Jean 21, 19.
Jésus dit:
«Voici un bref enseignement pour ceux qui sont bientôt arrivés au but et ont besoin de mettre en œuvre leurs derniers efforts pour parvenir victorieusement à la fin de l’épreuve.
Soyez parfaits, vous ai-je dit. La perfection commence par les choses les plus pesantes et s’achève par les plus légères. Elle commence par la maîtrise de la chair, et s’achève en corrigeant les pensées de ces idées qui, sans être péché, portent en elles la tare d’une injustice mentale qui ne plaît pas à Dieu. Dieu, qui est miséricorde, est indulgent à son égard, mais elle ne lui plaît pas. Alors, pourquoi vouloir venir à moi les vêtements sans tache, mais pas frais et intacts comme un vêtement de lys que la rosée du matin a lavé de toute poussière?
C’est moi votre rosée, et je me répands pour vous ôter même les plus légères taches d’humanité et d’erreur, puis pour vous couvrir des perles de ma grâce afin de faire de vous des joyaux du trône du Père. Je vous ai donné mon Amour et mon Sang. Je vous ai donné ma Parole et mon Corps. Mais je veux vous donner plus que ma Parole, je veux vous donner ma Pensée.
Qu’est-ce que la pensée? C’est l’âme de la parole. Quand deux personnes s’aiment, ils ne se contentent pas de se dire le nécessaire, mais ils se communiquent aussi leurs pensées les plus intimes. Oh! Quelle joie de pouvoir dire à celui que l’on aime ce qui, tel un éclair, une musique, un frémissement, bouillonne dans l’esprit et par là se distingue des brutes, dont les mouvements mentaux se bornent aux besoins élémentaires de la vie!
L’homme pense, et il tire de sa pensée des chefs-d’œuvre d’art, de génie, de beauté. L’homme pense, et il trouve dans cette pensée un ami intime dont la compagnie emplit même la solitude de l’ermite. La pensée de l’homme étant spirituelle, elle embrasse l’univers tout entier. Elle se plonge dans le souvenir d’époques lointaines, elle s’immerge dans les prévisions des temps à venir, elle étudie, contemple et médite les œuvres admirables de Dieu dans la création, elle réfléchit sur les mystères des hommes. Tout homme est en effet un mystère enfermé sous un vêtement mortel, lumineux ou sombre selon que son âme est sainte ou satanique; ce mystère-là est connu de Dieu seul, à qui rien n’échappe. De la contemplation des choses et des hommes elle s’élève à la contemplation de Dieu.
Elle ressemble à un aigle qui, de la vallée, fuse vers les sommets puis s’élève encore plus haut dans le ciel, monte vers le soleil, cherche les étoiles: de même, la pensée humaine peut s’élever, embrasser, se plonger dans la pureté resplendissante de Dieu après avoir médité sur la capacité humaine, sur l’immensité divine après avoir réfléchi à la relativité humaine, sur l’éternité divine après avoir contemplé le caractère éphémère de l’homme, sur la perfection après avoir regardé l’imperfection humaine, sans orgueil qui aveugle.
Eh bien! Qu’il est doux de communiquer nos pensées à ceux que nous aimons, ses lumières offertes comme des perles à ceux qui nous sont le plus cher! C’est l’amour de l’amour, le plus pur, le plus élevé.
Je veux vous partager ma pensée, vous faire comprendre la pensée cachée dans la Parole. C’est comme si je vous prenais et vous mettais dans mon esprit pour vous faire connaître les trésors qui y sont enfermés. Et cela pour vous rendre toujours plus semblables à moi, par conséquent plus agréables à mon Père, qui est aussi le vôtre.
Il y a une phrase de l’évangile de Jean, lui qui possédait parfaitement la pensée de son Jésus, Maître et Ami, qui dit ceci: “Il disait cela pour signifier de quelle mort il rendrait gloire à Dieu.”
De quelle mort il rendrait gloire à Dieu! Mes enfants! Toutes les morts glorifient Dieu quand elles sont acceptées et subies saintement. Loin de vous l’envie – même sainte – de telle ou telle mort. N’évaluez pas humainement la valeur de telle ou telle mort. La mort est une volonté de Dieu qui s’accomplit. Même si son exécuteur est un homme féroce qui se fait l’arbitre des destins d’autrui et, de par son adhésion à Satan, en devient instrument de torture de ses semblables et leur assassin maudit de moi, la mort est toujours l’ultime acte d’obéissance à Dieu qui a prescrit la peine de mort à l’homme à cause de son péché.
