Les Écrits de Maria Valtorta

166. Le 6 novembre

1943-11-06

Jésus dit:

“Je sais que vous êtes faibles et que, tout autour de vous, il y a des pièges. Je le sais et j’en tiens compte en vous jugeant. Je ne serais plus un Dieu juste si je ne tenais pas compte de votre faiblesse et des œuvres du Malin.

Ce qui me rend sévère, c’est que bien des fois, ce n’est pas par faiblesse ou à cause d’un piège du démon que vous tombez. Vous tombez sciemment. Vous vous jetez délibérément dans le gouffre en vous disant: ‘Et que m’importe Dieu?’. C’est alors que je vous appelle des ‘Judas’. Vous me vendez avec mon précieux Sang. Vous me livrez à Satan en lui donnant votre âme qui m’appartient, car je l’ai rachetée par ma mort. Vous me trahissez en vous disant chrétiens, mais en agissant comme des antichrétiens.

Judas aussi consomma l’Eucharistie, et c’est avec moi dans sa poitrine qu’il alla chercher l’argent du marché conclu et les mains con­taminées par cet argent qu’il m’embrassa pour me signaler à l’ennemi. Judas vous fait horreur. Mais ne faites-vous pas la même chose, vous qui cherchez à exploiter votre position de chrétiens à des fins personnelles et qui ne servez pas les intérêts du Christ? Vous les servez si peu que vous le laissez pour suivre le Séducteur.

Combien sera grande ma miséricorde envers ceux qui tombent tout en voulant le contraire et qui se repentent de leur chute! Une, deux, dix, cent chutes sans malice ne blessent pas l’Amour à mort. Ce sont des égratignures réciproques que vos larmes et mon amour guérissent. Vous me dites: ‘Pitié, Seigneur’ et je vous dis: ‘Viens au Père, mon pauvre enfant’.

Vous demeurez mes enfants tant que l’amour n’est pas éteint en vous. Et c’est pour mes enfants blessés que j’ai donné mon Sang. Soyez donc justes et compatissants les uns envers les autres comme je le suis avec vous. Efforcez-vous de me connaître et de m’aimer pour ne pas frustrer votre âme de son droit à la joie éternelle.

Remettez-vous dans la voie de la Vie. Mes commandements sont cette voie. Tâchez de les avoir à l’esprit au cours de votre journée. Si par la suite la faiblesse vous entraîne dans des erreurs légères, je vous assure que ce n’est pas une raison pour vous laisser abattre. Demain vous ferez mieux qu’aujourd’hui, et après-demain mieux que demain. Une plante pousse lentement. Chaque jour, une nouvelle petite racine, chaque jour une nouvelle feuille. Mais quand elle est grande, comme elle est belle! Il en va de même pour la perfection, mes enfants. On la conquiert par degrés.

Mais que pensez-vous, que je donnerai une moindre récompense à celui qui n’a pas atteint son plus haut niveau du premier coup? Non, au contraire. Entre celui qui fut saint par ma grâce et celui qui voulut l’être contre sa nature, je regarderai d’un œil doublement amoureux ce héros de l’amour. Il n’y a qu’une récompense éternelle: la vision de Dieu. Mais la première étreinte de l’union avec Dieu du combattant victorieux qui l’a emporté sur la chair, le monde et le démon, lesquels pendant toute sa vie auront démené en lui leur essence reptilienne, mille fois tronquée et mille fois ressuscitée, cette première étreinte aura l’intensité d’une extase particulière.

Je vous le dis. Croyez en moi, la Vérité. Comme il est urgent maintenant que vous ayez ce souvenir en vous! Vous mourez parce que vous ne vous souvenez pas d’être chrétiens. Tournez-vous vers le Christ. La sagesse dit: ‘Celui qui se tournait vers ce signe était guéri, non pas par ce qu’il voyait, mais par toi, Sauveur de tous’.

Voilà, mes enfants. Vous ne guérissez pas de vos maux individuels et publiques parce que vous ne savez pas me voir. Les pratiques ne comptent pas, les représailles créent un plus vaste mal, les vengeances tuent celui qui les entreprend avant même celui qui les subit[1], les abris tombent et ne vous protègent pas. Mais si vous veniez à moi, vous seriez sauvés. D’abord en cette vie et puis dans la vie de l’au-delà.

Je répète[2] mon souhait. Que beaucoup d’actes d’adoration soient offerts à la Croix qui est le trône de la puissance de Jésus, votre Sauveur. Comme le serpent élevé sur la croix avait le pouvoir de guérir les Hébreux, ainsi moi, l’Immortel, élevé sur la croix, j’aurai le pouvoir de mettre en fuite ce qui vous effraie et vous tourmente, car je suis le Seigneur de la vie et de la mort, et je puis restaurer la vie là où la mort menace déjà et vaincre la mort en rappelant à la vie.

