Les Écrits de Maria Valtorta

83. Les 28 et 29 janvier 1946

1946-01-28_1946-01-29

Je me plains de ma souffrance excessive. Je dis: «C’est trop terrible.» Saint Azarias me dit:

«Pourquoi qualifier de terrible ce qui vient de Dieu? Pourquoi affirmer que c’est insupportable? Comment peut dire traiter d’atroce ce qui est participation à la Rédemption du Christ? L’enfer est atroce. Ce qui vient de Satan est insupportable. Seul ce qui vient de la Haine peut être terrible. Dieu ne donne jamais rien de plus que ce que la créature peut supporter. Son Fils est le seul sur qui il ait appesanti sa main. Ces souffrances furent les seules à être sans mesure. Le Christ, qui en connaissait la justice, les a pourtant supportées sans les prétendre terribles, atroces ou insupportables, car cela aurait signifié accuser le Père de le frapper sans charité.

Les âmes victimes doivent se conformer à la Victime en toutes choses. Pleure, mais ne prétends pas que tu souffres trop. Ta souffrance est proportionnée à ce que tu peux supporter. Elle pourrait augmenter. Mais ta force d’endurance augmentera, parce que ton amour grandira. Or un amour accru entraîne une force accrue. T’imagines-tu que Dieu prend plaisir à te voir souffrir? ne crois pas cela. Tout comme il souffrait pour le Fils de l’homme crucifié pour les hommes, lui, qui est la Bonté, souffre de devoir te faire souffrir. Mais c’est toi qui l’as demandé pour ressembler à Jésus en toute choses. Dieu te satisfait donc.

Regarde l’heure que vit le monde. Vois-tu son péché? Jésus a contemplé cette heure pendant les vingt-quatre dernières heures de sa vie humaine. Il t’a contemplée, toi aussi, en tant que consolatrice. Mais ceux qui se plaignent ne consolent pas! Donc, en avant! Un peu d’héroïsme! Chante avec moi: “Gloire au Père, au Fils et à l’Esprit Saint.”» Puis il se tait.

Je promets de ne plus traiter mes souffrances de “terribles”.

1943-08-10

Je me plains tout bas au Seigneur: alors que, comme d’habitude, j’ouvre au hasard l’Évangile ou la Bible, il me fait tomber, encore ce matin, sur un passage très triste (Jérémie, chap. 9).

J’aurais tellement besoin d’un mot d’espoir pour ma pauvre patrie!... Je reconnais que nous sommes coupables des fautes dont on nous accuse et pour lesquelles nous sommes punis. Mais l’amour de la patrie me fait souffrir pour les épreuves dont Dieu nous afflige.

Jésus me laisse gémir, puis il attire mon attentention sur les versets 23-24, et sur la dernière phrase du verset 25. Je comprends qu’il va m’instruire sur cela... et j’attends.

Jésus dit[1]:

“La prière est une bonne et sainte chose, et c’est une bonne chose aussi de méditer et d’étudier la sagesse. Mais rien n’est plus utile à l’être humain que cette connaissance: le fait d’être convaincu de Dieu.

Quand on a vraiment compris qui est le Seigneur, on ne se trompe plus, on sait prier, non pas d’un mouvement machinal des lèvres dont s’échappent des résolutions sérieuses de bonté, de pardon, de continence, d’humilité, mais avec une véritable adhésion à Dieu, avec le ferme propos de pratiquer toujours mieux la Loi pour être béni de Dieu.

Quand on a compris qui est le Seigneur, on possède pour toujours le savoir, la richesse, la force qui donnent la vraie gloire, laquelle ne meurt jamais et plaît à Dieu.

Ces temps-ci, vous faites sans cesse des prières. Mais elles ne servent pas autant qu’elles le devraient. Ne pensez pas que votre Dieu ait changé sa Nature d’infinie bonté et de parfaite paternité. C’est que vous lui présentez des prières contaminées par trop de choses.

Dépouillez-vous du triple habit qui opprime votre esprit et le con­ta­mine. Rejetez l’hypocrisie, la haine, la luxure. Il y aurait d’autres choses à enlever, mais celles-ci sont les plus abjectes à mes yeux. Et vous êtes des hypocrites lorsque vous venez à moi par des cérémonies religieuses que vous accomplissez avec un sentiment humain et non surnaturel.

