1946-07-14
Saint Azarias dit:
«Encore une leçon toute pour toi, pour te consoler en cette heure douloureuse.
L’introït dit: “Ecoute, Seigneur, ma voix qui t’appelle; tu es mon secours, ne me délaisse pas, ne m’abandonne pas, Dieu de mon salut. Le Seigneur est ma lumière et mon salut, de qui aurais-je crainte?”
J’explique toujours beaucoup l’introït parce que c’est la note dominante de chaque messe. Ensuite le cantique liturgique se poursuit, s’élève, monte toujours plus haut, mais la note initiale perdure dans toutes ses parties. Ici, c’est une note de confiance dans les divins secours, ceux dont tous ont besoin, et toi en particulier, mon âme, qui n’as plus que Dieu pour t’aider en cette heure. Mais sois confiante. Un seul regard de Dieu est plus puissant que toutes les mauvaises forces des hommes réunies.
Pourquoi cherches-tu à faire plier les hommes qui résistent même au Seigneur, toi, pauvre créature? Tes paroles et tes preuves tombent, après s’être heurtées au bloc très dur de leur volonté ennemie, sans même laisser une éraflure sur cette surface imperméable à toute pénétration. Seule une volonté de Dieu peut les pénétrer, les pulvériser comme la foudre détruit ce qu’elle frappe. Or la foudre divine est plus puissante que tout, rien ne lui résiste. Mais tu ne dois pas désirer pour eux d’autres foudres que celles de l’amour. L’amour aussi est foudroyant, mais il ne détruit pas, au contraire il édifie, il transforme, il fait céder les résistances, il rend bons les méchants, il change le persécuteur en défenseur, et par-dessus tout, l’amour empêche la ruine de l’âme.
Tel doit être le but de chacune de tes actions, ô victime offerte pour le salut des âmes et pour que le règne du Christ, qui est un règne d’amour, soit instauré dans les âmes. Ils sont durs, tu dois être douce; ils sont ennemis, tu dois être une sœur; ils sont prompts à te blesser, tu dois l’être à les caresser. Jusqu’à présent tu as été héroïque en cet amour opposé à la haine, en cette patience face à leur volonté obstinée à dissoudre ce que Dieu veut, ce que tu demandes au nom de Dieu. Ils ont levé la main, spirituellement, pour transpercer ton esprit ? Eh bien, imite l’agneau qui baise la main de celui qui l’égorge, et l’Agneau de Dieu qui, dans sa mansuétude, ne s’est pas soustrait à ceux qui le frappaient, mais a au contraire poussé son amour au point de prier pour eux jusqu’en ses derniers mots.
Fais-en autant. Même si cela ne les adoucit pas, même si tu devais mourir consumée devant leur muraille impénétrable, ne crains pas. La justice est au ciel, et elle sera rendue à la flamme qui s’est éteinte en donnant lumière et chaleur jusqu’au bout; elle sera rendue à ceux qui restèrent gelés et ténébreux devant sa danse amoureuse. Fais confiance à Dieu. Supplie-le seulement de ne pas t’abandonner, de n’être pas méprisée de lui, et ne te préoccupe pas des abandons et des mépris du monde. Ils sont un honneur pour celui qui les reçoit, car c’est le signe qu’il n’est pas du monde mais de Dieu.
Entends-tu l’oraison? “Dieu, qui as préparé à ceux qui t’aiment des biens que nul œil ne peut voir.”
Tu l’aimes. Tu l’aimes bien plus que toi-même. Tu n’as aucun désir de posséder quelque chose qui ne soit pas la gloire de Dieu. Tu ne veux que sa gloire. Tout ce qu’il t’a accordé, tu le lui as rendu pour sa gloire. Réconforte-toi avec l’épisode du jeune homme riche. Il demande au Seigneur: “Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle?” Jésus lui dit: “Tu connais les commandements.” Il répond: “Je les ai observés depuis ma jeunesse.” Alors le divin Maître lui répond: “Il te manque encore une chose: vends ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor au ciel; puis viens et suis-moi.”
