Et, en effet, peu après j’ai effleuré la mort. Maintenant je me trouve plus de l’autre côté que sur la terre. Mais le souvenir des souffrances du Christ est plus douloureux et me bloque le cœur tout autant moralement que physiquement.
32. Le 12 février
1944-02-12
32
20 février 1950.
Rm 8, 17-19.
«Il est normal qu’un fils ressemble à son père. Il a été expliqué en quoi consiste cette image et ressemblance de l’homme, fils adoptif de Dieu, avec son Père céleste[1]. Il a été dit aussi avec quels moyens et d’après quel exemple l’homme peut arriver à ressembler toujours plus à la Perfection éternelle. Enfin, il a été établi comme vérité que ceux qui vivent selon l’esprit peuvent appeler “Père” leur Dieu, et l’appeler avec la voix qui lui est la plus chère: celle de Jésus qui, avec son esprit, habite dans les fils de Dieu.
Mais un père ne donne pas seulement son amour et ses traits de ressemblance à ses enfants. Il leur donne aussi ses richesses et son héritage.
La Première Personne de la très sainte Triade donne à son Fils consubstantiel au Père le Royaume et la possession de tout ce qui est au Ciel et sur la Terre. De la même façon il donne à ses fils adoptifs, les frères de Jésus dans la chair, de participer au Royaume et à la possession du Fils. Il a déjà donné aux hommes le droit de participer à la vie divine à travers la Grâce. Il leur avait déjà donné le droit de participer aux trésors du Christ à travers la vie dans le Corps mystique. Mais, après l’existence terrestre, il veut aussi donner aux hommes le droit de participer aux biens du Ciel: le co-héritage avec le Christ.
Voilà donc les dons qui reflètent le désir du Père, du Fils et du Saint-Esprit: les Trois qui, comme ils sont une seule chose, ainsi ont-ils une pensée unique, une volonté unique, un amour unique.
Quel doit être le désir des fils d’adoption correspondant à celui de Dieu? Le même. Co-participation à la vie divine, à travers la fidélité à la Grâce et l’union au Corps mystique. A travers une vie vécue de façon à atteindre le but final: cette co-participation, ce co-héritage des biens du Ciel.
On vous a montré[2] comment il n’y a pas de victoire sans lutte, et comment les décorations et la palme de gloire ne sont pas gagnées si d’abord on n’est pas passé par la douleur et la croix, moyens grâce auxquels le Christ a été exalté par le Père, après son obéissance et son humiliation suprêmes. De même que vous désirez, et à juste titre, l’héritage commun du Royaume céleste dont l’Agneau de Dieu, le Verbe Incarné, est le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs, de même vous devez désirer d’être aussi des cohéritiers à sa part de douleur, d’immolation, d’humiliation, d’obéissance. Seulement de cette façon vous pourrez être glorifiés vous aussi avec lui, le Victorieux, le Glorieux.
Votre chemin terrestre est toujours bref par rapport à l’éternité. Relatives, toujours relatives sont la souffrance et la croix, si on les compare à la joie céleste qui est infinie. Infinie comme le sont toutes les choses que Dieu destine à ceux que déjà il reconnaît comme étant “ses fils et ses héritiers”.
Quelle est la récompense du bienheureux? Avoir Dieu. Donc il n’est pas faux de dire que cette joie sera infinie, car Dieu est infini. Dans la Révélation que Dieu fera de lui-même, de son Mystère, le bienheureux se réjouira d’une joie sans mesure, donc infinie.
Pour ces mêmes raisons, les humiliations terrestres ont toujours une valeur relative lorsqu’elles sont comparées à la gloire qui prendra corps chez les élus quand Dieu leur communiquera, en mesure pleine et parfaite, sa Grandeur, sa Beauté, sa Connaissance, son Feu d’Amour, sa Lumière, tous ses Attributs, tous ces Biens, toutes ces gloires, toutes ces vertus que Dieu tend à communiquer de façon relative, c’est-à-dire proportionnée aux vivants. Il le fait d’une manière toujours plus vaste, plus profonde et plus haute, à mesure que le vivant grandit dans la vie surnaturelle, à mesure qu’il se vide de son propre moi et de tout ce qui l’empêche de bien accueillir Dieu, tant que dure son séjour sur la Terre.
Alors, à la fin des temps, quand les corps des saints ressuscités seront glorifiés et réunis à leur esprit déjà glorieux et bienheureux, alors seulement la création, en attente depuis des millénaires, verra la révélation des fils de Dieu. La révélation de ce que les fils de Dieu auraient été depuis le commencement si au commencement le premier d’entre eux n’avait pas péché, si par cette Tache sacrilège, avilissante et douloureuse, l’homme n’avait pas sali la Création que Dieu avait si bien forgée.
Alors toutes choses seront restaurées telles que Dieu les avait conçues avant de les créer. Le diable et ses serviteursseront jetés dans la mare éternelle, sans plus liberté de sortiret d’agir pour les siècles des siècles. Lorsque la création sera délivrée de la présence du Prince du mal – par qui sont entré dans le monde la faute, la douleur et la mort – et quand auront disparu aussi la mort et la douleur, alors les choses qui furent avant auront cessé. Toutes choses qui, à leur origine étaient belles, bonnes – sans deuils et misères, sans férocités ni mensonges, sans malices et corruptions, – mais que Satan et la faiblesse de l’Homme et puis des hommes avaient perverti, rendu laides, mauvaises, douloureuses, cruelles, trompeuses et corrompues, redeviendront ce qu’elles auraient dû être.
Ce sera un monde nouveau, la Jérusalem éternelle. Ce seraun monde où il ne sera plus possible à Satan de pénétrer, ni à la douleur de torturer, ni à la malice de souiller, ni à la violence de nuire et de donner la mort. Et il sera éternel.
Ce sera la grande révélation des fils, du Peuple éternel de Dieu, révélation dont Dieu seul connaît la magnificence, lui qui sait tout et voit tout depuis son éternité. Qui, dans sa Pensée, connaît et voit cette révélation avec l’œil du Verbe. Par qui les fils de Dieu eux aussi auront la parfaite révélation de Dieu, et le connaîtront sans aucune restriction».
1943-06-19
Je fais précéder la transcription de deux mots d’explication.
J’étais en train de prier; il était midi et je priais encore parce que, au cours des six heures de la matinée, j’avais été interrompue si souvent que je n’avais pas pu terminer mes oraisons matinales. La dernière interruption: la visite d’une jeune maman angoissée. Bref, il était midi et je n’avais pas pu me concentrer en paix pendant dix minutes d’affilée.
