Les Écrits de Maria Valtorta

2. Anne et Joachim font un vœu au Seigneur.

2.1

Je vois l’intérieur d’une maison. Une femme d’un certain âge est assise devant un métier à tisser. A voir ses cheveux qui étaient sûrement noirs autrefois mais sont devenus grisonnants, et son visage sans rides mais déjà marqué par cette gravité qui vient avec les années, je dirais qu’elle peut avoir de cinquante à cinquante-cinq ans tout au plus.

Pour donner des indications sur l’âge des femmes, je me base sur le visage de ma mère, dont l’image m’est plus que jamais présente à cette époque qui me rappelle ses derniers jours à côté de mon lit… Cela fera demain un an que je ne la vois plus… Le visage de ma mère était très frais, sous des cheveux précocement blanchis. A cinquante ans, elle était blanche et noire comme à la fin de sa vie. Mais, hormis la gravité du regard, rien ne dénonçait son âge. Il se peut donc que je me trompe quand j’attribue aux femmes d’un certain âge tel ou tel nombre d’années.

Je vois celle-là qui tisse, dans une pièce bien éclairée par une lumière qui pénètre par la porte, ouverte sur un vaste jardin potager, une petite propriété, dirais-je même, car il se prolonge en ondulations qui aboutissent à une pente verte. Cette femme est belle, avec des traits typiquement juifs. Je ne sais pourquoi, ses yeux noirs, profonds, me rappellent ceux de Jean-Baptiste. Mais ce regard a beau être aussi noble que celui d’une reine, il est également plein de douceur. C’est comme si un voile d’azur s’étendait sur l’éclat d’un regard d’aigle. Il est doux et un peu triste, comme si elle pensait à des choses perdues et regrettées. Son teint est mat, mais sans plus. La bouche, un peu large mais bien dessinée, a une expression austère mais sans dureté. Son nez est long et fin, légèrement courbé en bas, c’est un nez aquilin qui s’harmonise avec ses yeux. Elle est robuste sans être grosse, bien proportionnée et, me semble-t-il, grande, d’après ce que je peux en juger à sa façon d’être assise.

Il me semble qu’elle tisse un rideau ou un tapis. Les navettes multicolores vont et viennent rapidement sur une trame marron foncé, et la partie déjà finie montre un vague enlacement de grecques et de rosaces dans lesquelles le vert, le jaune, le rouge et le bleu s’entrecroisent et se fondent comme sur une mosaïque. La femme porte un vêtement très simple et foncé, d’un violet rouge qui paraît emprunté à certaines pensées.

1943-04-23

Jésus dit:

“La première fois, pour sauver la Terre, mon Père envoya ses eaux purificatrices; la deuxième fois, il envoya un bain de sang, et quel sang! Ni la première, ni la deuxième purification n’aura servi à transformer les humains en enfants de Dieu. Maintenant, le Père est las et il permet que se déchaînent les châtiments de l’enfer afin que périsse la race humaine, car les humains ont préféré l’enfer au ciel, et Lucifer, leur dominateur, les torture pour les pousser à blasphémer contre Nous et faire ainsi d’eux ses enfants à jamais.

Je viendrais une deuxième fois pour mourir afin de les sauver d’une mort plus atroce encore… mais mon Père ne le permet pas… Mon Amour le permettrait, la Justice pas. Elle sait que ce serait inutile. Je ne viendrai donc qu’à la dernière heure. Mais malheur à ceux qui me verront à cette heure après avoir choisi Lucifer pour leur seigneur! Mes anges n’auront pas besoin de porter des armes pour gagner le combat contre les antéchrists. Mon regard suffira.

Oh! Si seulement les hommes savaient encore se tourner vers moi qui suis le salut! Je ne souhaite que cela et je pleure parce que je vois que rien ne peut leur faire lever la tête vers le ciel d’où je leur tends les bras.

Souffre, Maria, et dis aux justes de souffrir aussi pour suppléer au second martyre que le Père ne veut pas que j’accomplisse. À chaque créature qui s’immole, le Ciel accorde le salut de quelques âmes. Quel­ques âmes…. Il ne faut pas s’étonner que les âmes grâciées soient peu nombreuses pour chaque petit rédempteur si on pense que moi, le divin Rédempteur, à l’heure de l’immolation sur le Calvaire, en présence de milliers de personnes, je n’ai réussi à sauver que le larron, Longin, et à peine quelques autres, si peu…”.

Réflexion sur des propos qu’on m’a rapportés, selon lesquels on compterait beaucoup sur mes prières pour être exaucé, puisqu’on reconnaît que j’ai obtenu ce que j’ai demandé.

“Je n’en tire aucun orgueil, mais plutôt une plus profonde gratitude envers Dieu qui a la grande bonté de permettre que je sache obtenir le bonheur d’autres cœurs. Mais à ces cœurs-là je voudrais dire, et je vais le dire – en particulier à celui qui ce matin m’a fait con­naître sa pensée – que cela ne se produit pas par mon mérite. Tous pourraient y arriver s’ils le voulaient. Il n’y a pas de méthode ou d’étude spéciale pour développer ce pouvoir d’obtenir des grâces. L’important est de faire de son propre cœur une mangeoire de Bethléem pour y accueillir Jésus enfant, et de soi-même une croix pour porter Jésus rédempteur. Lorsque nous le portons ainsi, indissolublement, nous devenons un simple complément de Jésus; lui seul est le véritable protagoniste de toute chose. Le secret pour obtenir les grâces, que les gens attribuent à nos mérites inexistants, c’est uniquement notre anéantissement dans le Christ, un anéantissement si total que notre personnalité humaine en est dissoute et que Jésus est obligé d’agir seul en chaque circonstance. Nous ne faisons que lui apporter les voix des particuliers avec un baiser d’amour. Le reste, c’est lui qui le fait.”

1945-01-10

Dès mon réveil, une étrange vision se présente à moi.

Je vois une grande salle; elle est longue, étroite, basse et sombre, avec une seule petite fenêtre sur l’une des parois étroites. Tout au fond, près du côté opposé, une petite porte à demi-ou­verte laisse entrevoir un bien pauvre couloir à peine éclairé par un peu de lumière qui pénètre par quelque embrasure que je ne vois pas. Dans cette pièce – qui ressemble davantage à un couloir qu’à une salle –, se trouve une longue table rustique: elle est faite d’un axe haut et raboté – sans autre couleur que celle du bois naturel qu’un long usage a assombri – soutenu par quatre paires de pieds, aux deux extrémités et au quart de la longueur de la table. Un grand crucifix est accroché au mur.

Sept franciscains sont assis autour de la table: saint François, émacié et pâle comme toujours; frère Elie, beau, jeune, les yeux noirs impérieux, les cheveux noirs abondants… ah, je lui trouve une mauvaise ressemblance avec Judas, tant dans les traits que, surtout, dans les manières. De plus, il est grand. Puis vient frère Léon: jeune, pas bien grand, le visage bon et joyeux. Ils sont à côté de François. Après Léon vient Masseo, un peu corpulent, déjà d’un certain âge, paisible. Ensuite trois petits frères que je crois être novices ou convers: ils restent en silence, ils sont humbles, ont l’air emprunté, et sont vêtus encore plus pauvrement que les quatre autres frères puisqu’ils n’ont pas de manteau. Ils mangent dans des plats d’étain des légumes bouillis et du pain bis. A ce qu’il me semble, ce doit être des brocolis ou du chou rouge.

Frère Elie dit: «Qu’il est bon, ce pain! Il a un goût spécial. On dirait un gâteau. Je ne sais pas…»

Frère Masseo: «Un gâteau, et il est juteux comme de la viande. Il nourrit, il restaure. Il est aussi complet qu’un repas tout entier.»

Frère Léon: «Et la sainte hostie? Je n’y ai jamais trouvé une telle saveur. Une légèreté incorporelle qui s’est dissoute en douceur… Oh, une délicatesse de paradis!»

«Je vous ferai connaître la femme qui fait ce pain et ces hosties. Ne faites pas attention à son aspect: elle est plantureuse et joyeuse, mais dissimule son austérité sous son sourire simple. Sœur converse, elle fait le pain et veille aux repas de ses sœurs. Mais je sais de connaissance sûre qu’elle ne s’alimente que fort peu, ne prenant que le plus répugnant et le plus méprisé par les autres. En outre, sa nourriture a beau être insuffisante, elle la laisse aux plus faibles physiquement et spirituellement, et n’accorde à sa faim et à sa fatigue que ce qui est répugnant pour l’homme. Elle mériterait d’être appelée Jean-Baptiste! Dans son désert de vraie clôture – c’est un désert en elle-même, car la clôture est un désert uniquement si on le veut, autrement dit si l’on sait vivre avec l’Unique –, elle se nourrit de sauterelles et d’escargots pris dans les légumes du potager et rôtis à la flamme du four. Et elle rit, elle chante, elle est joyeuse comme une alouette libre. La voici.»

Avec curiosité, tous les frères se retournent vers la porte entrouverte. Entre une belle sœur, jeune (trente ans environ) et robuste. Tout sourire, elle pose sur la table une cruche d’eau et un bol en bois. Elle porte un habit marron tirant sur le rouille aux larges manches, rectiligne; devant et derrière, son scapulaire descend jusqu’à terre. Je ne vois pendre ni cordon ni ceinture, car elle porte un petit manteau court qui va jusqu’au côté; il est rond et serré au cou par une épingle en bois. Sur la tête, des bandes lui enserrent le front en le recouvrant jusqu’aux cils, lui entourent les joues et descendent jusqu’au scapulaire. Au-dessus, un voile noir forme une cape. Elle a un beau visage rose, rond, des yeux noirs riants et vifs, de belles dents saines et robustes. De taille moyenne, elle est robuste.

«Voici sœur Amata Diletta di Gesù», dit François qui ajoute: «Mes compagnons voudraient savoir ce que tu mets dans ton pain pour qu’il soit si bon et comment tu fais les hosties pour la sainte messe. Elles n’ont rien à voir avec les autres.»

La sœur rit et répond vivement: «C’est mon épicier qui m’en donne l’arôme.

– De quel arôme s’agit-il?

– La Charité de Jésus, le Seigneur, mon Epoux.»

