La bonté du Seigneur m’accorde la suite de la vision.[1]
Je vois ainsi le baptême des deux frères, instruits certainement par le pape Urbain et par Cécile. Je le comprends, parce que Valérien dit en saluant Urbain: «Toi qui m’as apporté la connaissance de cette foi glorieuse tandis que Cécile m’en a révélé la douceur, ouvre-moi maintenant les portes de la grâce. Que j’appartienne au Christ pour ressembler à cet ange qu’il m’a donné pour épouse et qui m’a ouvert les voies célestes dans lesquelles je m’avance en faisant table rase de tout mon passé. Ne tarde pas davantage, ô Pape. Je crois, et je brûle de le confesser pour la gloire de Jésus Christ, notre Seigneur.»
Il dit cela en présence d’un grand nombre de chrétiens qui semblent très émus et joyeux, et qui sourient au nouveau chrétien et à Cécile, tout heureuse, qui le tient par la main; debout entre son époux et son beau-frère, elle rayonne de la joie de cet instant.
L’église des catacombes est tout ornée pour la cérémonie. Je reconnais des étoffes et des coupes précieuses qui se trouvaient dans la maison de Valérien. Elles ont certainement été données pour l’occasion et pour marquer le début d’une vie de charité des nouveaux chrétiens.
Valérien et Tiburce sont vêtus de blanc sans aucun ornement. Cécile est tout en blanc elle aussi et semble être un bel ange.
Il n’y a pas de fonts baptismaux à proprement parler, du moins dans cette catacombe-ci. Il y a un grand bassin, richement orné, posé sur un bas trépied. Peut-être était-ce à l’origine un brûle-parfums dans quelque maison patricienne, ou bien un brûle-encens. Il fait maintenant office de fonts baptismaux. Le laminage d’or qui strie l’argent lourd du bassin, accompagné de grecques et de rosaces, resplendit à la lumière de toutes les petites lampes que les chrétiens tiennent à la main.
Cécile conduit les deux hommes près du bassin et reste à côté d’eux tandis que le pape Urbain, se servant d’une des coupes apportées par Valérien, puise l’eau lustrale et la verse sur les deux têtes inclinées au-dessus du bassin, tout en prononçant la formule sacramentelle. Cécile pleure de joie, et je ne saurais dire où elle regarde précisément, car bien que ses yeux se posent d’un air caressant sur son époux sauvé, elle semble regarder au-delà et sourire à ce qu’elle est seule à voir.
Il n’y a pas d’autre cérémonie. Celle-ci s’achève sur un hymne suivi de la bénédiction du Pape. Valérien, qui a encore des gouttes d’eau dans ses cheveux bruns et bouclés, reçoit le baiser fraternel des chrétiens ainsi que leurs félicitations pour avoir accueilli la Vérité.
«je n’étais pas capable de faire un tel pas, moi qui étais un malheureux païen entouré d’erreur. Tout le mérite revient à ma douce épouse que voici. Sa beauté et sa grâce m’avaient séduit en tant qu’homme. Mais sa foi et sa pureté ont séduit mon esprit. Je n’ai pas voulu être différent d’elle pour pouvoir l’aimer et la comprendre encore mieux. Elle a fait de moi, qui étais irascible et sensuel, ce que vous voyez: un homme doux et pur et j’espère, avec son aide, grandir toujours plus pendant cette vie. Désormais je te vois, ange à la pureté virginale, ange de ma femme, et je te souris puisque tu me souris. Désormais je te vois, splendeur angélique! La joie de te contempler est bien supérieure à toute la sévérité du martyre. Cécile, toi qui es sainte, prépare-moi à cela. Je veux écrire de mon sang le nom de l’Agneau sur cette étole.»
L’assemblée se dissout et les chrétiens rentrent chez eux.
La maison de Valérien révèle de grands changements. On y trouve encore une riche foison de statues et d’objets, mais déjà en nombre très réduit et surtout ils sont plus chastes. Le laraire et les petits braseros d’encens devant les dieux ont disparu. Les statues les plus impudiques ont fait place à d’autres objets sculptés qui représentent des enfants en fête ou des animaux, et donc apaisent l’œil sans offenser la pudeur. C’est une maison chrétienne.
Bon nombre de pauvres sont rassemblés dans le jardin, où les nouveaux chrétiens leur distribuent des vivres et des bourses contenant des oboles. Il n’y a plus d’esclaves dans la maison, mais des serviteurs affranchis et heureux.
