le coté humain. Non, pour l’amour de Dieu! Notre nature humaine, avec tout ce qu’elle a hérité d’Adam, je crois qu’elle ne meure vraiment que trois jours après notre propre mort. C’est du chiendent que ni le feu, ni la pioche, ni les dents des brebis ne peuvent jamais complètement extirper et qui repousse après avoir été taillé, qui regerme après avoir été arraché, qui pullule après avoir été brûlé. Son plus grand ennemi est l’amour de Dieu, mais malgré cela il ne meurt jamais complètement. Quelque racine, quelque pivot reste toujours quelque part, et reste là pour nous tourmenter et nous tenir par terre, dans la poussière, et de la sorte nous évite de nous énorgueillir.

Je souffrais encore beaucoup de la manière de faire de ma maman qui continuait à ne rien comprendre à mon sujet.

Je souffrais de me trouver en position d’infériorité vis-à-vis de mes camarades qui avaient leur petit porte-monnaie privé, que tenait il faut le dire, la soeur assistance, mais d’où elles pouvaient prélever des sommes pour un petit cadeau, de belles images, un souvenir pour des religieuses ou des camarades, une kermesse, une loterie...

Je souffrais de ne point posséder ces belles cartes postales illustrées pour notre courrier, ces beaux portes-plumes, ces crayons, ces étuis d’étude et de travaux domestiques que possédaient les autres. C’est là de petites choses, mais qui font souffrir beaucoup lorsque l’on est dans un collège!

Je souffrais encore parce que je n’étais pas dans les conditions de m’imposer certains sacrifices, qui étaient dûs aux décisions maternelles: elle ne pouvait imaginer combien ces petits manques mortifiaient sa créature.

Je souffrais de voir que personne ne venait me voir. Aucun des parents que j’avais à Milan ne venait, à cause de tensions avec maman. Aucun non plus des parents plus éloignés de Milan. Aucun ami de famille non plus, puisque maman avait dit qu’“elle n’appréciait pas”. Si bien, que je voyais les autres se rendre à tout moment au parloir et moi jamais, sauf lorsque venaient mes parents: tous les quinze jours jusqu’à la maladie de papa, puis parfois tous les deux mois...

Je souffrais de ne point disposer de la belle lingerie intime qu’avaient les autres. Je souffrais pour ceci... pour cela... pour... de nombreuses petites raisons qui s’accumulaient comme les épines sur la peau des figues de barbarie. On ne les voit même pas mais elles vous procurent de grands tourments.

Et puis... cette grande souffrance.

Ah non, auparavant il y a une autre peine.

J’avais souffert, indiciblement, de la comparaison entre ma pauvre première communion, seule avec maman, sans la présence de papa, et la première communion de mes camarades de collège, si belle et émouvante: les collégiennes vêtues de blanc parmi les autres en gris, les papas, les mamans, les papies et mamies, les tontons et tatas et de nombreux cadeaux et des tas de choses... Comme j’avais souffert de voir, derrière la file blanche des communiantes, la file des papas qui communiaient derrière leurs fillettes... Bon. Laissons là ce discours, sinon je vais me remettre à pleurer. C’est là une flèche trop amère qui remue dans mon coeur...

Venons-en à la grande souffrance.

Je vous ai dit comment mon père avait souffert de se voir privé du brevet de son invention. Je vous ai dit combien il souffrait des scènes familiales qui le faisaient pleurer comme un enfant, ce cher papa, qui était par ailleurs si gentil et si digne dans la souffrance physique et en tant d’autres occasions: en toute occasion sauf dans cette situation-là.

Mais tant qu’il avait à côté de lui sa chère Maria, du baume soignait ce coeur si injustement tourmenté par celle qui aurait dû avoir tant de gratitude à son égard. Moi aussi je lui avais été enlevée. Il avait cédé, par souci de ma santé et parce qu’il n’avait pas le courage d’éloigner le beau-frère au risque de faire souffrir son épouse. Mais il n’avait pas cédé au point de renoncer à moi pendant les grandes vacances. Et il avait débarassé la maison de l’oncle malade, qu’il avait placé à l’hôpital de Bergame, où il recevait les soins nécessaires et travaillait en même temps comme bibliothécaire et traducteur.

Combien de batailles, de reproches, d’indélicatesses, de bouderies, mon papa n’a-t-il pas dû supporter pour maintenir sa décision de libérer la maison de la présence de l’oncle, en sorte qu’en juillet 1909 je puisse rentrer à la maison? Dieu seul le sait. Je me souviens d’avoir retrouvé papa maigri, fatigué, usé... Mais pendant les trois mois d’été il retrouva la santé. J’étais sa vie et son réconfort.

L’année scolaire 1909-1910 démarra. Noël, Pâques... Papa était très déprimé. Il s’animait seulement lorsque j’étais près de lui. Même si je n’étais guère plus qu’une enfant, je comprenais qu’il souffrait beaucoup et je savais aussi donner le nom qu’il fallait à sa souffrance...

J’étais revenue depuis peu au collège, après Pâques, et je souffrais d’une chute faite dans la salle de gymnastique (j’étais tombée du haut des barres de suspension, trop grosses pour la prise de mes petites mains) qui m’avait laissée une entorse à la cheville et, ce qui était plus grave, une contusion à la colonne vertébrale. Ce n’était que la première lésion d’une longue série. C’est alors que papa m’écrivit qu’il partait pour Pinerolo pour un cours d’instruction sur la mitrailleuse, qui était introduite, cette année-là justement, dans notre armée. Il me promettait de venir me voir à son retour de Pinerolo.

J’attendais sereinement sa visite. Je savais que le cours d’instruction aurait duré une vingtaine de jours au maximum. J’avais donc un terme presque certain à mon attente. Et j’étais tranquille. Je restais surprise seulement de constater que papa ne m’avait envoyé aucune carte postale de Pinerolo. Maman m’écrivait comme d’habitude.Un mois passa et je ne vis venir personne. Ni papa, ni maman. J’écrivis en me plaignant d’être restée si longtemps sans visite. Maman me répondit en me reprochant mon insistance. Aucune nouvelle de papa. Vraiment aucune, alors que d’habitude il ajoutait quelques mots dans les lettres de maman.

AUTO 2.3.12

Je commençais à m’inquiéter et à me faire du souci. Quelque chose, à l’intérieur de moi, m’avertissait qu’un malheur allait me tomber dessus... Je pleurais souvent. Je ne jouais plus, même si déjà je jouais assez peu. Ces courses folles, ces jeux si frénétiques, dans lesquels mes camarades exprimaient leur exubérante vivacité, ne m’avaient jamais beaucoup enthousiasmée. Je préférais me placer auprès de la soeur surveillante et lui parler en me promenant avec elle. Mais à ce moment-là je n’avais plus du tout le coeur à jouer.

Les religieuses étaient encore plus gentilles que de coutume avec moi. Elle me disaient de prier. C’était un conseil un peu inattendu car, comme je vous le disais, elles ne forçaient jamais les âmes.

Tout le mois de mai et tout le mois de juin passèrent de cette manière. Lorsqu’arriva le 10 juillet, jour de la sortie en grandes vacances, à la fête scolaire de fin d’année, qui se tenait alors à cette date-là — et qui fut ensuite placée à une autre date — papa et maman étaient absents. Mais il y avait tante Angela et sa fille. J’eus enfin une explication sur ce silence qui m’avait tellement troublé: papa était resté pendant deux mois entre la vie et la mort et par je ne sais quel miracle du bon Dieu il avait échappé à une mort prématurée, car il n’avait que 47 ans. Il commençait maintenant à être en voie d’amélioration...

La supérieure me fit un millier de recommandations et notamment d’être encore plus calme qu’à l’ordinaire et gentille, très gentille, afin d’aider papa à guérir.