Je n’en vois pas davantage. Tout s’arrête sur le visage de sœur Amata Diletta di Gesù, qui resplendit en disant ces mots.

Alors que le P. Migliorini1 me parle encore, avant la communion, voici que le Maître m’adresse lui aussi la parole. Il est si impérieux que je laisse le Père en plan pour m’occuper de Jésus. Il me dicte:

«C’est moi ton supérieur. Sens-tu ma grâce en toi? Me sens-tu dans ton cœur, sais-tu que je t’approuve? Et alors? Ne suis-je pas le Supérieur des supérieurs? Ne suis-je pas, moi, ta clôture? Est-ce que ton amour pour moi et le mien pour toi n’en forment pas les grilles et les portes?

En est-il qui butent sur la dureté des besoins? Pourquoi cela? Par orgueil et égoïsme. Oh, la sainte pauvreté qui fut la mienne! Oh, la sainte pauvreté qui fut la mienne! Oh, sainte Charité que je suis!

Je viens de te donner une lumière, à toi qui souffres. Sœur Amata Diletta di Gesù qui t’appartient, à toi plus qu’aux franciscains.»

Hier soir, Jésus m’a dicté pour sœur Gabriella2:

«Je te salue, Maria Gabriella de ma Mère. Je ne connais pas de salut plus doux.

La “parole d’or”? Oui. Je la mets là où quelque chose souffre, quelque chose d’encore humain… que je veux abolir. Je le brûle donc par l’or enflammé de ma charité. Ne pas être aimés, mais aussi être craints et incompris, voilà le sort que j’assigne à ceux que je privilégie, afin qu’ils me ressemblent davantage et n’aiment que moi. Toute affection donnée ou reçue – humainement parlant – est comme une molécule d’impureté dans l’amalgame d’une barre d’or.

L’or, me diras-tu, n’est jamais pur. Il est toujours mêlé à d’autres métaux pour pouvoir le travailler. Je le sais bien. Mets-y de l’argent: des larmes. Du platine: de la souffrance. Mais n’y ajoute jamais de cuivre: de la rancune, jamais d’étain: la fatigue. Jamais, au grand jamais, du fer ou du carbone: le désir d’être aimée et celui d’être comprise. Tu souillerais ton or.

Quand tu ne seras plus qu’or, platine et argent, tu attireras tout le monde à toi. Car tu crois, Gabriella di Maria, que c’est seulement lorsque l’on n’est plus qu’une flamme qui brûle pour brûler, sans se soucier de qui brûle ni pourquoi, alors tout se tourne pour regarder la lumière. Pourquoi? Car cette lumière qui brûle ainsi, – comme ton François disait: “Sans désir d’être aimé” – reflète le ciel et la Face de Dieu, se fond dans le Feu qu’est Dieu, aime toute chose en lui et par là devient lumineux de Dieu. Ce n’est plus une âme qui aime, c’est Dieu qui aime dans une âme. Je peux te le dire: tout alors converge vers nous, le bon “tout”, un peu moins le moins bon, moins encore le mauvais. Mais l’on en revient toujours avec étonnement.

Es-tu lasse? Me voici. Je dis toujours: “Me voici” quand il y a quelqu’un qui me veut. Or moi seul, même lorsque je garde le si­lence, sais et peux alléger les fatigues et atténuer la souffrance.

Quel est le guide pour agir, et bien agir? L’amour. Mon Jean était jeune et ignorant, même quelque peu cabochard comme tu dis et paresseux comme généralement les Orientaux. Mais il comprenait en un clin d’œil parce qu’il aimait tellement que l’amour suppléait à tout ce qui lui faisait défaut. Ne te demande jamais: “Mais serai-je capable de faire telle chose?” Si c’est moi qui te l’inspire, c’est signe que tu peux le faire.

Le reste, c’est l’Amour qui te le dira.

Reste dans ma paix. Je continuerai à te parler plus tard. Voudrais-tu que je te dise: “Viens”? Mais j’ai marché aujourd’hui, demain et après-demain, des années durant… j’ai fait un pas après l’autre, la croix sur le dos, toujours plus haut… Vois comme les traces de mes pas sont nombreuses… Mais ensuite… ensuite ton âme viendra se reposer dans les mains de ton Jésus.»

1943-08-13

13 août 1943

Invocation à Marie pour la paix.

« En cette heure de ténèbres où une grande partie du monde pleure sur les ruines de sa patrie, tandis que maisons, affections et rêves sont brisés sous l’orage d’un châtiment mérité mais terrifiant, c’est avec la conscience obscurcie par les fautes et par la souffrance que nous invoquons le Ciel et toi, qui en es la Reine.

Que la lumière de la grâce descende nous éclairer pour nous permettre de comprendre ce qui est réellement nécessaire et nous donner la capacité de le demander. Qu’elle vienne instruire nos cœurs, qui ont perdu la science de la Vie et ne savent que pécher. Qu’elle vienne nous enseigner la prière et l’amour.

Nous avons un tel besoin d’aimer et de prier ! Nous ne savons plus le faire, en croyant vraiment en Dieu, en l’aimant de toutes nos forces et en aimant ceux qu’il nous a donnés pour frères. Nous ne savons plus aimer ni prier, et c’est la source de tous nos maux.

A la place du cœur, nous avons un nœud de haine et de péché. Notre âme, tel un oiseau pris dans les filets de l’oiseleur, ne sait plus s’élever vers le Ciel et agonise en mordant la boue de la terre.

[Jn 2, 1-11] O Marie, toi qui as obtenu que l’eau se transforme en vin dans les jarres, obtiens-nous le miracle le plus nécessaire : la conversion à l’amour de nos cœurs pétris de haine. Toi qui es la Mère de Dieu et la nôtre, extirpe en nous les tendances que nous tenons de Caïn.

Par la maternité divine, immaculée et virginale qui forme ta double couronne, sois une seconde fois Mère ; sois la Mère de cette pauvre humanité qui meurt sous l’étreinte du Vaincu sous ton talon, [Gn 3, 15] car il se venge de la défaite que toi, la Femme très forte, lui as infligée sur les hommes pauvres et aveugles que nous sommes.

Unis-toi une seconde fois à l’Esprit d’amour pour nous engendrer à nouveau à la vie de la grâce.

Si nous renaissons en toi, nous prendrons dans ton cœur la pureté que nous avons perdue et la charité qui nous rend enfants de Dieu. Alors nous saurons et nous pourrons élever encore notre cœur en une prière qui ne soit pas que des mots creux, mais un acte saint de foi et de volonté.

Apprends-nous à prier et à aimer, ô Marie.

Guide toi-même nos âmes et nos lèvres, Vierge sainte, pour demander cette paix dont tu es la Reine et la Trésorière, puisque tu es la Mère du Christ, qui est la Paix même.

Apprends-nous à demander et à mériter la paix qui rend les enfants à leurs parents, les maris à leurs épouses, les pères à leurs enfants, la paix qui nous rend bons et actifs, une paix qui unisse les peuples, actuellement divisés, sous le signe de ton Fils, qui nous a commandés de nous aimer comme des frères et qui, comme Frère, nous a aimés jusqu’à donner sa vie pour nous.

Paix, ô Vierge sainte ! A l’occasion de cette fête de ton Assomption, donne-nous la paix, ô Marie, afin que redoublent de foi ceux qui croient déjà en toi et qui t’aiment, non pas comme tu le mérites, mais dans la seule mesure de leur capacité à aimer ; et aussi afin que croient ceux qui ne te connaissent pas pour ce que tu es en réalité, ceux qui te nient et ceux qui ignorent ton existence.

Resplendis, ô Etoile du matin, sur ce ciel obscurci par les flammes et profané par les malédictions.

Chasse par ton sourire le cauchemar qui s’est étendu sur le monde et qui pousse les fils d’Adam à douter de Dieu.

Protège-nous, ô Reine, contre tous les pièges et défends la mission de ton Fils, venu apporter la paix au monde au prix de sa souffrance.

Tu nous as dit, un jour : “qu’il soit fait selon la parole de Dieu” [Lc 1, 38] et ces mots ont marqué le commencement du salut du genre humain.

Oh ! Arrache pour nous à l’Eternel la parole de paix, en souvenir de cette heure où tu t’es unie à la sainte Trinité.

Fais que les lèvres divines de ton Fils prononcent ce “fiat” béni et que, une fois qu’aura cessé le fracas des armes homicides, l’hymne qui célèbre la bonté du Seigneur et ta puissance s’élève devant le trône du Très-Haut et devant le tien, Vierge glorieuse. »

Franchement, je pensais ne pas pouvoir vous satisfaire.

Voilà ce qui est venu aujourd’hui. Je l’écris, mais je ne le retranscris pas, car je suis sûre que vous m’en donnerez une copie.

En ce qui concerne le reste de votre lettre, vous trouverez la réponse dans le cahier. C’est une bien belle réponse[1], autant pour moi que pour vous, et je crois qu’elle vous satisfera comme elle me satisfait.

Jésus, qui me regarde, écrasé sous le poids de la croix, veut alléger notre croix parce qu’il voit que nous ployons sous les tristesses de ces jours.

Mais, pauvre Jésus, il est bien triste lui aussi…

J’ai l’impression qu’à ma question angoissée : « Où vas-tu, Seigneur ? », il donne une réponse semblable à celle qu’il a donnée à Pierre : « Je vais mourir pour tous mes enfants qui ne savent plus mourir (avec foi, espérance et charité). »

Si je pouvais vous faire voir le regard de Jésus ! C’est une mer profonde de douleur… et on n’aperçoit pas le fond de sa divine peine.

Je vous remercie de votre lettre et de son contenu. Mais… ces billets qui me reviennent après avoir fait un tour par Viareggio… !

Cela suffit. Je m’arrête là, parce que j’ai un mal au dos épouvantable et que Jésus ne m’a pas épargnée aujourd’hui. Il m’a fait écrire je ne sais combien de temps…

Je prierai pour votre prédication. Mais je prierai aussi pour que les oreilles de vos auditeurs ne soient pas de simples ornements inutiles, mais le moyen d’amener la Parole dans les cœurs. Si cela ne se produit pas, c’est en vain que vous essaierez d’égaler les plus grands prédicateurs. Et si vous aurez le mérite de la prédication, les autres n’auront que le démérite d’être des… figures sans âme.