Personne, sauf moi, ne peut faire cela. Satan peut vous donner tous les pouvoirs, mais pas celui de rappeler le mouvement vital. Au contraire, il vous apprend à briser les vies par haine envers le Donneur de la vie, lui qui pour vous nourrir, non seulement dans votre vie corporelle, pour laquelle il fait germer et mûrir le blé, mais surtout dans votre vie spirituelle, vous donne le Pain que les anges adorent, puisque c’est la Chair du Fils de Dieu. Il vous le donne en ne vous demandant en échange qu’amour et fidélité, même que, tel un saint Mendiant, il vous prie de l’accueillir en vous car d’être avec vous est sa joie.

En vous, ce Pain se transforme en Vie et en Grâce, se transforme en Santé, en Lumière, en Joie, en Sagesse. Vous devenez tout lorsque vous formez un tout avec le Fils de Dieu. La Parole du Père parle doucement en vous lorsqu’elle demeure en vous comme le cœur dans votre poitrine. Et c’est ma Parole qui préserve pour la vie éternelle ceux qui n’abjurent pas leur filiation surnaturelle.

Bienheureux ceux qui t’aiment, ô Pensée du Père que l’Amour fait Parole, non seulement aux heures de joie, mais qui te bénissent même avant la joie, même sous les nuages de l’ouragan, qui te bénissent, ô Lumière qui ne cesses jamais de resplendir. Bienheureux ceux qui savent te louer, les larmes aux yeux et la confiance au cœur, et qui restent sûrs de ta pitié. En vérité, je vous le dis: celui qui sait, par le plus bel acte de foi, espérer en Dieu alors que menacent les ténèbres, apportant le désespoir, celui-là connaîtra le Soleil éternel.

Le nombre des vrais croyants est petit, trop petit. En cette nuit d’impuissance sortie de l’enfer, les esprits malades tombent comme des feuilles pourries que le vent arrache. Leur poids les entraîne et, augmentant encore plus ce poids de la chair, Satan les tient très fort et les maintient dans leur aveuglement pour empêcher chez eux toute tentative d’élévation qui suffirait à les sauver. La peur, le découragement émoussent leur esprit, le vice les paralyse, le désespoir les consume. Ce sont des ruines qui tremblent pour rien devant des ombres et qui ne savent pas qu’il devraient trembler devant eux-mêmes, meurtriers de leur propre immortalité.

Les églises se vident, les autels n’ont plus d’adorateurs, on ne cherche pas le Pain mystique, les trois vertus sont languissantes ou mortes et les cardinales aussi.

On se rue dans un effort chaotique pour se sauver, mais il n’y a que mépris, et encore du mépris pour les enfants de la Lumière, plus que mépris, désir de les opprimer afin d’éteindre cette Lumière que les esprits malades détestent. Mais plus ils vous mépriseront et vous piétineront, ô chers enfants qui êtes ma lumière portée aux humains, et plus ce pauvre monde plongera dans les ténèbres. Le Crime [3] et les crimes opposeront un mur et une barrière à la Lumière. Et sous ces lourds abris, l’humanité périra en une prison désespérée.

Vous pouvez bien repousser les signes que je vous envoie du Ciel et rire des avertissements célestes. Vous pouvez continuer à croire que tout vous est permis. Au moment où vous vous y attendrez le moins, je vous révélerai un signe devant lequel vous tomberez dans la terreur, et la colère que vous lancez contre les désarmés[4] retombera sur vous.

Ce signe, c’est moi. Lorsque j’apparaîtrai, non pas sur la terre – le temps n’est pas encore venu – mais spirituellement aux enfants de la colère et au père de l’extermination, vos armes et les siennes tomberont comme poussière quand tombe le vent. Et si, au lieu de malédictions, des prières étaient montées de la Terre, je serais déjà apparu et vous auriez été délivrés de vos terreurs, malheureux qui tremblez et ne venez pas à celui qui vous aime.

C’est moi qui vaincs. C’est moi qui sais. Et cela me fait beaucoup de peine de vous voir courir par ci, par là comme des moutons effrayés, suivant les conseils les plus sots, obéissant à ceux qui, en plus que d’être sots, sont méchants. Je voudrais mourir une deuxième fois pour vous ouvrir les yeux de l’âme et faire de vous ce peuple saint, grand et glorieux que Dieu s’était proposé de faire lorsqu’il créa le premier Parent. Je voudrais vous créer une deuxième fois pour ne pas vous voir à ce point différents de ma pensée. Mais ce qui est, est.

Je parle à tous. Peu m’entendront. Encore moins me comprendront. On n’aime plus la sagesse, on ne la comprend plus. Mais à ses fidèles, la sagesse donnera toujours force et lumière sur la terre, salut et joie au-delà de la terre. Elle se donnera elle-même, et celui qui l’aura servie et méritée sera parmi les cent quarante-quatre mille dont parle Jean, et il possédera la Jérusalem sainte où se trouve le trône de la Sagesse qui s’immola pour se donner aux humains de bonne volonté.”

