AUTO 3.2.01
Durant l’été 1916 ma cousine Giuseppina vint chez nous. Elle était en convalescence, et devait se remettre d’une mauvaise adénite et mastoïdite. C’était la fille (du moins espérons-le) de ce fameux tonton dont je vous ai parlé il y a quelque temps, qui était le frère de maman. C’était lui, dont la venue à la maison avait provoqué mon départ au collège. Je n’avais jamais vu sa fille car elle avait toujours été au collège, où l’on voulait la préserver de l’influence néfaste de sa mère et de sa tante. Elle avait alors vingt ans et moi dix-neuf. Mais avant même qu’elle n’arrive, je l’aimais déjà.
Maman m’avait annoncé que cet été-là elle ne m’aurait pas offert de nouvelle robe, ni de chapeau, car elle devait s’occuper de Peppina[1]. Nous n’étions pourtant pas limités dans nos moyens au point de ne pouvoir affronter le renouvellement de deux garde-robes pour l’été. Quant à Maman, pour me faire accepter ce qu’elle considérait et croyait qu’aurait dû constituer pour moi des couleuvres à avaler, c’est-à-dire la venue de ma cousine, elle me parlait avec une douceur inhabituelle. J’aurais accepté de vivre toute mal vêtue, si cela m’avait permis d’entendre maman me parler toujours de la sorte!... Il est évident que j’adhérais à tous ses projets. Qui plus est, détachée de toute chose comme je l’étais désormais, outre mon inclination vers la mort, j’étais plus encore qu’avant opposée à toute coquetterie.Et puis... l’idée d’avoir auprès de moi une cousine de mon âge, ancienne collégienne comme moi, éduquée par les soeurs du même ordre que les miennes... Ah! Tout cela m’enthousiasmait! J’étais donc décidée à l’aimer comme une soeur. Et il en fut ainsi.
Elle arriva avec son père, ici à Viareggio. L’oncle s’arrêta quelques jours, puis repartit à Bergame, pour l’hôpital où il était bibliothécaire (outre le fait qu’il était hospitalisé à vie). Et Peppina resta auprès de nous. Nous nous attachâmes beaucoup l’une à l’autre. Je dois dire, à son honneur, que bien qu’elle soit née d’une bonne à rien et ait vécu dans un milieu peu respectable jusqu’à l’âge de huit ans, elle ne me donna jamais l’occasion de me scandaliser. Elle était un peu légère. Mais autour de vingt ans nous le sommes tous.
Nous faisions de belles promenades avec papa, nous allions nous baigner, etc. Il y avait aussi avec nous deux petits cousins, des garçons, l’un avait 14 ans et l’autre 8 ans. Ils arrivaient de Vénétie et étaient venus pour se baigner par ici, car l’Adriatique n’était pas très sûre à l’époque.
J’étais particulièrement sereine cet été-là. Cela faisait longtemps que je n’avais été aussi tranquille. Qui plus est, comme ma cousine était très pieuse à l’époque, elle se rendait souvent à l’église. Je l’accompagnais donc à l’église Saint-André, qui était notre église paroissiale durant l’été. Maman n’osait pas contrecarrer sa nièce, car elle voulait s’en faire une amie.
Il faut que je vous raconte ici une anecdote qui n’a peut-être pas beaucoup à voir avec mon récit, mais qui ne lui est pas, je pense, tout à fait étranger.
J’aimais beaucoup notre petit appartement de la rue Humbert 1er où j’étais entrée pour la première fois lorsque j’avais à peine sept ans. Et je m’y étais toujours trouvée très bien. Mais durant cet été-là, je ne m’y trouvais pas à mon aise. Pourquoi donc? Qui le sait? Je ne saurais pas vous dire moi-même ce que j’éprouvais exactement.
Le fait est que je ne me sentais jamais seule. Je m’explique. Même si je me trouvais seule à la maison, ce qui arrivait parfois, j’avais l’impression qu’autour de moi, il y avait une présence invisible, mais réelle. Craintive comme je suis de ce que je ne connais pas, j’avais peur. J’en parlais à maman qui, selon son habitude, se moqua de moi et me réprimanda. Mais ni son ironie, ni ses reproches ne servirent à augmenter mon courage et à m’empêcher de sentir constamment cette présence mystérieuse.
Une nuit, le 17 août 1916, alors que nous nous étions beaucoup amusées avec les petits cousins et que nous nous étions endormies toutes deux dans nos deux petits lits, comme deux grands bébés, nous fûmes réveillées par le tremblement d’un lourd socle placé dans le renforcement de la fenêtre. Mon chien, qui dormait avec nous deux, gronda. J’allumai la lumière, craignant quelque tremblement de terre. Mais le fil de la lampe était immobile. J’éteignis, puis prises par le rapide sommeil de la jeunesse, nous nous remîmes à dormir.
Une demi-heure plus tard environ, trois coups très forts, comparables au bruit d’une main ouverte qui frappe une porte, furent entendus contre la porte de notre chambre. Avant même d’allumer la lumière, alors qu’une sueur froide m’inondait complètement, je demandai: “Mamie, c’est toi?”. Je ne sais pas pourquoi, treize ans après sa mort, en cet état demi-éveillé où j’étais, je me mis à penser à elle.
Toute la maison fut en émoi. Papa accourut. Les cousins accoururent. Maman accourut. Papa et les cousins ne dirent rien, à part naturellement la demande de savoir ce qui avait provoqué tout ce bruit. Eh! Nous aurions bien voulu le savoir! Mais maman fit une série de remontrances et je crois qu’aujourd’hui encore elle est convaincue que c’est nous, les filles, qui avions fait une blague... Et pensez que nous avions toutes deux une peur telle que nous avons continué la nuit dans un seul lit, pour nous rassurer l’une et l’autre.
A la mi-septembre les petits cousins s’en allèrent et nous restâmes toutes deux avec mes parents.
Pendant que nous étions occupées à faire nos bagages pour rentrer à Florence, arriva un télégramme qui nous annonçait que tonton était mourant. C’était le 30 septembre. Maman partit avec ma cousine pour Bergame. Je restais avec papa.
Durant ces jours-là où j’étais seule avec papa, je sentis plus que jamais cette présence invisible d’êtres incorporels. J’éprouvais une peur colossale... Mais je n’en disais rien pour ne pas être tournée en dérision par papa, même s’il l’aurait fait avec beaucoup de gentillesse. Une nuit, je me réfugiais auprès de lui car j’avais l’impression que le long du mur — remarquez bien que notre maison était à deux étages et dépassait les deux maisons voisines, le mur de ma chambre ne s’appuyait donc pas sur une autre maison —, j’avais donc l’impression que l’on frottait ce mur avec les mains, un peu comme font les maçons lorsqu’ils crépissent.