Pendant que je pratiquais abondamment la patience je pensais, pour me consoler, aux paroles entendues très tard hier soir, et je me promettais de les copier[3] pour apporter un peu de douceur à mon cœur. Car ce sont des paroles d’une très haute suavité. J’en ai encore l’âme toute parfumée. Au lieu de cela, voilà que je dois interrompre ma prière pour écrire ce que je vais copier maintenant et qui me semble être la réponse à une de vos questions, formulée dans une lettre, question à laquelle je ne pensais plus.
Et maintenant que j’ai commencé par ce prologue, je continue, copiant d’abord les paroles d’aujourd’hui et puis celles d’hier soir.
Jésus dit:
“Il y a quelques jours, le Père[4] a écrit qu’il était perplexe face à la véritable source de l’actuel fléau ‘parce qu’un règne divisé en lui-même n’est plus un règne’. Je montrerai au Père que cela est possible, la division étant purement apparente.
Lucifer, dans ses manifestations, a toujours essayé d’imiter Dieu. Tout comme Dieu a donné à chaque nation son ange tutélaire, ainsi Lucifer lui a donné son démon. Mais comme les différents anges des nations obéissent à un seul Dieu, ainsi les différents démons des nations obéissent à un seul Lucifer.
L’ordre donné par Lucifer dans l’évènement présent aux divers démons ne change pas selon les états. C’est un seul et même ordre pour tous. D’où on peut comprendre que le règne de Satan n’est pas divisé et donc dure.
Cet ordre peut être énoncé de la façon suivante: ‘Semez l’horreur, le désepoir, les erreurs pour que les peuples se détachent de Dieu en le maudissant’.
Les démons obéissent et sèment horreur et désepoir, éteignent la foi, étranglent l’espoir, détruisent la charité. Sur les ruines, ils sèment la haine, la luxure, l’athéisme. Ils sèment l’enfer. Et ils réussissent car ils trouvent le terrain déjà propice.
Mes anges aussi luttent pour défendre le pays que je leur ai assigné. Mais mes anges ne trouvent pas un terrain propice. Ils sont donc perdants face à leurs ennemis infernaux. Pour vaincre, ils devraient être aidés par des esprits vivant dans et pour le bien. Vivant en moi. Ils en trouvent. Mais ils sont trop peu nombreux par rapport à ceux qui ne croient pas, qui n’aiment pas, qui ne pardonnent pas, qui ne savent pas souffrir.
Il convient de le répéter: ‘Satan a demandé de vous passer au crible’. Et le crible révèle que la corruption existe comme au temps du déluge, corruption aggravée par le fait que vous avez eu le Christ et son Église, tandis qu’au temps de Noé ce n’était pas le cas.
Je l’ai déjà dit[5] et je le répète: ‘C’est une lutte entre le Ciel et l’Enfer’. Vous n’êtes qu’un paravent mensonger. Derrière vos troupes se battent les anges et les démons. Derrière vos prétextes se cache la vraie raison: la lutte de Satan contre le Christ.
C’est une des premières sélections de l’humanité, dont la dernière heure approche, pour séparer la moisson des élus de la moisson des réprouvés. Malheureusement, la moisson des élus est maigre comparée à l’autre.
Quand le Christ viendra pour vaincre l’éternel adversaire dans son Prophète, il en trouvera peu qui soient marqués par la Croix dans leur esprit.”
Et voici les paroles d’hier soir.
Jésus dit:
“Pour obtenir les véritables fruits de l’Eucharistie, il ne faut pas la considérer comme un épisode qui se répète à des moments plus ou moints éloignés, mais en faire la pensée de base de sa vie.
Vivre en pensant à Moi-Eucharistie qui m’apprête à venir ou qui suis venu en vous, faisant de cette rencontre un présent continu qui dure aussi longtemps que dure votre vie. Ne pas vous séparer de moi dans votre esprit, œuvrer dans le rayon qui jaillit de l’Eucharistie, ne jamais sortir de son orbite comme des planètes qui tournent autour du soleil et vivent grâce à lui.
En cela aussi je te propose Marie comme modèle. Son union avec moi doit être le modèle de ton union avec moi. La vie de Marie, ma Mère, fut entièrement eucharistique. La vie de Maria, la petite victime, doit être entièrement eucharistique.
Si Eucharistie signifie communion, Marie vécut eucharistiquement pendant presque toute sa vie[6]. Car j’étais en ma Mère avant d’être au monde comme homme. Et je ne cessai point d’être en elle lorsque je ne fus plus de ce monde comme homme. Nous ne nous sommes plus séparés du moment où l’obéissance fut sanctifiée jusqu’à la hauteur de Dieu et où je devins chair dans son sein si pur que les anges, en comparaison, le sont moins, si saint qu’aucun ciboire pour m’acceuillir n’est tel.
Seulement dans le sein de Dieu y a-t-il une sainteté plus parfaite que celle de Marie. Elle est, après le Dieu Unique en Trois Personnes, la Sainte des Saints.
S’il vous était accordé, à vous mortels, de voir la beauté de Marie telle qu’elle est, vous en seriez ravis et sanctifiés. Il n’y a pas de comparaison dans l’Univers qui serve à vous dire ce qu’est ma Mère. Soyez saints et vous la verrez.
Et si voir Dieu est la joie des bienheureux, voir Marie est la joie de tout le Paradis. Car en elle, non seulement se délectent les chœurs des anges et la foule des saints, mais le Père, le Fils et l’Esprit Saint la contemplent comme l’œuvre la plus belle de leur Trinité d’amour.
Nous ne nous sommes jamais séparés. Elle aspirait à moi, avec toute la force de son cœur virginal et immaculé, en attendant le Messie qui avait été promis. Communion très pure de désir qui m’attirait des profondeurs du ciel. Communion encore plus vive du moment de la bienheureuse annonciation jusqu’à l’heure de ma mort sur la croix.
Nos esprits étaient toujours unis par l’amour. Communion d’amour très intense et d’immense douleur pendant mon martyre et aux jours de ma sépulture. Communion eucharistique après la glorieuse Résurrection et l’Ascension, jusqu’à l’Assomption qui fut l’éternelle union de la Mère très pure et du Fils divin.
Marie fut l’âme eucharistique parfaite. Elle savait retenir son Dieu par un amour ardent, une pureté superangélique, une adoration continue. Comment aurais-je pu me séparer de ce cœur qui vivait de moi? Je restais même après la consommation des espèces.