Voilà. Après avoir observé les commandements depuis ta jeunesse, après avoir vendu tous tes biens par le sacrifice de ta santé, – ce qui est un holocauste suprêmement méritoire puisque offert de ta propre initiative, et non pas accepté comme ceux imposés par Dieu –, tu t’es mise à la suite, non pas du Roi, mais du Martyr. Pour toi, les pauvres sont ceux pour qui, par ton immolation ignorée, tu as obtenu l’amitié de Dieu. Si le très saint Jésus assure la vie éternelle à ceux qui vendent leurs biens matériels pour venir en aide aux pauvres, que ne donnera-t-il pas à ceux qui se dépouillent de leur vie pour acquérir par cette monnaie la Vie qui sauvera ceux qui sont malades ou morts spirituellement?
Tu as tout donné. Dieu te donnera infiniment. Il te donne dès à présent son amour infini, il te donne la grâce de son amour sensible, sa parole, en anticipation de ce bien incommensurable qui t’attend là-haut: lui-même, ton Dieu, qui ne sera plus contraint de se voiler pour se mettre à la portée de ta capacité à soutenir sa présence.
“Mets dans nos cœurs les sentiments de ton amour.”
Oh! Toi qui es dépouillée de tout, privée de tout, même de son Pain[1], de quoi vis-tu, sinon de ces sentiments d’amour divin? Mais regarde tes frères. En combien d’entre eux trouve-t-on la pleine mesure que Dieu te donne de lui-même?
“… afin qu’en t’aimant en toute chose et par-dessus tout…”
L’amour se paie par l’amour, dans l’amour tout sacrifice est possible, par l’amour “s’obtiennent les choses promises par Dieu, lesquelles sont supérieures à tout désir.”
Supérieures à tout désir! Vraiment, quelle créature, pour autant qu’elle soit avancée dans la connaissance du Bien, peut parvenir par sa pensée et son désir à la plus petite idée de la récompense qui l’attend au ciel? C’est dans la plénitude infinie de la parfaite béatitude que sera plongé l’esprit de ceux qui, ayant aimé Dieu en tout et par-dessus tout, auront obtenu la possession de Dieu. Ici tu es épuisée, là tu seras rassasiée; ici tu es sanctionnée par les créatures, là c’est le Créateur qui te récompensera.
Oublie le temps et les hommes. Regarde l’éternité et l’Eternel. Ta place n’est pas ici. Tu es sur la terre comme un pèlerin dans une auberge où les mercenaires te servent mal, ou refusent carrément de te servir. Mais, dans la maison du Père, tu ne connaîtras plus les ennuis de maintenant. Ne t’afflige donc pas de ce que tu souffres à présent, mais pense que chaque jour qui passe te rapproche de la céleste demeure où tu seras aimée du Père et de tes frères comme on aime au ciel, où il n’y a que perfection… et augmente sans cesse ta formation par le souvenir de cette parole de notre Seigneur Jésus: “Soyez parfaits comme mon Père est parfait.”
Comment parvient-on à cette perfection? Oh! Toujours par l’amour. Votre très saint Maître n’a pas enseigné d’autre moyen, et son premier Vicaire, le bienheureux Pierre, n’en a pas enseigné d’autre. “Soyez tous dans de mêmes dispositions, compatissants, animés d’un amour fraternel, miséricordieux, modestes et d’humbles.” Ces diverses manifestations des vertus chrétiennes ne sont-elles pas de l’amour? Amour des frères pour les quatre premières. Amour de Dieu pour les deux dernières, en reconnaissant que, si l’une de ses bontés fait de vous quelque chose de plus que ce que sont les autres, c’est par don de Dieu. C’est pourquoi, dans votre élection, soyez toujours plus modestes et toujours plus humbles, afin que cette élection ne se change pas en ruine, en fausse sainteté capable de tromper les hommes mais pas le Seigneur, une sainteté hypocrite dont vous serez appelés à vous justifier devant le Juge et pour laquelle vous serez punis.
