AUTO 3.3.01
Quelques jours après la fin de la guerre, l’hôpital Saint-Marc fut fermé et je fus transférée dans un autre hôpital en même temps que les malades dont je m’occupais et que je ne voulais pas abandonner.
Ce nouvel hôpital se trouvait dans le palais du lycée G.Giusti de la rue Carducci (à moins que ce ne soit le lycée Carducci de la rue G.Giusti?). Je sais que je passais devant la Basilique de l’Annonciation, et sous la porte voûtée qui relie l’hôpital des Innocents aux maisons voisines, et qu’il me fallait avancer encore pour un bon bout de chemin dans cette rue, longeant le musée d’Histoire Etrusque et Egyptienne, etc.
L’hôpital était pour moitié installé dans un bel immeuble neuf, mais l’autre moitié, installée dans un ancien couvent, était triste et vilaine: elle présentait de hautes fenêtres étroites, qui donnaient un air de prison, des cloîtres et des cours maussades, avec des admonestations sculptées dans les arcades au-dessus des portes, ou bien des sabliers, des chouettes, des têtes de mort... et puis c’était plein d’escaliers, de passages en gradins, de marches... c’était un secteur en dénivellations continuelles qui mettaient à rude épreuve mon coeur déjà essouflé.
Au début du mois de janvier, après une seconde grippe espagnole, je n’en pouvais plus. J’allais d’abord consulter un médecin, puis le médecin-chef de l’hôpital où je travaillais. Avec le premier j’inventais quelque mensonge. Je racontais que j’étais orpheline et que je voulais savoir clairement quel était mon état de santé, avant de répondre aux avances d’un jeune homme qui voulait m’épouser. Mais il me fallait absolument connaître la vérité. Et il me la fit connaître. Avec le second je ne pouvais répéter le même mensonge car il savait que j’avais père et mère. Mais cet excellent homme, qui était aussi père de famille, d’une famille qui n’était pas heureuse, avait deviné beaucoup de choses et fut très paternel à mon égard. Après m’avoir attentivement examinée, il me dit ce qu’il pensait et qui correspondait à ce que l’autre m’avait déjà dit. J’avais assisté au miracle de rencontrer deux médecins qui, à l’insu l’un de l’autre, tiraient le même diagnostic!!!
Le professeur, médecin interne de l’hôpital, voulut ensuite parler avec ma mère. Rappelez-vous qu’à la visite médicale, je m’étais présentée toute seule, parce que je ne pouvais plus continuer de la sorte et que maman ne se rendait pas compte de mon état et que, si je lui en avais parlé, elle ne l’aurait pas accepté. Je ne sais pas ce que le professeur lui a dit. Ce que je sais c’est qu’elle rentra à la maison toute penaude et que pendant quelque temps elle fut assez gentille.
Mais le traitement ne m’apportait pas d’amélioration. Le coeur était de plus en plus fatigué. Et l’insomnie augmentait également. Cela provenait peut-être des importantes palpitations du coeur dont je souffrais en permanence et qui augmentaient la nuit, quand j’étais couchée. Pourtant je n’avais pas peur de la mort, au contraire...
Mais j’aurais quand même voulu revoir les religieuses et mes camarades de collège. J’étais convaincue que si je pouvais me rendre au collège pendant quelques jours, comme le faisaient mes camarades, mes dernières inquiétudes se seraient dissipées en une paix surnaturelle. Cela je l’avais toujours compris, même dans les moments les plus troubles, et j’avais toujours éprouvé le désir de me réfugier dans ce nid de paix pour y retrouver la paix. Cependant je n’avais jamais osé en parler à maman, d’autant qu’elle s’opposait déjà à la correspondance que j’entretenais avec les religieuses. Maintenant que j’avais l’impression que j’allais mourir, ce besoin se faisait encore plus évident. De plus je me disais qu’une fois rendue sur place, si l’on avait voulu me garder comme professeur, j’aurais pu pour finir accepter de me faire religieuse.
Désormais je regardais à nouveau beaucoup vers Dieu et j’éprouvais le désir de me mettre entièrement sous sa coupe, à l’abri d’un couvent et sous l’habit de moniale.
Je ne voyais pas encore clairement quelle était pour moi la volonté de Dieu. Mais je percevais déjà qu’il m’attirait, qu’il m’attrayait, qu’il m’aspirait à lui. Cependant je me trompais lorsque je croyais qu’il voulait que j’entre au couvent. Cela était une adjonction qui répondait à un désir de ma part: comme la mort, le couvent aurait dû me libérer de toutes les luttes menées à la maison. A bout de forces, incapable de souffrir encore, je ne désirais plus rien d’autre que de sortir du monde d’une façon ou d’une autre. Et cependant il me fallait rester dans le monde et souffrir démesurément davantage.
Je dus d’abord abandonner le service à l’hôpital parce que je n’y arrivais plus. Je dus renoncer à ces garçons, qui étaient tous condamnés à des infirmités irréversibles. Cela me coûta beaucoup.
Au mois de mai ma cousine Clotilde vint à Florence, avec son fils de huit ans. Ils arrivaient de Regggio Calabria. Elle venait de perdre de façon tragique un fils encore jeune et celui qui lui restait était désormais fils unique. Il était atteint de mastoïdite, du moins c’est ce que l’on croyait. Ils avaient été orientés sur Florence pour consulter quelques experts pédiatres de l’Hôpital Mayer des enfants malades.