Les paroles que je dis à ma Mère pendant les trente-trois ans où je fus son fils sur la terre ne sont rien comparées aux entretiens que je-Eucharistie eus avec Elle-Ciboire. Mais ces paroles-là sont trop divines et trop pures pour qu’esprit humain puisse les connaître et bouche humaine les répéter. Dans le temple de Jérusalem, seul le prêtre entrait dans le Saint des Saints où se trouvait l’Arche du Seigneur. Mais dans le temple de la Jérusalem céleste, moi seul, Dieu, j’entre et connais les secrets de l’Arche très sainte qu’est Marie, ma Mère.
Efforce-toi d’imiter Marie. Et puisque c’est une chose trop ardue, demande à Marie de t’aider. Ce qui est impossible à l’être humain est possible à Dieu, et très possible si on le demande en Marie, avec Marie, par Marie.”
1945-05-31
Jésus dit, pour sœur Gabriella:
«De la part de ma Mère, paix et bénédiction pour Gabriella. Fais que ton cœur ne cesse de se dilater, non seulement en ce qui concerne la croix de la maladie, mais aussi sa pleine ouverture à moi. L’invasion de l’Amour est douloureuse car l’Amour n’est pas que douceur, il est ce qu’il fut quand il était chair: douleur. Je suis mort pendant trente-trois ans de la douloureuse douceur de faire la volonté de Dieu. L’Amour est un cautère qui brûle pour guérir l’âme de son humanité qui, telle une maladie proliférante, essaie sans cesse de se réveiller et de s’installer ailleurs pour faire du mal. Moi, je détruis pour créer. Mais lorsque tous les filets de l’humanité sont détruits, alors l’âme jouit dès cette terre de la liberté supérieure et bienheureuse des anges.»
Ensuite… vraiment tirée par les oreilles comme une élève négligente, je suis obligée d’écrire ce qui suit pour madame A. P.22, qui ne m’avait rien demandé directement.
Jésus dit:
«En raison de ta prudence, tu mérites la parole que tu désires et que tu ne demandes pas. Qu’elle te soit donnée, et avec elle paix et bénédiction. Pour te réconforter de ces dernières années, sois-en certaine: de tous ceux que tu as approchés par des relations de sang, d’affection, d’amitié ou d’amour du prochain, il n’en est pas un qui puisse te reprocher d’avoir nui à son âme. Rares sont ceux qui peuvent se l’entendre dire. Persévère jusqu’à ta naissance en moi. Tu retrouveras ceux que tu as aimés en union à Dieu. Paix et bénédiction, et sois remplie d’allégresse en raison de mon amour.»
Voici quatre jours que Jésus me disait: «Ecris.» Mais c’est comme ça… il est peu conforme à mes sentiments de me faire exposer ces choses que je n’écrivais pas, même si je me réjouissais pour cette dame, mon amie. Je disais: «Et quand je l’aurai écrit? ça restera ici, car je ne vais certainement pas le lui remettre. Alors autant ne pas écrire.»
Ce matin, j’ai essuyé un beau reproche, qui disait:
«Lorsque je t’ai conseillé de faire une exception pour cette âme et de l’appeler auprès de toi, c’est parce que je vois les cœurs et les besoins. Je te rappelle l’Evangile. On y lit: “Malheur à ceux qui sont seuls”23. Tu es encore trop seule. Tu as la protection d’un prêtre, et c’est déjà beaucoup. Il sert à poser un sceau de sécurité sur ta mission. Mais il y a autour de toi tant de personnes qui ne sont pas saintes! Et tu as besoin d’amis, tout comme, moi, j’en avais. Comme j’ai choisi les miens, je choisis les tiens, pour que tu en aies. Or cette personne sait tout exactement, elle sait aussi se taire – une vertu bien rare! –, elle n’a éprouvé aucun ressentiment – elle l’aurait pu, pourtant –, ne l’a pas fait peser sur toi et est revenue dès que tu lui as dit: “Viens.” Si donc je veux récompenser cette personne qui a un “profond” désir dans le cœur et voudrait le voir satisfait pour marcher plus sereinement, dans sa solitude, à la rencontre du “grand pas”, pourquoi te refuser? je t’ai dit, voici plusieurs mois24, que tu étais punie pour avoir donné raison aux autres de préférence à ton directeur spirituel, qui parlait en mon nom. Veux-tu en revenir là? La punition ne t’a-t-elle pas suffi? ignores-tu que, au beau milieu de “ces autres” qui disent le contraire de moi, il y a aussi ton propre moi? Il peut être là, et cela toutes les fois où tu t’obstines. Ecris donc et parle ensuite au Père Migliorini. Obéis-moi d’abord, puis à lui. Et sois surnaturellement charitable à l’égard de cette amie que je t’ai apportée pour ton bien.»
1946-09-22
Azarias dit:
«Mon âme, depuis que tu sais ce qui se cache dans certains cœurs, tu agis comme un voyageur qui rencontre sur son chemin un objet repoussant, mais qui passe outre après le premier regard involontaire, et laisse derrière lui cette vision répugnante sans s’arrêter pour l’examiner, en s’efforçant de ne pas même s’en souvenir, mais en fixant au contraire son regard sur les fleurs, les plantes ou les bons voyageurs qu’il rencontre. Regarde en avant, regarde les bonnes choses de Dieu, tes frères bons, regarde ton Seigneur en qui tu te confies. Laisse tomber même le souvenir des duplicités, des intérêts, des égoïsmes, des avidités, des orgueils, de la désaffection cachée sous une fausse apparence d’amour. Laisse dans la boue ce qui est boue et avance; ouvre les ailes, lève-toi, vole où te veut l’Amour, réjouis-toi dans ton Seigneur, et, avec la charité joyeuse et active des enfants de Dieu, prie pour son Eglise qui a tant besoin de grâce.
La grâce est salut, sagesse, amour. Dans ses membres préposés au soin des âmes, l’amour et la sagesse sont maintenant beaucoup plus nécessaires à l’Eglise que la science. Mais la science abonde au détriment des autres choses. La lumière spirituelle s’éteint, laissant la lueur rougeâtre de leurs feux humains s’y substituer. Offre toute ta douleur et tout ton dégoût, tout ton sacrifice et tout ton pardon, afin que la grâce ranime les trop nombreux esprits mourants membres du sacerdoce.
Tu en retireras plus de bonheur que de ce que ta mission de porte-parole te donnerait et te donnera. C’est un don que tu reçois. Ton amour, ta douleur, ton dégoût, ton sacrifice et ton pardon sont au contraire des dons que tu fais. Or tu as entendu le Seigneur Jésus dire: “Il est plus grand de donner que de rece voir.”