Priez pour la pauvre gribouilleuse de Jésus que je suis, et bénissez-moi.

Le 13 août 1943. Maria Valtorta

2

4 janvier 1948.

Rm 1, 17.

L’Auteur Très-Saint dit:

«“Le juste vit de foi”.

En citant ces paroles l’Apôtre, autrefois orgueilleux de sa science rabbinique, se fait “enfant”. Il devient humble et simple. Il confesse et même il professe: “Je n’ai pas honte de l’Evangile, parole puissante de Dieu et salut de tout croyant (…). C’est en lui que se manifeste la justice de Dieu qui nous vient de la foi et qui est destinée à la foi”.

Il fut un temps où Paul, plutôt que d’avoir personnellement honte de croire à l’Evangile, avait honte de l’Evangile comme d’un opprobre jeté parmi les paroles inspirées, les savantes paroles de la sagesse d’Israël. Pour effacer cet opprobre inscrit dans les esprits des disciples du Nazaréen, il persécutait ces derniers, convaincu de vaincre. Il essayait d’éteindre en même temps et les paroles évangéliques, et la vie. Mais la Parole éternelle, celle que ne peuvent étouffer ni la force humaine ni la force diabolique, le terrassa sur la route de Damas, en lui demandant: “Pourquoi me persécutes-tu?”.

Les savants de l’heure actuelle savent comment les êtres qui parlent au nom de Dieu étaient appelés dans l’Ancien Testament, et quelle était leur mission. Ces êtres qui parlent au nom de Dieu sont et seront toujours, jusqu’à la fin des temps, les hérauts de Dieu parmi les foules aveugles. Ceux qui aujourd’hui oppriment les petites voix qui parlent au nom de Dieu devraient beaucoup méditer sur ce “Pourquoi me persécutes-tu?”. Ils devraient apprendre à craindre de persécuter le Verbe, et trembler à cette idée.

Dans l’instrument de Dieu, c’est Dieu qui vit. Il y vit non d’une manière ordinaire mais d’une manière extraordinaire. Ici la personnalité humaine n’est rien que le voile qui cache le Saint des Saints. Dieu n’est jamais inactif sur son trône, et il œuvre au-delà du voile.

Après que les Chaldéens, répandus en hordes féroces, eurent vaincu les Israélites dans la ville-capitale, non satisfaits de la victoire ils brûlèrent la maison de Dieu et emportèrent les richesses et les objets sacrés du Temple. Et lorsque les puissantes légions romaines, confirmant la prophétie de Jésus Christ, détruisirent pour toujours le Temple sur le Moria, contre qui se lancèrent-elles en réalité? Contre l’édifice, le sacerdoce, les objets du Temple, ou contre l’immatérielle Entité qui, dans l’esprit des Israélites, emplissait d’elle ce Temple?Je dis “dans l’esprit des Israélites” parce que depuis l’heure de none de cette Parascève, qui est abîme de Miséricorde et abîme de Délit, l’Esprit de Dieu avait abandonné le Saint des Saints, et la gloire du Tabernacle était vide, même à l’heure de l’encens. Mais l’Idée subsistait. Et pour Israël cette Idée était tout.

Contre qui s’acharna l’ennemi? Contre les hommes et les pierres ou contre l’Idée? Contre l’Idée. Pour frapper le peuple, il frappa l’Idée. Il détruisit. Il dispersa.

Oh! Malheureux, malheureux hommes superficiels! Même si vous êtes catholiques pratiquants, vous êtes si tièdes pour l’Idée, si tièdes pour le Christianisme et pour l’Eglise, qui sont l’Idée: force, puissance, cohésion, victoire et salut contre les armées humaines et extra-humaines des serviteurs du Dragon! Méditez cette grande leçon qui vient des événements:lorsque l’inertie, le péché, ou l’adhésion aux doctrines sataniques permettent que les ennemis de Dieu et des esprits assaillent, détruisent, dispersent l’Idée unique, sainte, vraie et éternelle – Dieu – en ce qui l’annonce et le représente, tout, absolument tout, vient à être dispersé et détruit, même ce que vous ne voudriez pas qui soit dispersé ou détruit: votre bien personnel égoïste, la fortune familiale, la tranquillité, parfois la famille elle-même.

Dressez-vous, ô chrétiens! A Jésus qui dormait on cria un jour: “Maître, réveille-toi, nous périssons!”. Mais aujourd’hui c’est Dieu qui vous crie: “Réveillez-vous, ô chrétiens, car si vous ne vous réveillez pas vous périrez! La tempête est au-dessus de vous!”. Pour rassembler autrefois le vieil Israël à la défense de la religion et de la patrie, on lui disait: “A tes tentes, ô Israël!”. A vous, Moi-même je crie: “A tes tabernacles, ô peuple chrétien! A ta foi! A ton Seigneur Jésus-Christ! Auprès de la Victorieuse qui triomphe de Satan! Debout! Rallume ta lampe et le feu de la foi et de la charité! Dépouille-toi de tes vêtements trop charnels qui te rendent obtus et paresseux, et revêts-toi de justice!”.

Tu dois te sauver, toi, par toi-même. Ta victoire est dans ta volonté. Dieu t’observe, mais ne te sauve plus par sa volonté à lui. Il l’a fait tant de fois, et toi, de la victoire du salut, tu t’es fait des marches pour descendre dans les ténèbres, le gel et le vice. Je l’ai déjà dit au petit Jean[2] au début de ce travail. Vous avez ri, vous vous êtes moqués, vous avez maugréé contre la petite voix qui vous répétait mes paroles. Mais beaucoup de ces paroles, parce que divines, se sont déjà réalisées.

Ne riez pas, ne vous moquez pas, ne maugréez pas contre ces paroles. Accueillez-les. Protégez-vous, défendez vos familles, votre tranquillité, votre bien-être, en défendant l’Idée divine, l’Eglise, la Foi. Satan et ses serviteurs cherchent à détruire l’Idée: l’Eglise, la Foi, c’est-à-dire le cœur, le sang, le souffle qui maintiennent en vie votre propre existence. Existence douloureuse, existence fatigante, oui. Mais si Satan en venait à triompher dans un monde sans Dieu, trois fois malheur à vous.

Vous ne savez pas. Je ne lève pas le voile sur cette horreur qui est déjà en action et qui serre ses rangs pour passer à l’attaque. Je vous indique ce qui est haut: le Ciel, Dieu. Je vous montre le cœur de la Chrétienté: Rome vaticane. Je vous indique le tabernacle. Protégez-les, pour être protégés. Et méditez bien mes paroles.

En persécutant Jésus-Christ dans ses petites voix, vous risquez de ressembler, singulièrement, à ceux qui se préparent à persécuter Dieu dans son Idée, dans l’Eglise de Rome, dans la Foi. Je vous le dis: ne persécutez pas le Christ. C’est à vous, à vous qui opprimez ses instruments, que le Christ s’adresse lorsqu’il dit dans sa divine et juste sincérité: “Pourquoi me persécutes-tu?”.

Oui. C’est lui-même que vous persécutez en persécutant ceux à qui vous niez la paix. Oui. C’est lui que vous persécutez en niant que le Verbe puisse parler en eux, en niant que puisse parler en eux l’Esprit Saint qui est toujours l’auteur de tout enseignement divin.

Imitez l’apôtre Paul dans la deuxième période de sa vie mortelle, puisque vous savez l’imiter dans son premier rôle, lorsqu’il était encore Saul de Tarse, de la tribu de Benjamin, pharisien et persécuteur des chrétiens. N’ayez pas honte, vous les nouveaux rabbins, d’apprendre par une petite voix des choses de foi et de sagesse que vous avez ignorées jusqu’ici.

Comparé au riche puissant et imposant Gamaliel, qui ressemblait à un roi par son faste et ses courtisans, livre vivant de la sagesse d’Israël, le doux Maître de Nazareth devait apparaître bien méprisable à Saul de Tarse qui connaissait sa condition sociale, sa méthode d’enseignement et sa manière de vivre… Mais lorsque les écailles du pharisaïsme quittèrent Saul de Tarse, en tombant non pas des pupilles de ses yeux mais de celles de son esprit, et qu’après une application décennale son esprit pénétra dans la sagesse de l’Evangile, “vertu de Dieu et salut de tout croyant”, Paul reconnut que dans l’Evangile “se manifeste la justice qui vient de la foi et est destinée à la foi”.

Cette justice, rendue lumineuse et compréhensible par la bonté de la Parole de Dieu elle-même, qui a pitié de vous, cette justice se manifeste dans le don que la petite voix vous a fait en notre Nom.

Les justes aiment. Et l’amour est lumière. La lumière permet de voir et de reconnaître. Les justes croient. Et ils ont une soif ardente de croire toujours plus. Ils comprennent que la connaissance aide énormément à croire. Ils ont l’intuition que croire c’est vivre, parce que croire est charité. Et la charité est vie, car la charité est Dieu – le Vivant – accueilli en eux, et eux accueillis en Dieu.

Voilà. Par un long détour nous avons rejoint la première proposition de la dictée d’aujourd’hui: “Le juste vit de foi”. Et plus le juste a un cœur d’enfant, plus il sait vivre de foi. C’est pour cela que le divin Maître a dit: “Si vous ne devenez pas semblables à des petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux”. L’enfant sait croire; par son savoir croire il parvient à connaître Dieu et à mériter de jouir éternellement de sa possession, même s’il meurt avant de devenir un grand savant comme vous.

Il est difficile que l’abondance du savoir soit salut. Ne serait-ce qu’à cause du fait que “à celui qui a plus reçu, il sera plus demandé”, et aussi à cause du fait que “pour celui qui s’est emparé d’un trésor il est difficile de ne pas être assailli par les larrons”. Mais ce proverbe ancien vous ne le connaissez pas encore, et vous ne savez pas non plus de quels larrons je vous parle. Vous, qui êtes savants, tâchez de les connaître. Si vous parvenez à les découvrir, vous pourrez vous protéger contre la mort qu’ils sont résolus et prêts à vous donner.

