Un peu de chronique pénible. J’éprouve le besoin de vous dire ce qui pourra vous paraître puéril. Mais ce ne l’est pas à mes yeux, car je connais depuis des années la véridicité de mes songes.
Il y a huit jours, le 22 novembre, plus exactement la nuit qui précédait la descente de Marta à Lucques pour se renseigner sur la permission de camionnage, je rêve, au cours d’un bref sommeil à l’aube, que je suis en train de me promener à Viareggio (à pied) avec Marta et de rencontrer en chemin Padre Pio,[1] ou un franciscain, mais pour moi c’était Padre Pio; en me regardant, il me dit, comme en se parlant à lui-même: «C’est bien amer! S’être fait à l’idée du retour et avoir un tel retard!» Je me retourne, quelque peu irritée et émue, et je dis: «Comment? Comment?» Alors lui: «Rien. je dis qu’il est bien amer de s’être fait à l’idée du retour et d’avoir un tel retard.» Il dit cela deux fois, puis disparaît.
A mon réveil, je suis tourmentée, et je dis à Marta: «Tu vas voir que rien ne se fera.» Elle me répond: «Mais non! Au contraire, Padre Pio est venu te dire que le retard a été amer, mais qu’il est terminé.» Je lui rétorque alors: «Non, non. Tu vas voir qu’il commence maintenant. Il était trop triste en me disant cela. Il montrait de la compassion.»
Marta va à Lucques… où elle apprend qu’il est impossible de partir jusqu’après le 30 car la permission en a été refusée. Et d’une!
Deux nuits passent. Le 24 novembre, je fais de nouveau un rêve au cours d’un autre bref sommeil. J’ai l’impression de descendre vers Viareggio en suivant – ou plutôt en précédant – le camion des meubles. Mais des obstacles de toutes sortes retardent le chemin. Finalement, le camion ne peut continuer. Un taureau furieux me charge, et c’est tout juste si je me sauve en me réfugiant dans une maison, celle de madame Sacconi à Viareggio. La femme est ébahie que j’aie pu passer par la via Aurélia, dont elle affirme qu’elle est «sans cesse pilonnée par des coups de canon». De fait, on entend le canon. elle ajoute: «Il n’est guère prudent de rester ici. Moi, je m’y trouve déjà. Mais il vaut mieux que ceux qui sont loin y restent.» Et de deux!
Deux autres nuits passent. Hier soir, le 27, je rêve d’une sœur de Giuseppe, morte depuis plusieurs années; jamais je n’ai rêvé d’elle, ni durant sa vie ni après sa mort, bien que j’aie vécu avec elle pendant deux ans et que je l’aie bien aimée. Il me semblait, dans ce rêve, que j’attendais Irma ou Maria pour retourner avec elle à Viareggio (ce sont les deux autres sœurs vivantes de Giuseppe, aujourd’hui à Vigevano et à Mirandola). Mais ni l’une ni l’autre n’arrive. En revanche, je vois entrer Amelide, qui est morte. Je m’en étonne et je dis: «Toi ici? J’attendais Irma ou Maria pour partir.» Elle me répond: «Elles ne peuvent pas venir. Moi, je peux aller où je veux. Tiens: je t’ai apporté ces deux pains. Ils te seront utiles, car tu dois encore attendre deux temps (elle insiste fortement sur le mot “deux”). elle me remet alors deux pains d’une livre chacun. L’un d’eux est beau, intact. Mais l’autre est déchiré et cabossé. Et de trois!
Enfin, il y a cette nuit (du 28 au 29). Hier soir, la torpeur m’avait assommée, avec une grande douleur, à 17 h 30 et j’en suis ressortie à 20 h 30. Puis j’ai souffert et j’ai été agitée jusqu’à minuit, ou presque. Après cela je me suis endormie, pour m’éveiller lorsqu’une heure venait à peine de sonner. Je me décidais, me semble-t-il, à partir pour Viareggio, car des bombes de gros calibre avaient été lancées sur Pontedera et la région n’était pas sûre. Debout près de la fenêtre de cette pièce, je disais à Marta: «Quant à ne pas être en sécurité, allons à Viareggio. Au moins, nous serons chez moi et le Père Migliorini sera près de nous.»
Une voix masculine me dit à la porte: «Tu ne peux pas y aller.» Je me retourne, et je vois, debout sur le seuil, le Père giuseppe Giurlani, l’ancien curé de San Paolino,[2] mort depuis plusieurs années. Il s’avance en souriant, tout à fait naturel, et répète: «Tu ne peux pas y aller. On ne le permet pas à cause des coups de canon fréquents, en particulier dans ton quartier. Ils frappent presque toujours dans le rectangle qui va de la piazza dell’Ospizio (celle de la vasque) à la via Aurélia, les longs côtés étant délimités par la via Vespucci et la via Mazzini. Surtout là. Avec ton cœur et dans ton état, tu ne peux pas t’y rendre. Je t’ai toujours bien aimée parce que tu étais l’une de mes meilleures paroissiennes, et je ne veux pas qu’il t’arrive du mal.
– Mais ils prétendent qu’il s’agit de petits projectiles qui font peu de dégâts!