J’appris par la suite, beaucoup de temps plus tard, que la supérieure avait demandé à maman si elle jugeait utile qu’une religieuse m’accompagne à la maison, lorsque la maladie était à son comble et que, au dire des médecins, mon père était au seuil de l’éternité. Le mal n’était pas contagieux: il s’agissait d’une encéphalite provoquée par un surmenage intellectuel. C’est ce que dirent les médecins. En réalité, beaucoup de surmenage avait brisé cet homme trop bon. J’aurais donc très bien pu tenir compagnie au malade. C’est maman qui, seule contre tous, décida de point me faire revenir en famille... Dieu ne l’a pas permis, mais mon papa aurait pu mourir et être enterré sans que moi, son unique fille, agée de treize ans désormais, ne sois présente, pire, sans que je n’en soit informée. Ma maman se chargea d’une telle responsabilité que je ne lui aurais jamais pardonnée, sans penser que la mort d’un père est sacrée pour ses enfants.

Le destin voulait que je ne voie pas mon père à l’heure de sa mort... Mais il est bon que je ne parle pas de cela pour l’instant. Ce serait trop douloureux et ce dont je parle me procure déjà une telle souffrance que j’en ai le coeur serré comme dans un étau.

Sur le train, tante Angela et tante Emilia (c’était ma cousine, mais comme elle était beaucoup plus agée que moi, je l’avais toujours appelée tata) me racontèrent que mon pauvre papa avait été très malade et que je le trouverais beaucoup changé.

En effet... j’avais quitté à Pâques un homme dans la vigueur de sa belle virilité, possédant tout l’attrait de sa belle intelligence et qui ne donnait que quelques signes de fatigue, de préoccupation, de souci pour des peines intérieures dont sa bonté l’empêchait de se dégager... je vis un pauvre hère vieilli, décharné, mais surtout je vis et compris immédiatement que j’avais devant moi un esprit fini. Mon père n’était plus désormais qu’un débris de lui-même, un pauvre grand enfant...

Il n’était pas devenu stupide, loin de là. Mais il était redevenu ce que pouvait être un jeune garçon... Facile à commander, docile à toute décision, incapable de s’imposer pour la moindre des choses que pourtant, même les plus gentils, savent demander en famille. Un cerveau ankylosé, lent, engourdi. Un déchet.

Voilà ce qu’opéra ma mère en me mettant au collège pour faire place à son frère, et se débarasser de moi. Elle m’a volé les dernières caresses intelligentes de mon père...

Depuis lors, papa m’a aimée encore, mais c’était moi qui devais le protéger, qui devais l’aider dans ses petites gamineries qui risquaient de provoquer les plus aigres reproches de la part de maman. C’est moi qui devais le consoler lorsqu’il pleurait. Et il pleurait beaucoup parce qu’il disait: “Je suis un homme fini et maman me le fait sentir”.

Ah! mon Père! mon Père! Savez-vous ce que cela signifie pour une fille? Comprenez-vous quel amer calice est-ce d’avoir toujours devant les yeux les débris d’un père aimé et de devoir dire à soi-même: “Tu n’as plus personne à qui te confier, à qui demander soutien. Tu es en train de devenir une femme et papa ne pourra pas te conseiller dans les heures anxieuses du premier amour. Tu auras des batailles à surmonter contre l’égoïsme maternel, mais il ne pourra plus te défendre”? Ce fut une amertume que Dieu seul a connue dans sa pleine intensité. Voir papa observé par des personnes étrangères à cause de certaines lacunes intellectuelles qui transparaissaient dans ses actes. J’aurais voulu posséder la puissance d’un dieu pour que l’on ne voit pas qu’il était diminué.

Nous allâmes passer les vacances dans le Haut-Biellais, à Andorno, près de Oropa. Le site était splendide. Même si je préfère habituellement la mer à la montagne, cet endroit me plaisait. Mais sur toute chose désormais avait glissé un voile de larmes et de découragement: voir papa dans cet état était pour moi un déchirement incessant. C’était un tourment dont, bien sûr, maman a toujours nié l’existence chez moi. Mais Dieu le connaît. Et puis je me rendais compte que désormais j’étais totalement à la merci de ma maman... et donc...

AUTO 2.3.13

Je me souviens encore du jour où, glissant sur la première marche d’un raide escalier de granit, j’arrivai jusqu’en bas en rebondissant de marche en marche sur le dos. Après ma chute au collège j’avais gardé les jambes faibles. Je tombais donc facilement. Peut-être aurais-je dû me faire soigner de la colonne vertébrale à partir de cette époque-là. Mais personne n’y songea. Je dégringolai donc tout un escalier et me procurai de profondes lésions dans toutes mes vertèbres, si peu protégées sous un léger vêtement d’été. Mais l’on me gifla parce qu’en tombant j’avais cassé l’objet que je tenais entre les mains.

Depuis, les douleurs d’échine ne m’ont plus quittée. Et lorsque, pour une raison quelconque, il m’arrivait de me baisser l’on devait m’aider à me relever. Mais ma maman disait que ce n’était là que des simagrées et des manières.

Ce furent des vacances bien tristes. Je rentrais au collège abattue. Et c’était l’année où j’entrais à l’école technique...

A cette époque je commençais aussi à souffrir de ces prémonitions dont je vous ai parlé de vive voix. Pendant le sommeil des événements à venir se déroulaient entièrement dans mon esprit avec une netteté de détails qui en était engoissante.

Je me souviens d’un épisode. Nous étions à la fin de l’année 1910. Il n’y avait donc pas de guerre dans le monde à l’époque, pas même la guerre italo-turque, qui marqua le début, si l’on regarde bien, de tout le chapelet des guerres ultérieures qui, depuis plus de trente ans, ensanglantent la terre. Je continuais pourtant à rêver de la guerre. J’assistais à des batailles, à la fumée des éclats, aux corps à corps, à la chute des soldats... Une nuit je vis clairement la charge d’uhlans autrichiens dans les rues d’une petite ville que (dans mon rêve) j’identifiais comme une ville de second ordre de la Vénétie. Je voyais l’ennemi manier le sabre du haut des chevaux et nos soldats qui tentaient d’enrayer l’avancée et un de nos jeunes officiers abattu par une balle qui l’avait pris en plein front... Je me réveillai en poussant un hurlement et aux soeurs qui accouraient je disais: “C’est la guerre! C’est la guerre! Les autrichiens envahissent l’Italie!”

Le hasard voulut que le jour même, durant le cours d’italien, on me demanda de lire le passage de G.C.Abba concernant la bataille de Novara. Ce récit, identique à ce que j’avais vu en rêve, me secoua au point que les mots s’étouffèrent dans ma gorge et provoquèrent une grande crise de larmes.

Car je savais désormais que la guerre viendrait en Italie et que mon Italie allait connaître le talon de l’ennemi dans ses contrées.

Il en fut de même pour beaucoup de choses.

J’ai beaucoup prié pour que le bon Dieu m’enlève ce don qui est pour moi un tourment. Mais je n’ai jamais été entendue et à mes nombreuses croix est donc venue s’ajouter celle-ci. Tant pis!

L’année 1910-1911 se déroula donc, et se termina par le solennel recalage dont je vous ai déjà parlé.

Je souffrais beaucoup à cause des reins qui étaient toujours douloureux. Je croyais que c’était les reins, mais il s’agissait de la colonne vertébrale. Et puis je souffrais moralement. Et beaucoup. Mais pour le moral aucun remède n’existe. C’était mon destin que de souffrir. Aux souffrances physiques l’on aurait pu remédier. Et la bonne supérieure, me voyant ainsi usée, lors de mon retour pour les examens de repêchage, suggéra à ma mère de me faire ausculter par un médecin. Nous avions le médecin du collège, qui était excellent. Mais maman voulut que ce soit le cousin de la supérieure, celui qui avait décrété que mon oncle était tuberculeux (?!). Pour ma mère ce médecin était un génie car, lorsqu’elle avait eu mal au foie, il l’avait soignée et elle était guérie.