Recevoir impose également un poids d’obligations. Donner est un allégement pour l’esprit, c’est mettre des ailes, c’est s’enflammer des feux célestes. Donne donc, sans mesure, et selon la promesse qui ne peut mentir, “une mesure débordante sera versée en ton sein” dès ici-bas, et te couvrira de lumière bienheureuse dans l’autre vie.
Tu vois! Ils savent par cœur les paroles inspirées et celles de l’Evangile. Ils savent par cœur ce qui est la lettre, mais ne possèdent pas l’esprit de la lettre. Pourquoi cela, qui les empêche d’avancer sur les voies de la véritable justice? Parce que leur volonté spirituelle est faible, la grâce y rencontre de nombreux obstacles, quand elle n’est pas mise en fuite par de véritables fautes, par l’esprit de vaine gloire. Vaine gloire de leur responsabilité, vaine gloire de la facilité à prêcher, vaine gloire démesurée à l’occasion d’un réel commencement de vertu relâché par la suite, mais qui leur a créé une réputation de sainteté qu’ils acceptent même après que leur vertu a diminué; et vaine gloire, même, de leur prestance physique, ou du savoir qu’ils ont acquis. Que de vanité! Vaine gloire des succès obtenus, des églises construites, des fondations de couvents, vaine gloire, vaine gloire, vaine gloire.
“Si nous vivons par l’esprit, marchons aussi sous l’impulsion de l’Esprit, sans nous provoquer ou nous envier mutuellement”, dit l’Apôtre dans l’épître d’aujourd’hui.
Confrontons les actions. D’un côté il y a toi, avec ton dépouillement désintéressé de ce qui pouvait te procurer de la gloire, même humaine. Satan t’a tenté nombre de fois sur ce point. Il ne pouvait te tenter que sur ton esprit et ta position élevée, et il l’a fait. A cause de ton infirmité et de ta nécessité de recevoir des soins, il était facile de t’assaillir en suscitant la peur du lendemain ou en te montrant l’utilité de faire une publication. Voici que le Tentateur, pour te faire tomber, a éprouvé ta situation morale et ta condition matérielle: l’orgueil de l’esprit, le besoin de la chair. Si tu avais accepté son maudit conseil, en mentant à Dieu et aux hommes, et en dérobant à Dieu, tout serait fini. N’as-tu jamais réfléchi au fait que le véritable évangile ordonné que tu as reçu a commencé après que tu as dépassé les tentations d’appropriation abusive, de but lucratif et de gloire? Tu as d’abord dû vaincre, ensuite tu as obtenu.
Maintenant observons l’autre côté. Sans aucun mérite de leur part[7], Dieu leur a accordé un don, un grand don, en y mettant quelques clauses. S’ils avaient médité les paroles qui accompagnent le don, ils auraient compris que c’était pour éprouver leur esprit. Sévère avertissement pour l’autre ordre religieux[8] auquel ton esprit aspirait et aspire encore, par une vraie vocation à laquelle une insondable pensée de Dieu s’est opposée. Tu te demandes pourquoi, toi, qui es franciscaine en esprit depuis l’enfance, si totalement et fidèlement franciscaine, tu as dû subir l’imposition d’un autre tiers-ordre non désiré[9] à cause d’un déplorable désintéressement de tes confrères qui te délaissèrent? Pourquoi tu n’as pas même été interrogée sur une chose d’une telle importance? C’est ta continuelle question quand tu embrasse les deux scapulaires. tu en sauras la raison au ciel. Dieu se sert des tiers pour éprouver les premiers, souvenez-vous en toujours. En cette phrase se trouve l’explication telle que tu peux l’avoir pour le moment.
C’est là un sévère avertissement pour l’autre ordre. Cela aurait dû les faire réfléchir. Les clauses qui conditionnent le don et qui lui sont unies auraient dû les faire réfléchir! Ils ne l’ont pas fait. La vanité les a pris dans ses tentacules, en a étranglé la charité, la justice, le discernement, l’obéissance. Elle les a rendus cruels, envieux, provocateurs, et bourreaux d’une innocente.
Est-ce à toi que s’adresse Paul, ou bien à eux? C’est à eux qu’il s’adresse, ainsi qu’à tous ceux qui devraient être des maîtres spirituels. Tu ne peux leur parler. Chacun à sa place. Par ton intermédiaire, c’est la Sagesse et tes actions qui leur parlent, en vain. Mais Paul, l’Apôtre des gentils, peut leur parler. Charitable mais ferme, il leur dit: “Si l’un de vous est pris en faute… instruisez-le dans un esprit de douceur.”
Voilà où ils font une erreur de jugement, car celui-ci n’est pas sincère. Ils disent que tu peux être trompée? Mais alors pourquoi ne te montrent-ils pas en quoi, avec amour? Pourquoi? Parce que leur affirmation est fausse, et ils n’ont rien pour prouver leurs dires. Et, à cette première erreur de vouloir te mortifier, pour ne pas confesser que Dieu t’a aimée de façon extraordinaire, ils ajoutent celle d’être sans douceur avec toi.
“Et veille bien sur toi-même, afin de n’être pas tenté toi aussi.” Oh! Combien de choses la charité me fait-elle taire à ce sujet! La désobéissance à la parole de Dieu, l’arrogance et le désordre envers les règles canoniques et les évêques des diocèses, la vanité de se sentir et se montrer savant en sagesse et en spiritualité inexactes, ne sont-ils pas les tentations qu’ils accueillent et qui leur sont devenues une seconde nature?
“Portez les poids les uns des autres, ainsi vous accomplirez la Loi du Christ.” A toi, qui es déjà épuisée par ta mission, Jésus ne voulait pas donner d’autres poids, et il leur avait remis ce que tu ne pouvais pas porter afin qu’eux le portent comme de bons frères. Ils n’en ont pas voulu, ils l’ont au contraire rejeté sur tes épaules en l’aggravant de leurs actes. Leur charité est morte à ce point!
“Si quelqu’un se prend pour un personnage, lui qui n’est rien, il est sa propre dupe.” Le seul qui est, c’est Dieu. Les hommes, tous, sont ce que Dieu et leur volonté veulent. Dieu choisit ses instruments et ses serviteurs. S’ils répondent aux appels et aux ordres de Dieu, alors ils se transforment en ce que Dieu voudrait qu’ils soient. Ceux qui se glorifient d’être quelque chose, soit s’abusent et font partie de “ceux qui ne savent pas ce qu’ils font”, soit sont sciemment coupables de s’attribuer des mérites qui ne leur appartiennent pas et sont des satans.