1944-08-16

Note concernant la Passion.

Avant de ranger ce cahier (16 août), j’ai voulu le comparer à la première vision de la Passion, que j’ai eue le 11 février. Je n’ai pas pu le faire plus tôt parce que les cahiers sont… dans la cave pour leur éviter tout danger, et il me faut attendre la bonne grâce des autres pour les obtenir. Pour les obtenir, je dépends donc entièrement de ce qui les arrange. Je me rends compte ce matin que les deux visions sont identiques… ce qui me fait toujours plaisir, étant donné ma peur constante d’être l’attrape-nigaud du malin.

Je pense que Satan est fourbe jusqu’à un certain point, mais que, après six mois durant lesquels je n’ai plus jamais relu la Passion parce qu’elle m’angoisse au point de me trouver mal, si j’étais dans l’erreur ou si j’étais la proie de la Tromperie, il se serait contredit. Car il n’est jamais capable de faire les choses réellement bien et il laisse toujours quelque trace indubitable de son passage, lui qui est Mensonge.

1947-06-13

Leçon sur la phrase des Proverbes 25, 27: «Celui qui scrute la majesté sera accablé par la gloire.»151

Seigneur, je te remercie d’avoir choisi mon néant et je te prie de me garder dans ma simplicité d’enfant ignorant afin que je puisse toujours me rappeler ta majesté et la contempler sans que, par désir de scruter ta puissance, je ne sois accablée par ta majesté, si bonne et patiente pour les petits, si sévère envers les orgueilleux qui veulent s’élever et investiguer sur toi plus que tu ne le souhaites. Père saint, garde-moi dans ta Lumière afin que je comprenne ta volonté, mais rends-moi aveugle et sotte, pauvre de tout, plutôt que de permettre que je devienne l’un de ces inquisiteurs de tes puissances qui te déplaisent tant.

166.1

A mi-pente, Jésus rencontre de nombreux disciples, ainsi que beaucoup de gens qui se sont peu à peu unis aux disciples ; ce qui les a amenés là, à cet endroit isolé, c’est le besoin de miracle ou le désir d’entendre parler Jésus. Ils y sont venus en toute assurance, sur l’indication de gens ou par instinct spirituel. Je pense que ce sont leurs anges gardiens qui ont guidé vers le Fils de Dieu ceux qui désiraient Dieu. Je ne crois pas que ce soit de l’imagination. Si l’on réfléchit à la rapidité et à l’astuce constantes avec lesquelles Satan amenait des ennemis à Dieu et à son Verbe dans les moments où l’esprit du démon pouvait faire apparaître aux hommes une apparence de faute chez le Christ, il est permis de penser – plus que permis, d’ailleurs, il est juste de penser – que les anges ne se sont pas montrés inférieurs aux démons et ont amené au Christ des âmes libres de toute emprise démoniaque.

A toutes ces personnes qui l’ont attendu sans fatigue ni crainte, Jésus prodigue des secours en miracles et en paroles. Que de miracles ! C’est une floraison semblable à celle qui orne les pentes de la montagne : des miracles éclatants, comme celui d’un enfant qu’on a arraché à une meule de foin en flammes, atrocement brûlé. On l’a amené sur une civière, tel un amas de chair à vif qui geint plaintivement sous le drap dont on l’a recouvert tant son aspect est atroce. Il allait mourir. Jésus le guérit en soufflant sur lui et fait disparaître totalement les brûlures. L’enfant se lève, tout nu, et court allègrement vers sa mère qui, en pleurant de joie, caresse son corps complètement guéri, sans la moindre trace de cicatrice. Elle donne un baiser sur ses yeux qu’elle croyait perdus et qui, au contraire, sont pleins de vivacité et brillent de joie ; elle embrasse ses cheveux, courts comme si la flamme les avait coupés sans les détruire. Il y a aussi le miracle de ce vieillard pris par des quintes de toux qui dit :

« Ce n’est pas pour moi, mais parce que je dois servir de père à mes petits-enfants orphelins ; or je ne peux travailler le sol avec ces humeurs qui me restent dans la gorge et m’étouffent… »

Et encore ce miracle invisible, mais non moins certain, que provoque cette parole de Jésus :

« L’un de vous pleure en son âme et n’ose pas demander “ Aie pitié ! ” Je lui réponds : “ Qu’il en soit comme tu le demandes. Toute pitié. Afin que tu saches que je suis la Miséricorde. ” Seulement, à mon tour je te demande : “ Fais preuve de générosité. Montre-toi généreux avec Dieu. Romps tout lien avec le passé. Tu entends Dieu, et puisque tu l’entends viens à lui d’un cœur libre et avec un amour plénier. ” »

Dans toute cette foule, je ne sais à qui s’a­dressent ces mots.