La supérieure se rendit au désir de maman et fit venir ce médecin-là. Quant à lui, soit par stupidité, soit de parti pris pour donner raison à maman qui déclarait que je n’avais rien sinon j’aurais été plus pâle et plus maigre, après m’avoir auscultée et tournée en tous sens, annonça que je ne souffrais que de mauvaise volonté et que c’était une honte qu’avec des maux imaginaires je cause des préoccupations à ma mère, la pauvre, déjà tellement affligée à cause de papa!

Très bien! C’est ainsi que quelques religieuses crurent que je mentais ou que j’exagérais. Hélas, on le voit maintenant si je mentais! J’ai toujours de la couleur aux joues après dix ans de lit et d’âpres souffrances, sans compter toutes les années précédentes où je me suis traînée avec difficulté. Quant à être décharnée, je ne le suis même pas maintenant, malgré une fièvre constante, la souffrance, le peu de nourriture, mes cinq grands maux et les autres moindres maux. Si Dieu veut me garder de la sorte, qu’y puis-je? Et un médecin doit-il se baser sur l’apparence, qui est toujours trompeuse, au lieu des données observables par une visite médicale, lorsqu’il n’est pas un âne?

Mais enfin c’est ainsi que cela se passa pour moi. Heureusement que la supérieure était non seulement intelligente, mais avait aussi une bonne expérience des malades et des maladies: pendant des années elle avait dirigé l’hôpital Ciceri de Milan et était venue chez nous seulement parce qu’elle avait eu le coeur malade, à cause de la tâche épuisante à la direction de ce centre. C’est pourquoi elle crut davantage à moi qu’à son cousin et pris ma défense auprès de ma mère. De plus elle fut pleine d’attentions à mon égard.

Cette année-là aurait dû être ma dernière année au collège, car je suivais à l’époque le cours de perfectionnement. Mais les soeurs obtinrent de me faire suivre tout le programme des études classiques. Avec l’aide des soeurs, j’avais tellement prié maman dans ce sens qu’elle dut céder.

Comme je fus heureuse de voir se prolonger mon séjour d’une année! Car l’étude, quoiqu’en dise le médecin, était ma passion. J’étais bien loin d’inventer des maux imaginaires pour échapper à l’étude! J’en aurais plutôt inventés pour continuer à étudier. Le malheur était que la souffrance était là, bien réelle et qu’elle me torturait. Lorsque dans la salle des lavabos je me baissais pour me laver, il me fallait demander à une camarade de m’aider à me remettre droite parce que je n’y arrivais pas à cause de la douleur que je ressentais au milieu du dos.

AUTO 2.3.14

Sans l’aiguillon de la préoccupation de papa dans mon coeur (d’autant plus aigu que le 5 octobre avait éclaté la guerre italo-turque et que je craignais à tout moment que papa soit obligé de partir pour l’Afrique, ce qui aurait été dangereux dans son état) et sans cette douleur d’échine j’aurais été heureuse, car les satisfactions que me procurait l’étude étaient constantes et l’on sait bien... qu’il y a toujours un peu de fierté dans ces cas-là...

Pendant ce temps s’achevait l’année scolaire 1911-1912 et commençait l’année 1912-1913 qui devait être et fut, hélas! ma dernière année de collège. J’éprouve le besoin de consacrer à cette année-là un chapitre à part. D’autant qu’au cours de cette année-là un autre anneau de la chaîne qui m’unissait à Jésus fut fixé par notre amour réciproque.

Vous pourriez être tenté, mon Père, de croire que le coeur de votre fille spirituelle avait définitivement trouvé son chemin dans l’amour de Dieu, sous la forme d’un amour fait de générosité, bien sûr, mais aussi... comment dire? Il ne s’agit pas de tranquillité, et pas de sécurité non plus, car j’aurais plutôt été une pure maîtresse qui devait toujours rester dans l’ignorance des tentacules de certains monstres... Mais il n’en est pas ainsi.

Jusqu’au mois de novembre 1912, moi aussi je croyais fermement que j’aurais toujours aimé Dieu avec la même confiance candide de ma sainte Amie, Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus. Convaincue que le temps héroïque des catacombes était terminé depuis des siècles et très loin de penser que, après vingt siècles de christianisme, notre Europe aurait connu à nouveau les grandes persécutions que nous avons devant les yeux (Russie, Espagne, etc.) je pensais avec une sainte envie aux douces martyres des premiers siècles, mais je me disais, intérieurement, que je n’aurais pu aimer Dieu qu’à travers la doctrine de la douce carmélite française. Confidence, abandon, générosité dans les petites choses de chaque instant, unis à une pureté angélique: voilà ce que je croyais qu’allait être ma vie dans le Christ.

C’est ainsi qu’arrivèrent, comme chaque année dans les premiers jours de novembre, les exercices spirituels.

Là aussi il y avait parmi les écolières des réactions très différentes. Pour certaines, ces exercices provoquaient un énorme sentiment d’ennui, beaucoup d’énervement. Cela paraît évident, car il fallait se taire, et se taire constamment pendant cinq jours, où l’on devait prier et écouter quatre sermons par jour... Les plus légères et coquines en avaient la nausée, pour ne pas dire la terreur.

D’autres, sentimentales à l’excès, entraient en cette retraite avec... les mêmes dispositions qu’un fakir ou un fanatique. Elles entraient en transe et (pardonnez la comparaison) s’exaltaient selon un mysticisme extérieur qui les poussait vers des actes de pénitence et de ferveur, dignes des anciens anachorètes ou des premières enterrées vivantes!... C’étaient là des gestes de pénitence et de ferveur qui, dès que la retraite s’achevait, se vidaient comme un ballon percé et laissaient reparaître la véritable nature de la pseudo-fervente, c’est-à-dire une nature indifférente à Dieu et très attachée au monde.

D’autres encore commençaient ces exercices sans... extase anticipée et sans nausée préalable. Elles les faisaient par devoir et s’en remettaient à Dieu pour qu’il les aide à le comprendre... Dans ces âmes simples et équilibrées Dieu travaillait en toute liberté et la grâce du Seigneur mettait des racines durables dans un coeur qui s’ouvrait pour la recevoir.

D’autres encore, des âmes élues par le don gratuit de Dieu, véritables fleurs d’un parterre mystique, dès la première nouvelle des exercices prochains s’éclairaient d’une authentique joie spirituelle et ouvraient grand leurs âmes, comme des lys splendides, pour accueillir en elles-mêmes la parole de Dieu et en être fécondées. Ces créatures de grâce se distinguaient par leur visage lumineux, rayonnant une beauté intérieure, même si le profil de leur visage n’aurait pu servir de modèle à un peintre. Elles se distinguaient aussi par une gentillesse toute particulière du regard, de la parole et des actes, par une sérénité constante et une obéissance permanente. Elles étaient, évidemment, l’exception.

Pour ma part je ne faisais certes pas partie de ces dernières. Comme je vous ai dit, en cinq ans je n’ai jamais été punie, parce que j’ai toujours fait mon devoir. Mais je le faisais selon une fin toute humaine: par amour de mes religieuses, pour faire plaisir à papa et pour éviter les rebuffades de maman. Ces créatures exceptionnelles par contre agissaient uniquement pour faire plaisir à Jésus.

Pour ma part j’aimais beaucoup Jésus et je désirais vraiment l’aimer toujours davantage. Mais j’étais encore très loin d’agir uniquement pour une fin surnaturelle. J’aimais Jésus parce que je sentais qu’il me voulait beaucoup de bien. Je l’aimais donc de façon toute humaine. Je n’avais pas encore adopté le mot du père séraphique qu’est saint François d’Assise: “Bienheureux vraiment est celui qui aime sans désirer être aimé à son tour”.

Lorsqu’on en arrive à aimer pour aimer, sans calcul d’aucune sorte, sans attendre en échange une joie sensible, lorsque au contraire l’on aime d’autant plus que l’on est, en apparence, davantage délaissé, oublié, maltraité par l’aimé, alors on accède au sommet de l’amour et, y accédant, on connaît la béatitude. Pour ma part, j’avais encore à faire du chemin pour atteindre de telles cîmes!...

