Les Écrits de Maria Valtorta

201. L’examen de majorité de Marziam.

201.1

Ce doit être la matinée du mercredi, car la troupe des apôtres et des femmes, précédée de Jésus et de Marie avec le petit garçon au milieu d’eux, s’approche de la Porte des Poissons. Avec eux se trouve également Joseph d’Arimathie qui, fidèle à la parole donnée, est venu à leur rencontre.

Jésus cherche du regard le soldat Alexandre, mais il ne le voit pas.

« Il est absent aujourd’hui aussi. Je voudrais avoir de ses nouvelles… »

Mais il y a une telle foule qu’il n’y a pas moyen de s’adresser aux soldats ; d’ailleurs, ce serait peut-être imprudent, car les juifs sont plus intransigeants que jamais, en raison de l’imminence de la fête, mais aussi à cause de la rancœur qu’ils éprouvent après la capture de Jean-Baptiste dont ils tiennent Pilate et ses satellites pour complices. Je comprends tout cela par les épithètes et les prises de bec qui s’échangent continuellement à la Porte entre soldats et citadins, et par les insultes… pittoresques et peu diplomatiques qui éclatent à chaque instant en un continuel feu d’artifice.

Les femmes de Galilée en sont scandalisées et s’enveloppent plus étroitement que jamais dans leurs voiles et dans leurs manteaux. Marie rougit, mais marche avec assurance, droite comme un palmier, en regardant son Fils. Jésus, de son côté, ne tente même pas de chercher à raisonner les juifs exaltés ni de conseiller aux soldats de faire preuve de pitié à leur égard. Comme quelque épithète peu respectueuse s’adresse aussi au groupe des galiléens, Joseph d’Arimathie passe devant, auprès de Jésus, et la foule, qui le connaît, se tait par respect pour lui.

Ils franchissent finalement la Porte des Poissons et ce fleuve humain, qui se déverse à flots dans la ville, mêlé aux ânes et aux troupeaux, se disperse dans les rues…

1943-12-13

Jésus dit:

“Je parle à vous, mes chères victimes, qui avez besoin d’un ange consolateur, comme j’eus moi-même, pour vous exhorter à souffrir, car, si mon esprit enflammé de charité tenait à faire la volonté de mon Père, je n’étais pas dépourvu des terreurs et des révoltes de la chair face à la souffrance.

Vous aussi, petits Jésus, vous n’ignorez pas la dualité de l’esprit et de la chair. L’esprit crie: ‘Il faut s’immoler pour obtenir le salut’ et la chair gémit: ‘Pitié! Je veux vivre et ne pas souffrir’. Mais je viens à vous et je vous donne ma Parole afin de fortifier votre chair aussi pour la douleur.

J’ai pitié de votre chair aussi, car lorsqu’elle est un instrument de rédemption, lorsque l’esprit de Dieu la possède et la pousse à son gré, comme un brin d’herbe que le vent agite de son baiser, elle n’est pas une matière répréhensible, mais une matière sainte qui connaîtra la gloire dans mon Royaume.

J’ai sanctifié la chair aussi en la rachetant par ma doctrine et mon Sang. Et celui dont la vie est fidèle à ma doctrine et qui ne se moque pas de mon Sang, mais grâce à ce Sang se perfectionne à mesure qu’il se purifie en lui, celui-là rend sainte sa chair aussi et agréable à Dieu.

C’est la nappe de votre autel. L’autel, c’est l’âme sur laquelle l’esprit s’immole. Mais chaque autel doit être recouvert de lins purs pour être prêt à devenir une table mystique. Une chair pure, sacrifiée, enrichie par la douleur, est la nappe qui recouvre votre autel, nappe d’une blancheur éclatante, lisse, ornée, sur laquelle le Prêtre éternel ne dédaigne pas de venir pour accomplir le rite avec l’hostie de votre esprit.

Ne vous attendez pas, ô chères victimes, à la gratitude et à la com­préhension du monde.

‘Vous êtes dans le monde et le monde ne vous connaît pas, car vous n’êtes déjà plus de ce monde’. Vous voyez qu’en cela vous êtes semblables à votre Maître.

Vous vous immolez pour le monde ‘et le monde vous regarde en hochant la tête et en vous couvrant de railleries’ et en vous frappant de ses armes perverses. En cela aussi, vous êtes semblables à moi.