166.2

Jésus dit encore :

« Voici mes apôtres. Ils sont autant de Christ, car je les ai choisis pour cela. Adressez-vous à eux en toute confiance. Ils ont appris de moi tout ce dont vous avez besoin pour vos âmes… »

Les apôtres regardent Jésus d’un air effaré. Mais lui sourit et poursuit :

« … et ils apporteront à vos âmes la lumière des étoiles et le rafraîchissement de la rosée pour vous empêcher de languir dans les ténèbres. Ensuite, je viendrai et je vous procurerai la plénitude du soleil et des flots, ainsi que toute la sagesse pour vous rendre forts et heureux d’une force et d’une joie surnaturelles. Paix à vous, mes enfants. D’autres m’attendent, qui sont plus malheureux et plus pauvres que vous. Mais je ne vous laisse pas seuls. Je vous laisse mes apôtres, et c’est comme si je laissais les fils de mon amour aux soins des plus affectueuses et des plus sûres des nourrices. »

Jésus fait un geste d’adieu et de bénédiction et s’éloigne en fendant la foule qui refuse de le laisser partir. C’est alors que se produit le dernier miracle, celui d’une petite vieille à demi paralysée, amenée là par son petit-fils. Elle agite joyeusement son bras droit jusqu’alors inerte et s’exclame :

« Il m’a effleurée de son manteau et me voilà guérie ! Je ne le lui demandais même pas, parce que je suis vieille… mais il a eu pitié de mon désir secret. Il m’a effleuré le bras de son manteau, d’un pan de son manteau, il m’a guérie ! Ah, quel grand fils a eu notre saint David ! Gloire à son Messie ! Voyez donc ! Regardez ! Ma jambe bouge elle aussi, comme mon bras… Oh ! Je suis comme à vingt ans ! »

L’affluence d’un grand nombre de personnes vers la vieille femme, qui crie son bonheur à pleine voix, permet à Jésus de se dégager sans en être empêché. Les apôtres le suivent.

166.3

Lorsqu’ils parviennent à un endroit désert, presque dans la plaine, au milieu de bruyères touffues qui s’étendent en direction du lac, ils s’arrêtent un moment. C’est alors que Jésus leur dit :

« Je vous bénis ! Retournez à votre travail et accomplissez-le jusqu’à ce que je vienne comme je vous l’ai dit. »

Pierre, qui jusque là restait muet, éclate soudain :

« Mais, mon Seigneur, qu’as-tu fait ? Pourquoi prétendre que nous avons tout ce dont les âmes ont besoin ? C’est vrai que tu nous as donné beaucoup. Mais nous sommes cabochards, moi du moins, et… il me reste bien peu de ce que tu nous as donné. C’est comme si, après le repas, on ne gardait dans l’estomac que le plus lourd : le reste n’y est plus. »

Jésus sourit franchement :

« Où donc est passé le reste de la nourriture ?

– Mais… je l’ignore. Je sais que si je mange des mets délicats, une heure après j’ai l’impression d’avoir l’estomac vide. Alors que si je mange des racines lourdes ou des lentilles à l’huile, il faut du temps pour que ça descende !

– Oui, il faut du temps. Mais sois bien sûr que les racines et les lentilles, qui semblent te rassasier davantage, sont les aliments qui te laissent le moins de substance. C’est du remplissage qui passe sans grand profit. Au contraire, les petits plats que tu ne sens plus une heure après ne sont plus dans l’estomac, mais sont passés dans le sang. Quand un aliment est digéré, il n’est plus dans l’estomac, mais ses sucs sont dans le sang et c’est le plus utile. Vous avez l’impression, tes compagnons et toi, que rien ou bien peu de ce que je vous ai dit demeure en vous. Peut-être vous souvenez-vous bien des passages qui sont les plus conformes à votre tempérament : pour les violents, les passages violents ; pour les méditatifs, les passages qui portent à la méditation ; pour ceux qui aiment, les passages qui ne sont qu’amour. C’est sans doute le cas. Mais croyez-moi : vous avez tout en vous, même s’il vous semble que tout s’est dissipé. Vous l’avez absorbé. La pensée vous le dévidera comme un fil multicolore en y amenant des teintes douces ou sévères selon les besoins. Pensez seulement que, moi, je sais et que jamais je ne vous aurais envoyés si je vous avais su incapables d’agir. Adieu, Pierre ! Allons, souris ! Aie foi ! Fais un bel acte de foi en la Sagesse omniprésente. Adieu à tous. Le Seigneur reste avec vous. »

Sur ce, il les quitte rapidement, les laissant encore étonnés et agités par tout ce qu’ils ont entendu dire qu’il leur fallait faire.