J’appartenais à l’avant-dernière catégorie. Peut-être étais-je à cheval entre la dernière et l’avant-dernière, car je me réjouissais déjà à l’idée de vivre cinq jours à m’occuper uniquement de mon âme. Mais s’occuper de son âme personnelle, et seulement d’elle, cela n’est pas encore l’amour parfait. C’est de l’égoïsme, aussi saint que l’on voudra, mais de l’égoïsme cependant.

AUTO 2.3.15

Notre divin Maître a confirmé par sa parole la loi, et répété le commandement qui depuis des siècles déjà constituait le plus grand des commandements de Dieu: “Aime le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit et aime ton prochain comme toi même”[7]. Il faut donc aimer non seulement et uniquement nous-mêmes et notre âme parce qu’aimer ce qui nous appartient est encore de l’égoïsme même si c’est du bon égoïsme. Mais il est nécessaire d’aimer le prochain comme soi-même, c’est-à-dire de nous prodiguer afin de l’aider dans le bien, en tous les besoins de sa vie: physiques, moraux, spirituels. Il faut l’aimer par le sacrifice et la prière en sorte que son âme grandisse en Dieu ou qu’elle le retrouve si elle l’a perdu, et afin que Dieu s’abaisse avec miséricorde sur nos frères qui ont besoin de tant de choses et ne savent peut-être pas prier le Père en sorte d’obtenir ce qu’il ne peut refuser à ceux de ses enfants qui lui demandent quelque bon secours.

Voilà le deuxième degré de l’échelle qui porte à Dieu. Mais le troisième consiste à aimer le Seigneur de toutes nos forces. D’un amour désintéressé pour lui rendre louange et joie, puisque sa joie c’est d’être aimé par ses enfants.

Je pense qu’aux petites âmes, qui ne sont grandes que par leur générosité et leur amour — mais l’amour n’est-il pas toujours généreux? — qui aiment le prochain à la perfection, c’est-à-dire à la manière et même mieux encore qu’elles ne s’aiment elles-mêmes, et qui aiment Dieu d’un amour parfait, selon la perfection qu’il est humainement possible d’atteindre, c’est-à-dire d’un amour exempt de tout calcul, de toute pensée cachée, de toute crainte (de cette crainte du châtiment qui surviendrait si l’on n’aimait pas), d’un amour qui accepte tout et donne sans réserve, et qui demeure amour même lorsque du haut des cieux semblent pleuvoir, en une succession de tempêtes, les peines les plus diverses; à ces âmes qui au contraire, sous l’afflux des croix, se consolident, fleurissent, s’épanouissent, je crois que Dieu donne l’indulgence plénière d’amour, qui est la plus grande de toutes: c’est elle qui constitue la quatrième sorte de baptême, le dernier des baptêmes, après celui d’eau, de sang et de désir. Le quatrième, qui se perpétue indéfiniment dans ses effets, rend à nouveau immaculée notre robe, car elle s’est imprégnée de la plus haute doctrine du Maître et s’est purifiée dans les flammes de la charité.

Sans doute ma théorie sera-t-elle peu orthodoxe, mais c’est ce que je pense. Voilà pourquoi, en ce qui me concerne (puisque je ne crois pas pouvoir disposer d’une autre source de purification, car j’ai beaucoup péché après le baptême et je n’ai pas d’autre moyen d’effacer, outre la faute par le sacrement de réconciliation, les reliquats de fautes passées), je me jette tout entière dans l’amour. Il doit constituer pour moi le Purgatoire que j’ai mille fois mérité. Mais croyez bien que, même s’il est d’une douceur infinie, l’amour fait aussi souffrir le martyre...

Le sang de Jésus-Christ et la charité, voilà les deux fontaines auprès desquelles s’élabore ma vie: je me lave dans la première et redonne candeur à ma pauvre âme dans la seconde. L’amour doit être ma raison d’exister, le moteur de chacune de mes actions, ma justification devant le Père, ma gloire pour l’éternité.

Mais où ce discours m’a-t-il entrainée? Très loin... Cela vient du fait que, sous l’étreinte des nombreux liens qui m’enserrent de toute part d’une manière angoissante, je suis dans la joie. Car je ressens la présence de l’Ami divin qui m’embrasse et me soutient: ma pauvre personne s’appuie sur lui, tandis qu’il m’encourage à souffrir encore un peu pour jouir plus tard de l’éternité, lors de la libération dont le jour est proche... Et son baiser est tellement doux que je dois donner libre cours au chant qui s’élève du fond de mon âme, que l’amour fait déborder...

Revenons cependant aux exercices de 1912.

Je me situais donc à la frontière entre les âmes simples et celle des âmes privilégiées, et j’appréciais beaucoup ces journées d’exercice spirituel durant lesquelles j’éprouvais davantage à mes côtés la présence de Dieu, mon Maître.

Chaque année, c’était des maîtres de piété qui étaient venus prêcher la retraite et, entre autres, un prêtre, Don Corradi, qui était mort plus tard en odeur de sainteté. Ces retraites furent aussi tenues, à deux reprise, par Monseigneur Cazzani, alors évêque de Césène, aujourd’hui évêque de Crémone. Pasteur d’une grande qualité spirituelle et en même temps doté d’une simplicité tout-à-fait évangélique, il savait parler à nos âmes par des mots qui restaient imprégnés dans le coeur, longtemps après avoir été entendus. Cette anné-là, en 1912, la retraite fut tenue par ce saint évêque. Je savais que c’était ma dernière retraite, parce que maman restait inflexible à propos de mon départ du collège au mois de février.

Papa avait demandé à l’improviste d’être mis à la retraite, car il comprenait qu’il n’aurait plus été capable d’affronter l’effort intellectuel après sa terrible maladie. Au début il s’était imaginé, mon pauvre papa, pouvoir redevenir le Valtorta qu’il était autrefois, mais à la fin de son long congé de convalescence, qui dura près d’un an, il s’était rendu compte qu’il était “fini”. Il avait résisté encore quelques mois puis, en septembre, il s’était fait congédié. On devait donc, au mois de mars, aller à Florence où maman, en accord avec les médecins, avait décidé de s’établir. Je devais donc rester au collège jusqu’à la fin du mois de février 1913, puis rejoindre ma famille.

Les religieuses, à dire vrai, savaient qu’au mois de juin mes parents auraient dû revenir à Voghera pour régler les intérêts de papa, aussi avaient-elles insisté pour que je reste auprès d’elles jusqu’en juin... Elle me voyaient si triste à l’idée de quitter le collège... car j’étais réellement triste: je sentais que j’allais à la rencontre d’une vie de lutte et de souffrance, aussi... n’aurais-je point voulu quitter ce havre de paix. Mon pauvre coeur, prévoyant le futur qui l’attendait, un tel futur de tourments, tremblait de peur et de douleur... Mais maman avait décidé, et lorsqu’elle avait décidé, le monde pouvait s’écrouler, la décision ne changeait pas.

AUTO 2.3.16

Je savais donc que c’était là ma dernière retraite spirituelle. Je l’entreprenais avec d’autant plus de ferveur, désireuse comme j’étais d’en tirer un fruit durable pour le reste de ma vie dans le monde et d’élaborer un programme pour le temps qu’il me restait à vivre. Un programme auquel je jurais fidélité. J’étais toujours la fillette fidèle à la parole donnée!... Je commençais donc la retraite avec une grande ferveur dans la prière, implorant le bon Dieu d’imprimer en moi, pour toujours, l’union avec lui de ces quelques jours. Et c’est ce que fit mon bon Jésus.

Il descendit en moi avec le Père et l’Esprit, chacun portant ses dons à la petite Maria, qui allait devoir affronter des épreuves toujours plus grandes et toujours plus dures. Le Père entra, offrant à cette âme jeunette la vision de sa Majesté et de sa Puissance. Le Fils apporta avec lui tous les trésors de sa Miséricorde et de sa Sagesse. L’Esprit-Saint y versa ses lumières et les flammes de sa Charité.