Le monde cherche à vous attirer dans des pièges dangereux ‘par des interrogations sournoises qui semblent des louanges, mais qui sont des inquisitions aptes à leur mettre dans la main les pierres pour vous lapider’. Répondez au monde ‘par le silence et la patience’ et s’il insiste dans sa méchante inquisition – pour se persuader, en se sentant justifié de le faire, et vous persuader vous-même que ce que vous dites est un blasphème – répondez: ‘Je fais ce que veut mon Père. Mes œuvres sont manifestes; je n’agis pas dans l’ombre pour nuire. J’agis dans la lumière de la vérité. Si vous pensez que j’agis mal, faites-m’en la démonstration; si vous ne le pouvez pas, parce qu’il n’y a pas de mal dans ce que je fais, pourquoi me frappez-vous?’. Même si le monde vous tue, je vous donnerai une double vie, puisque vous serez martyrs deux fois: du monde et de l’amour.

Ne vous lassez pas d’être des victimes. Que les injures et les ingratitudes du monde, bien qu’elles soient des coups de bélier contre un coche fragile, ne vous poussent pas en dehors de la voie pourprée du sacrifice – ma voie – laquelle se raccorde à la voie royale de la gloire et conduit votre esprit à la joie de ma demeure.

Ne dites pas: ‘Tout est inutile’. Lorsqu’il semble que la semence soit tombée dans un sol stérile parce qu’elle ne bourgeonne pas tout de suite en tendres feuilles, c’est qu’elle pousse des racines profondes pour produire ensuite une tige plus robuste, donnant un jet d’épi grenu. Mais ce sont vos pleurs qui doivent arroser les mottes arides, et votre sang, sang des veines ou sang de l’esprit, c’est-à-dire l’holocauste total, qui doit nourrir la poussière sans sucs pour en faire une terre féconde.

La prière est comme l’eau qui s’évapore sous les rayons du soleil et s’élève pour ensuite descendre nourrir la terre. Votre prière – et toute votre vie est une prière – s’élève, sous la poussée de l’amour, vers mon trône, et fait des demandes pour vos frères et sœurs. Moi qui vois, et je ne me trompe pas, je la bénis et la renvoie à ceux qui sont dignes de la recevoir. Et si parmi vos frères et sœurs, il n’y a que des ennemis de l’amour, c’est-à-dire des ennemis de Dieu et de vous-mêmes, votre prière, que ma bénédiction a transformée en une ‘grâce’, revient vers vous et vous comble de biens célestes.

Ne vous lassez pas d’appeler ‘frères’ ceux qui vous traitent en ennemis. Les petits Jésus n’ont que des ‘frères’, même si les autres ne sont capables envers eux que de haine ennemie. Laissez les inconscients, et ceux qui n’ont que la conscience de Satan, accomplir leur œuvre. Vous, accomplissez la vôtre. Je veille et je juge et je donne à chacun selon son mérite.

Je vous ai parlé ainsi pour vous faire perdre vos illusions quant aux satisfactions humaines de votre vie de victimes. Moi, la Victime suprême, je n’ai jamais reçu, en trentre-trois ans de vie, autant d’injures que pendant les quelques heures qui vont du Gethsémani à ma mort. Mais ce furent précisément ces heures qui firent de moi le Rédempteur. Souvenez-vous-en.

Pour l’instant, vous ne devez espérer qu’en moi pour votre réconfort. Une fois l’épreuve finie, vous aurez la béatitude de lire dans le livre de la Vie les noms de ceux que vous aurez sauvés, et d’attendre, serrés sur mon cœur, leurs remerciements, alors que, rachetés par ‘notre’ souffrance, ils entreront dans la Paix.”

“Je ne parle pas pour satisfaire une curiosité superstitieuse ou mê­me simplement humaine. Je ne suis pas un oracle païen et je ne veux pas que vous soyez des païens. Je ne t’enlèverai donc pas la joie de ma Parole, mais je limiterai ma Parole à des points qui touchent uniquement à l’esprit, sans faire de parallèles entre lui et les évènements présents ou d’un avenir rapproché.

Cette lacune restera comme un avertissement pour beaucoup et durera aussi longtemps que je le voudrai. Mais si on devait faire un usage non spirituel de ton travail, je t’ordonnerai d’écrire pour toi seule et, au cas où tu n’obéirais pas, je t’enlèverai la Parole.