Paul conseille à ceux qui s’abusent: “Que chacun examine son œuvre, la sienne; alors, s’il y trouve un motif de fierté, ce sera par rapport à lui-même et non par comparaison à un autre. Car c’est sa propre charge que chacun portera.” Il vous est permis de vous glorifier de l’aide que Dieu a vous donnée, de la mission qu’il vous a proposée en vous élisant avec un amour tout particulier, et de votre réponse à la volonté du Seigneur. Mais il ne faut pas vous glorifier d’autre chose, mais vous humilier, en reconnaissant vos propres erreurs, cause de vos malheurs personnels et de ceux des autres; il ne faut pas vous plaindre des malheurs qui constituent l’expiation de vos propres fautes, mais plutôt d’avoir fait du tort à votre prochain. Aux avares et envieux qui saisissent avec avidité, et font un usage injuste de ce qu’ils ont pris, Paul dit: “Que celui qui reçoit l’enseignement de la parole fasse une part dans tous ses biens en faveur de celui qui l’instruit.”
Le premier avec qui ils ont l’obligation de partager, c’est l’instrument qui leur a déjà donné, de façon désintéressée, en se sentant hiérarchiquement inférieur. Et même s’il n’a pas besoin de la parole puisqu’il la reçoit directement, il n’empêche qu’il a besoin de bien d’autres choses qu’il attend de celui qui est son supérieur hiérarchique. Leur justification boiteuse qui prétend: “Il a déjà Dieu qui le dirige” n’est pas valide aux yeux de Dieu. Jamais il n’a été dit de la voix de Dieu: “Celui-ci n’a pas besoin de prêtre car c’est moi qui l’instruis et qui le soigne.”
Quand donc le Christ a-t-il dit à ses lépreux guéris: “Vous n’avez pas à vous rendre chez le prêtre parce que moi, directement, j’ai constaté que vous êtes purifiés”? Jamais. Et quand donc le Christ a-t-il dit: “Je ne vais pas au temple parce que je n’en ai pas besoin pour être conforme à la Loi et avec Dieu”? Jamais. Le Christ a toujours désigné le temple et le sacerdoce comme médiateurs entre les hommes et Dieu. Celui qui refuse de conduire une âme parce que Dieu s’en sert est un déserteur de sa propre armée.
“Ne vous y trompez pas”! Oh! A quoi ça sert de dire: “Maintenant c’est nous qui disons ces choses”? Même certains instruments et certains animaux répètent les mots qui leurs sont enseignés ou transmis. Mais est-ce que ce sont ces instruments ou ces animaux qui ont créé ces mots par leur propre pensée? Le mécanisme ou le perroquet peuvent-ils dire: “Ce que je dis est à moi”? A quoi bon s’abuser soi-même et abuser les hommes quand du ciel quelqu’un vous regarde et voit la plus petite de vos pensées? Voulez-vous vous moquer de Dieu? Vous pensez pouvoir falsifier ses paroles et croire qu’il ne s’en aperçoit pas? Vous voulez vous moquer de lui?
On ne se moque pas de Dieu! Ne vous appuyez pas sur le soutien dangereux et présomptueux de cette pensée: “Jusqu’à maintenant j’ai fait ce que j’ai voulu, même contre ce que l’on disait être la volonté de Dieu, et aucun mal ne m’en est venu; au contraire, j’ai toujours eu davantage de bien-être.” Vous ne savez pas ce que peut vous apporter la minute qui suit. Et, après les nombreuses minutes de la terre, il y a l’éternité pour compter toutes les fois où vous aurez tourné Dieu en dérision et fait preuve de dureté envers vos frères. Dans l’éternité, on récolte ce que l’on a semé. C’est pourquoi l’on devrait infatigablement faire des œuvres spirituelles, c’est-à-dire faire le bien, si l’on ne veut pas ensuite moissonner des ronces pour les feux du purgatoire ou, qu’à Dieu ne plaise!, pour les braises infernales. Faites le bien tant que vous avez le temps de le faire. Tous, et spécialement ceux qui portent un habit qui fait que le monde les observe… car ce monde meurt moins à cause des doctrines perverses que suscite Satan qu’à cause des lumières chargées de l’illuminer et qui, en fait, s’éteignent.
C’est bien ce que dit Paul à ses successeurs, les maîtres spirituels. Mais il est inutile de le leur expliquer. A toi je l’ai dit, pour que tu te sentes le devoir d’intensifier toujours plus la prière et le sacrifice pour eux, et pour que tu puisses dire des paroles justes – je te les ai indiquées – à ceux qui s’intéresseront à ton cas.
Fais confiance à ton compagnon angélique. Je te tiens par la main, je te protège sous mes ailes, je purifie l’air que ton esprit respire car les actions d’autrui le rendent âcre et malsain. Chantons ensemble, toi et moi, dans la joie de faire notre devoir: “Il est beau de louer le Seigneur, de chanter des hymnes à son nom pour proclamer au matin sa miséricorde et sa fidélité durant la nuit. Il est beau de louer celui qui nous écoute, qui nous pose sur le roc, et nous guide sur des voies sûres.”
C’est là, mon âme, le nouveau cantique que Dieu dépose sur tes lèvres par la liturgie d’aujourd’hui.
Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit!»
Direction, non écrite (sur l’ordre de Jésus), sur ce qu’est l’Œuvre dans l’intention de son divin Donateur (en ce jour, le 25 septembre 1946).
Le 28 septembre 1946, Jésus m’explique pourquoi Satan tente d’empêcher que je puisse écrire ce qui m’est dicté sur l’évangile de saint Jean. Direction secrète.
1948-05-25
25 mai 1948
Nuit du 25 au 26 mai 1948, à 1 h du matin
Sur les Trois Fontaines
Le Seigneur dit :
« Ecris : l’attitude des prêtres à l’égard de ses manifestations de miséricorde pour eux-mêmes et pour les fidèles est la cause du glaive planté dans le cœur de Marie et la source de ses larmes désolées[10].
Ecris encore : ce qui fait le plus souffrir le Seigneur et éloigne sa miséricorde de vous, qui en avez un tel besoin, c’est cette attitude obstinée des prêtres de tout rang. Ils s’entêtent à ne pas se prononcer, et, s’ils le font, c’est pour qualifier Marie de Satan, c’est-à-dire de mensonge.
