AUTO 3.1.01
A l’antienne de la messe d’aujourd’hui 18 mars l’on entend ces paroles: “Il est beau de louer le Seigneur et de chanter des hymnes à ton nom, ô Très-haut”.
On peut louer le Seigneur de bien des façons. De même que nombreuses sont au ciel les demeures du Père et différentes sont en elles les degrés de gloire des bienheureux, de même sur la terre il y a de nombreuses façons de servir et de louer Dieu, même si le but est le même et si la récompense éternelle est identique.
Il est beau de louer le Seigneur dans la pureté et l’obéissance d’une vie sans tache, qui n’a jamais connu de repos dans sa course vers Dieu. Mais il est beau également de lui rendre gloire par l’action réparatrice d’une vie qui, assurée de son erreur, s’humilie jusqu’au-dessous de la poussière dont elle n’est même pas digne car, étant douée de raison, elle a manqué à l’égard de Dieu plus que la matière brute, lorsque elle a désobéi pour un instant à l’ordre voulu par le Divin Créateur.
C’est beau car elle témoigne de la sorte, pour tout le reste de sa vie, que nous ne sommes rien. Nous en faisons l’expérience et cela est prouvé par le fait que, dès que Dieu nous laisse à nous-mêmes, nous tombons misérablement, et nous constatons que notre résurrection consiste en la voix de Dieu qui agit, par son commandement, aux pauvres Lazare que nous sommes, morts à la grâce, ensevelis dans l’obscurité, puants de péché, corrompus dans la décomposition de la mort. Alors intervient son commandement empreint de force et de compassion: “Lazare, sors”.
Alors voilà que nous, pauvres Lazare, nous sortons de la prison du tombeau moral avec les bras, les jambes et le corps entier encore recouverts et empêtrés dans les lacets mortels, salis par les effluves des maladies morales, le visage encore couvert par le suaire et la langue embourbée par la paralysie de la mort, nous hasardons un premier pas incertain, bégayons les premiers mots de louange jusqu’à ce que Jésus, dont le coeur est encore tout vibrant à la constatation de la mort de cette créature, rachetée par son Sang et par lui arrachée, par ses pleurs, à l’emprise mortelle, il commande une seconde fois: “Détachez-le et laissez-le aller”. Alors, entièrement, libres de tout l’appareil funèbre, nous voilà ressuscités et, avec Jésus, le Fils de Dieu, voilà que nous chantons notre hymne au Père qui est dans les cieux: “Père, je te remercie!”.
Pour ma part je sens que si celui que Dieu a toujours dans sa bonté préservé du mal doit lui être reconnaissant, plus reconnaissant encore est celui que Dieu a sauvé.
Ma pensée est dans ce cas en contraste avec celle de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. A un moment, dans l’Histoire d’une âme, elle affirme que la plus haute gratitude doit être ressenti par l’âme que Dieu, comme un père très affectueux, a tenu à l’écart de tout danger.
Je dis qu’il n’en est pas ainsi. En fin de compte, Dieu ne nous a-t-il pas donné l’intelligence et donc la capacité de nous conduire nous-mêmes? En fin de compte, Dieu ne nous a-t-il pas donné un coeur capable d’aimer? Or donc, si Dieu nous a créés capables de nous conduire moralement et nous a aussi donné une loi pour nous apprendre à nous conduire, notre devoir consiste à vivre en toute droiture morale, conformément à sa loi et à l’appel de l’amour.
L’homme sait que Dieu l’aime. Et comment pourrait-il en douter s’il nous a tant aimé qu’il a envoyé son Fils mourir pour nous? L’homme sait que ses actes de rébellion, ses chutes, sa persévérance dans le mal font de la peine à Dieu. Regardez que je ne parle pas de l’offense. Je ne m’intéresse ici qu’à l’amour. Car l’offense suppose une punition future. Et cela est juste. Mais par le châtiment les comptes engagés entre le Juge et le coupable, entre la Loi et le transgresseur sont bien réglés et liquidés. Or l’on ne peut en aucune manière régler la peine portée au coeur de notre Dieu par notre manque d’amour. Une centaine d’enfers ne suffiraient pas à absorber cette peine, car rien ne peut la réparer, rien qui soit du domaine du châtiment. C’est seulement un retour de notre part à l’amour, à l’obéissance par amour, c’est seulement un repentir d’amour qui regrette non pas le châtiment mérité mais la peine faite à Dieu qui peut ramener le sourire dans les yeux de Celui qui nous a créés et qui nous a aimés au point de s’immoler pour nous.
Voilà pourquoi, lorsqu’une âme s’aperçoit de la longanimité manifestée par Dieu, de la patience qu’il a exercée, de l’amour par lequel il a exprimé sa paternité, lorsqu’elle s’aperçoit que Dieu a mis tant de temps, tant de moyens pour qu’elle reprenne à vivre dans la loi et, comme si cela ne suffisait pas, qu’à peine la créature émerge de la boue où elle a offensé Dieu et déshonoré son être qui a été créé à l’image et ressemblance de Dieu, qu’à peine elle lève les yeux au ciel en un désir de rédemption elle voit Dieu descendre pour la relever, la presser sur son coeur, la réconforter dans son espoir de guérison, lui assurer que, pour sa part, elle est déjà pardonnée et doublement aimée, justement parce qu’elle est une pauvre âme malade, affaiblie par l’infection qui l’a prise, comment cette créature ne ressentirait-elle pas une gratitude plus grande encore que celle qui n’ayant jamais démérité est justement aimée?
L’on dira: “Mais cette dernière doit être agréable à Dieu parce qu’il l’a préservée”. Mais combien donc, répliquerai-je, ne lui sera archi-reconnaissante celle qui se voit aimée d’un double amour qui, non seulement l’aime, mais l’aime au point de pardonner l’offense reçue?
Le Maître l’a dit: “Ceux à qui l’on pardonne moins aiment moins”[1]. Aussi ceux qui ont légèrement, seulement légèrement dégoûté Dieu, davantage par des imperfections que par de véritables fautes, reçoivent naturellement un pardon inférieur, mais ceux qui ont péché gravement, obstinément, doivent par force bénéficier d’un pardon beaucoup, beaucoup plus grand. Voilà pourquoi ils ont l’obligation, la suave obligation d’une gratitude illimitée envers le Pardonneur divin.