Mais les “petits enfants” ne courent pas ces dangers. Ils savent “vivre de la foi”. Tout simplement. Ils ont confiance dans le Seigneur. Il est dit que celui qui met sa confiance dans le Seigneur comprend la vérité. C’est donc dire qu’ils comprennent même sans savoir de façon scientifique. Ils comprennent: par la charité qui vit en eux et parce qu’ils ont pour maîtres la Charité et leur ange gardien».

1944-01-02

Pour le moment, encore de la contemplation.

Il m’a été accordé de voir Jésus et jean, l’un à côté de l’autre. Jésus avait le bras droit posé sur les épaules de Jean, qui est beaucoup plus petit et trapu que lui. Mais il est beau.

Il ne porte ni barbe ni moustache, bien qu’il ait, au-dessus de la lèvre supérieure, un léger duvet blond qui se perd dans le teint rose de son visage. Il est blond, mais d’un blond plus clair que celui de Jésus: un blond châtain, pas un blond cuivré comme Jésus.

Il a lui aussi les yeux bleus, d’un bleu limpide plus intense que celui de Marie, mais moins foncé et moins étincelant que celui de Jésus. Ses yeux sont ceux d’un enfant pur et doux, amoureux. Des yeux qu’il est reposant de regarder.

Sa bouche a le sourire serein d’un jeune homme heureux, certainement parce qu’il est aux côtés de son Maître. Ce n’est pas le sourire ravi de Marie ni celui du Christ, qui est empreint de dignité et d’un sérieux qui ressemble à de la mélancolie.

Après avoir observé attentivement, j’ai remarqué une ressem­blance entre les traits de Jésus et ceux de son disciple, comme si Jésus était un frère aîné et avait donc des traits plus virils et rendus plus distingués par une… – comment dire? – une culture, une profession, une plénitude d’élévation spirituelle.

La question: “Peut-être étaient-ils vaguement parents?” m’est venue à l’esprit, et j’ai pris l’Evangile. J’ai cherché jusqu’à m’en donner le tournis, mais je n’ai rien trouvé. Il est bien parlé de Zébédée et de Salomé, mais après? Il est vrai que je ne vaux rien à reconstituer les parentés, mais après avoir parcouru les quatre évangiles, je n’ai rien trouvé qui puisse vraiment m’apporter une explication, pas même les notes en bas de page.

Bon. Peu importe. J’ai vu Jésus et son bien-aimé, qui est aussi le mien, et cela me suffit.

Jésus dit:

«Maintenant que tu peux enfin être toute à moi, je vais te parler.

La charité demande de supporter même ceux qui nous dérangent, et tu ne dois pas t’y dérober, ni t’en agacer. Regarde ton Maî­tre. je te donne une grande leçon de patience. Comme je ne veux pas te soumettre à un double effort en te parlant pendant que d’au­tres s’a­dressent à toi ou font du bruit autour de toi, et comme je ne veux pas non plus faire connaître à d’autres mes enseignements, j’attends, avec une inlassable patience, que tu puisses être toute à moi. Tu vois avec quelle tranquillité j’attends et avec quelle bienveillance je me remets à te parler le moment venu. Apprends donc à agir de même, sans craindre de rien perdre, sans t’irriter, sans te troubler d’aucune manière. Reste tranquille. Acquiers seulement le mérite d’un acte de vertu.

Ce soir, je te parlerai de ceux que, pour avoir cru au Précurseur et m’avoir suivi, j’ai choisis comme apôtres. Je te parlerai aussi de la brebis égarée de ce petit troupeau, d’où provient l’immense troupeau qui s’est aujourd’hui répandu sur la terre entière et qui est baptisé de mon Nom.

Les ressemblances physiques n’ont aucune importance, Maria. Ce sont des coïncidences fortuites. Il y a des parents qui se res­semblent moins que deux personnes qui ne le sont pas, et inversement. Il y a des attraits physiques qui poussent deux personnes à s’aimer plus que deux qui diffèrent, comme si l’on contemplait en l’autre un second soi-même en l’ornant de ces embellissements que l’amour fait voir et qui rendent parfait l’être aimé aux yeux de celui qui aime. Mais cela n’a aucune importance.

Il faut garder à l’esprit que la Galilée n’était pas tout un monde, que les Galiléens étaient relativement peu nombreux et qu’ils se mariaient presque toujours entre eux; il s’ensuit que les caractères somatiques étaient répétés en deux ou trois exemplaires que l’on retrouvait depuis des siècles sur ces visages. Il ne serait pas faux de dire que, dans tous les petits villages, si l’on remontait aux origines, l’on trouverait deux ou trois souches familiales originelles qui se seraient mariées ou remariées entre elles, donnant ainsi un caractère physique prononcé à toute la race galiléenne.

Il n’est donc pas étonnant que Jean puisse avoir quelque ressemblance physique avec moi. C’était un Galiléen blond, particularité plus rare que les Galiléens bruns, mais qui existait aussi. Toute­-fois, sa ressemblance était encore plus marquée en ce qui concerne l’esprit.

Venu à moi encore vierge, jeune et innocent, il avait pu m’assimiler comme aucun autre. C’était une véritable copie du Maître. L’a­mour l’avait porté à prendre, non seulement ma pensée, mais jusqu’à ma manière de parler, de faire des gestes, de bouger. Cela a été au point de l’avoir fait davantage me ressembler de traits; ce phé­no­mène n’est pas unique entre personnes qui s’aiment parfaitement. Or Jean m’a aimé d’un amour parfait. Vois-tu comme il resplendit de joie de me l’entendre dire? Personne ne m’a aimé comme lui, exception faite de la Femme bénie, d’un amour qui n’a pas con­nu le moin­dre instant d’hésitation ou d’erreur. Et personne, hormis ma Mère et les enfants qui venaient chercher une caresse de ma part, n’eut pour moi un cœur aussi pur que le sien.

Jean est mort très âgé, mais les décennies n’ont jamais altéré cette pureté angélique qui n’a jamais connu d’autre flamme que celle de l’amour divin et d’autre caresse que celle de ma Mère.

Il était le plus jeune du groupe des apôtres. C’était Judas Iscariote qui venait après lui, en âge. Et, en raison de son âge, il aurait pu lui aussi être comme Jean. Mais il ne l’était pas. Et s’il n’était pas vierge, il n’est pas devenu chaste, pas même après m’avoir connu. C’était un impur. Or l’impureté empêche l’action de Dieu dans les cœurs et favorise celle de Satan plus qu’aucune autre passion.

Son visage t’est connu. C’est celui-ci. Il s’est montré à toi comme le Séducteur. En effet, par sa beauté il ressemblait au Très-Beau qui s’est rebellé contre Dieu et qui est le père de tous les ennemis de Dieu.

La beauté elle-même est une arme dans la main de Satan, et il ne néglige pas d’imprimer son caractère de séduction sur ses instruments. Il les attire ainsi vers ses abîmes et, là, il peut les atteindre au cœur en leur inoculant le triple péché. Et Judas avait dans son cœur les concupiscences de l’argent, de la chair et du pouvoir. C’est pour ces trois Némésis qui le persécutaient et qu’il n’a pas voulu vaincre, qu’il devint le Déicide. Lorsque Satan veut saisir une proie, il pré­sente la femme, pour la conquête de laquelle il est nécessaire de posséder argent et honneurs. Une fois qu’il l’a attrapée, il lui refuse l’argent, les honneurs et la femme, pour ne laisser que désespoir et mort.

jean était le soleil du groupe des apôtres. Judas en était les ténèbres. Il était fils du mensonge. Ma lumière et ma vérité ne purent pénétrer en lui. Si, malgré leurs préventions, j’ai pu faire de Nathanaël un homme convaincu et de Lévi un converti – parce qu’il n’y avait pas de fraude chez le premier ni de résistance à la grâce chez le second –, je n’ai rien pu faire en Judas parce que son âme était possédée; je ne pouvais pas même y pénétrer parce qu’il m’en interdisait l’accès. S’il m’a suivi, c’est qu’un espoir tout humain l’y poussait. Il m’a trahi par avidité humaine. Il a vendu le Christ à ses bourreaux et son âme à Satan, à l’instigation duquel il agissait depuis des années; car Satan n’est pas comme Dieu, qui donne même si, vous, vous ne donnez pas pour vous conquérir à lui. Satan veut obtenir cent pour un. Il vous veut pour l’éternité, en échange d’une heure de triomphe mensonger. Souvenez-vous-en.

Si j’ai supporté cette vipère dans le groupe, c’est pour enseigner aux hommes à supporter et à insister pour sauver. Pas la moindre pensée de Judas ne m’était inconnue. Sa présence à mes côtés m’était une passion anticipée, un tourment que vous ne contemplez pas mais qui ne fut pas moins amer que les autres. Je vous ai appris à supporter les choses et les personnes désagréables, car qui inspire plus de répulsion qu’un traître?

maria, la vie du Christ est un enseignement jusque dans ses détails les plus insignifiants, et je t’en instruis parce que je veux que tu me connaisses et que tu m’imites jusque dans les moindres cho­ses.

je te bénis.»

J’ai vu le collège apostolique tout au long du jour, et j’attendais la nuit avec impatience pour en obtenir une explication de Jésus. Cette journée a été un… exercice de patience. Je n’ai jamais été libre d’écouter Jésus.

Maintenant, je vous dis ce que j’ai vu.

Jean a été si bien décrit que je ne me répète pas. C’est le plus jeune de tous et, à mes yeux, le plus beau. Celui qui le suit en âge, c’est Judas Iscariote, en qui je retrouve le visage que j’ai vu en songe il y a bien des années et que j’ai décrit dans mes notes personnelles.[1] C’est quelqu’un de beau mais, si on l’observe attentivement, il suscite répugnance et crainte, parce qu’on sent qu’il est mauvais et faux. Un beau satanique.

Puis je vois Jude, le parent de Jésus, à qui il ne ressemble en rien: il est en effet brun et musclé, plus petit que Jésus. Il semble avoir environ trente ans. Il porte une barbe noire et carrée. Judas Iscariote, tout comme Jean, ne porte pas de barbe et a des cheveux plus bouclés et plus courts que Jean. On dirait qu’ils ont été coupés en rond autour de la tête, de façon plus ou moins uniforme selon la longueur de la tête.