Ecris encore : là où l’on assiste à des miracles de conversions authentiques et durables — or ces miracles sont encore plus grands que les guérisons extraordinaires et subites —, là se trouvent Dieu et la Vierge.
Si Satan devait provoquer de tels phénomènes pour convertir ces pécheurs que vous ne parvenez pas à convertir, il faudrait dire qu’il est plus saint que vous, et plus soucieux de la gloire de Dieu et du salut des âmes que vous ne l’êtes.
Mais cela n’arrivera jamais. Puisque vous êtes incapables de convertir instantanément, alors que les manifestations que vous niez ou dont vous doutez qu’elles soient bonnes, y arrivent, il vous faut reconnaître qu’elles viennent du Ciel. N’attirez pas sur ce sol le châtiment de Dieu, parce que cela causerait le désespoir de trop de personnes, et vous en répondriez devant la justice divine : car j’ai fait de vous des pasteurs et non des loups, des serviteurs préposés à gouverner à ma place mes serviteurs plus petits, et non pas à les maltraiter.
Quant à toi, petit Jean[11], console-moi en écrivant tant que je le veux, malgré l’heure tardive et ton état de santé.
Je suis aussi profondément affligé que le soir de Gethsémani, or toi, tu sais veiller avec moi pour me réconforter. Cette nuit, c’est moi, Jésus, qui demande à poser ma tête sur le sein du petit Jean, car, comme si souvent la nuit lors de ma vie sur terre, je ne trouve personne pour m’accueillir et me procurer le repos. Beaucoup vont même jusqu’à me refuser la pierre de leur cœur pour me servir d’oreiller. Pourtant je leur ferais du bien : je changerais leur cœur de pierre, qui ne connaît plus le Seigneur, en un cœur capable de charité, donc à même de me connaître et de me servir. »
Il me fait écrire jusqu’à 3 h 30 du matin.
Tant que Dieu est présent, ma douleur devant sa douleur est supportable. Mais une fois que je reste seule, elle m’écrase sous le poids des lamentations et des paroles de Jésus, ainsi que sous celui de l’affliction de Marie. Elle ne me sort pas de l’esprit depuis le vendredi 21 au soir, quand Notre-Dame de Fatima m’est apparue. Après m’avoir regardée en pleurant d’un air très attristé, bien que des mains angéliques lui posent sur la tête une couronne de quinze superbes roses, elle ouvrit les mains et écarta les bras de manière à soulever son manteau, ce qui m’a permis de voir sa poitrine, au centre de laquelle était fixé un glaive, dont la poignée et la (?)[12] sortaient de son vêtement blanc. Je ne voyais pas son cœur. Mais je comprenais que le glaive le transperçait, et que notre Mère était profondément désolée et demandait à être consolée… De quoi ? Je me le suis demandé jusqu’à ce soir sans réussir à me l’expliquer. Maintenant, je sais. Et me voilà angoissée, parce qu’il n’est pas en mon pouvoir de retirer ce glaive et de soigner la blessure faite au cœur de Marie.
32.1
Je vois partir un couple de personnes d’une maison des plus modestes. D’un petit escalier extérieur, descend une toute jeune mère tenant dans les bras un bébé, enveloppé dans du linge blanc.
Je reconnais notre Mère. Elle est toujours la même, blonde et pâle, svelte ; chacun de ses gestes est gracieux. Elle est vêtue de blanc et s’enveloppe dans un manteau bleu pâle. Sur sa tête, un voile blanc. Elle porte son Enfant avec mille précautions.
Joseph l’attend au pied de l’escalier auprès d’un âne gris. Sa tunique comme son manteau sont marron clair. Il regarde Marie et lui sourit. Lorsque Marie s’approche de l’âne, il se passe la bride de l’âne sur le bras gauche et prend un instant l’enfant, qui dort paisiblement, pour permettre à Marie de mieux s’installer sur la selle. Il lui rend ensuite Jésus et ils se mettent en route.
Joseph chemine à côté de Marie, sans cesser de tenir sa monture par la bride et en veillant à ce qu’elle marche droit, sans trébucher. Marie tient Jésus sur son sein et, par crainte qu’il prenne mal à cause du froid, elle étend sur lui un pan de son manteau. Les deux époux parlent à peine, mais ils se sourient souvent.
La route, qui n’est pas un modèle du genre, se déroule à travers une campagne que la saison a dénudée. Quelques autres voyageurs les dépassent ou les croisent, mais ils sont rares.
32.2
Plus tard, on voit apparaître des maisons et des murs qui enserrent une ville. Les deux époux y pénètrent par une porte ; commence alors le parcours sur le pavé (très disjoint) de la ville. Il devient plus difficile d’avancer, d’une part parce que la circulation force l’âne à s’arrêter à tout instant, d’autre part parce que, sur les pierres et les trous qui remplacent les pavés manquants, l’âne fait de continuels faux pas qui gênent Marie et l’Enfant.
La route n’est pas plane. Elle monte, bien que légèrement. Etroite, elle passe entre des maisons hautes aux portes exiguës et basses, dont rares sont les fenêtres qui donnent sur la rue. En haut, le ciel apparaît sous la forme de multiples portions d’azur entre les maisons, ou plutôt entre les terrasses. En bas, c’est la foule et le brouhaha, et l’on croise d’autres personnes à pied, ou montées sur un âne, ou conduisant des ânes chargés, et d’autres encore qui suivent une encombrante caravane de chameaux. A un certain endroit, une patrouille de légionnaires romains passe dans un grand bruit de sabots et d’armes, puis disparaît derrière une arcade qui enjambe une rue très étroite et caillouteuse.
Joseph tourne à gauche et prend une voie plus large et plus belle. J’aperçois, tout au bout de la rue, l’enceinte crénelée que je connais déjà.
Marie descend de l’âne près de la porte où se trouve une sorte d’abri pour les ânes. Je parle d’“ abri ” parce qu’il s’agit d’une espèce de cabanon, ou plutôt de hangar jonché de paille, avec des piquets munis d’anneaux pour attacher les quadrupèdes.
Joseph donne quelques pièces à un petit homme qui est accouru, pour acheter un peu de foin, et il puise un seau d’eau à un puits rudimentaire qui se trouve dans un coin pour le donner à son âne. Il rejoint ensuite Marie et tous deux pénètrent dans l’enceinte du Temple.
32.3
Ils se dirigent d’abord vers un portique où se tiennent ceux que Jésus fustigera plus tard vigoureusement : les vendeurs de tourterelles et d’agneaux, ainsi que les changeurs. Joseph achète deux colombes blanches. Il ne change pas d’argent. On comprend qu’il a ce qu’il lui faut.