Mais qui croyez-vous tromper? Moi? Ô malheureux! Vous pouvez vous tromper les uns les autres, empruntant un visage religieux, portant même un masque qui cache votre vrai visage irréligieux, car religion signifie obéissance aux souhaits et aux vouloirs de Dieu, alors que vous lui désobéissez dans les grandes choses comme dans les petites. Vous pourrez vous tromper entre vous, mais vous ne tromperez pas votre Dieu.

Que dirais-tu, Maria, et que ferais-tu si quelqu’un t’offrait un bouquet de fleurs [flétries] ou une assiette de fruits sales ou véreux? Tu dirais qu’on aurait mieux fait de ne pas te les offrir parce qu’ils te répugnent et t’offensent. Voilà: je dis la même chose de la majorité de vos prières.

Vous haïssez. C’est certain. Vous haïssez. Et votre esprit est si lourd que vous ne vous rendez même pas compte d’être pleins de hargne et d’égoïsme envers tous. Mais que vous ai-je dit? ‘Si au moment de prier, tu te souviens d’avoir offensé ton frère ou que lui a quelque chose contre toi dans son cœur, réconcilie-toi d’abord avec lui et puis viens’. La condition essentielle pour être écoutés est de ne pas avoir dans le cœur la haine qui tue l’amour. Comment pouvez-vous venir à moi qui suis miséricorde, quand vous n’êtes pas miséricordieux? Comment pouvez-vous juger et penser que moi, qui suis justice, je ne vous juge pas? Ne voyez-vous pas que, en condamnant à la haine ceux qui vous nuisent – et peut-être que vous fûtes les premiers [à nuire] et non eux –, vous vous condamnez vous-mêmes?

Vous êtes luxurieux. Que de luxure, de la chair, de l’esprit, du cœur, déferle sur le monde, jaillissant de vous comme des multiples bouches d’une fontaine qui a sa source dans les profondeurs où règne l’Ennemi! C’est un déluge, voulu par Satan et non par Dieu, et auquel vous vous êtes prêtés, un déluge qui se répand sur la terre et en chasse la Lumière, la Vérité, la Vie. Et la Lumière-Vérité-Vie, telle une colombe qui n’aime pas la fange putride, se retire dans les cieux, en descend rapidement pour arrêter son vol sur les rares créatures lesquelles, comme les cimes des monts, émergent au-dessus de la vase qui vous déshonore.

Les hommes eux-mêmes ont empêché mon Fils bien-aimé de demeurer parmi les hommes. Écoutez-le, vous qui savez encore le faire, vous qui résistez à la vague corruptrice par amour pour nous. Le salut est en lui, car il est l’éternel Rédempteur, et les mérites infinis de son infinie douleur opèrent éternellement. Mais vous les rendez stériles par la corrosion du mal satanique dont vous êtes remplis. Plus encore que son Sang sur les Hébreux, la façon dont vous détruisez en vous les effets de son Sang par le péché – que vous aimez comme votre vie d’une heure – vous condamne et vous rend dignes de mon châtiment.

Vous êtes des cœurs incirconcis. Vous ne savez, vous ne voulez pas passer l’anneau de triple pénitence à votre cœur que vous avez enlevé à Dieu et donné à l’Ennemi de Dieu et du genre humain. Voici ce qu’il faut pour que j’intervienne: vous repentir et faire pénitence. Sans ces deux choses, chacune de vos prières, chacun de vos actes religieux est un mensonge et une offense que vous faites à Dieu.

Et si l’Esprit d’Amour ne peut plus opérer en vous les prodiges de l’amour parce que vos actions neutralisent son action, et si le Verbe du Père ne peut plus opérer les miracles de son Sang et de sa Parole parce qu’il y a en vous des forces contraires, le Père, le Seigneur Dieu, peut toujours brandir le fouet de la punition et défendre en lui les trois divines Personnes, trop, beaucoup trop offensées par l’humanité.”

