16 juin 1950. Fête du Sacré Cœur.
Rm 9, 14-18.
«Personne ne peut s’arroger d’imposer à Dieu quoi faire ou comment, même s’il a l’impression que Dieu est injuste dans sa façon d’agir envers des individus, des nations, ou envers l’humanité entière. Ce serait ou un acte sacrilège, ou un comportement d’incrédule.
Ceux qui ne croient pas, à moins de voir un miracle, qu’une chose peut venir de Dieu, ceux-là, en plus de répéter la faute de l’apôtre Thomas – faute d’un homme non encore confirmédans sa foi au Christ, mais plutôt ébranlé dans cette foi par la capture et la mort ignominieuse du Christ – renouvellent le péché impardonnable et jamais pardonné des Pharisiens, des chefs des Prêtres, des Scribes. Péché de ceux qui, pour croire au moment de la consommation du plus grand sacrifice d’amour venant de Dieu, Charité infinie, auraient voulu que le Christ soit descendu de la croix et se soit sauvé lui-même. Dureste même avec cela ils n’auraient pas été satisfaits, et ils auraient fini par dire: “Il l’a fait parce qu’il est Satan, et Beelzebub l’a aidé”.
Personne n’a le droit de critiquer Dieu, ou de lui dire quoi faire. Dieu est Dieu, et tout ce qui existe, les personnes et les choses du passé, du présent et du futur, ne sont rien a côté de Lui. Un et Trine, Immense, il est Parfait en ses Trois Personnes et dans sa merveilleuse Unité, de même que dans ses Attributs et dans ses Œuvres.
Il n’y a pas d’autre Dieu en dehors de lui: Dieu le Père, Créateur et Seigneur du Ciel et de la Terre, première Personne de la Triade Sacrée, qui n’a été engendrée par personne, puisqu’il est éternel, et qui par lui-même, par génération divine, a engendré le Verbe. La Deuxième Personne, c’est lui, le Verbe, par qui tout a été fait. Il est Dieu éternel, immense, parfait. En tout égal à la Première persone qui en lui se complaît, comme lui se complaît dans le Père qui l’a engendré et l’engendre. Cette double complaisance donne origine à l’Esprit Saint, qui procède du Père et du Fils. L’Esprit est le nœud qui les serre, l’étreinte qui les unit, le feu qui les fusionne sans confondre les Personnes. Il est la paix dans laquelle ils opèrent sans arrêt et se reposent à la fois dans l’Amour, pour l’Amour et avec l’Amour. Et celui-ci procède des deux, il est leur attribut majeur: l’essence même de Dieu.
Dieu, étant Amour, ne peut ne pas être aussi Justice. Seulement celui qui n’aime pas devient injuste envers ses semblables, ou envers ses fils et ses frères. Mais celui qui aime est toujours juste, et quand il reconnaît que les œuvres de quelqu’un sont injustes, ne pas reconnaître qu’elles sont injustes, si elles le sont vraiment, ne serait pas bonté mais bêtise. Il est juste aussi dans la façon de punir, n’excédant ni en sévérité ni en indulgence, mais en agissant dans la mesure exigée par le péché.
Dieu aime. Il aime comme un Père aime ses enfants, ou comme Jésus, Dieu-Homme, aime ses frères. Donc il est toujours juste, autant dans ses punitions que dans ses récompenses. Quand, des lèvres de la Sagesse incarnée sortaient les conseils évangéliques tels que: Faites ce que je fais, et comme je le fais. “Soyez parfaits comme le Père qui est aux Cieux”,c’est vers cette perfection de justice affectueuse que le Verbe incitait: la Justice parfaite du Père, et celle du Fils devenu Homme. Vers cette justice qui ne se vend à aucune des parties, ni sous la pression, ni par des cadeaux, ni par amitié, ni par lien de parenté, mais juge, absout ou condamne selon qu’il convient, avec un esprit qui dépasse ce qui est matériel et terrestre.