Pierre aussi a les cheveux courts, mais d’une couleur poivre et sel, car il a des cheveux blancs parmi les noirs. Il paraît avoir quarante-cinq ans. Il est petit et musclé.

Vient ensuite un groupe d’hommes dans la quarantaine, au nom­bre desquels doivent se trouver André, Thomas, Matthieu et les deux Jacques, suivis de deux autres beaucoup plus âgés, aux cheveux et à la barbe plus blancs que noirs. Je ne sais pourquoi, je pense qu’il s’agit de Philippe et de Barthélemy. Mais le Maître ne me l’explique pas et je reste polarisée sur Jean, Pierre, Judas Iscariote et Jude Thad­dée qui a pour seule ressemblance avec Jésus les yeux bleu foncé, mais sans leur rayonnement.

C’est sur cette vision dans le cœur que je me couche. Demain, je raconterai la joie de Paola[3] due à un songe qu’elle a fait, et la mienne parce que ce songe, c’est moi qui l’ai provoqué en priant la “Mère des orphelins” d’aller voir Paola.

AUTO 1.0.01

Ce n’est pas avec des mots à moi, mais avec les mots de Jésus que je commence le récit de ma vie. Et je fais cela pour obtempérer au désir explicite que vous[1] m’avez exprimé, un désir que je ne discute pas, même si, d’après ma façon de voir, je ne vois rien d’utile et surtout rien de plaisant, ni pour vous ni pour moi, dans cette narration. Mais vous êtes un maître de l’esprit, si donc vous pensez qu’il est juste que je vous fasse part de ma vie c’est qu’il en est juste ainsi. Je commence donc avec sincérité, avec humilité et avec patience...

En démêlant le fil de ma vie, et en le démêlant à reculons, j’éprouverais du réconfort et de la souffrance car sur le parcours de ce fil, comme les perles d’un chapelet, je rencontrerai des joies, des souffrances, des fautes, des pardons, des espoirs; et les pierres noires de la douleur seront beaucoup plus nombreuses que les pierres d’or de la joie, de même que les pierres grises des manquements seront beaucoup plus nombreuses que les pierres blanches du bien accompli. Tant pis! pensé-je. Ainsi, en parcourant l’inventaire de mon existence, je détruirai complètement ce qu’il me reste d’orgueil humain qui a tant de mal à mourir dans les coeurs — il est pire que du chiendent —, et constamment tente de reprendre racine et de repousser.

Croyez bien cependant que l’inventaire que j’en ferai sera sincère, impitoyable à mon égard comme doit l’être le bistouri du chirurgien sur la chair malade et... je mets ma confiance en votre bonté qui ne me mettra pas à l’écart, mais répétera les mots du Pardonneur divin en soulignant que moi aussi j’ai beaucoup aimé, sans jamais mesurer le sacrifice que cet amour pouvait exiger. Ainsi, à cause de cette générosité qui m’a poussée à tout piétiner par amour jusqu’à mon être propre et tout bien humain, Dieu me pardonnera beaucoup.

“Vois: mauvais je suis né, pécheur ma mère m’a conçu”[1] dit le psaume. Voilà le sort de tous ceux qui sont engendrés par la femme. Aussi la faute, bien que lavée par le baptême, demeure en nous à l’état larvé et provoque des résurgences du mal tant que la vie est présente en nous. C’est un peu comme pour certaines maladies atroces, vaincues par des traitements chanceux, mais qui n’ont pas totalement disparues et qui sont prêtes à ressurgir si on ne les contrôle pas avec une constante attention.

Je suis née le 14 mars 1897 à Caserta. Ce fut dès le début une naissance très contrariée, puisque mon père s’était déjà résigné à pleurer sur mon petit cadavre, condamnée avant même d’avoir vu la lumière. Mon pauvre papa! Je ne l’ai jamais déçu volontairement et cela me console. Cela me donne le courage de lever les yeux au ciel et d’y chercher mon cher papa dans la paix de Dieu. Mais je lui ai coûté bien des larmes lors de ma venue et lors de son départ. D’abord j’aurais dû être morte et il pleurait. Tandis que, lorsqu’il était sur le point de mourir, j’étais déjà tellement malade qu’il s’en préoccupait jusqu’à hâter sa propre mort!

J’aurais dû être morte à ma naissance, au dire des médecins. Au contraire, malgré l’absence de traitement, puisqu’il s’agissait d’un être éteint, voilà que de moi-même je repris haleine, trouvais la respiration et poussais mon premier cri.

Maman ne s’occupa point de moi. Non. La vie en commun entre ma mère et moi s’acheva dès l’instant où je naquis. Elle ne se poursuivit pas pendant quelques mois à travers le doux lien de la nourriture que constitue le lait, que forme le sang, qu’est cette vie transmise de mère à fils. Une “mercenaire” me servit de nourrice.

Certains physiologues affirment que la créature qui est allaitée, absorbe autant les maladies avec le lait de sa nourrice, qu’elle en absorbe aussi les tendances morales. Beaucoup sont de cette opinion, d’autres la récusent, de même que les avis sont partagés à propos de l’assertion qui voudrait que la terre qui nous a vu naître imprime en nous un caractère indélébile.

Je ne rentrerai pas dans les détails de ce débat. Je dis seulement qu’en ce qui me concerne il ne me paraît pas du tout accessoire d’être née de parents lombards, à Terra di Lavoro, dans la Campanie ensoleillée, joyeuse, fertile et riche de vertus et de défauts, comme il y en a peu, et qu’il me paraît encore moins accessoire d’avoir sucé, ne serait-ce que pour quelques mois seulement, le lait d’une femme de cette terre-là, une femme qui, par surcroît, incarne de façon emblématique les caractéristiques de ce terroir en tout ce qui concerne la véhémence d’un caractère passionné, sauvage et effréné.Toute menue, comme un poussin qui vient d’ouvrir les yeux, il me fallait têter, digérer, dormir au son, au rythme et au fracas des tarantelles les plus déchaînées, accompagnées des castagnettes ou d’un tambourin... Quant à ma mère, malgré son tempérament autoritaire, elle devait se taire et laisser faire, car Thérèse, la nourrice, disait que si elle cessait de chanter, de jouer et de danser, elle aurait à souffrir de mélancolie et le lait en serait altéré. Je crois bien que Thérèse fut la seule personne qui ait su s’imposer à ma mère!...

Mais cela aurait été peu de chose si tout s’était limité aux danses et aux sons. Désormais, moi, pauvre poussin, je m’étais habituée à cette foire continue. Mais il fallait compter aussi avec les promenades... toujours pour le lait naturellement! Mais c’était là des promenades qui n’avaient, hélas! rien de platonique!

Aussitôt après le baptême, qui s’était déroulé en grandes pompes, je ne sais pas exactement combien de jours après la naissance, mais certainement pas immédiatement (car il fallut attendre que ma mère aille mieux), Thérèse avait entrepris ses expéditions, ses promenades avec la “petiote”, et pour la santé de la “petiote”. Pauvre petiote! Si elle avait pu parler elle aurait provoqué quelques surprises!

1946-03-03

Azarias dit:

«Viens, comprenons ensemble la liturgie d’aujourd’hui.

Pense, mon âme, que le Seigneur agirait toujours de la sorte, même si les hommes t’excluaient de ce qui est la vie de la communion des saints sur terre: il te nourrirait de sa Parole, qui est absolution et communion, chrême et viatique, qui est tout pour ceux qui vivent en lui.

Aujourd’hui encore je te la ferai goûter, à toi, comme porte-parole, pour ta mission. Ecoute l’introït. Oh! En vérité, il est le roc et le refuge de ceux qui l’aiment. Il l’est encore davantage pour ceux qui, pour être à son service d’une manière spéciale, sont exposés comme une citadelle ou un palais où habitent le roi et ceux qui lui sont très fidèles, aux assauts des ennemis du roi, c’est-à-dire aux assauts de ceux que les sens, l’orgueil et d’autres misères rendent ennemis de la Lumière. Les vagues de Satan et des hommes charnels sont toujours lancées contre les roches de Dieu. Mais écoute, mon âme, ce par quoi ces roches sont défendues: par le saint Nom de Dieu. Ce Nom, qui veut dire amour et salut, te sera une défense, un guide, il sera ton réconfort. Par chacune de tes actions, inscris ce très saint Nom sur tout ton être et ne crains pas.

Comme une bande de lions et autres fauves, le Mal, dans ses diverses manifestations, voudra te livrer bataille et en viendra même à te fouetter extérieurement comme avec des lames furieuses; mais il sera détruit parce que, là où est Dieu, l’Ennemi ne peut prévaloir.

Ecris le très saint Nom par toutes tes actions. La lumière de ce Nom te guidera comme l’étoile qui indique la voie à suivre au troupeau en transhumance et le conduit aux bons et toujours meilleurs pâturages, c’est-à-dire à ceux qui ne sont pas seulement science et sagesse, prophétie et générosité matérielle, mais sont charité, charité vraie; celle-ci ne doit pas être confondue avec l’aumône faite de mauvaise grâce ni avec l’esprit prophétique utilisé avec orgueil au point de pousser le Seigneur à le retirer, ni l’union apparente à Dieu alors qu’il n’y a qu’égoïsme de la chair et de l’esprit.

Tu entends, tu entends? Les prophéties passeront… mais la charité restera après la fin de toutes choses, qu’elles soient humaines, matérielles ou morales. Même la foi et l’espérance prendront fin quand tout ce qui est à croire ou à espérer sera accompli. La charité, elle, demeurera, éternelle comme Dieu.

Penses-y, mon âme! Ce que tu vois et connais te semble si beau que tu en es étourdie. Je pourrais t’obtenir une compréhension, une extension visuelle et auditive encore plus vaste afin d’augmenter ta joie au milieu des tribulations de ton immo­lation. Mais ce serait toujours une connaissance relative. Même dans les choses humaines, tu sais que l’on ne peut pas forcer une chaudière, par exemple, un engrenage et ainsi de suite, au-delà d’une certaine limite, sans quoi l’expérience devient une destruction. Il en va de même en ce qui concerne les choses extraordinaires: on ne peut obtenir le maximum, le tout, parce que l’homme ne pourrait résister à un seul instant de complète connaissance, de parfaite vision du ciel et de ses divins mystères.