Et cela, non pas parce que je le méritais. Oh! soyez tranquille, je n’ai pas la prétention de me croire digne d’autant. Je sais parfaitement ce que je vaux. Je sais donc que c’est uniquement l’immense bonté de Dieu qui peut produire certaines fusions de mon âme avec le divin, certaines demeures du divin en moi et de moi en lui. Si Dieu prenait la mesure de ce que je vaux il ne ferait pas de tels prodiges. Mais ne vous ai-je pas déjà dit que je suis convaicue que Dieu n’est pas un mathématicien, un calculateur, mais qu’il est un idéaliste et un poète? Malheur à nous s’il tenait un registre de comptabilité... Qui sait où nous finirions tous! Je ne m’enorgueillis donc pas de tant de grâces. Je célèbre simplement les bontés du Seigneur en moi, parce qu’il y a lieu, me semble-t-il, de lui rendre un hommage de gratitude.

J’avais demandé à Dieu d’imprimer ces journées-là de façon indélébile en moi, en sorte qu’elles deviennent comme une claire indication pour le restant de ma vie, comme des rails bien évidents pour ne point dérailler ou m’égarer sur des sentiers s’éloignant de la voie royale pour se perdre en des ruelles très dangereuses, aboutissant en un enchevêtrement de lianes qui aurait arrêté ma route ou, pire encore, en un marécage qui m’aurait eugloutie. Et le Seigneur, comme dit sainte Catherine de Sienne, qui est celui qui met dans les coeurs les saints désirs, ne laisse rien d’intenté pour répondre immédiatement à ces désirs. Voilà pourquoi il exauça le désir que lui-même avait éveillé en moi.

C’est véritablement dans la lumière que j’ai vécu ces journées-là. Une lumière qui rendit tout lumineux à mes yeux: le passé, le présent, l’avenir. Tout me fut clair. Cette lumière m’illumina tout entière. Elle me fit comprendre, au sens le plus profond du mot, ce que devait être ma vie en Dieu, son rapport avec Dieu, ce que Dieu voulait de moi afin que je conquière le royaume de Dieu.

Le mystique belge[8] que j’apprécie tellement, parce que je le comprends si bien, affirme: “Notre Père qui est aux cieux est le Père de lumière. Il est celui qui veut que l’on voit”. Pour voir “il faut une âme disciplinée et préparée à l’exercice pratique de la vérité et de la justice, et cet exercice doit être un secours pour l’âme et ne point trop lui peser. A cela est préparé celui qui n’est esclave de rien, pas même de ses propres vertus. Mais il faut encore adhérer à Dieu par l’activité d’amour: l’ardeur qui nous brûle nous ouvre l’esprit. Il faut enfin nous perdre dans les ténèbres sacrées où la Joie délivre l’homme de lui-même et le rend inapte aux habitudes des hommes. Dans l’abîme de ces ténèbres, où l’amour procure le feu mortel, je vois germer la vie éternelle et Dieu se manifester. C’est là que naît et brille une lumière incompréhensible, qui illumine la vie éternelle. C’est à partir de là que nous commencerons à comprendre...”

Je possédais, par un don gratuit de Dieu — qu’il lui en soit rendu toute louange —, une âme disciplinée et préparée à l’exercice de la vérité et de la justice. Oui, je dois reconnaître que j’ai toujours cherché à vivre dans la vérité et dans la justice et à connaître toujours davantage la véritable essence de la vérité, de la justice et à conformer ma vie à cette connaissance.

Le Maître, mon seul Maître, m’instruisait de cela car, je le répète, tout ce qui a fleuri en moi a toujours été semé exclusivement par lui. Aussi les paroles des hommes n’évoquaient rien en moi, et y demeuraient comme des lampes sans huile, jusqu’au moment où mon divin Docteur ne met lui-même l’huile de nourriture sublime, pour alimenter ma lampe. Alors seulement je voyais le sens authentique des mots que j’avais entendus sans les comprendre. Il m’avait donc instruit sur la nécessité de vivre beaucoup dans la “cellule mentale” comme dit la sainte siennoise, pour connaître et aimer “la richesse de la lumière” et “dissoudre la pauvreté des ténèbres”. Vivant de la sorte en un recueillement attentif on parvient “à travailler avec la vérité que nous avons au-dedans de nous-mêmes”.

Cette connaissance de la vérité et de la justice, qui grandissait toujours davantage en moi, n’était pas un poids pour mon âme mais un secours céleste qui me rendait moins exposée à la pesanteur de la chair; à cette époque-là, j’ai moins ressenti l’aiguillon de la chair. Et grâce uniquement à l’amour de Jésus Christ, j’avais appris à m’oublier moi-même, à m’affranchir de moi-même, de toute chose, même de mes propres vertus, car je comprenais qu’elles ne m’appartenaient pas, mais qu’elles étaient de Dieu. Je savais aussi m’affranchir de “cette tendresse de nous-mêmes qui, selon Catherine, n’est que de l’amour sensible, qui fait obstacle à la vérité, l’empêche de remplir le coeur et apporte, au lieu de la vérité, l’amour désordonné qui n’est autre que l’amour propre”.

Voilà pourquoi je n’étais pas esclave même de mes vertus. C’est beaucoup plus tard que, sur les conseils de la mystique dominicaine, j’ai “su faire de ma sensualité un bouclier” au service de la victoire, “car celui qui ne se bat pas ne connaît pas la victoire. Or c’est au temps de la bataille que l’homme trouve moyen de s’élever au-dessus de l’inertie et de connaître aussi la faiblesse et la fragilité de la passion des sens”. C’est là une connaissance utile pour rester humble...

AUTO 2.3.17

J’adhérais à Dieu par l’action de l’amour, oh! certes oui! Car il était mon amour. Ou plutôt mon Amour, car rien n’était plus grand que ce sentiment que j’éprouvais alors pour lui, sous la forme que j’étais alors capable de lui manifester, car j’étais jeune. Mon esprit pouvait donc s’ouvrir et comprendre toujours davantage la Vérité et la Justice. Et, dans la mesure où je le pouvais alors, selon les capacités de ma jeunesse, je savais déjà me perdre en cet amour, m’abandonner tout entière, m’annuler moi-même pour que lui seul vive, au point de me sentir étrangère et dépaysée dans le monde qui ne l’aime pas et ne vit pas de lui. Cela va à contre-courant des points de vue humains, comme sont à contre-courant tous ceux qui font de Dieu le seul but de leur existence.

Voilà pourquoi, à la veille de mon entrée dans le monde qui m’effrayait tant, car je prévoyais les souffrances que j’allais y endurer, Dieu se manifesta clairement à mon âme et y répandit sa lumière. Je commençais alors à comprendre quelque chose. Ce que je compris était suffisant pour me donner le la du chant que j’aurais dû chanter sur la croix qui allait être la mienne, comme le premier mot de mon acte d’offrande, le premier coup de pouce dans la pâte molle de mon âme pour la modeler selon la forme que Dieu avait choisie: la forme d’une crucifiée très haut, entre ciel et terre, et bien fixée par les clous!

Il serait impossible de vous redire maintenant, après trente ans, tout ce que Dieu me dit alors. Lorsqu’une précieuse burette, qui a conservé en son intérieur les essences les plus fines d’un millier de fleurs, se retrouve vide, elle n’est plus capable de dire à l’odorat de l’homme: “Il y avait ici une molécule d’essence de rose et là une d’essence d’oeillet. En ce point se condensaient les larmes odorantes de mille violettes et, plus bas, il y avait l’âme candide de cent muguets”. Non. Je ne peux plus faire la distinction entre les différents arômes. Mais notre odorat relève une seule et tenace fragrance, d’une grande suavité, où palpitent les essences de toutes les fleurs des jardins terrestres.

C’est ainsi qu’il m’advient qu’en me penchant sur mon âme, vase mystique dans lequel se déversèrent en ces jours-là des pluies célestes, je ne suis plus en mesure de reconnaître les différentes effluves, qui furent tantôt violentes et héroïques, tantôt douces et réparatrices tantôt enivrantes comme le vin, ou encore apaisantes comme du baume... Non, j’éprouve seulement la fragrance persistante, qu’aucun vent humain, aussi violent qu’il soit, n’a jamais pu effacer, et qui est le parfum même de Dieu, de notre Dieu, de notre Seigneur Jésus.