Etre justes avec son prochain est encore plus difficile que d’aimer Dieu. Parce que Dieu est bon, et qu’il est facile d’aimer quelqu’un qui est bon. Dieu est pardon, et il est facile d’aimer quelqu’un qui pardonne. Dieu est consolation, et il est facile d’aimer quelqu’un qui console. Dieu est soutient, et il est facile d’aimer quelqu’un qui supporte et soutient. Mais le voisin est souvent mauvais, injuste, prêt à vous faire de la peine, à augmenter celle que déjà vous avez, l’augmenter à travers ses incompréhensions, son obstination, ses dérisions, et sa sévérité. Il vous abandonne vite si vous êtes opprimés ou malheureux, lorsqu’il ne devient pas lui-même le complice de ceux qui déjà vous oppriment, et ainsi vous chagrine encore plus. Il est lent à pardonner, même s’il s’est trompé en vous considérant coupable de l’avoir offensé, alors que vous étiez innocent. Et si par malheur vous êtes prouvé vraiment coupable, il est très dur à vous pardonner. L’aimer est donc bien difficile.
Mais il est dit: “Aimez ceux qui vous haïssent, et vous serez fils du Très-Haut”. Pourquoi? Parce que vous aurez l’amour parfait. Vous aurez en commun avec Dieu la plus grande ressemblance. Vraiment. Chaque fils hérite de son père la vie que celui-ci lui transmet par sa semence, si bien que les traits héréditaires du père sont indélébiles, et dans le sang, et dans l’apparence, et dans la personnalité, sans compter le nom de famille. De même vous, si vous assimilez le principal attribut de Dieu, ce qui constitue son essence, vous assumez la Vie divine elle-même, vous vivez par lui et en lui, et de cette façon vous devenez ses vrais fils. Pas des fils égaux à lui en nature et substance, mais égaux à lui par adoption, une adoption qui divinise la créature à travers la participation relative aux actions de Dieu, Unique et Trinitaire, et à travers la ressemblance que vous acquérez en faisant vous-mêmes ce qu’il fait, lui, depuis toujours: aimer.
Voilà ce que Dieu dit à Moïse: “J’aurai de la pitié… J’auraide la compassion…”. Mais la pitié et la compassion divinesne commencent pas à ce moment-là. Bien qu’associées à la divine justice, elles sont déjà présentes et à l’œuvre au jardin d’Eden, à l’égard des deux prévaricateurs, condamnés dans letemps, à s’exiler, à travailler, à souffrir, et à mourir, mais pardonnés pour l’éternité, avec la promesse de la Rédemption et la réalisation de cette Rédemption.
Plus que cela encore: pitié et compassion étaient à l’œuvre même avant que l’homme, dont le futur péché n’était pas inconnu au Créateur, ne fût créé. Et Dieu l’a créé malgré tout. Il l’a créé tout en sachant que par sa propre volonté il serait devenu pécheur, rebelle, transgresseur, voleur, assassin, violent, menteur, lascif, sacrilège, idolâtre. (On sait que par la complaisance de l’homme en lui-même, toutes ces mauvaises tendances sont présentes en lui, qui pourtant aurait dû être saint). Comme si cela n’était pas déjà grave, Dieu a créé l’être humain sachant que cet être aurait tué son Fils-Verbe, fait Chair pour servir l’humanité; qu’il l’aurait tué une fois, et qu’il l’aurait blessé un nombre incalculable de fois avec ses péchés, aussi nombreux que les grains de sable qui recouvrent le fond de la mer, à partir du temps de sa Rédemption jusqu’à la fin de âges. Le fait d’avoir créé l’homme malgré cela, le fait de lui avoir offert le Ciel, la ressemblance divine, les droitsrattachés à l’adoption filiale, tout cela vous donne la mesure de l’infinie miséricorde de Dieu, et de son amoureuse compassion.
De toute éternité Dieu regardait son Verbe, et sa Pensée éternelle pensait à toutes les choses qu’il aurait créées par son Verbe. Dans ses pensées, il admirait les innombrables merveilles de la Création, qui auraient été faites pour le Verbe au juste moment. Mais au même moment le Père des lumières a vu ce poème créatif, tout splendeur et bonté, se salir d’une tache défigurante, empoisonnée, origine de tout péché et de tout malheur.