L’être humain corrompt tout ce qu’il touche. Ton Jésus est inquiet et sévère aujourd’hui. Pas avec toi, pauvre âme, mais avec ceux dont le cœur et l’esprit ne sont pas droits.”

1944-11-01

A 6 h ce matin, j’ai eu une vision dont une partie au moins en laissera certains incrédules, mais qui a été pour moi à la fois réconfort et peine.

Je voyais le très haut paradis avec son peuple innombrable de saints, en fête, bienheureux dans la contemplation de Dieu. Ces âmes toutes pures absorbées par la vision de Dieu formaient une foule de lumières de flammes d’amour. Leur visage et leur amour convergeaient en un seul point: la sainte Trinité.

Mais à la limite – pour ainsi dire – du ciel, à l’endroit précis où commençait le Royaume bienheureux, une âme en différait par l’aspect et par l’attitude. Son aspect était d’une blancheur moins éblouissante, un peu plus opaque, je dirais même d’un gris cendre jusque dans sa physionomie, et pourtant ses caractéristiques étaient les mêmes que celles des âmes bienheureuses: des lignes de lumière en forme de visage et de membres. Bien que blanc, son vêtement lui-même n’était pas encore éclatant: c’était de la lumière faite étoffe, comme celle des autres. Cette âme semblait sortir à peine d’un lieu triste et enfumé qui en aurait appesanti le vêtement et assombri la couleur. Son comportement différait lui-aussi de celui des autres. Il était partagé entre le désir d’adorer Dieu et celui de me regarder, d’un regard étrange qui semblait me demander de l’excuser et dire: “Maintenant, je sais”, “je t’aime”, “merci”, “j’étais aveugle mais maintenant je vois.” Je ne sais pas comment dire, un aspect sérieux, presque majestueux et pourtant paisible, serein, un aspect humble et pourtant solennel…

C’était ma mère. Sa ressemblance et son expression, celle des rares moments où elle laissait parler son cœur et sa raison, étaient d’une telle exactitude qu’il m’aurait été impossible de me tromper.

J’ai cherché mon père anxieusement, mais je ne l’ai pas vu. Je pensais pourtant qu’il aurait été en Dieu, plus que Maman… Combien ne l’ai-je pas cherché parmi les visages si nets et reconnaissables des bienheureux! Ma joie aurait été complète, même si j’étais déjà heureuse d’avoir vu ma mère, pour qui j’ai tant prié durant sa vie et après sa mort.

Je pense – mais j’ignore si je suis dans le vrai – qu’elle vient de sortir de l’expiation ou qu’elle en est juste au seuil, aux confins du purgatoire et du paradis, ce qui explique qu’elle ait moins d’éclat, qu’elle soit moins concentrée sur Dieu que les autres et qu’elle ressente encore quelque besoin de se rappeler la terre ainsi qu’un élan, venu de sa renaissance dans la perfection: celui de me dire maintenant ce qu’elle n’a jamais cru nécessaire de me dire, pas même en son dernier jour, et de réparer tant d’égoïsme fermé sur soi et fier.

Je sais que ceux qui l’ont connue ne croiront pas à une aussi rapide expiation. Mais je suppose que Jésus a voulu me le faire connaître pour que je sois moins désolée. Le seul souvenir de cette vision me rend heureuse, et j’en bénis le Seigneur.

1947-12-07

Jésus dit:

«Trois cris: un seul cri. Trois époques: une seule époque. Trois voix: deux sujettes, une suprême. Ces trois “trois” pour te dire une parole de joie réconfortante.

Mon prophète dit, en parlant de celui qui est source de vie éternelle, eau qui jaillit pour donner la Vie à celui qui en boit, une vie inépuisable qui abolit la Mort, une eau qui enlève la soif de ce qui est mal, comble tout désir et apaise toute recherche puisque celui qui me possède, possède tout: “Ah! Vous tous qui avez soif, venez vers l’eau, même si vous n’avez pas d’argent, venez, achetez et mangez; venez, achetez sans argent, sans payer, du vin et du lait… Ecoutez, écoutez-moi… vous vous délecterez de mets succulents… Ainsi en est-il de la parole qui sort de ma bouche, elle ne revient pas vers moi sans effet, sans avoir accompli ce que j’ai voulu…” (Isaïe 55, 1.2.11).

Quant à moi, je dis: “Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive, celui qui croit en moi!… De son sein couleront des fleuves d’eau vive.”