Joseph et Marie s’avancent maintenant vers une porte latérale à huit marches, comme toutes les portes, à ce qu’il me semble, de sorte que le cube du Temple est surélevé par rapport au sol. Cette porte a un grand vestibule, comme les portes cochères de nos maisons en ville, pour vous en donner une idée, mais plus vaste et mieux décoré. A droite et à gauche, il s’y trouve deux espèces d’autels, deux constructions rectangulaires dont je ne saisis pas immédiatement à quoi elles peuvent bien servir. On dirait des bassins peu profonds, car l’intérieur est plus bas que le bord extérieur surélevé de quelques centimètres.
Un prêtre accourt ; je ne sais si c’est Joseph qui l’a appelé ou s’il vient de lui-même. Marie offre les deux pauvres colombes et, comme je comprends leur sort, je détourne les yeux. J’observe les ornements du lourd portail, du plafond, du vestibule. Du coin de l’œil, il me semble toutefois voir le prêtre asperger Marie d’eau. Ce doit être de l’eau, car je ne vois aucune tache sur son vêtement. Ensuite Marie, qui avait donné au prêtre une poignée de pièces avec les colombes (j’avais oublié de le dire), pénètre avec Joseph dans le Temple proprement dit, en compagnie du prêtre.
Je regarde de tous côtés. C’est un endroit très orné. Sculptures à tête d’ange, palmes et ornements courent le long des colonnes, sur les murs et au plafond. La lumière entre par des fenêtres curieuses, longues et étroites, sans vitre naturellement, disposées en diagonale sur les murs. Je suppose que c’est pour empêcher les averses d’entrer.
32.4
Marie avance jusqu’à un certain point, puis s’arrête. A quelques mètres d’elle il y a d’autres marches, et au-dessus une autre sorte d’autel au-delà duquel se trouve un autre édifice.
Je me rends compte que je croyais être dans le Temple, alors que je me trouve dans des bâtiments qui entourent le Temple proprement dit, c’est-à-dire le Saint, au-delà duquel il semble que personne ne puisse entrer, hormis les prêtres. Ce que je croyais être le Temple n’est donc qu’un vestibule clos qui, sur trois côtés, entoure le Temple qui renferme le Tabernacle. Je ne sais si je me suis bien expliquée. Mais je ne suis ni architecte ni ingénieur…
Marie présente au prêtre l’Enfant, qui s’est éveillé et regarde innocemment autour de lui avec ce regard étonné des bébés qui n’ont que quelques jours. Il le prend dans ses bras et le soulève à bras tendus, tourné vers le Temple, en se tenant contre une sorte d’autel édifié au-dessus des marches. Le rite est accompli. L’Enfant est rendu à sa Mère, et le prêtre s’en va.
32.5
Il y a des curieux qui regardent. D’entre eux, se dégage un petit vieux tout courbé qui avance péniblement et s’appuie sur un bâton. Il doit être fort âgé, à mon avis, il doit avoir plus de quatre-vingts ans. Il s’approche de Marie et lui demande de lui donner le Bébé un instant. Marie le satisfait en souriant.
Syméon, dont j’ai toujours cru qu’il appartenait à la caste sacerdotale, mais n’est qu’un simple fidèle, le saisit et l’embrasse. Jésus lui sourit avec l’expression incertaine des nourrissons. On dirait qu’il l’observe avec curiosité, car le vieillard pleure et rit tout à la fois ; ses larmes tracent toute une broderie de scintillements entre ses rides et couvrent de perles sa longue barbe blanche vers laquelle Jésus tend les mains. C’est Jésus, mais c’est encore un petit bébé, et ce qui bouge devant lui attire son attention et lui donne envie de l’attraper pour mieux comprendre ce que c’est. Marie et Joseph sourient, tout comme les personnes présentes qui louent la beauté du Bébé.
J’entends les paroles[13] du saint vieillard, et je vois le regard étonné de Joseph, ému de Marie, à la fois étonné et ému d’une partie de la petite assistance, les autres étant pris d’un fou rire. Parmi ces derniers se trouvent des barbus et des membres hautains du Sanhédrin qui hochent la tête et regardent Syméon avec un air de compassion ironique. Ils doivent penser que son grand âge lui a fait perdre la raison.
32.6
Le sourire de Marie s’éteint et elle devient encore plus pâle quand Syméon lui prédit ses propres souffrances. Bien qu’elle le sache déjà, ces mots lui transpercent l’âme. Elle s’approche davantage de Joseph pour trouver quelque réconfort, elle serre passionnément son Enfant sur son cœur ; c’est donc comme une âme assoiffée qu’elle boit les paroles d’Anne[14], qui arrive à son tour : étant femme, elle a pitié de sa douleur et lui promet que l’Eternel adoucira l’heure de sa souffrance par une force surnaturelle.
« Femme, celui qui a donné le Sauveur à son peuple aura le pouvoir d’envoyer son ange pour te consoler de tes larmes. Jamais l’aide du Seigneur n’a fait défaut aux grandes femmes d’Israël, et tu es bien plus que Judith ou Yaël. Notre Dieu créera en toi un cœur d’or de la plus grande pureté pour résister à la mer de douleur qui fera de toi la plus grande femme de la création, la Mère. Et toi, petit Enfant, souviens-toi de moi à l’heure de ta mission. »
C’est ainsi que s’achève ma vision.
Le 2 février 1944.
32.7
Jésus dit :
« Deux enseignements valables pour tous se dégagent de la description que tu as faite.
En voici le premier : la vérité n’est pas révélée au prêtre, plongé dans les rites mais spirituellement absent, mais à un simple fidèle.
Le prêtre, qui est constamment en contact avec la Divinité, appliqué à tout ce qui a trait à Dieu, consacré à tout ce qui est au-dessus de la chair, aurait dû comprendre immédiatement qui était l’Enfant qu’on venait offrir au Temple ce matin-là. Mais, pour cela, il lui aurait fallu avoir une vie spirituelle vivante et pas simplement le vêtement qui recouvrait une âme, si ce n’est morte, du moins très assoupie.
S’il le veut, l’Esprit de Dieu peut tonner et secouer comme la foudre ou un tremblement de terre l’esprit le plus obtus. Il le peut. Mais puisqu’il est Esprit d’ordre tout comme Dieu est ordre en toutes ses Personnes et sa manière d’agir, il se répand et parle généralement, je ne dis pas là où il rencontre un mérite suffisant pour recevoir son effusion – car alors ceux qui la recevraient seraient bien rares et toi-même ne connaîtrais pas ses lumières –, mais là où il trouve la “ bonne volonté ” de recevoir cette effusion.