1944-04-30

Journée désolante de souffrance. La communion me laisse sèche comme une pierre et, plus que jamais, sans aucun réconfort. Le ciel est fermé. Toute la journée, je pleure sur ma misère. Dieu m’a abandonnée et les hommes augmentent mon malheur en se révélant, à cette occasion, mordants, indifférents, incompréhensifs. Mais surtout mordants. Hier soir, j’ai eu l’impression que le ciel s’approchait de moi car j’ai vu, de la vue de l’esprit, la Vierge m’apparaître, vivante, en haut d’un arbre qui m’a paru être un orme. Mais ce fut d’un instant. Puis l’obscurité d’avant et le silence qui me persécute depuis vingt jours recommencèrent. Est-ce moi qui ai entendu tant de paroles et vu tant de choses? Est-ce donc que j’étais folle, à cette époque? Suis-je possédée, maintenant que je ne mérite plus rien? Je ne prétends pas obtenir des grâces spéciales. Je les ai toujours repoussées par peur. Mais au moins le réconfort de l’union à Dieu dont je bénéficiais jusqu’au 23 avril 1943. Et pourtant, je prie. Sans plus ressentir de joie, mais je prie. Lorsque je vois dans mon miroir ce clocher[2] ou que j’en entends sonner les cloches, j’adore la croix ou je récite le Regina Coeli. Toutefois, comme une blessure à la gorge, l’eau de la prière ne descend pas me désaltérer le cœur. Elle fuit bien que moi, qui suis mourante, je me tienne tout contre cette fontaine.

1953-06-19

Grâce à Dieu, aujourd’hui, 1er vendredi réparateur (le 19 juin), je retrouve les feuillets que Jésus m’a ordonné de retranscrire ici, afin qu’on ne les perde pas. Je le fais sur-le-champ.

[Maria Valtorta recopie ces écrits sur son carnet dans l’ordre suivant — qui n’est pas chronologique : 17 avril 1948 ; 6 juin 1950 ; 16 juin 1950 ; 22 octobre 1944 ; 24 octobre 1944 ; 8 novembre 1944. Nous les avons reportés en les insérant dans l’ordre chronologique. Les textes des 22 et 24 octobre 1944 répètent avec quelques ajouts deux prières qui se trouvent dans les Cahiers de 1944, à ces mêmes dates.]

83.1

La campagne où se trouve Jésus est fertile : des vergers magnifiques, de superbes vignobles portant des grappes nombreuses qui commencent à prendre la couleur de l’or et du rubis. Jésus est assis dans un verger et mange les fruits que lui a offerts un paysan.

Peut-être a-t-il parlé un peu avant car l’homme dit :

« Je suis heureux d’apaiser ta soif, Maître. Ton disciple nous avait parlé de ta sagesse, mais nous sommes stupéfaits de t’écouter. Nous sommes près de la Cité sainte, nous y allons fréquemment pour vendre des fruits et des légumes. On monte alors aussi au Temple et on entend les rabbis. Mais ils sont loin de parler comme toi. On en revenait en disant : “ S’il en est ainsi, qui parviendra au salut ? ” Mais toi, c’est le contraire ! On a l’impression d’en avoir le cœur allégé ! Un cœur qui redevient enfant tout en restant homme. Je suis inculte… Je ne sais pas m’expliquer, voilà. Mais toi, tu comprends certainement.

– Oui, je te comprends. Tu veux dire qu’avec le sérieux et la connaissance des choses qui est propre à l’adulte, tu ressens, après avoir écouté la Parole de Dieu, la simplicité, la foi, la pureté renaître en ton cœur et tu as l’impression de redevenir un enfant, sans fautes ni malice, avec autant de foi que lorsque, tenant ta mère par la main, tu es monté au Temple pour la première fois, ou que tu priais sur ses genoux. C’est cela que tu veux dire.

– C’est ça, oui, exactement. Heureux êtes vous d’être toujours avec lui ! » dit-il ensuite à Jean, Simon et Judas qui mangent des figues succulentes, assis sur un petit muret. Et il termine :

« Et moi je suis heureux de t’avoir accordé l’hospitalité pour une nuit.

83.2

Je ne crains plus aucun malheur dans ma maison car ta bénédiction y est entrée. »

Jésus répond :

« La bénédiction agit et demeure si les âmes restent fidèles à la Loi de Dieu et à mon enseignement. Dans le cas contraire, la grâce disparaît. Et c’est juste. Certes, Dieu donne le soleil et l’air aux bons comme aux méchants, pour qu’ils vivent et, s’ils sont bons, qu’ils deviennent meilleurs, et s’ils sont mauvais qu’ils se convertissent. Toutefois il est tout aussi juste que la protection du Père devienne châtiment pour le méchant afin de le rappeler par des peines au souvenir de Dieu.