Et Jean dit dans l’Apocalypse: “Que l’homme assoiffé s’approche, que l’homme de désir reçoive l’eau de la vie, gratuitement.”

Ce sont là trois cris, trois époques, trois voix. Je me situe au centre, moi, le Verbe et la Vérité, Jésus le Christ, moi, le Seigneur Fils du Seigneur, le Sauveur, le Pontife et le Roi; au centre, c’est-à-dire entre la voix des temps prophétiques – cette voix qui ré­pète les messages qui lui sont venus du sein de Dieu –, et la voix qui se fait l’écho de la Parole éternelle faite homme, cette voix qui proclame sa vérité au milieu de ces pierres sourdes qu’était – plus que le Temple – le sanhédrin du Temple. Comme l’axe transversal de la croix portait tout le poids du Rédempteur, moi, la Parole éternelle, je porte tout le trésor des paroles de vérité des prophètes. Jean, lui aussi, est prophète, celui des derniers temps, alors qu’Isaïe l’était de mon temps à moi. Mais Jean est toujours prophète parce qu’il voit et annonce l’avenir. Or la Vérité, qui soutient les vérités des prophètes, n’aurait pas laissé sortir de leur bouche, pleine de l’impétuosité de Dieu, des paroles erronées – volontairement ou non –; il n’aurait pas avalisé par son soutien le moindre subterfuge ou orgueil qui aurait suggéré des paroles fausses pour paraître plus grand aux yeux des simples et aux petits.

Tu connais la condition première pour être et rester “voix”: humilité, sincérité, obéissance absolues. S’il manque ces trois vertus, le don cesse, la mission se termine. Je te le dis parce que tu es fidèle, parce que tu es humble, parce que tu es sincère, parce que tu es obéissante. Je t’aime parce que tu es tout cela, et les fumées de l’honneur, le vin du don reçu ne n’ont pas aveuglée ni enivrée, n’ont pas fait de toi un “satan”. Celui que le don de Dieu rend orgueilleux, menteur ou désobéissant devient un Satan.

Tous pourraient bien te mentir, mais pas moi. Et je te le dis: “Ces trois voix – qui sont, si l’on sait bien voir et la reconnaître – mon unique Voix qui parle aux temps anciens comme aux temps nouveaux, te parlent aujourd’hui pour te donner la joie.”

“Même si vous n’avez pas d’argent, venez, et achetez; venez et nourrissez-vous de vin et de lait. Venez vers l’eau.”

L’argent, dans ton cas, appartient à “ceux qui savent”, les rabbins, ceux qui croient tout pouvoir acheter parce qu’ils savent, parce qu’ils possèdent l’argent du savoir, ceux qui…160 Oh! Race éternelle des scribes et des pharisiens qui posez des verrous aux portes des jardins du Roi, là où il se donne en effusion d’amour à ses bien-aimés, aux “petits” qui y entrent en toute simplicité et amour, vous qui voudriez qu’ils n’y entrent pas – à votre exemple, puisque vous vous arrêtez hors de l’enceinte à en compter les pierres et analyser la poussière –, quand prendras-tu fin et accepteras-tu l’idée que le Seigneur est libre de choisir et qu’il peut transformer des membres très faibles en géants, des vases vides et misérables en vases comblés de ce qui fait la véritable richesse et sainteté: la Sagesse?

J’ai bien dit: l’argent appartient à ceux qui s’imaginent tout pouvoir acheter sous prétexte qu’ils possèdent l’argent du savoir, ceux qui voudraient avoir le monopole de leurs connaissances, mais confondent science et sagesse et prennent la servante pour la reine. Car, en verité la science est la servante, et la sagesse la reine de la servante. Ils voudraient empêcher les petits de se revêtir des trésors, de se nourrir du miel, du lait, du vin et du beurre, de se désaltérer aux eaux qui procurent la Vie, cette Vie qui est Salut, Sagesse, joie et paix.

Tu ne possèdes pas cet argent. Tu es pauvre. Même aujourd’hui que je t’ai couverte de mes trésors, tu es pauvre. Si en effet je te les retirais de l’intelligence, tu n’aurais plus rien. Par toi-même, tu es pauvre. Mais tu m’as, moi. Je te dis: “Viens. Bois. Achète. Mange. Réjouis-toi de mets choisis.” Et encore: “Ma parole ne restera pas en toi sans effet.”