Comme quelqu’un qui s’arrête pour contempler ravi un endroit de délices rempli de parfums et de fleurs, d’eaux pures et de chants d’oiseaux, et puis frémit d’horreur en voyant sortir d’un trou un serpent venimeux et agressif, qui brise, mord, tue les plantes et les animaux, gâte l’eau et les fleurs, ainsi le Père du Verbe et de l’homme, tandis qu’il contemplait depuis son éternité la future Création, où tout serait créé “bon”, vit leserpent attaquer, corrompre, empoisonner toutes choses, et vous apporter l’affliction. Il vit l’homme déchu. Il vit Caïn,l’assassin d’Abel, préfiguration d’un autre Caïn (Israël), quituerait le nouvel Abel (le Verbe).
Même le plus saint des hommes, ayant une telle connaissance, aurait, si non haï, au moins ressenti de la tiédeur pour l’ingrat, le prodigue des biens reçu, vainement obligé.
Dieu non. Dieu sait tout, mais sa pitié et sa compassion ne meurent pas, ne s’épuisent pas. Au contraire, c’est précisément de cette connaissance éternelle qu’elles naissent. De toute éternité elle a décrété que puisque l’homme (Adam) et les hommes seront pécheurs, assassins de leur partie éternelle et de leurs frères, pour les rendre à nouveau “vivants”, “fils adoptifs”, “co-héritiers”, il faut sacrifier le Fils.
Il sera le Fils de l’Homme, l’Adam fidèle et très saint, l’Abel et l’Agneau immolé par les Caïns déicides. Et du premier Péché, et du deuxième Péché – celui de l’Eden et celui duTemple – viendra la Rédemption.
Et Dieu sera compatissant et miséricordieux avec qui il voudra, c’est-à-dire avec tous ceux qui avec bonne volonté voudront bien à leur tour être des “fils de Dieu”, ayant accueilli le Christ avec amour, et suivi, et pratiqué les commandements et les enseignements de la Parole divine.
A partir de toutes choses, Dieu tire toujours le bien.
De la faute d’Adam il a tiré le bien de la Rédemption, mesure de la Charité divine, laquelle est infinie et très parfaite.
Dieu a tiré la preuve de sa puissance, sa justice, et sa bonté infinies de l’obstination du Pharaon contre les ordres divins que le serviteur de Dieu, Moïse, transmettait à ce roi d’Egypte. Par les fléaux qui ont frappé l’Egypte, par l’extermination des premiers-nés, et les Egyptiens dans la Mer Rouge, le roi Pharaon a appris que Dieu est Seigneur. Le Peuple de Dieu l’a appris, lui aussi, et par ces mêmes prodiges, il a été confirmé dans sa foi en Dieu Unique, son Dieu.
Du péché d’Israël, coupable d’avoir crucifié son Verbe incarné, Dieu a tiré (pour vous) la bienheureuse certitude de la Résurrection de la chair, ainsi que de la Jérusalem éternelle, où montent les esprits des justes, et où, ensuite, les corps des justes se réuniront avec leurs esprits, pour une vie éternelle de joie.
C’est ainsi que le Très-Bon tire des bonnes choses à partir de tout. Seulement il est nécessaire que l’homme, avec sa volonté qui doit être bonne, sache, lui aussi, tirer son bien de tout ce que Dieu fait. Comment? Par l’humble soumission qui exclut la révolte, et en demeurant près du Père Céleste, même quand sa main est lourde et son calice amer.
Vous êtes des pécheurs. Tous. Même les meilleurs d’entre vous sont imparfaits. Jésus était innocent, saint, parfait.
Néanmoins le Père l’a accablé de tous les péchés des hommes, pour qu’il les consume au Golgotha. Il lui a présenté le calicele plus amer qui soit, un calice rempli de toutes les amertumes et de tous les dégoûts possibles: de l’abandon du Pèreaux souffrances de la Mère, de la trahison de l’ami et apôtre àla lâcheté des autres apôtres, de la dénégation de son Cephasà l’ingratitude du peuple. Personne au monde n’a jamais porté ni ne portera un fardeau aussi écrasant que celui qui a torturé le Christ: l’Innocent. Personne au monde ne boira jamais de calice comme le sien.
Sachez donc l’imiter. Sachez l’imiter dans sa parfaite bonne volonté et dans sa très sainte obéissance. Ainsi, à partir de tout ce que Dieu permettra qu’il vous arrive comme épreuve, vous tirerez votre bien et votre récompense».