166.4

« Et pourtant il faut obéir, dit Thomas.

– Eh oui… Pauvre de moi ! J’ai presque envie de lui courir après, murmure Pierre.

– Non, ne le fais pas. Lui obéir, c’est l’aimer, dit Jacques, fils d’Alphée.

– Et commencer alors qu’il est encore auprès de nous et peut nous conseiller si nous nous trompons, c’est élémentaire, et même de la sainte prudence. Nous devons l’aider, conseille le Zélote.

– C’est vrai. Jésus est plutôt fatigué. Il nous faut le soulager un peu, comme nous le pouvons. Il ne suffit pas de porter les sacs, de préparer les lits et les repas. Cela, n’importe qui peut le faire. Mais l’aider comme il le désire, dans sa mission, approuve Barthélemy.

– Tu parles bien parce que tu es instruit. Mais moi… je suis presque ignorant, gémit Jacques, fils de Zébédée.

– Oh mon Dieu ! Voilà qu’arrivent ceux qui étaient là-haut ! Qu’allons-nous faire ? » s’exclame André.

Matthieu intervient :

« Excusez-moi si je vous donne un conseil, alors que je suis le plus misérable. Mais ne vaudrait-il pas mieux prier le Seigneur au lieu de nous lamenter sur ce qui ne peut se résoudre par des lamentations ? Allez, Jude, toi qui connais si bien l’Ecriture, récite en notre nom à tous la prière[5] de Salomon pour obtenir la sagesse. Vite ! Avant qu’ils ne nous rejoignent. »

De sa belle voix de baryton, Jude commence alors :

« Dieu de nos pères et Seigneur de miséricorde, toi qui as tout créé… », etc. Jusqu’à « par la Sagesse ont été sauvés ceux qui t’ont plu dès le commencement. » A ce moment précis, les gens les rejoignent, les entourent, les assaillent de mille questions pour savoir où le Maître est parti ou quand il reviendra. Ils posent aussi cette question, dont la réponse est plus difficile : « Mais comment faire pour suivre le Maître, non pas avec ses pieds mais de toute son âme, sur les routes de la Voie qu’il nous montre ? »

Cette question embarrasse bien les apôtres. Ils se regardent et Judas répond : « En recherchant la perfection », comme si c’était une réponse qui pouvait tout expliquer !

Jacques, fils d’Alphée, plus humble et plus serein, réfléchit puis déclare :

« La perfection, qu’indique mon compagnon, s’atteint par l’obéis­sance à la Loi. Car la Loi est justice, et la justice est perfection. »

166.5

Mais les gens ne sont pas encore satisfaits et ils demandent, par l’intermédiaire de quelqu’un qui paraît être un chef :

« Nous sommes aussi petits que des enfants en matière de bien. Les enfants ignorent encore la signification du bien et du mal, ils ne distinguent pas l’un de l’autre. Et nous, sur cette Voie qu’il nous montre, nous sommes petits au point d’être incapables de discerner. Nous marchions sur un chemin que nous connaissions, la voie de toujours qu’on nous a enseignée à l’école. Elle était difficile, longue et nous inspirait la peur ! Maintenant, ses paroles nous font comprendre qu’il en est comme de l’aqueduc que nous apercevons d’ici. Au-dessous passe le chemin des animaux et des hommes ; au-dessus, sur les arches, une autre route s’élance dans le soleil et l’azur près des plus hautes branches, qui bruissent sous le vent et chantent avec les oiseaux. Elle est simple, propre, lumineuse autant que la route d’en bas est rocailleuse, sale, sombre. C’est une voie qui sert à de l’eau limpide qui gazouille, cette eau qui est bénédiction, qui vient de Dieu et que caresse ce qui vient de Dieu : rayons du soleil et des étoiles, frondaisons nouvelles, fleurs, ailes des hirondelles. Nous voudrions monter vers cette voie plus élevée qui est la sienne, mais que nous ne connaissons pas, parce que nous sommes écrasés, ici, en bas, par tout le poids de la vieille construction. Comment faire ? »

Celui qui vient de parler est un jeune d’environ vingt-cinq ans, brun, robuste, au regard intelligent et à l’aspect plus raffiné que la majorité des personnes présentes. Il s’appuie sur un autre, plus âgé que lui.