Pierre passe ensuite à une vertu plus difficile: celle du pardon. Le pardon des offenses est la preuve de votre charité et de votre union au Verbe. “Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel mérite en aurez vous? Aimez ceux qui vous haïssent et tendez l’autre joue à qui vous gifle.” C’est ce qu’a dit notre Seigneur Jésus. Car il veut que vous soyez sauvés. Le sanhédrin condamnait celui qui insultait son semblable et le feu de la Géhenne était promis à celui qui offensait son prochain, car alors l’Amour n’était pas encore venu pour enseigner et régner sur la terre dans le cœur de ses fidèles. En revanche, sous la Nouvelle Loi, celui qui ne sait pas aimer ses ennemis et supporter les offenses, mais réagit avec animalité à l’animalité des autres, rencontrera un jugement bien plus dur que celui du sanhédrin, et un feu bien plus atroce lorsque, dépouillé de la chair comme d’une cuirasse offensive, il se présentera l’esprit nu au Juge qui a enseigné l’amour et répondu par l’amour.
En fidèle écho de son Maître, Pierre redit: “Ne rendez pas le mal pour le mal, ou l’insulte pour l’insulte; au contraire, bénissez car c’est à cela que vous avez été appelés, afin d’hériter de la bénédiction.”
Oh! C’est difficile! Je comprends que c’est difficile! Même chez les créatures les plus spirituelles, la chair n’est pas supprimée et elle tente de faire des soubresauts sous la morsure des offenses. Mais je veux t’enseigner le secret qui permet d’obtenir la victoire sur le moi humain, trop excité par les flèches continuelles qui te blessent.
Ecoute bien, mon âme. Si tu considères les flèches des offenses pour ce qu’elles sont, tu ne peux pas les aimer. Si tu considères ceux qui te les décochent pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des personnes injustes, tu ne pourras pas les aimer. Mais si tu vois en ces flèches des armes de martyre et si tu penses, comme le bienheureux Sébastien, que chaque flèche est comme une nouvelle plume qui t’est accordée en vue de ton prochain envol, si tu les considères comme autant de flammes qui, en consumant ta chair par un bref incendie, parviennent à la purifier et à faire fondre la prison de ton âme, si tu vois en ceux qui te torturent les coopérateurs les plus aptes à te faire obtenir la couronne du martyre, si tu penses que Dieu t’aime sans limite au point de permettre que tu sois semblable à ses confesseurs, semblable à son Fils tué par les hommes pour racheter les hommes, si tu fais ce que je t’enseigne, alors tu aimeras les coups qui te transpercent, tu les embrasseras comme les martyrs embrassaient leurs chaînes, et tu aimeras ceux qui t’ouvrent le ciel en te prenant la vie, ceux qui à leur insu sont tes premiers bienfaiteurs.
“Ils ne savent pas ce qu’ils font” de mal. Car s’ils le savaient et le faisaient néanmoins, quel grand malheur ce serait pour leurs âmes! Mais ils croient servir Dieu, en nouveaux juifs qu’ils sont, ils croient ainsi sauver le peuple en mettant à mort l’innocent. Même dans le bien, “ils ne savent pas ce qu’ils font”. En effet, ils te donnent de leur propre main les moyens par lesquels tu seras couronnée après cette ultime bataille, et c’est pourquoi tu dois les aimer.
Une fois que le Seigneur te parlait au cours d’une vision, il te l’a dit: “Il n’y a pas un homme qui soit complètement mauvais, volontairement mauvais pour toute la vie. Il faut donc compatir, en pensant à ce qu’il a pu faire de bien et que nous ne connaissons pas.” Agis de la sorte, mon âme.
“Qui donc veut aimer la vie et voir des jours heureux, doit garder sa langue du mal et ses lèvres des paroles trompeuses, se détourner du mal et faire le bien, rechercher la paix et la poursuivre.”