– La souffrance n’est-elle pas toujours un mal ?

– Non, mon ami, c’est un mal du point de vue humain, mais d’un point de vue qui dépasse l’humain, c’est un bien. Elle augmente les mérites des justes qui la supportent sans désespérer ni se révolter et l’offrent : ce faisant, ils s’offrent eux-mêmes par leur résignation en sacrifice d’expiation pour leurs propres manquements et pour les fautes du monde, et elle est rédemption pour ceux qui ne sont pas justes.

– C’est si difficile de souffrir ! Dit le paysan, auquel se sont joints les membres de sa famille : une dizaine entre adultes et enfants.

– Je sais que l’homme trouve cela difficile. Comme le Père savait que l’homme la jugerait ainsi, il ne l’avait pas donnée à ses enfants. Elle est venue à la suite de la faute. Mais combien de temps dure la souffrance sur la terre ? Dans la vie d’un homme, peu de temps. Toujours peu, même si elle dure toute la vie. Alors, je vous le demande : ne vaut-il pas mieux souffrir un peu de temps, plutôt que toujours ? N’est-il pas préférable de souffrir ici, plutôt qu’au purgatoire ? Pensez ! Le temps y est multiplié par mille ! Ah, en vérité, je vous le dis, on ne devrait pas maudire, mais bénir la souffrance, l’appeler “ grâce ” et “ pitié ”.

– Ah ! Quelles paroles, Maître ! Nous les buvons comme quel­qu’un qui, en été, apaise sa soif avec de l’hydromel qu’il verse d’une amphore fraîche. Est-ce déjà demain que tu pars, Maître ?

– Oui, demain, mais je reviendrai encore pour te remercier de tout ce que tu as fait pour moi et pour ceux-ci, qui sont mes amis, et aussi pour te demander encore pain et repos.

– Tu les trouveras toujours ici, Maître. »

83.3

Un homme s’avance avec un ânon chargé de légumes.

« Voilà. Si ton ami veut partir… Mon fils se rend à Jérusalem pour le grand marché de la Parascève.

– Va, Jean, tu sais ce que tu dois faire. Dans quatre jours, nous nous reverrons. Que ma paix soit avec toi. »

Jésus prend Jean dans ses bras et l’embrasse. Simon fait de même.

« Maître, dit Judas, si tu le permets, j’accompagnerai Jean. J’ai très envie de voir un ami. Chaque sabbat, il est à Jérusalem. J’irai avec Jean jusqu’à Betphagé et puis je continuerai pour mon compte… C’est un ami de la maison… tu sais… ma mère m’a dit…

– Je ne te demande rien, mon ami.

– Je suis désolé de te quitter. Mais d’ici quatre jours, je serai avec toi de nouveau. Et je serai fidèle jusqu’à t’ennuyer.

– Va donc. A l’aube qui se lèvera dans quatre jours, soyez à la Porte des Poissons. Adieu et que Dieu te garde.

Judas embrasse le Maître et part à côté de l’ânon qui trottine sur la route poussiéreuse.

Le soir descend sur la campagne qui se fait silencieuse. Simon observe le travail des horticulteurs qui arrosent leurs sillons.

83.4

Jésus est resté à sa place quelque temps. Puis il se lève, tourne derrière la maison et s’éloigne dans le verger. Il s’isole. Il va jusqu’à un bosquet touffu où de gros grenadiers sont séparés par des buissons peu élevés qui pourraient bien être des groseilliers. Mais je ne sais rien de précis. Ils n’ont pas de fruits et je connais peu leur feuillage. Jésus se cache là derrière. Il s’agenouille. Il prie… et puis se courbe, le visage contre terre, sur l’herbe et il pleure. C’est du moins ce que ses soupirs profonds et comme entrecoupés me laissent deviner. Ce sont des pleurs découragés, sans sanglots, mais tellement tristes !