Un mot est cependant resté vivant à mon esprit. Un mot, ou plutôt une phrase que tout de suite je saisis comme celle que j’avais demandée avec humilité et confiance. La phrase de programme, la phrase indicative, la phrase d’avertissement pour tout l’avenir de ma vie.

“Ame qui m’aime, dit Jésus, dépose le désir de m’aimer comme Agnès et Cécile, comme Agathe et Lucie. Tu ne seras pas l’amour innocent. Tu seras l’amour pénitent. Ce ne sont pas les vierges sans taches, dont la vie ici-bas fut moins marquée par le mérite de leurs pieds que par le transport des anges, en un vol que la boue de la vie n’a pas même effleurées, qui seront tes modèles, mais les créatures qui ont connu la morsure du mal, qui ont mordu la poussière à l’heure du désarrois moral, qui ont souffert pour la créature en perdant de vue le Créateur, mais qui ensuite ont su ressusciter et renaître avec une âme nouvelle formée de repentir et d’amour, s’élevant si haut dans la vie spirituelle, qu’elles ont acquis une splendeur qui n’est en rien inférieure à celle de ceux qui sont purs par la grâce de Dieu, mais qui en ont certes plus de mérite parce que leur vie fut plus douloureuse, dure au-delà de toute mesure à conquérir”.

Oui. Aussi belle que soit la palme des martyrs qui ont confessé leur foi au Christ devant ses ennemis, elle n’est pas moins lumineuse la frondaison qui décore les bras de ceux qui témoignèrent du Christ non pas seulement face à ses ennemis — en l’instant seulement de leur martyre, dans le contexte qui est favorable à cette profession de foi, assez semblable à celui qui accompagne le soldat parmi les explosions de canons, les coups de trompette et les cris de victoire, et qui poussent le combattant à porter plus loin sa bannière, afin de témoigner de son amour pour la Patrie — mais aussi face à soi-même, à ce moi passionnel et bestial, qui ne cesse à toute heure de resurgir, car il est à l’affût des moments de distraction, de fatigue, de défaillance pour dominer la créature qui a su le fouler aux pieds.

Quelle lutte secrète et obscure, menée sans le réconfort d’aucun élément, connaissent ces créatures qui, après avoir goûté aux affections humaines, doivent les répudier, veulent les répudier parce qu’elles sont désormais absorbées entièrement par la meilleure partie d’elles-mêmes — celle qui vient de l’esprit — en un idéal de rédemption et d’amour. C’est une lutte que seuls les anges connaissent. Eux seuls regardent avec compassion et admiration la créature qui sue du sang dans la bataille si rude avec elle-même. Eux seuls comptent ses cris, ses larmes, ses sanglots. Eux seuls voient l’effort surhumain qui exerce la moelle des fibres nerveuses jusqu’à les rompre, qui broye les fibres, brise les coeurs comme peut le faire une presse, une meule, un pressoir. Eux seuls voient l’incinération, ou plutôt la dissolution de toute une personnalité qui, sous le feu du repentir et de l’amour, se consume et bouillonne comme du métal dans le four à fusion, se purifiant de toutes les scories et revenant à la lumière comme un bloc incorruptible qu’aucune veine défectueuse ne contamine et qu’aucune rouille ne peut attaquer.

Seuls les anges voient cela... Non. Dieu aussi le voit. Il le voit même avec une perfection que n’a pas le regard de l’ange.

AUTO 2.3.18

Alors Dieu descend. Auprès de sa créature qui vient d’être façonnée par l’amour et que le repentir a éperoné jusque vers des hauteurs sublimes d’immolation. Il prend sa demeure, ou plutôt il devient lui-même la demeure de cette âme repentante et aimante. Il en recueille toutes les larmes et les dépose dans le calice de son coeur. Il écrit tous les holocaustes de cette âme dans le grand Livre de la vie. Il infuse constamment la vitalité pour maintenir une existence que l’immolation détruirait en quelques heures. Et lorsqu’il tombe profondément amoureux de cette âme, car son humilité douloureuse et sa générosité réparatrice l’attirent, au point de la considérer comme la plus belle de ses perles, alors il l’élève sur sa croix, sur ce trône dégoulinant de son sang, et la fait accéder au rôle de corrédemptrice de cette humanité qui s’est perdue dans la sensualité et le péché.

De tous ces sermons entendus au cours de ces jours-là et compris, par la grâce de Dieu, comme jamais je n’avais encore compris, il y en eut un qui comme il advint à Saul sur la route de Damas foudroya mon âme. Ce fut celui qui parlait de Marie-Madeleine.

Vous direz: “Mais quelle idée avait cet évêque! Parler de cette créature à ces fillettes!” L’esprit du Seigneur souffle comme et où il veut.

Les religieuses, les camarades et moi-même fûmes au départ toutes un peu surprises lorsque, de la petite chaire qui dominait l’autel, Monseigneur pria les religieuses de faire sortir toutes les élèves, sauf les grandes, à qui il voulait exclusivement s’adresser. Et nous fûmes encore plus surprises en apprenant qu’il entendait nous parler de Madeleine. Nous ne connaissions pas alors tous les détails de la vie de cette femme avant sa conversion. Mais le peu que nous en savions était amplement suffisant pour écarquiller les yeux et dresser les oreilles de surprise et de curiosité...

Je ne sais quel effet exerça sur mes camarades cette prédication, sublime, car Monseigneur Cazzani, qui était et reste un grand orateur sacré, atteignit ce jour-là les sommets de l’éloquence. Pour ma part, je pense que Dieu voulut que j’entendis ces paroles, et qu’il les fit prononcer pour que je les entende.

Père Didon[9] dit en parlant de Marie-Madeleine: “Rien n’est plus puissant sur une âme écrasée par le poids de ses fautes que la mansuétude qui compatit et la voix qui pardonne... Qu’est-ce qui se passa dans le coeur de Madeleine? Nous l’ignorons. Un jour ses yeux s’ouvrirent et elle reconnut en Jésus le Sauveur qui pardonne. Ce jour-là elle n’hésita point. De pareilles créatures ne s’arrêtent pas à mi-chemin; leur grandeur est d’avancer sans cesse, dans le bien ou dans le mal, jusqu’aux limites de leur être. Celui qui aime ne réfléchit pas: il obéit, comme esclave des sentiments qui le dominent... Remetttre les fautes n’appartient qu’à Dieu. Seule la foi en Dieu sauve les âmes perdues; il n’est pas dans le pouvoir de l’homme de donner le pardon et la paix. Jésus dit cela et l’accomplit. Ceux qui l’ont senti et éprouvé, comme Madeleine, dans le secret de leur conscience le comprennent... Désormais le pécheur peut avoir confiance. Sa misère n’est plus sans espoir. Le mal a trouvé son maître. Pour le dominer il suffit à l’homme de croire et de se repentir, de pleurer et d’aimer. Aussi bas qu’il soit tombé, il lui reste encore la foi et les larmes. Qu’il imite donc la pécheresse et vienne pleurer aux pieds du Christ. Des légions d’âmes se sont levées de l’ignominie en suivant la pécheresse de Magdala. Elle ouvre la voie et conduit le cortège des convertis et des réhabilités. Elle personnifie l’humanité perdue dans le vice et qui a trouvé, aux pieds de Jésus, le Dieu qu’elle devait aimer et que l’amour transfigure, en lui donnant la miséricorde et la paix”.

Pour ma part, grâce à Dieu, je ne suis pas tombée aussi bas que Madeleine. Mais je me suis égarée après de nombreuses chimères humaines. Je vais vous le montrer. Le Christ à qui j’avais juré l’amour, avait été négligé de ma part. Même si je n’en étais point arrivée à le renier comme Pierre, à l’heure de la peur, j’avais par contre commis, à l’exemple des invités au repas de noce, distraits qu’ils étaient par leurs affaires, le refus de m’y rendre...