Judas, qui le voit grâce à sa grande taille, murmure à ses compagnons :

« Vite, expliquez-vous bien. C’est Hermas, avec Etienne, cet Etienne qu’aime Gamaliel ! »

Ce qui embarrasse encore davantage les apôtres…

166.6

Finalement, Simon le Zélote répond :

« L’arche n’existerait pas sans sa base sur la voie obscure. C’est son point d’appui, à partir de quoi elle s’élance et s’élève dans l’azur que tu désires. Les pierres enfoncées dans le sol, qui portent tout le poids sans profiter des rayons et du vol des oiseaux, n’ignorent pourtant pas leur existence : en effet, de temps en temps une hirondelle trisse en descendant jusqu’à la boue et effleure la base de l’arche, ou bien un rayon de soleil ou d’étoile y tombe pour annoncer la beauté du firmament. C’est ainsi que, dans les siècles passés, il arrivait de temps à autre qu’une parole céleste de promesse, un rayon céleste de sagesse vienne caresser les pierres qui portaient le poids du courroux divin. Car les pierres étaient nécessaires. Jamais elles ne sont, n’ont été ou ne seront inutiles. C’est sur elles que s’est élevée, lentement, avec le temps, la perfection des connaissances humaines, jusqu’à atteindre la liberté du temps présent et la sagesse de la connaissance surnaturelle.

Je devine ton objection, elle est écrite sur ta figure : c’est celle que nous avons tous formulée avant de savoir comprendre ce qu’est ce nouvel enseignement, la Bonne Nouvelle annoncée à ceux qui, par un processus rétrograde, ne sont pas devenus adultes au fur et à mesure que s’élevaient les pierres de la connaissance, mais n’ont cessé de s’enfoncer dans les ténèbres comme un mur s’effondre dans un abîme sans lumière.

Pour échapper à cette maladie qu’est la cécité spirituelle, il nous faut dégager courageusement la pierre de base de toutes celles qui lui sont superposées. N’ayez pas peur de démolir ce mur, certes élevé, mais qui ne conduit pas la sève pure de la source éternelle. Revenez à la base. Elle ne doit pas être changée. Elle vient de Dieu. Elle est immuable. Mais, comme toutes les pierres ne sont pas mauvaises ni inutiles, éprouvez-les avant de les écarter, une par une, au son de la parole de Dieu. Si vous ne les trouvez pas dissonantes, gardez-les, employez-les pour la reconstruction. Mais si vous y reconnaissez le son discordant de la voix humaine ou celui, déchirant, de la voix satanique, alors brisez ces mauvaises pierres. Vous ne pourrez vous tromper car la voix de Dieu résonne d’amour, la voix humaine de sensualité, et la voix de Satan de haine. Je vous dis bien de les briser, car c’est charité de ne pas laisser derrière soi des germes ou des objets de mal qui pourraient séduire le voyageur et l’amener à les utiliser à son détriment. Brisez littéralement toute chose mauvaise qui s’est trouvée dans votre travail, vos écrits, vos enseignements ou vos actes. Mieux vaut rester avec peu de matériau, s’élever à peine d’une coudée mais avec de bonnes pierres, que de monter à des mètres de hauteur avec de mauvaises pierres. Les rayons du soleil et les hirondelles descendent même sur les murets qui sortent tout juste du sol, et les humbles fleurs du talus parviennent aisément à en caresser les pierres basses. Au contraire, les pierres orgueilleuses qui prétendent s’élever, mais sont inutiles et raboteuses, n’obtiennent que les gifles des ronces et l’étreinte des plantes vénéneuses. Démolissez pour reconstruire et pour monter en éprouvant la qualité de vos vieilles pierres au son de la voix de Dieu.

166.7

– Tu parles bien, homme ! Mais comment monter ? Nous t’avons dit que nous sommes plus petits que des bébés. Qui nous fera gravir une colonne aussi raide ? Nous testerons les pierres au son de Dieu, nous briserons les moins bonnes. Mais comment monter ? Cette seule idée suffit à donner le vertige ! » dit Etienne.

166.8

Jean, qui a écouté la tête inclinée, en se souriant à lui-même, lève un visage lumineux et prend la parole :

« Mes frères, y penser donne le vertige, c’est vrai. Mais qui vous dit qu’il faut s’attaquer à une telle escalade de but en blanc ? Cela, non seulement les bébés ne peuvent le faire, mais pas davantage les adultes. Seuls les anges peuvent s’élancer dans l’azur, parce qu’ils sont libres de toute pesanteur de la matière. Et chez les hommes, il n’y a que les héros de la sainteté qui en soient capables.