Il passe un long moment dans cette attitude. La lumière du crépuscule s’affaiblit, mais il ne fait pas encore assez nuit pour empêcher de voir. Et dans cette faible clarté, on distingue par-dessus un groseillier la vilaine et honnête figure de Simon. Il regarde, cherche des yeux et finit par distinguer la forme toute pelotonnée du Maître, couvert de son manteau bleu foncé qui le fait presque disparaître dans les ombres du sol. On voit à peine sa tête blonde et ses mains jointes en prière qui s’élèvent au-dessus de la tête appuyée sur les poignets. Simon le regarde de ses yeux un peu bovins. Aux soupirs que Jésus pousse, il comprend sa tristesse, et sa bouche, aux lèvres épaisses et presque violettes, s’ouvre :

« Maître ! » appelle-t-il.

Jésus lève la tête.

« Tu pleures, Maître, pourquoi ? Me permets-tu de venir ? »

Le visage de Simon exprime l’étonnement et la peine. C’est un homme laid, décidément. Aux traits disgracieux, au teint olivâtre foncé, se joint la trace bleuâtre et profonde des cicatrices laissées par sa maladie. Mais il a un regard si bon que sa laideur disparaît.

« Viens, Simon, mon ami. »

Jésus s’est assis dans l’herbe. Simon s’assied à côté de lui.

« Pourquoi es-tu triste, mon Maître ? Moi, je ne suis pas Jean et je ne saurais t’offrir tout ce que lui te donne. Mais j’ai en moi le désir de t’apporter du réconfort. Et je n’ai qu’une douleur : celle d’être incapable de le faire. Dis-moi : t’ai-je donc déplu, ces derniers jours, au point que tu es accablé de devoir rester avec moi ?

– Non, mon bon ami, tu ne m’as jamais déplu depuis le moment où je t’ai vu. Et je crois que je n’aurai jamais aucune raison de souffrir par ta faute.

– Et alors, Maître ? Je ne suis pas digne de tes confidences, mais par mon âge, je pourrais presque être un père pour toi, et tu sais quel désir j’ai toujours eu d’avoir un fils… Laisse-moi te caresser comme si tu étais mon enfant et qu’en ce moment de peine je te tienne lieu de père et de mère. C’est de ta Mère que tu as besoin pour oublier tant de choses…

– Oh oui, de ma Mère !

– Eh bien, en attendant que tu puisses te consoler auprès d’elle, laisse à ton serviteur la joie de te consoler.

83.5

Tu pleures, Maître, parce que quelqu’un t’a déplu. Depuis plusieurs jours, ton visage est comme le soleil quand les nuages le voilent. Je t’observe. Ta bonté cache ta blessure, pour qu’on ne déteste pas celui qui te blesse. Mais cette blessure te fait souffrir et te donne la nausée. Mais dis-moi, mon Seigneur : pourquoi n’éloignes-tu pas la source de cette peine ?

– Parce que, humainement, c’est inutile et ce serait contre la charité.

– Ah ! Tu as compris que je parle de Judas ! C’est à cause de lui que tu souffres. Comment peux-tu, toi la Vérité, supporter ce menteur ? Il ment sans changer de couleur. Il est plus fourbe qu’un renard, plus fermé qu’un rocher. Aujourd’hui, il est parti. Pour quoi faire ? Combien d’amis peut-il donc avoir ? Je souffre de te laisser, mais je voudrais le suivre et voir… Oh, mon Jésus ! Cet homme… éloigne-le, mon Seigneur.

– C’est inutile. Ce qui doit arriver arrivera.

– Que veux-tu dire ?

– Rien de particulier.

– Tu l’as laissé volontiers partir parce que… parce qu’il t’a dégoûté par son comportement à Jéricho.

– C’est vrai. Simon, je te le répète : ce qui doit arriver arrivera, et Judas fait partie de cet avenir. Lui aussi doit y être !

– Mais Jean m’a dit que Simon-Pierre est toute franchise, tout feu… Est-ce qu’il le supportera, celui-là ?

– Il doit le supporter. Pierre a lui aussi son rôle à jouer et Judas est la trame sur laquelle il doit tisser ce rôle. Si tu préfères, c’est l’école où Pierre se formera plus qu’avec tout autre. Etre bon avec Jean, comprendre les âmes qui lui ressemblent, c’est à la portée même des idiots. Mais être bon avec un Judas, savoir comprendre les âmes comme la sienne et leur servir de médecin et de prêtre, c’est difficile. Judas est votre enseignement vivant.

– Le nôtre ?