J’ai péché. Oui, mon Dieu, j’ai péché. Pas toujours matériellement, mais par désir et beaucoup, et toi, mon Maître, tu m’as dit: “Le mal, il ne suffit pas de ne point le faire. Il faut encore ne point désirer l’accomplir”. Pour ma part j’ai éprouvé le désir de faire le mal et j’ai enfoncé de la sorte d’autres épines sur ta tête et j’ai provoqué d’autres larmes à tes yeux...

Puis, à nouveau je t’ai rencontré et tu m’as regardée... et tu ne m’as point condamnée. Tu n’as eu aucune parole de reproche à l’égard de mes fautes... Tu m’as seulement regardée... Et, plus que tous les mots, ton regard a été pour moi un rappel de salut.

Alors je suis venue à toi pour toujours, me mettant sur les traces des âmes repenties qui ont retrouvé, dans la pénitence et dans l’amour, les vêtements de noce, purifiée dans ton sang et dans nos pleurs, dont les premières larmes pleuvant sur tes pieds provenaient des yeux de Madeleine, notre maîtresse sur la voie de la rédemption, à l’école de l’amour et du repentir, celle qui est pour nous source d’espérance car c’est à elle, qui a beaucoup aimé, que furent remis tous les péchés. Aussi, si nous aimons beaucoup, nos péchés nous serons remis.

Les larmes chastes et ardentes de la pécheresse convertie, ses gestes d’adoration sans paroles qui lui font oublier le temps qui passe et les besoins de la vie humaine — et toi, Maître, tu dois intervenir pour la défendre du monde qui la regard en secouant la tête de commisération parce que “Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera pas enlevée”, de même que tu la défendras face au pharisien dédaigneux, de même tu la défendras lorsque tout le monde lui reprochera d’avoir gaspillé trente deniers dans un parfum de nard pur, de même encore la défendras-tu toujours parce que tu as compris la générosité de cette âme ardente — ces larmes amoureuses et chastes m’ont enseigné l’art de te saisir, de faire de toi mon amour, mon époux, celui qui est raison de vie, de joie, de gloire. Elles m’ont enseigné la manière d’effacer le mal qui a abattu mon âme, que tu as créée, et le remplacer par le bien, transformant de la sorte ma pauvre âme — que l’amour pour la créature, l’amour désordonné pour les créatures avait mortifiée, au point d’en faire une caverne habitée par l’esprit de la rébellion et de la sensualité — en une chambre nuptiale, toute belle et pure, où consommer les noces entre toi et moi...

AUTO 2.3.19

Voilà que de nouveau je me suis égarée hors sujet... Revenons à la question.

Dieu voulut que j’entendis ces mots pour me donner un guide dans l’avenir. Les mots tombaient comme des cailloux dans le lac de mon coeur et s’y enfonçaient. L’eau tranquille de ma jeunesse pure les recouvrit d’un voile marin et ils demeurèrent là, au fond, sans plus donner signe de leur présence.

Mais lorsque la tempête de la vie secoua, mordit et courut sur le lac du coeur et le bouleversa complètement, soulevant la boue à la surface et des algues collantes pour troubler les eaux et rendre difficile de se déplacer en elles, affleurèrent aussi ces mots et, imbibés comme ils étaient d’eaux profondes, ils brillèrent au soleil divin et constituèrent des phares de salut, et me servirent de guide.

Cependant, depuis ce jour-là où je les entendis, je compris que je les aurais retrouvés à l’heure où Dieu aurait voulu et que je devais en attendant méditer leurs enseignements, de toutes mes forces limitées, afin d’être à même de les comprendre totalement lorsque viendrait l’heure de la lutte et de la connaissance.

J’ai compris clairement ensuite que j’étais appelée par Dieu à une vie de souffrance et que les larmes seraient mes compagnes et la croix mon enseigne et qu’à partir de ce moment-là je devais, en renonçant au doux rêve du martyre que fut celui des premiers chrétiens, me préparer au martyre obscur du coeur, méconnu de tous sauf de Dieu. Un martyre continuel, exercé toute la vie durant et en toutes les circonstances.

Je l’ai compris aussi clairement que si l’Ange du Seigneur avait tenu ouvert sous mes yeux le grand livre des destinées humaines afin que je puisse y lire mon avenir...

Le jour suivant se célébrait la clôture des exercices. Je crois que c’est à ce moment-là que les religieuses percèrent mon secret. J’étais tellement émue, que même si j’avais, comme toujours, une excellente maîtrise de mes émotions, ces chères religieuses les pressentirent. La voix du Seigneur avait trop résonné en moi et y résonnait encore pour que ne transparaisse point sur mon visage les impressions qui habitaient mon coeur. Je m’étais trop fortement attachée, dans la révélation, à Dieu pour en recevoir réconfort et il m’était trop difficile de m’en détacher. Ce n’était pas seulement une situation symbolique, mais une authentique lacération des fibres intérieures, car la souffrance provoquée par la lacération qui avait lieu en moi, maintenant que je devais revenir à la vie habituelle, quittant cette retraite où j’étais demeurée avec Dieu, était un véritable tourment. Les soeurs ne pouvaient pas ne point s’en apercevoir.

J’avais l’impression d’être incapable de survivre... J’ai éprouvé par la suite de nombreuses séparations, et de très douloureuses, mais je puis dire par expérience que ce jour-là ce fut plus cuisant encore. Si les séparations humaines m’ont serré le coeur jusqu’à le rendre malade, ce départ m’étouffait comme si l’on me privait de tout air respirable. J’éprouvais la désolation, comme si l’on m’avait d’un seul coup privée de liberté, de lumière, de richesse, de santé, d’amitié et des liens du sang.

Mais comment rendre compte avec de pauvres mots humains de cette heure d’anxiété spirituelle?

Lorsque je relis le Cantique des cantiques j’y trouve un écho, très inférieur, de cette recherche anxieuse par monts et par vaux de Celui qui est le bien-aimé de la créature qui l’aime. Mais les mots enflammés du poème de Salomon sont encore peu de chose par rapport à ce que j’éprouvais. J’ai lu plus tard les pages ardentes de saint Jean de la Croix et de sainte Thérèse d’Avila et j’y ai trouvé une résonnance plus adéquate, mais toujours moins virulente que le sentiment que j’avais éprouvé. J’ai compris ainsi que les mots humains sont incapables d’exprimer ce qui est surhumain. Peut-être que seul un séraphin aurait pu décrire les anxiétés de l’amour divin... Mais les séraphins adorent et se taisent...

Les religieuses furent très discrètes. Elles se présentèrent avec délicatesse au seuil de mon âme, tellement anxieuse de paradis, y vénérèrent l’oeuvre accomplie par Dieu et n’insistèrent point davantage... Elles agirent avec respect... C’est la seule chose qu’il y ait à faire en pareil cas. N’importe qu’elle intrusion, voire la plus pure en son mode d’agir, serait une profanation. Les contacts divins entre l’âme et Dieu doivent toujours être respectés comme une chose sacrée.

Dans le livret qui fut distribué à tout le monde en souvenir des exercices, sur la page, ou plutôt sur les pages destinées à nos réflexions personnelles et à nos résolutions, et où mes camarades écrivaient, et écrivaient du bavardage empreint de soupirs de tourtereaux et de sentiments stériles, j’écrivis une seule phrase: mon programme pour la vie à venir, ma norme de conduite à l’égard de ma famille, de moi-même, du prochain et de Dieu. Une seule phrase, mais qui a la profondeur et l’ampleur des océans et peut remplir la plus longue des vies: “Sacrifice et Devoir à toute heure, en toute circonstance”.

J’ai été fidèle à cette résolution. Si parfois ma nature humaine a paru triompher sur mon esprit, je suis revenue cependant toujours à une pleine pratique du sacrifice et du devoir, et je peux dire que je ne les ai jamais mis à l’écart, même si les tentations furent si fortes et si faibles les joies du travail accompli que j’étais encline à penser opportun d’abandonner une telle résolution et de m’abandonner au courant dominant.