Comment s’exerce cette bonne volonté ? Par une vie où, dans la mesure du possible, Dieu prend toute la place. Dans la foi, l’obéissance, la pureté, la charité, la générosité, la prière. Non pas par les pratiques extérieures, mais par la prière. Il y a moins de différence entre le jour et la nuit qu’entre les pratiques et la prière. Cette dernière est communion spirituelle avec Dieu, dont vous sortez revigorés et décidés à appartenir toujours davantage à Dieu. Les pratiques sont une habitude comme une autre dont les buts sont divers mais toujours égoïstes. Elles vous laissent tels que vous êtes ou même vous surchargent d’un péché de mensonge et de paresse.
32.8
Syméon avait cette bonne volonté. La vie ne lui avait épargné ni les angoisses ni les épreuves, mais il n’avait pas perdu sa bonne volonté. Les années et les vicissitudes n’avaient pas entamé ni ébranlé cette disposition à être toujours plus digne de Dieu. Et Dieu, avant que les yeux de son serviteur fidèle ne se ferment à la lumière du soleil pour s’ouvrir au Soleil de Dieu, rayonnant des cieux ouverts à mon ascension après mon martyre, lui envoya le rayon de l’Esprit qui le mena au Temple, pour voir la Lumière venue au monde.
“ Poussé par l’Esprit ”, dit l’Evangile. Ah, si les hommes savaient quel parfait ami est l’Esprit Saint, quel guide, quel maître ! S’ils l’aimaient et l’invoquaient, cet amour de la sainte Trinité, cette lumière de la Lumière, ce feu du Feu, cette Intelligence, cette Sagesse ! Comme ils seraient plus instruits de ce qu’il est nécessaire de savoir !
Vois, Maria, voyez, mes enfants : Syméon a attendu toute une longue vie avant de “ voir la Lumière ”, avant de savoir que la promesse de Dieu était accomplie. Mais il n’a jamais douté. Jamais il ne s’est dit : “ Il est inutile que je persévère dans l’espérance et la prière. ” Il a persévéré. Et il a obtenu de “ voir ” ce que n’ont pas vu le prêtre et les membres du Sanhédrin bouffis d’orgueil et aveuglés : le Fils de Dieu, le Messie, le Sauveur, dans ce corps d’enfant qui lui donnait tiédeur et sourire. Par mes lèvres de bébé, il a reçu le sourire de Dieu en guise de première récompense pour sa vie honnête et pieuse.
32.9
Deuxième enseignement : les paroles d’Anne.
Elle aussi, qui était prophétesse, reconnaît le Messie en ce nouveau-né que j’étais. Etant donné son don de prophétie, c’est naturel. Mais écoute, écoutez ce que, poussée par la foi et la charité, elle dit à ma Mère. Que cela vous serve de lumière pour votre âme, qui tremble à cette époque de ténèbres et en cette fête de la Lumière : “ Celui qui a donné le Sauveur à son peuple aura le pouvoir d’envoyer son ange pour te consoler de tes larmes, de vos larmes. ”
Réfléchissez : Dieu s’est donné lui-même pour anéantir l’œuvre de Satan dans les âmes. Ne pourra-t-il pas vaincre maintenant les satans qui vous torturent ? Ne pourra-t-il pas essuyer vos larmes en les mettant en fuite et en vous rendant de nouveau la paix de son Christ ? Pourquoi ne le lui demandez-vous pas avec foi ? Une foi authentique, puissante, une foi devant laquelle la sévérité de Dieu, indigné par vos nombreuses fautes, tombe avec un sourire ? Alors viendrait le pardon qui est aide, et sa bénédiction qui est l’arc-en-ciel tendu au-dessus de cette terre submergée par un déluge de sang que vous avez vous-mêmes voulu ?
Réfléchissez à ceci : après avoir puni les hommes par le déluge, le Père se dit[15] en lui-même et dit à son patriarche : “ Je ne maudirai plus jamais la terre à cause de l’homme, parce que les desseins du cœur de l’homme sont mauvais dès son enfance ; plus jamais je ne frapperai tous les vivants comme je l’ai fait. ”
Et il fut fidèle à sa parole. Il n’a plus envoyé de déluge. Mais vous, combien de fois vous êtes-vous dit, combien de fois avez-vous dit à Dieu : “ Si nous sommes sauvés cette fois-ci, si tu nous sauves, nous ne ferons plus jamais de guerre, plus jamais ! ” sans en faire ensuite de plus terribles ? Combien de fois ? Vous êtes menteurs et n’avez aucun respect ni pour le Seigneur ni pour votre parole. Et pourtant Dieu vous aiderait une fois de plus si la grande masse des fidèles l’appelait avec une foi et un amour irrésistibles.
Vous tous, qui êtes trop peu nombreux pour contrebalancer la foule de ceux qui entretiennent la sévérité de Dieu, mais lui restez néanmoins fidèles malgré les menaces terribles qui approchent et augmentent d’instant en instant, déposez votre angoisse aux pieds de Dieu. Il saura vous envoyer son ange comme il a envoyé le Sauveur au monde. N’ayez pas peur. Restez unis à la croix. Elle a toujours triomphé des pièges du démon, qui utilise la férocité des hommes et les tristesses de la vie pour tenter de pousser au désespoir – c’est-à-dire à la séparation d’avec Dieu – les cœurs qu’il ne peut se gagner autrement. »
Notes
- Dans les leçons précédentes et dans les leçons n. 14, 15 et 23. ↩
- Dans la leçon datée: 7-11 juin 1948 (leçon n. 25). ↩
- Voir la note n. 32. ↩
- Le père Migliorini. ↩
- Dans la dictée du 4 juin. ↩
- Ce concept sera repris et expliqué dans la dictée du 2 juillet. ↩
- Allusion à l’ordre des servites de Marie. ↩
- Référance à l’ordre franciscain, dont Maria Valtorta était tertiaire. ↩
- C’est-à-dire du tiers-ordre des servites de Marie. ↩
- Il fait référence à une vision, rapportée ci-dessous. ↩
- « Petit Jean » est le surnom que Jésus donne à Maria Valtorta. ↩
- Mot illisible dans le texte original. ↩
- les paroles qui sont en Lc 2, 27-35. ↩
- Anne est Anne, fille de Phanuel. ↩
- se dit, comme il est dit en : Gn 8, 21. ↩