Le bienheureux Pierre ne parle pas ici de la pauvre vie d’une heure mais bien de la Vie éternelle, il parle des jours éternels qui, pour ceux qui “vivent” dans le Seigneur, seront véritablement heureux. Oh! Cela vaut le coup de savoir se taire, alors que parler entraîne si souvent en dehors de la charité en étourdissant l’esprit par le vacarme des mots; dans cette confusion, on risque de voir apparaître l’intention frauduleuse de dominer le combat contre l’adversaire; de juste, la dispute peut dégénérer en injuste, celui qui au départ a raison peut finir par avoir tort en dépassant la mesure du respect et de l’amour, et surtout il peut altérer la paix en lui et dans le cœur des autres.
Dieu est dans la paix. Il ne convient donc pas de le perdre dans le seul espoir d’une pauvre victoire. Au contraire, étouffez toute révolte de l’humanité qui se cabre sous les coups de fouets injustes, et laissez tomber tous vos droits, même justes et légaux, pour être libres d’adhérer de toutes vos forces à Dieu seul. Alors la paix sera en vous, pleine, lumineuse, en bonne amie et en sainte maîtresse, “car les yeux du Seigneur sont sur les justes et ses oreilles sont attentives à leurs prières”. Mieux, ce n’est pas “sur” vous, mais en vous que sera le Seigneur, car les pacifiques seront dans le Père et le Père sera en eux selon la promesse béatifique du Verbe.
Avoir Dieu, la paix, en vous! Si nous, les anges, nous observons ce qu’est voir Dieu, nous pouvons bien comprendre ce que doit être pour vous d’avoir Dieu, le Pacifique, en vous. Nous pouvons aussi deviner ce que doit être la vie de celui qui, en une heure de méditation, comprend qu’il a mal agi et que Dieu a les yeux fixés sur lui, avec irritation, en le jugeant sévèrement.
Oh! Mon âme! La paix, la paix, que la paix soit toujours en toi. Tu es dans le tabernacle, sous la tente de Dieu. N’en sors pas, même si tous les tourbillons secouent la tente et menacent le tabernacle pour te faire peur, pas même si les chacals ou les brigands rôdent dans le désert qui t’entoure. Tu te perdrais dans la fuite, tu serais vaincue si tu réagissais. Reste là où tu es. Souviens-toi de ce que Jésus dit de son Eglise: “Les portes de l’enfer ne prévaudront pas sur elle.”
Enfermée dans le pavillon sapientiel de Dieu, dans le tabernacle de son cœur, tu es, toi, comme une Eglise vivante contre laquelle “les forces du mal ne prévaudront pas”. Je te le dis parce que mon Seigneur et le bienheureux Pierre me l’ordonnent, personne ne pourra nuire à qui est zélé dans le bien et qualifie sincèrement de béatitude le fait de souffrir pour la justice; le Maître a promis le Royaume des cieux à ceux qui souffrent de persécutions à cause de la justice.
Avec l’apôtre et pontife, je te dis: “N’ayez d’eux aucune crainte, et ne soyez pas troublés, mais sanctifiez dans vos cœurs le Christ qui est Seigneur”, en lui donnant la louange de ta justice pour que les hommes reconnaissent et proclament: “Vraiment, c’est le Christ, le Sanctificateur, qui vivait en elle; c’est pourquoi elle a remporté la victoire sur son humanité, sur les tentations et sur ceux qui l’ont persécutée sans raison, comme ils avaient persécuté le Christ son Epoux, son Maître et Seigneur.”
Bénis le Seigneur qui te conseille. Reste toujours devant lui. Garde devant tes yeux le modèle divin pour le reproduire fidèlement en toi. Appuie-toi sur celui qui t’aime et tu ne vacilleras pas. Demande une seule chose au Seigneur et cherche seulement celle-là: habiter dans la maison de Dieu, sous la tente sapientielle qu’il a érigée pour te défendre et te réconforter, dans la sécurité de son tabernacle vivant, dans son cœur, tous les jours de ta vie terrestre, jusqu’au moment où ta flamme, après un dernier frémissement, se détachera de la lampe terrestre pour monter au ciel, petite lumière qui retourne à la Lumière, petit feu absorbé par le Feu divin, amour de créature qui se divinise en se perdant dans l’amour de Dieu.
Gloire, gloire, gloire au Seigneur qui rétribue divinement ses serviteurs et martyrs.
Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit.»