D’après ce que mon visage avait laissé transparaître, qui sait ce que... Mais je ne puis le savoir parce que je n’avais pas de glace et bien d’autres préoccupations m’habitaient ce matin-là pour qu’il me vienne à l’idée de m’observer dans une des glaces de poche que l’on nous accordait de porter. Je ne puis donc savoir ce qui transparaissait sur mon visage et ni en quoi il paraissait changé. Mais en fait, sur la base de ce qui avait transparu, la supérieure chargea une religieuse, plus capable de m’aborder, de me demander si moi aussi j’avais l’intention de me faire religieuse. Je la détrompais aussitôt.

AUTO 2.3.20

Oh! cela aurait été agréable de prendre cette voie, de me placer à l’ombre de Marie, sous son manteau et de vivre ainsi tout le cours de ma vie... Mais ce n’était pas ma voie. Ce n’était pas la vie où Dieu me voulait. Cela était clair pour moi. Le monde devait constituer mon arène de combat. Je ne savais pas quel allait être le combat, mais je savais clairement qu’il devait se jouer dans le monde et non pas dans le cloître.

Pauvres soeurs! Elles avaient élaboré les plus belles hypothèses à mon sujet et me voyaient déjà avec la coiffe sur la tête! Dieu sait combien j’aurais préféré avoir cette vocation!... Mais je ne l’avais pas. Je savais que j’allais à la rencontre de la souffrance et je devais aller à sa rencontre.C’est dans les larmes et le déchirement que je voyais courir le temps qui me séparait de la souffrance sans que je puisse le retenir. Je me trouvais dans la situation d’un condamné qui voit avancer inexorablement le moment de l’exécution de la condamnation. Et plus les religieuses, et mes camarades redoublaient de gentillesse à mon égard, qui étais sur le point de les quitter et de partir si loin que je risquais de ne plus les revoir, et davantage grandissait en moi, en même temps que ma gratitude pour leurs gestes d’affection, mon angoisse.

Certains trouveront cela étrange, c’était pourtant la vérité. J’ai beaucoup plus souffert à la sortie du collège que je n’avais souffert en y entrant. Cela dépendait peut-être du fait qu’en quatre ans j’étais devenue adulte. Naturellement j’étais plus mûre. Ainsi s’accentuait en moi cette sensibilité qui est l’une de mes principales qualités, sans doute la plus importante, et qui constitue ma dot et mon tourment. Car si c’est une qualité que d’avoir l’esprit gentil, sensible au moindre détail des événements, cela constitue aussi un grand tourment, car les joies sont si peu nombreuses dans la vie, alors que les circonstances douloureuses sont toujours nombreuses et toujours présentes.

Cette sensibilité, que je cachais autant qu’il m’était possible (car j’ai toujours eu en horreur d’afficher mes sentiments au regard de tout le monde, qui est un regard toujours indifférent, sinon moqueur), elle grandissait avec les années et le mûrissement de l’esprit, et me faisait craindre le pire pour l’avenir. Je pressentais, je ressentais que se terminait pour moi le bonheur, le peu de bonheur dont j’avais joui jusqu’alors et comme l’herbe sensitive qui perçoit l’approche d’une main, je frissonnais de tout mon être et me recroquevillais sur moi-même.

Oh! ce fut une créature bien mélancolique qui passait le seuil du collège pour sortir à la rencontre de la vie! Mon coeur se déchirait en se détachant de cette demeure où je n’avais connu que des moments de bonheur et éprouvé que des sentiments de sereine affection. C’était l’après-midi du 23 février 1913.

Les soeurs, qui dans les derniers temps avaient multiplié à l’infini les gestes les plus significatifs d’empressement affectueux à mon égard, pour me montrer l’amour qu’elles me témoignaient, pour me suralimenter d’amour en prévision du jeûne que j’allais devoir bientôt affronter et qui allait me déssécher le coeur et l’inonder d’une si cuisante nostalgie, m’avaient recommandé, les larmes aux yeux, d’être gentille avec maman pour chercher à la rendre gentille à mon égard.

Oh! ce n’était pas à moi qu’il fallait faire de telles recommandations! Je me tenais constamment sur la porte de son coeur, mendiante permanente, implorant son obole de compréhension et d’affection. Mais cette porte restait verrouillée, rétive, hérissée de lances de fer contre lesquelles je ne pouvais même pas m’appuyer...

Je sais qu’elles dirent aussi quelques mots dans ce sens à maman... Mais leurs paroles restèrent lettre morte; elles provoquèrent même l’effet contraire. Maman commença aussitôt à me reprocher de l’avoir dépeinte aux religieuses sous des traits arides et intransigeants.

Mais, mon Dieu! Il n’y avait nul besoin de ma part de la dépeindre de la sorte. Tout en elle montrait ce qu’elle était: plus marâtre que maman. Ses façons de faire, ses écrits, son indifférence à l’égard de ma santé, sa mesquinerie à l’égard de mes petites nécessités de collégienne, beaucoup de choses en fait avaient amplement instruit les soeurs, qui étaient devenues expertes à force de fréquenter constamment des centaines de mamans et de papas. Elles savaient donc parfaitement ce qu’était maman à mon égard. Il n’y avait nullement besoin que j’ouvre la bouche, ce que je n’ai jamais fait car certaines misères provoquent plutôt l’embarras que l’on éprouve d’un déshonneur ou d’une maladie honteuse. S’il m’arriva parfois, dans les années suivantes, d’aborder ce sujet, c’est toujours parce que d’autres avaient déjà compris en quoi consistaient nos relations entre ma mère et moi et, avec peu de délicatesse, m’avaient posé des questions qui étaient pour moi très éprouvantes, versant de l’acide sur mes plaies. Pensez qu’il y a eu même des gens qui m’ont demandé si “c’était vraiment ma mère ou si c’était une seconde maman”... C’est tout vous dire, mon Père.

J’ai très difficilement parlé de cela spontanément, et seulement avec des personnes qui avaient toute ma confiance, chose que je concède très rarement. Mais ces personnes doivent, en raison de l’habit qu’elles portent et du bon sens dont elles sont imprégnées, être telles que je puisse être assurée que mon douloureux secret puisse être confié à quelqu’un qui n’en fera pas un objet de moquerie ni de bavardage.

L’un des très rares à qui j’ai spontanément dit la chose telle qu’elle est, c’est vous, mon Père, et pour les raisons que je viens de donner à l’instant et aussi parce que, puisque vous devez diriger mon âme, en cette heure extrême de ma vie, il est de mon devoir que vous sachiez la vérité sur des choses qui apportent à mon âme tellement de souffrance et de trouble.

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Notes

  1. La première supérieure italienne équivaut à la classe de sixième française, première année du cycle secondaire (NdT). ↩
  2. “Valtortino” est un diminutif masculin de son nom de famille, Valtorta, qui souligne le caractère très prononcé de Maria dès cette époque (NdT). ↩
  3. En Italie, le “gymnase” correspond au programme d’études classiques dans classes allant de la 6ème à la 3ème, et le “lycée” de la 2de jusqu’en terminale (NdT). ↩
  4. Ap 14,1-5. ↩
  5. Expression italienne que nous avons conservée telle quelle en français et qui désigne tout chrétien, car tout disciple du Christ est un autre christ. C’est ainsi qu’en italien on nomme “pauvre christ”, celui que l’on appelle “pauvre diable” en français (NdT). ↩
  6. Allusion à Marie “désoleée” aux pieds de la Croix, connue plus communément sous le vocable de Notre-Dame des septs douleurs (NdT). ↩
  7. Lv 19,18; Dt 6, 5; Mt 22, 34-40; Mc 12, 28-34; Lc 10, 25-28; Jn 13, 34-35. ↩
  8. Ruysbroek, déjà cité à la note 7 et que nous retrouverons encore. ↩
  9. Henri Didon, dominicain français, orateur et écrivain (1840-1900), auteur d’une Vie de Jésus-Christ. ↩