Quand une semence donne-t-elle du fruit? Quand elle cesse d’être semence et devient une plante, n’est-ce pas? Eh bien voilà, il se passe la même chose en toi. La Parole s’adresse à toi puis se tait, et tu restes comme vide. Tu as l’impression d’être vide, muette, sotte, il te semble qu’il ne te reste plus rien de ce qui t’a été donné. Non. Tu es comblée. Tu es une forêt aussi belle que le Jardin des premiers jours. Toutes les plantes délicieuses, tous les fruits et les arômes, toutes les fleurs et les couleurs sont en toi. Ce sont les semences de mes paroles, que tu crois perdues parce que tu ne sais plus les répéter toute seule, mais qui ne te sont jamais aussi présentes que lorsque, de semences, elles se sont transformées en plantes. Tu fleuris sans t’en apercevoir. Tu fructifies, mon beau pommier, ma vigne, mon champ d’épis fertile; beaucoup viennent satisfaire leur faim auprès de toi et tu me donnes à eux en leur offrant ce que je t’ai donné et qui prospère en toi.

Tu fais la joie de ton Jésus. Et lui, il vient prendre son repos dans son jardin… Il y reste avec plaisir, car “les fleuves d’eau vive” fertilisent cet endroit. Ces fleuves d’eau vive jaillissent de ton cœur. De fait, Jésus est dans ton cœur; or qui a Jésus dans son cœur a aussi l’Esprit, car là où je suis, là est l’Esprit d’amour; et il m’est doux de demeurer là où se tient l’Esprit, qui procède du Père et de moi et est notre Essence. Mais si tu ne croyais pas en moi, si donc tu n’accueillais pas et n’adorais pas sa Parole comme tu le fais, d’une foi assurée, avec une profonde charité et une grande humilité, une volonté limpide et une capacité à obéir héroïque, l’Esprit ne t’aimerait pas, il ne serait pas en toi. Et sans lui, l’esprit et l’intelligence des hommes ne sont qu’arches vides, harpes sans cordes, lampes éteintes, sources asséchées.

L’ancien prophète, le dernier prophète et Jésus entre l’ancien et le dernier, nous te disons: “Viens, bois! Tout est donné gratuitement, par amour.” C’est dans l’amour que ceux qui cherchent à s’expliquer la raison de ton destin doivent en chercher la clé. Dans l’amour. En celui de Dieu, qui est sans appel. Dans le tien pour lui, qui est admirable. C’est l’unique raison qui te vaut d’être la voix, le porte-parole, le petit Jean. Tu n’as pas d’autre monnaie d’achat. Mais l’amour est ta monnaie. L’amour paie, celui de Dieu, comme le tien pour nous. Et tout t’est donné, tout ce que t’envient ceux qui, malgré tout l’argent de leurs connaissances, ne peuvent acheter ce qui t’est donné gratuitement.»

Jésus m’a ensuite parlé de saint Ambroise. Mais je n’ai pu l’écrire, parce que des gens sont arrivés auparavant. Je me rappelle seulement qu’il disait que saint Ambroise, lui aussi, est devenu ce qu’il est devenu parce que des fleuves d’eau vive se formèrent dans son âme à partir du moment où il a aimé le Christ et cru en lui et, de soldat, le transformèrent en un grand évêque, défenseur de la foi et chantre de la virginité, “la fleur des parterres du Christ” (je me souviens parfaitement de cette phrase telle que Jésus l’a prononcée pour faire l’éloge de la virginité).

Après ces gens survint une… crise cardiaque colossale. Trois heures d’agonie, de 11 à 14 heures. Il est maintenant 17 heures, je ne saurais plus en parler. Il y a autre chose en moi. Il y a ce que mon Médecin divin m’a dit au cours de mon agonie. Mais c’est là un trésor qui m’est réservé. Je regrette la partie perdue de la leçon. Mais puisque le Seigneur ne me l’a pas répétée, je le crois content que cela ait tourné de cette manière.

201.2

« Nous voici, Maître ! Dit, en le saluant, Thomas qui, avec Philippe et Barthélemy, se trouve au-delà de la Porte.

– Judas n’est pas là ? Pourquoi ? demandent certains.