En revanche, lorsque l’âme ne sera plus comprimée, limitée, lorsque ses capacités ne seront plus puériles, mais que, au contraire, nourrie de charité elle sera parvenue à l’âge parfait, alors l’esprit de l’homme connaîtra l’Inconnaissable: face à face.

Oh! Hosanna à la vision béatifique du Dieu un et trine!

Ame, mon âme, après avoir adoré dans un élan de joie, moi en voyant et toi en pressentant la vision ineffable, levons la tête et chantons, moi avec jubilation en tant qu’ange témoin du prodige de Dieu, toi avec l’humilité qui seule maintient le don: “C’est lui qui nous a faits. Nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes. Nous sommes son peuple, le troupeau qu’il conduit.”

Ne sais-tu pas que, nous, les anges de Dieu, n’avons de cesse de nous dire en laissant éclater notre joie: “C’est le Seigneur qui nous a faits! Nous sommes son peuple céleste, le troupeau guidé par sa main avec lumière et charité”?

Or il en est également ainsi pour les hommes. Et ce en particulier pour ceux que Dieu a placés comme pont entre lui et l’humanité, ceux qu’il a formés d’une façon particulière et qu’il conduit avec des lumières et des vérités spéciales, pour faire d’eux un miel suave de connaissances éternelles au bénéfice de la vie des autres âmes.

Offrons. Je t’offre, tu t’offres, en union avec le Christ, victime offerte pour le salut de tous. “Enseigne-moi à faire ta volonté.”

C’est l’humble prière de la grande victime, mais c’est aussi l’humble prière des petites victimes qui sont généreuses bien que faibles. “Enseigne-moi à faire ta volonté. Enseigne-moi à vivre, enseigne-moi à souffrir, enseigne-moi à obéir, enseigne-moi à mourir: d’abord à moi-même, puis à tout ce qui pourrait me séduire et ressusciter le moi humain. Enseigne-moi afin que ‘les paroles de ta bouche que j’ai répétées pour tous’ naissent en premier lieu dans le champ de mon cœur, prospèrent et donnent des fruits de vie éternelle sans que les oiseaux, les épines, l’ivraie, le chiendent et les passants ne détruisent ce qu’en moi tu as semé.”

Vous pouvez être appelés greniers du Seigneur ou ses porte-parole, greniers mystiques auxquels celui qui a faim peut venir se nourrir. Te souviens-tu de Joseph, le fils de Jacob? En prévision de la pénurie il fit entreposer dans les greniers le surplus des moissons et sauvegarda ces récoltes avec grand soin des insectes, des rongeurs et des voleurs qui accourent toujours là où ils peuvent nuire. Une fois venues les sept années de disette, les Egyptiens ne moururent pas de faim parce que les greniers de Joseph furent ouverts, et même des étrangers purent venir prendre du grain là où sa prévoyance l’avait recueilli.

Maintenant encore, que de pénuries pour les âmes affamées! Voici qu’elles augmentent, et les âmes auront toujours plus faim. Alors le Seigneur entasse le grain dans ses greniers, pour le donner à qui a faim.

Soyez cependant vigilants, vous les greniers de Dieu, que les insectes, les rongeurs et les voleurs ne mettent pas la main sur ce trésor! Comme des sentinelles vigilantes et infatigables, vous devez accueillir et conserver ce que le Seigneur verse en vous pour vous nourrir afin que l’on puisse dire: “Ils mangèrent et furent totalement rassasiés, le Seigneur leur accorda ce qu’ils désiraient, il ne les frustra pas de leurs saints désirs.”

Oui. Si les âmes appelées à une voie extraordinaire sont fidèles, c’est cela que Dieu leur réserve. Et elles, comme des plantes grasses, grandiront et donneront l’aliment dont elles se sont nourries, un aliment aimé non pas tant parce qu’il est un don particulier que parce qu’il est moyen de nourrir, sauver et sanctifier ses frères. La charité doit être comme le vêtement naturel de celui qui est nourri par Dieu. Cette charité remercie Dieu de son don en disant: “Venez, frères! Venez et mangez! Goûtons ensemble au repas de Dieu.”

Bénissons le Seigneur! Réponds: “Grâces soient rendues à Dieu.” Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit.»

AUTO 1.0.02

Thérèse descendait par la rue Jean Baptiste Vico, en grande pompe, me tenant dans ses bras, elle passait devant le Palais Royal, filait par le boulevard de Saint-Nicolas et poursuivait son chemin vers la campagne. Etait-elle à la recherche du bon air et des rayons du soleil? Oh! que non! Il s’agissait de quelque chose de beaucoup moins innocent. Assurée que maman ne l’aurait pas surprise, car elle ne se donnait pas tant de peine, et sûre que papa ne l’aurait pas trouvée, puisqu’il était occupé par son régiment, Thérèse s’abandonnait alors à son tempérament d’Eve campagnole.

Et là, si j’avais vécu au Moyen-Age, l’on aurait tressé quelque légende. L’on me déposait entre les sillons de blé bruissant, sur le sol déjà brûlant, exposée au soleil torride de Terra di Lavoro, et je restais là, une ou deux heures durant, avec pour seuls compagnons les lézards verts, les abeilles, les papillons et les oiseaux qui, avec le bruissement des blés, me berçaient de leurs chants. Il y aurait pu y avoir des vipères, des chiens errants, et d’autres bêtes qui auraient pu me nuire, le soleil aurait pu me tuer de ses rayons, fragile comme j’étais. Mais il n’advint rien de tout ça. L’ange de Dieu, à qui j’avais été confiée, me protégeait de ses ailes paradisiaques contre la violence du soleil, et effrayait de sa présence tout être nuisible. Il ne me restait que la faim, car le lait, par une vie pareille et ce qu’il s’en suivait, avait disparu. Aussi me gavait-on, comme un poulet, de grains de mais bouillis, de fruits écrasés et d’autres délicatesses de ce genre qui auraient effrayé un pédiatre. Je rentrais à la maison parvenant encore à hurler... mais, à vrai dire, je ne mourais pas de faim.

Cela dura pendant quatre mois, d’avril jusqu’à la fin juillet, jusqu’à ce que ma mère, avertie par un brave homme de cocher qui, alerté par mes cris désespérés, m’avait retrouvée dans un champ de tomates. Fureur de ma mère, fureur de la nourrice et fureur du médecin qui trouva cette femme sur le point de devenir mère d’un enfant illégitime. Et pour apaiser ma faim hurlante, on me confia à deux chèvres qui eurent pour moi plus de soins maternels que Thérèse.

Parfois il me vient à penser que les quelques gouttes de lait que j’ai sucées à cette femme luxurieuse ont laissé en moi la trace d’un caractère passionné. Heureusement que j’en ai bu si peu!!! Il est sûr que, issue du plus calme des hommes et de la plus frigide des femmes, j’ai un psychisme très différent, et si la bonté de Dieu et l’éducation religieuse reçue dans un excellent collège n’avaient pourvu à modifier ma nature, j’aurais pu devenir une malheureuse effrénée. Mais il est vrai aussi de dire que cette grande passion, déposée en moi dans des circonstances fortuites comme la terre où je suis née et la femme qui m’a si maladroitement allaitée, ou parvenue jusqu’à moi des lointaines origines héréditaires d’un aïeul possédant de telles caractéristiques, fut et est encore en ce qui me concerne la cause de bien de luttes et de bien de souffrances.

Les deux natures, pour m’exprimer de la sorte, qui étaient en moi: celle que j’avais reçue de mes parents — nature compassée, paisible, méthodique, toute lombarde — se heurtait à celle que j’avais sucée au soleil, à l’air, au lait méridional. L’une froide et fermée, l’autre ardente et expansive, toujours en lutte entre elles, car l’une gouvernait ma tête et dominait d’autant plus, parce qu’encouragée et renforcée par l’éducation familiale, tandis que l’autre pressait mon coeur d’une faim authentique, d’une véritable soif, d’une vive nostalgie d’affection, d’amour, de besoin d’aimer et d’être aimée avec passion, fidélité, dévouement. Je pourrais dire en ce qui me concerne que j’étais comme un volcan aux flancs couverts de neiges éternelles qui cache les côtés brûlants de flamme sous une couche de glace. Parfois, par intervalles, le feu du coeur, trop comprimé, explosait à l’improviste par des irruptions incontrolables qui bouleversaient, qui rougissaient et qui fondaient la froide neige extérieure. Mais bientôt la main de fer de l’éducation familiale et une naturelle répugnance, une timidité innée, une honte de ma tendance expansive me couvraient de contraintes jusqu’à me faire apparaître froide, indifférente, calme. Oh! calme!...

Mais revenons à mon enfance.

On dit que les caractères se précisent dès les premiers jours de la vie. Eh! bien! il est tout de suite apparu un aspect que je considère essentiel à mon caractère: celui de la fidélité à ce que j’aime.

Thérèse m’avait donné bien peu de choses! Si ce n’est quelques rares gouttes empoisonnées d’un lait qui n’était même plus du lait, et des moments de dangereux abandon sur quelques mottes de terre, alors que je me trouvais perdue dans la campagne; elle avait porté le trouble dans quelques-uns de mes organes, dans le psychisme, le sommeil et la digestion avec sa fièvre nerveuse de jeune fille dévergondée, constamment agitée par sa soif d’amours illicites, par la crainte d’être surprise par son mari ou par ses maîtres. Pourtant, avec mon petit coeur qui venait de naître, je m’étais attachée à elle, de façon instinctive, comme le petit chien à la femelle dont il reçoit de la nourriture et de la chaleur. Oui, je l’aimais bien. Et je suis restée fidèle à ce premier amour. Lorsque Thérèse a été chassée, j’ai refusé tout autre sein de femme et je frôlais la mort par inanition, car je repoussais d’une colère désespérée toute mamelle qui m’était offerte... J’ai préféré me soumettre au bêlement haletant de deux petites chèvres... Prévoyais-je déjà que, dans la triste vie qui allait être la mienne, je n’aurais trouvé du réconfort qu’auprès de Dieu et, après Dieu, auprès des animaux et des choses créées par Dieu dans son éternité? Qui sait! A dire vrai, si auprès de mes semblables j’ai si rarement trouvé d’heureux contacts, et bien que le prochain m’ait procuré bien des peines et guère de réconfort, les plus humbles créatures, les fleurs, l’herbe, le soleil, les astres, la mer qui sont le témoignage de Dieu, et la nature qui en est le poème, m’ont toujours procuré paix et réconfort.

