Mes joies.
J’étais toute triste depuis jeudi après-midi, parce que je pensais: «Demain, pas de communion.» Avec ce que je souffre toujours, le vendredi en particulier, et ce qu’est généralement le vendredi de la Passion pour moi depuis quinze ans, la perspective de rester sans ma Nourriture me désolait. Je pensais: «Il y a deux ans, le père Migliorini m’a apporté la communion à l’aube du vendredi-saint. J’allais mal et il l’a donc pu.» Je vous assure que j’aurais souhaité être dans un état bien pire pour pouvoir la recevoir. Si j’y ajoute le regret de la relique de la sainte Croix qui m’a été enlevée après me l’avoir donnée par une femme qui a contribué, avec Satan, à me faire de la peine, ce sont mes souffrances secrètes… les plus profondes.
Marta était sortie faire sa visite aux sept églises. J’étais seule. J’étais en train d’écrire. Et la désolation de Marie s’unissait aux larmes de la pauvre Maria…
L’apparition joyeuse de mon Jésus fait s’envoler ma peine: il n’était ni martyrisé ni sanglant, mais beau, radieux dans son vêtement de lin blanc comme il l’est dans les moments les plus joyeux des visions. Il vient vers moi comme s’il arrivait d’une campagne en fleurs et sourit; il tient quelque chose sous le manteau blanc qu’il a croisé sur la poitrine et sur les mains.
Il me dit: «Petit Jean, j’avais envie de te dire “petit scribe” mais je ne le fais pas car, si tu es bien le laïc qui – les prêtres ne suffisant pas à la tâche – enseigne la vérité sur mon temps mortel, tu n’es pas pour autant l’être dur et féroce qu’étaient les scribes à mon époque.
Ecoute, petit Jean. Le père Migliorini ne peut t’apporter la communion, et tu en souffres. C’est moi ton prêtre. Je t’ai tenue penchée sur mes blessures, sur mon agonie. Il est juste que je te récompense. Regarde: à cette heure-ci, il y a bien des années, je me dirigeais vers le Cénacle pour consommer la Pâque et distribuer la première Eucharistie. Viens et prends, petit Jean.»
Laissant son manteau s’ouvrir, il me montre alors le ciboire qu’il tient. Il prend un ton solennel pour me dire: «Je suis le Pain vivant descendu du Ciel. Celui qui mange de ce Pain n’aura plus jamais faim et vivra pour l’éternité. Voici mon Corps que je te donne en mémoire de moi. Prends et mange.» Puis il me tend une grosse hostie. J’emploie ce terme de “grosse” parce qu’elle est comme une pièce de monnaie antique (un écu). Son goût – matériel et spirituel – est tel qu’il me comble de joie. Il me caresse puis me dit: «Maintenant que tu t’es nourrie, écris. Je reviendrai demain.»
Il me réapparaît ce soir, à la même heure. J’allais mal depuis que vous êtes venu, et je n’arrivais pas à surmonter la crise. J’avais des sueurs froides, le teint cireux, je haletais, je souffrais de vertiges permanents et d’obscurcissements de la vue. J’écrivais néanmoins, parce qu’il me fallait le faire. La Mère des Douleurs se lamentait sous son supplice.
Jésus m’éloigne un peu de tant de douleur de compassion et physique et, gardant bien exposé le calice rempli d’un sang rouge, vigoureux, j’irai même jusqu’à dire épais, presque bouillant puisqu’il écumait avec de rares bulles comme s’il venait de sortir d’une artère, il me dit: «Ceci est mon Sang que j’ai versé par amour pour vous. Prends et bois.» Il approche alors le calice de mes lèvres tout en m’attirant vers lui de l’autre main.
Je sens le froid du métal contre mes lèvres et perçois l’odeur du sang. Mais je n’éprouve aucune répugnance. Je pose les lèvres sur le bord lisse du calice en argent et bois une gorgée de ce sang divin. Celui-ci a toutes les caractéristiques du nôtre par sa fluidité, sa viscosité, son goût. Mais lorsqu’il coule en moi, il me procure un plaisir qui m’emporte très haut dans la joie. Je voudrais en boire tant et plus… Plus on en boit, plus on en voudrait. Toutefois, le respect me retient, et je contemple ce sang bien-aimé, j’en respire la vive odeur, j’en admire la parfaite couleur rouge vif. Mais par deux fois, Jésus me fait boire… puis il s’en va… et je garde en moi le goût et la fragrance de ce sang de mon Jésus.
J’hésitais presque à mettre cela par écrit ici. Je voulais l’écrire dans une lettre, dont je ne savais s’il me fallait vous la remettre tout de suite, ou vous laisser la trouver à ma mort. Mais ensuite ma première intention – l’écrire dans un cahier et le porter immédiatement à votre connaissance – a prévalu.
Je suis comblé d’une joie surnaturelle.