– Oui, le vôtre. Le Maître n’est pas éternel sur la terre. Il s’en ira après avoir mangé le pain le plus dur et bu le vin le plus âpre. Mais vous, vous resterez pour me continuer… et vous devez savoir. Car le monde ne finit pas avec le Maître, il durera jusqu’au retour final du Christ et au jugement final de l’homme. Et, en vérité, je te dis que pour un Jean, un Pierre, un Simon, un Jacques, un André, un Philippe, un Barthélemy, un Thomas, il y a au moins sept Judas. Sinon plus, plus encore !… »

Simon réfléchit en silence. Puis il reprend :

« Les bergers sont bons, Judas les méprise, mais, moi, je les aime.

– Je les aime et je fais leur éloge.

– Ce sont des âmes simples, comme il faut l’être pour te plaire.

– Judas a vécu en ville.

– C’est là son unique excuse. Mais il y en a tant qui ont vécu en ville, et pourtant…

83.6

Quand viendras-tu chez mon ami ?

– Demain, Simon. Ce sera avec plaisir car nous sommes seuls, toi et moi. Je pense que c’est un homme cultivé et qui a, comme toi, de l’expérience.

– Il souffre beaucoup… Dans son corps et plus encore dans son cœur. Maître… je voudrais te demander une chose : s’il ne te parle pas de lui-même de ses tristesses, ne l’interroge pas, toi, sur sa maison.

– Je ne le ferai pas. Je suis venu pour ceux qui souffrent, mais je ne force pas les confidences. Le chagrin a sa pudeur…

– Et moi, je ne l’ai pas respectée… Mais j’ai senti tant de peine chez toi…

– Tu es mon ami et tu avais déjà donné un nom à ma douleur. Moi, pour ton ami, je suis le Rabbin inconnu. Quand il me connaîtra… Alors… Partons. La nuit est venue. Ne faisons pas attendre nos hôtes qui sont fatigués. Demain, à l’aube, nous irons à Béthanie. »

83.7

Jésus dit ensuite :

« Petit Jean, que de fois j’ai pleuré, le visage contre terre, pour les hommes ! Et vous, vous voudriez souffrir moins que moi ?

Même pour vous, les bons sont dans la proportion qu’il y avait entre les bons et Judas. Et plus un homme est bon, plus il doit souffrir. Mais, pour vous aussi – et je le dis spécialement pour ceux qui sont préposés au soin des cœurs –, il est nécessaire de s’instruire en étudiant Judas. Tous, vous êtes des “ Pierre ”, vous, les prêtres, et vous devez lier et délier. Mais de quel esprit d’observation vous devez faire preuve, quelle fusion avec Dieu vous devez avoir, quelle étude éveillée, quelles comparaisons avec la méthode de votre Maître doivent être les vôtres, pour lui ressembler, comme vous le devez !

Ce que je mets en lumière semblera à certains inutile, humain, impossible. Ceux-là ont l’habitude de nier les phases humaines de la vie de Jésus et se font de moi une idée tellement en dehors de la vie humaine qu’elle n’est plus que divine. Dans ce cas, où est la très sainte Humanité, le sacrifice fait par la deuxième Personne de la trinité en revêtant une chair ? Ah ! J’étais réellement l’Homme parmi les hommes. J’étais l’Homme et c’est pourquoi je souffrais de voir le traître et les ingrats. C’est pourquoi aussi je me réjouissais de l’amour de ceux qui m’aimaient ou se convertissaient à moi. C’est pour cela que je frémissais et pleurais devant le cadavre spirituel de Judas. J’ai frémi et pleuré devant un ami mort[3], mais je savais que j’allais le rappeler à la vie et je me réjouissais de voir déjà son âme dans les limbes. Mais là… j’avais en face de moi le démon. Et je ne dis rien de plus.

Toi, Jean, suis-moi. Faisons encore ce don aux hommes. Et puis… Bienheureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et s’efforcent de la mettre en pratique. Bienheureux ceux qui veulent me connaître pour m’aimer. En eux et pour eux, je serai bénédiction. »


Notes

  1. Mais du dixième paragraphe à la fin, les mots semblent avoir été dictés par le Père Éternel.
  2. le clocher de l’église paroissiale de S. Andrea di Còmpito, qui se reflétait dans le miroir placé dans la pièce qui abritait l’écrivain malade. Voir la note 139.
  3. J’ai frémi et pleuré devant un ami mort : voir Jn 11, 33-38 (548.7).