2.2

Entendant frapper à la porte, elle se lève. Effectivement, elle est grande. Elle ouvre. Une femme lui demande :

« Anne, veux-tu me donner ton amphore ? Je te la remplirai. »

La femme est accompagnée d’un petit gamin de cinq ans. Il s’attache aussitôt au vêtement de celle qu’on vient de nommer Anne ; celle-ci le caresse, tout en allant dans une autre pièce d’où elle rapporte une belle amphore en cuivre, qu’elle tend à la femme en disant :

« Tu es toujours bonne avec la vieille Anne, toi. Que Dieu t’en récompense dans ce petit et dans les enfants que tu as et auras encore, car tu es bienheureuse ! »

Anne pousse un soupir.

La femme la regarde, sans savoir que dire après ce soupir ; pour adoucir la peine qu’elle devine, elle dit :

« Je te laisse Alphée, si cela ne t’ennuie pas ; cela me permettra de faire plus vite et de remplir un bon nombre de brocs et de jarres. »

Alphée est tout content de rester, on en comprend aisément la raison. Sa mère partie, Anne le prend dans ses bras et l’emmène dans le jardin, l’élève à la hauteur d’une tonnelle de raisins dorés comme la topaze, et lui dit :

« Mange, mange, c’est bon ! »

Elle couvre de baisers le petit visage tout barbouillé du jus des raisins que le petit garçon avale avidement. Puis elle rit de bon cœur et paraît soudain plus jeune grâce à la belle denture qu’elle révèle et sous l’effet de la joie qui éclate sur son visage, effaçant les ans, quand l’enfant lui demande, en écarquillant ses grands yeux d’un bleu-gris sombre :

« Et maintenant, que vas-tu me donner ? »

Elle rit, plaisante et, s’inclinant jusqu’à hauteur des genoux, elle dit :

« Que me donneras-tu si je te donne… si je te donne… devine quoi ! »

L’enfant, battant des mains, tout rieur, lui répond :

« Des baisers, ce sont des baisers que je te donne, belle Anne, bonne Anne, maman Anne !… »

Lorsque Anne s’entend appeler “ Maman Anne ”, elle pousse un vrai cri de tendresse et de joie et serre l’enfant sur son cœur en s’exclamant :

« Quelle joie ! Mon chéri ! Mon chéri ! Mon chéri ! »

A chaque “ mon chéri ”, un baiser descend sur les joues roses. Ils se dirigent ensuite vers une étagère et sortent des galettes de miel d’un plat.

« Je les ai faites pour toi, beauté de la pauvre Anne, pour toi qui m’aimes bien. Mais, dis-moi, tu m’aimes comment ? »

Alors l’enfant, pensant à ce qui l’a le plus impressionné, répond :

« Comme le Temple du Seigneur. »

Anne embrasse encore ses yeux pétillants de vie, ses lèvres roses, et l’enfant se frotte contre elle comme un petit chat.

Sa mère va et vient avec le broc plein, et rit sans rien dire. Elle les laisse à leurs épanchements.

AUTO 1.0.03

Je demeurais à Caserte jusqu’à l’âge de dix-huit mois; après quoi mon père fut transféré, avec son régiment, à Faenza. Du soleil méridional aux glaces de la Romagne! Et moi qui, puis-je dire, avait, au cours des quatres premiers mois de mon existence, puisé toute ma vie dans le soleil qui m’entourait de ses splendeurs et me gardait en vie, de ce soleil qui était devenu ma nourrice... voilà que je perdais d’un seul coup ce soleil et les deux petites chèvres. On raconte que l’affliction avec laquelle je menais la recherche de ces deux choses avait de quoi émouvoir.

Je donnai, à cette occasion, la seconde preuve de ma fidélité dans les liens d’affection. Je n’ai donc jamais plus bu de lait. Mon petit estomac refusa désormais de digérer un lait différent de celui de chèvre, et puisqu’à Faenza on ne connaissait pas de chèvres dans la région, il en fut terminé avec le lait; un impératif physique m’empêchait de digérer le lait de vache, que je trouvais trop lourd.

Le froid m’attrista... J’en ai toujours souffert, au point d’être empêchée de grandir. La tristesse m’envahit par manque de ma nourriture préférée. Et je connus encore la tristesse à cause d’une éducation trop rigide qui déjà s’abattait sur moi à un âge si tendre.

Ma grand-mère — la maman de ma maman, mon ange — nous avait quittés pour aller rejoindre son mari, qui se trouvait alors accablé par la perte d’un fils bien-aimé, emporté en quarante-huit heures par une méningite. Quant à moi, j’étais restée avec papa et maman.

Mon papa était mon protecteur, mon amour de père: il me comprenait et me rendait heureuse. Hélas, pris par les manoeuvres, les cours de stratégie, les devoirs de la caserne, il était absent presque toute la journée. Je le voyais quelques courts instants à midi, car le matin, lorsqu’il se rendait au quartier, je dormais encore. Et le soir, lorsqu’il rentrait enfin à la maison et que j’aurais pu profiter de lui, j’étais obligée d’aller au lit. Le dimanche seulement, papa m’appartenait tout l’après-midi... aussi les dimanches étaient-ils pour moi toujours de belles journées de soleil, même lorsque la pluie ou la neige transformaient Faenza en un pays nordique.

Ma maman, au contraire, était toujours à la maison... Déjà malade du foie, elle avait le comportement de ceux qui souffrent du foie... Enseignante de profession avant son mariage, elle était toujours restée l’enseignante qu’elle avait été avec tout ce que cette profession comporte d’esprit de discipline, d’autorité, de pédanterie. Femme parfaite pour ce qui est de la tenue de la maison et de sa conduite d’épouse, mais aussi comme femme du monde, elle ne radoucissait pas cette perfection, dans l’exécution de ses devoirs, de cette douceur d’amour qui transforme en bonheur la vie commune. Cela restait et reste encore un devoir à accomplir.Je crois que tout le monde a bénéficié de quelque chose de sa part, car elle a fait du bien évidemment. Mais je crois que tous, son mari, moi-même, sa mère, le frère qui lui restait, ses beaux-frères, les employés de maison, les amis, auraient préférés recevoir beaucoup moins que tout ce qu’elle leur a donné par devoir, et auraient bien voulu recevoir cela avec un supplément d’affectueuse indulgence. Mais elle et l’indulgence sont inconciliables. Ce sont là deux ennemis irréductibles. Je crois qu’elle est persuadée qu’aimer et éprouver de l’indulgence l’auraient abaissée. Je veux parler d’un amour simple, ouvert, qui ne se tourmente pas et qui ne tourmente pas par d’odieuses restrictions et interdictions imposées à sa charité de fille, de mère, d’épouse, de parente, d’amie, de maîtresse de maison. A un tel caractère vous voudrez bien ajouter l’irascibilité due au dérangement de la bile, qui était alors une chose sérieuse, et vous pourrez alors vous faire une idée exacte de ce qu’était le comportement de ma mère vis-à-vis de tout ce monde.

J’ai connu des enseignants qui étaient indulgents. De même qu’il m’est arrivé de rencontrer des malades du foie qui avaient de la douceur... Mais ce sont là des exceptions. La règle est bien différente. Et maman relevait de la règle. Je n’étais pas encore capable de reconnaître les objets, j’avais encore du mal à me tenir sur mes deux jambes, je ne savais pas encore trop parler, que déjà tout était réglé dans ma vie par une discipline telle, qu’en comparaison, celle de mon collège me semblait relever... de la fête de carnaval. Pourtant il s’agissait d’un collège sévère. Il me fallait distinguer le bien du mal... alors que je n’avais pas encore deux ans! J’avais l’impression d’être constamment sur le point de tomber dans un gouffre. Aussi me mis-je à trembler d’une constante tremblotte: malheur à moi si je me trompais!...

2.3

Un homme âgé arrive du jardin. Un peu plus petit qu’Anne, il a la tête couverte d’une épaisse chevelure toute blanche. Son visage clair est encadré par une barbe taillée au carré. Ses yeux bleu turquoise brillent entre des cils châtain clair, presque blonds. Son vêtement est marron foncé.

Anne ne le voit pas, parce qu’elle tourne le dos à l’entrée. Il arrive derrière elle en disant :

« Et il n’y a rien pour moi ? »

Anne se retourne et s’exclame :

« Joachim ! Tu as terminé ton travail ? »

En même temps, le petit Alphée se précipite contre ses genoux en s’écriant :

« Pour toi aussi, pour toi aussi ! »

Et quand le vieillard s’incline pour l’embrasser, l’enfant lui passe les bras autour du cou, lui caresse la barbe de ses petites mains et le couvre de baisers.

Joachim a lui aussi son cadeau : il lève la main gauche, qu’il tenait derrière son dos, et lui offre une pomme si belle qu’on la croirait en céramique.

« Attends que je te la coupe en quartiers, dit-il à l’enfant qui tend une main avide. Tu ne peux pas la manger comme ça : elle est plus grosse que toi ! »

Avec un grand couteau qu’il porte à la ceinture, un couteau de jardinier, il la coupe en tranches et en bouchées. Il semble donner la becquée à un oiseau au nid tant il met de soin à présenter les morceaux à la petite bouche ouverte, qui ne cesse d’avaler.

« Regarde donc ces yeux, Joachim ! Ne dirait-on pas deux petits fragments de la mer de Galilée quand le vent du soir étend un voile de nuages sur le ciel ? »

Anne parle en gardant une main appuyée sur l’épaule de son mari et en s’appuyant légèrement contre lui, en un geste qui révèle son profond amour d’épouse, un amour intact après tant d’années de mariage.

Joachim la regarde avec amour et approuve :

« Très beaux ! Et ses petites boucles ? N’ont-ils pas la couleur des blés mûrs ? Regarde, à l’intérieur, ce mélange d’or et de cuivre…

2.4

– Ah, si nous avions eu un enfant, je l’aurais voulu comme cela, avec ces yeux et ces cheveux… »

Anne s’est penchée, agenouillée même, et avec un gros soupir elle embrasse les deux grands yeux gris-bleu.