– Non. Nous sommes ici depuis le début de la matinée par crainte que tu n’arrives plus tôt, mais lui, on ne l’a pas vu. Moi, je l’ai rencontré hier. Il était avec Sadoq le scribe, tu sais, Joseph ? Ce vieil homme, maigre, avec une verrue sous l’œil ; il y en avait d’autres aussi… des jeunes, ceux-là. Je lui ai crié : “ Je te salue, Judas ” mais il ne m’a pas répondu, feignant de ne pas me connaître. J’ai dit : “ Mais qu’est-ce qu’il a, celui-là ? ” et je l’ai suivi quelques mètres. Il s’est séparé de Sadoq, avec qui il paraissait être un lévite, et il est parti avec les autres de son âge qui… n’étaient sûrement pas des lévites… Et maintenant il n’est pas là… Il savait bien, pourtant, que nous avions décidé de venir ici ! »

Philippe se tait. Barthélemy serre les lèvres au point de presque les supprimer, comme pour mettre une barrière au jugement qui lui monte du cœur.

« Bien, bien ! Allons-y tout de même ! Je ne pleurerai certainement pas son absence, dit Pierre.

– Attendons encore un peu. Peut-être a-t-il été arrêté en route » intervient Jésus sur un ton sérieux.

Ils s’adossent au mur du côté de l’ombre, les femmes ensemble, les hommes formant un autre groupe.

Ils sont tous en habits de fête. Pierre a vraiment une tenue luxueuse : il arbore une coiffure toute neuve, blanche comme la neige, que tient un galon brodé, rouge et or. Il a mis son plus beau vêtement, couleur grenat très foncé, embelli par une ceinture neuve qui ressemble au galon du couvre-chef et d’où pend un couteau avec gaine comme un poignard, avec une poignée ciselée et le fourreau de laiton tout ajouré au travers duquel luit le fer bien luisant de la lame. Les autres aussi sont tous plus ou moins armés. Seul Jésus est sans armes, en vêtement de lin très blanc, avec un manteau couleur bleuet que Marie lui a sûrement tissé pendant l’hiver. Marziam porte un habit rouge clair avec un galon plus foncé au cou et aux poignets, et un galon du même genre brodé, à la hauteur de la ceinture et aux bords du manteau, que l’enfant garde toutefois plié sur son bras. Il le caresse avec satisfaction, levant de temps en temps son petit visage, moitié souriant, moitié préoccupé… Pierre tient aussi à la main un paquet qu’il porte soigneusement.

201.3

Le temps passe… mais Judas n’arrive toujours pas.

« Il n’a pas daigné… » grommelle Pierre ; il ajouterait volontiers quelque chose, mais l’apôtre Jean dit :

« Peut-être nous attend-il à la Porte Dorée… »

Ils se rendent au Temple, mais Judas n’y est pas.

Joseph d’Arimathie perd patience et dit :

« Allons-y. »

Marziam pâlit légèrement et il donne un baiser à Marie en disant :

« Prie !… prie !

– Oui, mon chéri. N’aie pas peur. Tu sais très bien… »

Marziam s’attache alors à Pierre. Il serre nerveusement sa main et, ne se sentant toujours pas en sécurité, voudrait prendre la main de Jésus.

« Moi, je ne viens pas, Marziam. Je vais prier pour toi. Nous nous verrons après.

– Tu ne viens pas, Maître ? Pourquoi ? dit Pierre, surpris.

– Parce que cela vaut mieux… »

Jésus est très sérieux, je dirais même triste, et il ajoute :

« Joseph, qui est juste, ne peut qu’approuver ma conduite. »

En effet, Joseph ne réplique pas et, par son silence et un soupir éloquent, il approuve.

« Dans ce cas… allons-y… »

Pierre est un peu peiné.

Marziam s’attache alors à Jean et ils reprennent leur marche, précédés de Joseph qu’on salue continuellement par de profondes inclinations. Simon et Thomas les accompagnent. Les autres restent avec Jésus.

201.4

Ils entrent dans la salle où Jésus était entré en son temps. Un jeune homme, en train d’écrire dans un coin, se lève dès qu’il voit Joseph et s’incline jusqu’à terre.

« Que Dieu soit avec toi, Zacharie. Va vite chercher Azraël et Jacob. »

Le jeune homme s’éloigne, pour revenir presque aussitôt avec deux rabbins, ou chefs de synagogues, scribes, je ne sais trop. Ce sont deux personnages renfrognés qui n’inclinent leur suffisance que devant Joseph. Derrière eux, entrent huit autres personnages moins imposants. Ils s’assoient, laissant debout les demandeurs, Joseph d’Arimathie compris.