Nous en avons un exemple vivant qui, dans ce monde avili, sait être un héros de sainteté comme les anciens qui ont fleuri en Israël au temps où les Patriarches étaient amis de Dieu et où la parole du Code éternel était la seule, mais obéie par toute personne droite. Jean, le Précurseur, enseigne comment tenter directement cette ascension. Jean est un homme. Mais la grâce que le Feu de Dieu lui a communiquée en le purifiant dès le sein de sa mère – tout comme les lèvres du prophète furent purifiées par le Séraphin – lui a permis de précéder le Messie sans répandre la puanteur du péché originel sur la voie royale du Christ ; cette grâce a donné à Jean des ailes d’ange et la pénitence les a fait grandir en supprimant en même temps cette pesanteur d’humanité que sa nature d’être humain né d’une femme lui avait gardée. Voilà pourquoi Jean, de sa grotte où il prêche la pénitence et par son corps où brûle son âme épousée par la grâce, peut s’élancer jusqu’au sommet de l’arche au-delà de laquelle est Dieu, notre très haut Seigneur. Dominant les siècles passés, le présent et l’avenir, il peut annoncer d’une voix de prophète et avec son œil d’aigle qui peut fixer le Soleil éternel et le reconnaître : “ Voici l’Agneau de Dieu, celui qui enlève les péchés du monde ”, puis mourir après ce chant sublime qu’on redira non seulement dans ce temps limité, mais dans les temps sans fin, dans la Jérusalem éternelle et bienheureuse, pour acclamer la Deuxième Personne, lui rappeler nos misères humaines et la louer dans les splendeurs éternelles.

166.9

L’Agneau de Dieu, le très doux Agneau a quitté sa lumineuse demeure des Cieux où il est Feu de Dieu dans une étreinte de feu : ô éternelle génération du Père qui conçoit son Verbe dans sa Pensée infinie et parfaitement sainte et l’attire à lui en produisant une fusion d’amour qui est l’Esprit d’amour, en qui la Puissance et la Sagesse se concentrent ! L’Agneau de Dieu, donc, a quitté sa forme très pure, incorporelle, pour enfermer son infinie pureté, sa sainteté, sa nature divine dans une chair mortelle ; il sait que nous ne sommes pas purifiés par la grâce, pas encore ; il sait que nous serions incapables de nous élancer, comme cet aigle qu’est Jean, vers les hauteurs, vers le sommet où se trouve Dieu, un et trine. Nous sommes les petits passereaux du toit et de la route, nous sommes les hirondelles qui touchent l’azur mais se nourrissent d’insectes, nous sommes les alouettes calandres qui veulent chanter pour imiter les anges, mais par rapport auxquels notre chant est le frémissement discordant des cigales en été. Cela, le doux Agneau de Dieu, venu pour enlever les péchés du monde, le sait. Car s’il n’est plus l’esprit infini des cieux, puisqu’il s’est enfermé dans une chair mortelle, son infinité n’en est pas diminuée pour autant, et il sait tout, car sa sagesse est toujours infinie.

Il nous enseigne sa voie, la voie de l’amour. Il est lui-même l’Amour qui, dans sa miséricorde pour nous, s’est fait chair. Et cet amour miséricordieux nous ouvre le chemin que même les petits peuvent gravir. Il est le premier à le parcourir, non par besoin personnel, mais pour nous l’enseigner. Lui, il n’aurait même pas besoin d’ouvrir les ailes pour se fondre à nouveau dans le Père. Si son esprit, je vous le jure, est enfermé ici-bas, sur cette terre misérable, il est toujours avec le Père, car Dieu peut tout, or lui, il est Dieu. Mais il nous précède, en laissant derrière lui les parfums de la sainteté, l’or et le feu de son amour. Observez quel est son chemin : ah ! Il atteint bien le sommet de l’arche ! Mais qu’il est tranquille et sûr ! Ce n’est pas une ligne droite, mais une spirale, autrement dit un chemin plus long : son sacrifice d’amour miséricordieux se manifeste dans cette longueur où il se tient par amour pour nous, les faibles. Le chemin est plus long, mais plus adapté à notre misère. La montée vers l’Amour, vers Dieu, est simple comme est simple l’Amour. Mais c’est une route vers les profondeurs, car Dieu est un abîme que je qualifierais d’inaccessible s’il ne s’était abaissé pour se laisser rejoindre, pour se sentir embrasser par les âmes enflammées d’amour pour lui. »

(Jean parle et pleure en souriant, tout à l’extase de révéler Dieu).

« La voie simple de l’amour est longue, car cet Abîme qui est Dieu est sans fond et si grand qu’on pourrait y progresser à volonté. Mais l’Abîme admirable appelle notre abîme misérable. Il nous appelle par ses lumières et nous dit : “ Venez à moi. ” Oh ! L’invitation de Dieu, l’invitation du Père !