Vous admettez un grand nombre d’indulgences; certaines âmes médiocres (pas petites: médiocres), chez qui la religion se réduit à des pratiques qui la bandent comme une momie dans les ténèbres d’un hypogée, font chaque jour la somme des jours d’indulgence qu’elles ont acquis par telle ou telle prière. Les indulgences existent pour que vous en profitiez dans la vie future, c’est vrai. Mais faites de la lumière, donnez des ailes à votre âme et à votre religion! Il s’agit de choses célestes. Ne les transformez pas en esclaves emprisonnées dans une prison obscure. De la lumière, de la lumière, des ailes, des ailes! Levez-vous! Aimez! Priez pour aimer, soyez bons pour aimer, vivez pour aimer.
Les plus grandes indulgences sont au nombre de deux. Elles sont plénières et viennent de Dieu, de moi qui suis le pontife éternel. La première est celle de l’amour qui couvre la multitude des péchés. Elle les détruit dans son feu. Celui qui aime de toutes ses forces consume d’une fois sur l’autre ses imperfections humaines. Celui qui aime ne commet rien de plus grave que des imperfections. La seconde indulgence plénière, donnée par Dieu, est celle d’une mort résignée, quelle qu’elle soit, d’une mort désireuse de faire un ultime acte d’obéissance à Dieu.
La mort est toujours un calvaire. Qu’elle soit grande ou quelconque, elle est toujours un calvaire. Elle est d’ailleurs toujours “grande” même si, à première vue, rien n’en donne l’impression; car Dieu l’adapte aux forces de chacun (je parle ici de mes enfants, non pas des fils de Satan), aux forces que Dieu augmente à la mesure de la mort qui est le lot de sa créature. Elle est encore grande parce que, si elle a lieu saintement, elle assume la grandeur de ce qui est saint. Toute mort est donc sainte, elle glorifie Dieu.
Qu’il est beau de voir une rose éclore sur sa tige! La voici fermée comme un rubis dans son chaton d’émeraude, mais elle écarte les feuilles du chaton et, telle une bouche qui s’ouvre au sourire, elle desserre ses pétales de pourpre. Elle répond au baiser du soleil par un sourire de soie. Elle s’ouvre. C’est une auréole de velours vif autour de l’or des pistils. Par sa couleur et son parfum, elle chante la gloire de son Créateur, puis, le soir, elle se replie, fatiguée, et meurt avec un parfum encore plus pénétrant qui constitue son ultime louange au Seigneur.
Qu’il est beau d’entendre, le soir dans les bois, le chœur des oiseaux qui, avant de se reposer, chantent de tous les trilles de leur gosier l’oraison de louange au Père qui les a nourris! On dirait que leur chœur va s’éteindre, mais c’est toujours le plus amoureux qui lance de nouveaux trilles et incite les autres à le suivre, car le soleil n’est pas encore couché et la lumière est si belle qu’on se doit de la saluer pour qu’elle les aime et revienne au matin. Ou encore parce que le bon Dieu permet qu’ils voient un grain sur le sol, un moucheron perdu, un flocon de laine à porter aux petits ou à donner au petit estomac que le bon Seigneur rassasie. Le chœur des oiseaux continue ainsi jusqu’à ce que la lumière meure, puis les reconnaissants se rassemblent sur une branche, en petites boules tièdes qui pépient une dernière fois sous leurs plumes pour dire: “Merci, mon Créateur.”
La mort du juste ressemble à celle de la rose et au sommeil de l’oiseau: elle est douce, belle, agréable au Seigneur. Qu’elle ait lieu dans l’arène d’un cirque ou dans l’obscurité d’une prison, au milieu de l’affection des proches ou dans la solitude de ceux qui n’ont plus personne, qu’elle soit rapide ou un long tourment, elle est toujours, toujours, toujours gloire rendue à Dieu.
Acceptez-la paisiblement. Désirez-la paisiblement. Accomplissez-la paisiblement. Que ma paix demeure en vous jusque dans cette épreuve, dans ce désir, dans cette consomption. Ayez déjà ma paix éternelle en vous, dès cet instant et pour cet ultime événement.
Considérez que la mort sanglante d’une Agathe ne diffère pas, à mes yeux, de celle d’une Liduine, ni celle d’une Thérèse Martin de celle d’un Dominique de Guzmán, d’un Thomas More ou d’un Contardo Ferrini.[1]
Comme je l’ai dit, celui qui fait la volonté de mon Père est bienheureux. Il est bienheureux, je vous l’ai dit, mais aussi mon frère, ma sœur et ma mère. Je vous ai dit tout cela. Car j’ai glorifié Dieu mon Père en faisant sa volonté dans la vie comme dans la mort. Imitez donc votre Maître et je vous appellerai “mes frères, mes sœurs”.»