– Eh non! Ce sont maintenant de gros calibres et, là où ils frappent… ils font des morts et des ruines. Les dernières bombes sont tombées juste à côté de ta maison. Dans le triangle délimité par le pavillon des Andreotti (via Veneto, en face de la via Raffaelli), la maison de Sanminiatelli (au fond de la via Leonardo da Vinci) et la maison Soccani (elle aussi via Leonardo). Veux-tu détruire tout le mobilier après avoir tant dépensé pour le sauver?
– Pourtant, le Père Migliorini m’écrit de venir en toute sécurité parce qu’il n’y a aucun danger, et d’autres affirment tout cela est de peu d’importance.
– Qu’ils te disent ce qu’ils veulent! La vérité est telle que je te la décris. Pauvre Maria! De tous ceux qui t’entourent, pas un ne te dira la vérité vraie. L’un pour telle raison, l’autre pour telle autre. Mais moi, je n’ai aucun but. Je t’aime bien parce que tu le mérites et je veux te protéger. Ecoute-moi. Prends patience. Que veux-tu y faire? Tu es restée si longtemps ici… reste encore un peu! Et d’ailleurs, ils ne te laissent pas entrer. Le Gouverneur ne veut pas de victimes humaines.» Il me bénit, et disparaît.
Je m’éveille en larmes. Je reste sous cette impression à tel point que, à peine Marta levée, je lui raconte ce rêve, puis à monsieur Lucarini à 11 h, et à sa femme à 15 h.
A 17 h, Enzo Lucarini arrive de Lucques. Il y était allé pour solliciter le permis du camion. Il apporte la nouvelle des coups de canon, avec ruines et victimes, dans le quartier près de ma maison, via Vinci et via Fratti. Il ajoute qu’il n’a rien fait parce que des personnes sérieuses, qu’on ne peut suspecter d’exagérer, le lui ont déconseillé, parmi lesquelles le Père Fantoni.
Je reste triste et découragée…
Et à 20 h Marta m’apprend la mort du docteur Lapi…
C’est son collègue et ami qui a apporté cette nouvelle vendredi 24, le docteur Winspaere, entre les bras de qui il est mort. Le docteur a demandé qu’on me l’apprenne avec précaution, vu mon état de santé. Il n’a pas eu le courage de me le dire lui-même. Il est mort en Corse, dans une embuscade, le 26 novembre 1943, soit vingt-deux jours après maman…
Rappelez, vous, mon Père, ce que je vous disais: il ne resterait pas impuni de m’avoir fait de la peine en négligeant maman au point d’en provoquer la fin, dans des souffrances sévères, après avoir fait preuve d’insouciance pour diagnostiquer et soigner la fracture costale de maman le 5 décembre 1942. En janvier 1943, il s’est cassé une côte lui aussi; il en découla diverses punitions (pour avoir quitté son poste abusivement), et tout le reste: la Corse et la mort…
J’avais toujours prié pour lui, car il était à la fois bon et très humain. Ce n’était pas l’un des pires, ni comme homme ni comme médecin. Je priais plus encore pour son enfant, qu’il adorait, et pour sa pauvre mère qui a déjà perdu deux fils à la guerre de 15-18 et qui trouvait tout son réconfort dans son Lamberto. Mais, depuis des mois, je le voyais en rêve (à cinq reprises) toujours si souffrant, jaune, vieilli, courbé, triste, si bien que j’avais acquis la certitude de sa mort et de son purgatoire (du moins, espérons que c’est le purgatoire). Je prierai désormais pour la paix [de son âme].
Je suis désolée à l’idée que je ne le verrai plus. Il était pour moi comme un frère. Neuf ans durant, il m’a soignée avec patience et amitié. Et – c’est aussi vrai –, avec profit pour lui. Mais qui aurait pu être comme lui? Combien de fois ne s’est-il pas interposé entre maman et moi pour calmer ses crises de paranoïa qui empiraient mon état! Encore six jours avant de partir. Son hostilité envers ma mère trouvait son origine dans le fait que, comme médecin, il comprenait mieux que tout autre que, dans ma maladie, au moins soixante pour cent dépendait de la torture morale que j’avais subie dès ma petite enfance à cause du caractère de ma mère. Je ne voulais pourtant pas qu’il la néglige, car cette vie m’était chère. Un tourment qui était mon amour…
Je regrette également que vous, mon Père, avec votre lenteur, l’ayez laissé partir sans l’interroger sur moi et sans lui avoir demandé de délivrer un certificat. Quel autre médecin pourrait le faire avec autant d’exactitude que Lapi, qui venait depuis neuf ans trois fois par jour, sinon plus, et qui connaissait toute l’évolution du mal, ses formes, ainsi que ma patience face aux souffrances dues aux multiples maladies qui me torturaient et à mon environnement familial et amical, une ronce au milieu des épines? Un enchevêtrement de ronces. Lapi savait tout. Et, honnête comme il l’était, il aurait pu déposer sans rien oublier.
Maintenant, il est mort. Cette preuve est perdue elle aussi, tout comme celle de l’abondante correspondance que vous m’avez laissé détruire, attendant qu’elle soit déjà brûlée pour me dire que vous la désiriez. Bon nombre de mes amis sont morts. Autant de preuves qui font défaut. Preuves pour ceux, toutefois, à qui elles servent uniquement à prouver leur manque de foi.
Cela suffit… sinon, je vais m’évanouir. Je vais réellement mal.