Joachim soupire lui aussi. Mais il veut la consoler. Il pose la main sur ses cheveux crépus et blancs et lui dit :

« Il nous faut encore espérer. Dieu peut tout. Tant qu’on est vivant, le miracle peut se produire, surtout quand on l’aime et qu’on s’aime. »

Joachim appuie fortement sur ces derniers mots.

Mais Anne se tait, humiliée, et baisse la tête pour dissimuler deux larmes qui coulent et que le petit Alphée est seul à voir. Douloureusement surpris que sa grande amie pleure comme il lui arrive, à lui, de le faire, il lève la main et essuie ces larmes.

« Ne pleure pas, Anne ! Nous sommes heureux malgré tout. Moi, du moins, parce que je t’ai, toi.

– Moi aussi, je suis heureuse grâce à toi. Mais je ne t’ai pas donné d’enfant… Je pense avoir déplu au Seigneur, puisqu’il a rendu mon sein stérile…

– Oh, ma femme ! En quoi veux-tu lui avoir déplu, toi qui es sainte ? Ecoute : allons une fois encore au Temple. Pour cela. Pas seulement pour la fête des Tentes. Faisons une longue prière… peut-être t’arrivera-t-il la même chose qu’à Sara[1]… comme à Anne d’Elqana. Elles ont attendu longtemps et se croyaient réprouvées en raison de leur stérilité. Au contraire, un saint fils se préparait pour elles dans le Ciel de Dieu. Souris, ma femme. Ton chagrin m’est plus douloureux que de ne pas avoir de postérité… Nous emmènerons Alphée. Nous le ferons prier, lui qui est innocent… Dieu accueillera sa prière et la nôtre en même temps, et il nous exaucera.

– Oui, faisons un vœu au Seigneur. Cet enfant sera à lui. Pourvu qu’il nous l’accorde… Ah, m’entendre appeler “ Maman ” ! »

Alphée, en spectateur étonné et innocent, dit alors :

« Moi, je t’appelle comme ça !

– Oui, ma joie, mon chéri… mais tu as une maman et moi… je n’ai pas d’enfant… »

La vision s’arrête là.

AUTO 1.0.04

Mais même si je ne me trompais pas, je commettais toujours quelques “malheurs”. Laissais-je tomber un jouet par terre? C’était un malheur! Déplaçais-je une chaise en faisant du bruit? Quel malheur! M’arrivait-il de pousser un cri en jouant? Encore un malheur! Voulais-je me rendre au jardin pour me détendre un peu? Malheur à moi! Voulais-je être prise dans les bras de papa, ou de son ordonnance qui me voulait tant de bien, ou de la bonne qui était un ange, et tellement un ange que Dieu l’a prise au paradis? Malheureuse! Demandais-je une bise à maman? Malheureuse! Avais-je envie, comme tous les enfants de ce monde, d’être sur les genoux de maman au lieu de me tenir debout devant elle, comme un élève puni, et de devoir répéter à grand peine des mots en français qu’il me fallait apprendre à mâcher avec l’italien? Ah! Malheureuse! M’arrivait-il d’implorer que l’on ne me serve pas de ce lait qui me faisait mal? C’était là encore un malheur! Je ne cessais de faire des malheurs! Quant au lait, c’est le docteur qui m’en libéra en me l’interdisant. Que Dieu lui accorde sa paix pour sa miséricordieuse intervention! Pour le reste les “malheurs” restaient.

Heureusement que papa était là. Dès qu’il le pouvait, il m’emmenait avec lui à la caserne pour voir les beaux chevaux que j’aimais tant, ou en promenade par les chemins de la campagne, où il en profitait pour m’ouvrir l’esprit à la beauté et à la louange de Dieu qui, me disait-il, avait fait tout cela pour notre bonheur. Ou bien il m’amenait jouer au jardin.

J’étais amoureuse de mon papa. Je lui racontais tout. Je l’interrogeais sur tout. Et il écoutait tout ce que je lui disais. Et à tous mes “pourquoi”, il trouvait la patience de donner une réponse satisfaisante. Ce qui n’était pas si facile, car depuis toute petite, j’avais un sens très développé de l’observation et j’étais portée à méditer longuement sur les choses, si bien que je n’arrivais pas à me calmer tant que je n’étais pas certaine d’avoir reçu une réponse sincère et exacte. J’ai tellement appris de choses de mon papa que les études ne m’ont jamais coûté. Qu’il s’agisse d’histoire, de géographie, de botanique, de zoologie, des lois qui règlent le mouvement des astres et des eaux, de l’art qui embellit nos villes, nos églises ou nos galeries, j’apprenais tout sans effort, comme un beau conte de fée, grâce aux récits de mon père.

Il ne me considéra jamais comme une enfant du point de vue de l’intelligence, il fut par contre un maître d’une suprême bonté. Je me sentais en confiance auprès de lui, j’avais confiance en lui, en ce qu’il me disait, en l’affection qu’il me témoignait, en la compréhension qu’il avait à mon égard.

J’ai compris toute petite ce que signifiait l’expression que “Dieu est Père” en regardant simplement mon père. L’étendue de la bonté, du savoir et de l’amour de Dieu-Père, j’ai pu la saisir en comparant mon papa terrestre à mon Père céleste. Et j’ai aimé Dieu parce que j’ai compris ce que signifie être le Père.

Mon papa ne me traita jamais comme une enfant du point de vue de l’intelligence, et cela agaçait ma maman qui avait une autre conception de l’éducation. Mais vice-versa, lorsque je suis devenue une femme, et une femme adulte, il me traita toujours comme une petite fille du point de vue de la pureté. Il avait un si grand respect à mon égard! Et quels soins ne prenait-il pas pour que rien ne vienne blesser l’âme de sa Maria!!! Mon pauvre papa! Mon premier grand amour!

J’avais pour lui un attachement digne de quelqu’un de plus mûr, alors que j’étais si petite. Je ne cessais de lui répéter: “Je veux rester toujours avec toi!” et lui de me répondre: “Mais tu devras bien te marier et aller vivre avec ton époux” (depuis toute petite, les épouses étaient pour moi quelque chose de royal, de céleste!). Mais à mon tour je lui répondais: “Non, c’est toi que j’épouserai, et je ne vivrai qu’avec toi”; alors en me montrant ses premiers signes de calvitie qui éclaircissaient ses beaux cheveux frisés, d’un noir foncé, il me disait en souriant: “Mais lorsque tu seras grande, je serai chauve et tu ne me voudras plus comme mari”. Je rétorquais par une pirouette, je lui sautais au cou et l’embrassais vivement: “Comme cadeau de mariage, je t’achèterai une perruque (je prononçais “péhuque”), disais-je, et l’on ne te verra plus la bille”.

J’avais moins de trois ans à l’époque. Mais je raisonnais de la sorte et je m’en souviens bien, car j’ai une mémoire précoce. J’ai même rappelé récemment à maman des vêtements qu’elle portait à l’époque, et des circonstances vécues ces jours-là mais qu’à cause de leur insignifiance elle avait oubliées. J’ai le souvenir très net de ce qu’était Faenza en ce mois de septembre 1901, lorsque nous l’avons quittée pour nous rendre à Milan.

Mais avant d’en venir à Milan, il me faut parler de ce jour de décembre 1899, où mon grand-père maternel mourut de péritonite aiguë. C’était le 17 décembre. Nous avions une journée de neige digne de Russie. Il y avait autour de quatre-vingt centimètres de neige dans les rues. La petite ville était silencieuse et morte sous une tempête gelée. Et nous allions à pied jusqu’à la gare. Papa me tenait dans ses bras, sinon la neige m’aurait engloutie. Maman était en larmes et donnait le bras à sa tante, elle aussi en larmes. Ce fut un voyage triste vers Mantoue, dans l’espoir de trouver papie encore en vie. Puis à Codogne ma grande-tante eut une attaque du coeur... Nous arrivâmes avec une mourante dans la maison où un mort déjà reposait. Ma mère, saisie par ces deux funestes souffrances, fut prise d’une crise de jaunisse et faillit en mourir. J’étais effrayée. Je me sentais égarée entre des cercueils et des agonies, entre des larmes et des funérailles. De son côté, papa s’occupait de tout, toujours patient et prévenant.

Puis nous sommes rentrés à Faenza avec mamie. L’ange revenait habiter avec nous jusqu’à sa mort. Alors j’eus deux amours et deux réconforts, jusqu’en septembre 1901, date où je quittais mon enfance à Faenza et me rendais à Milan.

2.5

Je comprends qu’avec cette vision le cycle de la naissance de Marie commence. J’en suis heureuse, parce que j’en avais un grand désir. Je suppose que vous vous en réjouirez, vous[3] aussi.

Avant que je ne commence à écrire, j’ai entendu la Mère me dire :

« Ma fille, écris donc sur moi. Ce sera une consolation pour ta peine. »

Tout en le disant, elle posait sa main sur ma tête en une douce caresse. Puis la vision a commencé. Mais au début, c’est-à-dire jusqu’à ce que j’entende le nom de la femme quinquagénaire, je n’avais pas compris que j’étais devant la mère de la Mère et qu’il s’agissait de la grâce de sa naissance.


Notes

  1. Sara (mère d’Isaac) : cf. Gn 17, 15-21 ; 18, 10-15 ; 21, 1-3 ; Anne d’Elqana (mère du prophète Samuel) : 1 S 1; 2, 1-10. La maternité leur fut accordée à toutes deux malgré leur âge ou leur stérilité. On en trouvera d’autres mentions en : 104.4; 138.4; 300.2; 346.4; 473.8; 486.4; 561.15; 569.4.
  2. Père Romualdo M. Migliorini, son directeur spirituel.
  3. vous est adressé à son directeur spirituel, le p. Romualdo M. Migliorini, de l’ordre des Servites de Marie ; elle s’adresse souvent à lui. Parfois, un de ses désirs est satisfait (comme en 44.7 ou en 45.10), ou un épisode lui est dédié (58.1), un enseignement s’adresse à lui (180.5 et 234.10), ou encore une confidence lui est faite (185.1 et 212.3). C’est lui qui porte la communion à l’écrivain (108.3)