Cécile passe en souriant, heureuse; je la vois ensuite s’asseoir entre son époux et son beau-frère, leur lire des passages des saintes Ecritures et répondre à leurs questions. Puis, à la demande de Valérien, elle chante des hymnes qui doivent plaire grandement à son époux. Je comprends pourquoi elle est la patronne de la musique. Sa voix est souple et harmonieuse, et ses mains courent rapidement sur la cithare – ou peut-être est-ce une lyre – en en tirant des accords semblables à des perles qui tomberaient sur un cristal fin, ainsi que des arpèges dignes de la gorge d’un rossignol.
Je ne vois rien de plus, car la vision s’arrête sur cette harmonie.
Je retrouve Cécile seule, et je comprends qu’elle est déjà poursuivie par la loi romaine.
La maison est dévastée, dépouillée de toutes ses richesses. Ce pourrait être l’œuvre du couple chrétien lui-même. Mais le désordre laisse à penser que les persécuteurs y sont entrés avec violence et colère, et qu’ils ont tout fouillé.
Cécile se trouve dans une vaste pièce à moitié vide et prie avec ferveur. Elle pleure, mais sans montrer de désespoir. Ce sont des larmes qui proviennent d’une souffrance chrétienne unie à un réconfort spirituel.
Des personnes entrent. «La paix soit avec toi, Cécile, dit un homme sur la cinquantaine, plein de dignité.
– La paix à toi, mon frère. Mon époux?
– Son corps repose en paix et son âme jubile en Dieu. Le sang de ce martyr – ou plutôt des martyrs – uni à celui du persécuteur converti, est monté comme l’encens vers le trône de l’Agneau. Nous n’avons pas pu t’apporter les reliques pour ne pas les faire tomber aux mains des profanateurs.
– Ce n’est pas nécessaire. Ma couronne descend déjà. Je serai bientôt là où mon époux se trouve. Priez pour mon âme, mes frères. Et partez. Cette maison n’est plus sûre. Faites en sorte de ne pas tomber sous les crocs des loups, afin que le troupeau du Christ ne reste pas sans pasteurs. Vous saurez quand l’heure sera venue pour moi de mourir. La paix soit avec vous, mes frères.»
Je devine par ces mots que Cécile est déjà en état d’arrestation. Je ne sais pourquoi on l’a laissée chez elle, mais, virtuellement, elle est déjà prisonnière.
La vierge prie, entourée d’une lumière extrêmement vive et, tandis que des larmes coulent de ses yeux, un sourire céleste lui ouvre les lèvres. Cela fait un magnifique contraste dans lequel se lit la souffrance humaine, unie à la joie surnaturelle.
La scène du martyre m’est épargnée. Je retrouve Cécile dans une sorte de tour – j’emploie ce terme parce que la pièce est ronde comme une tour –. Cette salle n’est pas grande, plutôt basse; c’est du moins ce que me laisse penser le nuage de vapeur qui l’emplit et forme, en haut surtout, un nuage qui empêche de bien voir. Là encore, elle est seule. Elle est déjà abattue, mais n’a pas encore pris la pose éternisée par la statue de Maderno[2] (à ce qu’il me semble).
Elle est couchée sur le côté comme si elle dormait, les jambes légèrement fléchies, les bras croisés sur la poitrine, les yeux clos, un léger souffle haletant. Ses lèvres cyanotiques remuent légèrement.
Elle prie sûrement. Sa tête repose sur la masse de ses cheveux à moitié défaits comme sur un coussin de soie. On ne voit pas de sang. Il a coulé à travers les trous du sol, qui est entièrement perforé comme un crible. C’est seulement du côté de la tête que le marbre blanc montre des cercles rosâtres à chaque trou comme si on les avait teints chacun à l’intérieur avec du minium.
Cécile ne gémit pas, ne pleure pas. Elle prie. J’ai l’impression qu’elle est tombée dans cette position quand elle a été blessée, et qu’elle est peut-être restée ainsi à cause de son impossibilité à lever la tête, en particulier le cou, dont les nerfs sont sectionnés. La vie résiste cependant. Lorsqu’elle sent qu’elle va fuir, elle fait un effort surhumain pour bouger et se mettre à genoux. Mais elle n’arrive qu’à faire demi-tour sur elle-même, pour retomber ensuite dans l’attitude que nous lui voyons,[3] tant à la tête qu’aux bras, sur lesquels elle s’est vainement appuyée et qui ont glissé sur le marbre poli sans soutenir le buste. Là où se trouvait sa tête, une tache de sang frais apparaît et ses cheveux, de ce côté de la blessure, sont baignés de sang au point de ressembler à un écheveau de fils pourpres.