166.10

Ecoutez ! Ecoutez ! Les Cieux sont restés ouverts car le Christ en a laissé les portes grandes ouvertes en y plaçant les anges de la miséricorde et du pardon, afin qu’en attendant l’effusion de la grâce sur les hommes, il en provienne au moins des lumières, des parfums et des chants capables de séduire saintement le cœur des hommes, et pour que des paroles pleines de suavité nous en arrivent. C’est la voix de Dieu qui parle et nous dit : “ Votre enfance ? Mais c’est votre plus grand trésor ! Je voudrais que vous deveniez vraiment tout petits pour posséder la même humilité, la même sincérité et le même amour que les petits enfants, cet amour confiant des enfants envers leur père. Votre incapacité ? Mais c’est ma gloire ! Ah ! Venez ! Je ne vous demande même pas d’éprouver par vous-mêmes le son des bonnes pierres ou des mauvaises. Mais donnez-les-moi ! Je les choisirai moi-même et vous, vous reconstruirez. L’escalade vers la perfection ? Oh non, mes petits enfants ! Montez ici main dans la main de mon Fils, votre frère, montez à ses côtés… ”

Monter ! Venir à toi, éternel Amour ! Prendre ta ressemblance, c’est-à-dire l’amour ! Aimer, voilà le secret… aimer ! Se donner… Aimer ! S’anéantir… Aimer ! Se fondre… La chair ? Ce n’est rien. La souffrance ? Ce n’est rien. Le temps ? Ce n’est rien. Le péché lui-même se réduit à rien si je le fonds dans ton feu, mon Dieu ! Il n’y a que l’amour. L’amour ! L’Amour, qui nous a donné le Dieu incarné nous pardonnera tout. Et aimer, c’est ce que nul ne sait faire mieux que les petits enfants. Et personne n’est plus aimé qu’un petit enfant.

166.11

Ah ! Toi que je ne connais pas, mais qui désires connaître le bien pour le distinguer du mal, pour posséder l’azur, le soleil céleste, tout ce qui est joie surnaturelle, aime et tu le possèderas. Aime le Christ. Tu mourras à cette vie, mais tu ressusciteras spirituellement. Avec une âme nouvelle, sans plus avoir besoin d’utiliser les pierres, tu seras pour l’éternité un feu qui ne s’éteint jamais. La flamme monte. Elle n’a besoin ni d’escalier ni d’ailes pour s’élever. Libère ton moi de toute construction, mets en toi l’amour : tu vas flamboyer. Laisse cela arriver sans y mettre aucune restriction. Au contraire, avives-en la flamme en y jetant, pour l’alimenter, tout ton passé de passions et de connaissances : ce qui est moins bon se détruira dans la flamme, ce qui est déjà du métal noble sera purifié. Mon frère, jette-toi dans l’amour actif et joyeux de la Trinité. Tu comprendras ce qui te paraît aujourd’hui incom­préhensible car tu comprendras Dieu, qui n’est compréhensible que par ceux qui se donnent sans mesure à son feu sacrificateur. Tu te fixeras enfin en Dieu dans un embrassement de flamme, en priant pour moi, le petit enfant du Christ qui a osé te parler de l’Amour. »

166.12

Tous sont sidérés, les apôtres, les disciples comme les fidèles… L’interpellé est pâle alors que Jean est tout rouge, moins en raison de la fatigue que de l’amour.

Finalement, Etienne s’exclame :

« Bénis sois-tu ! Dis-moi, qui es-tu ? »

Jean prend alors une attitude qui me rappelle beaucoup celle de la Vierge à l’Annonciation. Il dit doucement, en s’inclinant comme pour adorer celui qu’il nomme :

« Je suis Jean. Tu vois en moi le plus petit des serviteurs du Seigneur.

– Mais qui a été ton maître auparavant ?

– Personne d’autre que Dieu, puisque j’ai reçu le lait spirituel de Jean, que Dieu a sanctifié d’avance, je mange le pain du Christ, le Verbe de Dieu, et je bois le feu de Dieu qui me vient des Cieux. Gloire au Seigneur !

– Ah ! Mais, moi, je ne vous quitte plus ! Ni toi, ni celui-ci, je ne quitte personne. Prenez-moi avec vous !

– Quand… Ah ! Mais Pierre est ici, c’est lui notre chef. »

Jean désigne Pierre qui en est tout abasourdi, et il proclame ainsi qu’il est “ le premier ”. Pierre revient à lui :

« Mon fils, une grande mission requiert une réflexion sérieuse. Celui-ci est notre ange, et il enflamme. Mais il convient de savoir si en nous la flamme pourra durer. Examine-toi, puis viens au Seigneur. Nous t’ouvrirons notre cœur comme à un frère très cher. En attendant, si tu veux mieux connaître notre vie, reste. Les troupeaux du Christ peuvent croître sans mesure pour permettre un choix entre les parfaits et les imparfaits, entre les vrais agneaux et les faux béliers. »

C’est par ces mots que s’achève la première manifestation des apôtres.


Notes

  1. L’auteur note au bas de la page: (se réfère-t-il ici aussi au bombardement du Vatican cette nuit?).
  2. Déjà dans le texte du 23 octobre.
  3. L’auteur note au bas de la page: (peut-être une autre allusion au bombardement de la ville du ‘fils de la Lumière’?).
  4. L’auteur note au bas de la page: (et ici?).
  5. la prière qui est en : Sg 9.