« Que veux-tu, Joseph ? demande le plus âgé.

– Présenter à votre sagacité ce fils d’Abraham qui est arrivé à l’âge prescrit pour entrer dans la Loi et se diriger par lui-même.

– Il t’est apparenté ? »

Ils regardent avec surprise.

« En Dieu, nous sommes tous parents. Mais cet enfant est orphelin et cet homme, de l’honnêteté duquel je me porte garant, l’a pris pour que son foyer ne soit pas privé de descendance.

– Qui est cet homme ? Qu’il réponde lui-même.

– Simon, fils de Jonas, de Bethsaïde en Galilée, marié, sans enfant, pêcheur pour le monde, fils de la Loi pour le Très-Haut.

– Et toi, galiléen, tu assumes cette paternité ? Pourquoi ?

– Il est dit[1] dans la Loi de faire preuve d’amour envers la veuve et l’orphelin. C’est ce que je fais.

– Cet homme peut-il donc connaître la Loi au point de mériter de… Mais toi, enfant, réponds : qui es-tu ?

– Yabeç Marziam, fils de Jean, des campagnes d’Emmaüs, âgé de douze ans.

– Judéen, donc. Est-il permis à un galiléen de s’en charger ? Interrogeons les lois.

– Mais que suis-je ? Lépreux ou maudit ? »

Le sang de Pierre commence à bouillir.

« Tais-toi, Simon. Je parle pour lui. Je vous ai dit que je me porte garant de cet homme. Je le connais comme s’il était de ma maison. Joseph l’Ancien ne proposerait jamais une chose contraire à la Loi, ni aux lois. Veuillez examiner l’enfant avec justice et empressement. La cour est pleine d’enfants qui attendent l’examen. Ne lambinez pas, par amour pour tous.

– Mais qui nous prouve que l’enfant a douze ans et qu’il a été racheté au Temple ?

– On peut le prouver par les Ecritures. C’est une recherche ennuyeuse, mais que l’on peut faire. Enfant, tu m’as dit que tu es l’aîné ?

– Oui, seigneur. Tu peux le voir puisque j’ai été consacré au Seigneur et racheté par la taxe imposée.

– Recherchons donc ces attestations… dit Joseph.

– Inutile, répondent sèchement les deux chicaneurs.

201.5

– Approche, mon enfant. Récite-nous le décalogue. »

L’enfant l’énonce avec assurance.

« Donne-moi ce rouleau, Jacob. Lis, si tu sais lire.

– Où, rabbi ?

– Où tu veux. A l’endroit où tes yeux tombent, dit Azraël.

– Non. Ici. Donne-le moi » dit Jacob.

Il déroule le rouleau jusqu’à un endroit donné, puis il ordonne :

« Ici.

– “ Alors, il leur dit secrètement : ‘ Bénissez le Dieu du Ciel et louez-le en présence de tous les vivants, car il a fait preuve de miséricorde envers vous. Certes, il est bon de tenir caché le secret du roi, mais il est honorable de révéler…’ ” »

– Assez ! Assez ! Qu’est-ce que c’est ? » demande Jacob en montrant les franges de son manteau.

– Les franges sacrées, seigneur : nous les portons pour nous rappeler les commandements du Seigneur.

– Est-il permis à un israélite de manger de n’importe quelle viande ? demande Azraël.

– Non, seigneur, seulement celles qui sont déclarées pures.

– Enonce-moi les préceptes… »

Docilement l’enfant attaque la litanie des “ Tu ne feras pas ”.

« Assez, assez ! Pour un galiléen, tu en sais presque trop. Homme, il t’appartient de jurer que ton fils est majeur. »

Avec la meilleure grâce dont il est encore capable après tant d’impolitesses, Pierre prononce son petit discours paternel :

« Comme vous l’avez remarqué, mon fils, arrivé à l’âge prescrit, est capable de se diriger en connaissant la Loi, les préceptes, les coutumes, les traditions, les cérémonies, les bénédictions et les prières. Par conséquent, comme vous l’avez constaté, sa majorité peut être demandée par moi et par lui. En vérité, j’aurais dû être le premier à m’exprimer, mais ici les coutumes ont été violées — et pas par nous, galiléens —, de sorte que l’enfant a été interrogé avant son père. Mais je vous dis maintenant : étant donné que vous l’avez reconnu capable, à partir de cet instant, je ne suis plus responsable de ses actes, ni devant Dieu, ni devant les hommes.