La sainte meurt sans soubresaut en un ultime acte de foi formé par les doigts à la place de la bouche qui ne peut parler. Je ne vois pas l’expression de son visage, car il est tourné vers le sol. Mais elle est certainement morte un sourire sur les lèvres.
Jésus dit:
«La foi est une force qui entraîne et la pureté, un chant qui séduit. Vous en avez vu le prodige.
Le mariage doit être une école d’élévation, et non de corruption. Ne soyez pas inférieurs aux animaux, qui ne corrompent pas l’action d’engendrer par d’inutiles luxures. Le mariage est un sacrement. En tant que tel, il est et doit rester saint pour ne pas devenir sacrilège. Mais même si ce n’était pas un sacrement, c’est toujours l’acte le plus solennel de la vie humaine, et ses fruits vous rendent presque semblables au Créateur de toutes vies; comme tel, il doit au moins s’inscrire dans une morale humaine saine. S’il n’en est pas ainsi, cela devient un délit et de la luxure.
Deux personnes qui s’aiment saintement dès le début, cela est bien rare, car la société est trop corrompue. Mais le mariage est une élévation réciproque. C’est du moins ce qu’il doit être. L’époux le meilleur se doit d’être source d’élévation et ne pas se borner à être bon, mais tout faire pour que son conjoint parvienne lui aussi à la bonté.
Il est une phrase du Cantique des cantiques qui explique le pouvoir de la vertu: “Entraîne-moi sur tes pas, courons! Nous courrons derrière toi à l’odeur de tes parfums.”
Le parfum de la vertu! Cécile n’en a pas utilisé d’autre. Elle n’est pas allée vers Valérien avec des menaces ou de la condescendance. Elle s’est avancée vers lui comme une épouse qui va être présentée au roi, tout imprégnée de ses mérites comme d’autant d’huiles parfumées. C’est ainsi qu’elle a entraîné Valérien vers le bien.
“Entraîne-moi sur tes pas”, m’a-t-elle répété sa vie durant, et en particulier à l’heure où elle s’avançait vers ses noces. Elle était perdue en moi au point de n’être plus qu’une partie du Christ. De même que le Christ est tout entier dans un fragment d’hostie, j’étais dans cette vierge, agissant et sanctifiant comme si je me trouvais de nouveau sur les routes du monde.
“Entraîne-moi sur tes pas pour que Valérien te sente à travers moi, et nous (voici le véritable amour de l’épouse), nous courrons derrière toi.” Elle ne se borne pas à dire: “Et je courrai derrière toi parce que je ne peux plus vivre sans te sentir.” Elle veut que son conjoint courre avec elle vers Dieu et qu’il soit, lui aussi, saintement nostalgique de l’odeur du Christ.
Et elle y parvient. Comme le capitaine d’un navire envahi par les vagues – le monde –, elle sauve ceux qui lui sont le plus cher et est la dernière à abandonner le bateau, seulement quand un port paisible leur est déjà ouvert. Alors seulement, sa tâche est terminée. Il ne reste qu’à témoigner encore de sa foi dans l’au-delà.
Il n’est plus besoin de larmes. Celles-ci n’étaient dues qu’à l’anxiété amoureuse pour les deux hommes qui marchaient vers le martyre et qui, en tant qu’êtres humains, pouvaient être tentés d’abjurer. A partir du moment où ils sont saints en Dieu, il n’y a plus de larmes, mais tout est seulement paix, prière et cri, cri muet de foi: “Je crois au Dieu un et trine.”
Quand on vit de foi, on meurt avec un rayonnement de foi dans le cœur et sur les lèvres. Quand on vit de pureté, on convertit sans avoir à beaucoup parler. L’odeur des vertus transforme le monde. Certes, tous ne se convertissent pas. Mais les meilleurs le font, et cela suffit.
Lorsque les actions des hommes seront connues, on verra que, plus que les prédications grandiloquentes, ce sont les vertus des saints disséminés de par le monde qui auront servi à sanctifier. Les saints sont les amoureux de Dieu.»