– Passez à la synagogue. »

Le petit cortège passe à la synagogue entre les visages hargneux des rabbins que Pierre a remis à leur place.

Devant les pupitres et les lampes, Marziam subit la coupe des cheveux que l’on raccourcit des épaules jusqu’aux oreilles. Ensuite Pierre, qui a ouvert son petit paquet, en tire une belle ceinture de laine rouge avec des broderies jaune d’or. Il la serre à la taille de l’enfant. Puis, pendant que les prêtres lui attachent au front et au bras des bandelettes de cuir, Pierre s’affaire à fixer les franges sacrées au manteau que Marziam lui a passé. Il est bien ému, Pierre, quand il entonne la louange au Seigneur…

201.6

La cérémonie est terminée. Ils se glissent dehors rapidement et Pierre dit :

« Ouf ! Je ne me contenais plus ! Tu as vu, Joseph ! Ils n’ont même pas accompli le rite. Peu importe. Toi… toi, mon fils, tu as quelqu’un qui te consacre… Allons prendre un petit agneau pour le sacrifice de louange au Seigneur. Un petit agneau, tendre comme toi. Je te remercie, Joseph ! Toi aussi, dis “ merci ” à ce grand ami. Sans toi, ils nous auraient traités très mal.

– Simon, je suis heureux d’avoir pu être utile à un juste comme toi, et je te prie de venir à ma maison de Bézéta pour le banquet. Et tous avec toi, c’est naturel.

– Allons le dire au Maître. Pour moi… c’est trop d’honneur ! » répond l’humble Pierre ; mais son visage rayonne de joie.

Ils traversent de nouveau les cours et les atriums jusqu’à la cour des femmes où toutes félicitent Marziam. Puis les hommes passent dans l’atrium des juifs où se trouve Jésus avec ses disciples. Ils sont tous unis en une même communion de bonheur et, pendant que Pierre va sacrifier l’agnelet, ils se dirigent à travers portiques et cours jusqu’à la première enceinte.

201.7

Comme il est heureux, Pierre, avec son enfant, devenu désormais un parfait israélite ! Au point de ne pas voir la ride qui barre le front de Jésus, au point de ne pas remarquer le silence plutôt accablant de ses compagnons. C’est seulement dans la salle de la maison de Joseph – quand l’enfant, à la question rituelle sur ce qu’il a l’intention de faire plus tard déclare : « Je serai pêcheur comme mon père » –, c’est seulement à ce moment-là que, à travers ses larmes, Pierre se souvient et comprend…

« Mais… Judas a mis une goutte de poison dans cette fête… Tu en es meurtri, Maître… et les autres en sont attristés. Pardonnez-moi tous si je ne m’en suis pas rendu compte plus tôt… Ah, ce Judas !… »

Je crois que son soupir se trouve dans tous les cœurs… Mais Jésus, pour enlever le poison, s’efforce de sourire et dit :

« Ne te tourmente pas, Simon. Il ne manque que ton épouse à la fête… et je pensais aussi à elle, qui est si bonne et qui se sacrifie toujours. Mais elle aura bien vite une joie inattendue et accueillie on ne peut mieux. Pensons au bien qu’il y a dans le monde. Viens. Alors, Marziam a très bien répondu ? Je le savais d’avance… »

Joseph rentre après avoir donné des ordres aux serviteurs :

« Je vous remercie tous, dit-il, de m’avoir rajeuni par cette cérémonie et de me faire l’honneur de recevoir dans ma maison le Maître, sa Mère, ses parents, et vous, chers disciples. Venez au jardin. Il y a de l’air et des fleurs… »

Sur ce, tout prend fin.


Notes

  1. Il est dit en : Ex 22, 21-23 ; Dt 14, 28-29 ; 16, 11 ; 24, 17-21 ; 26, 12-13 ; 27, 19 ; Is 1, 17. Le devoir d’aimer la veuve et l’orphelin et de leur venir en aide est rappelé à plusieurs reprises dans l’œuvre de Maria Valtorta, par exemple en 229.3 et en 557.6. La prescription de l’Exode sera citée textuellement en 335.14.