Je revois la solitude pierreuse que j’avais déjà vue à ma gauche dans la vision du baptême de Jésus au Jourdain. Je dois cependant y avoir pénétré profondément, parce que je ne vois plus le beau fleuve aux eaux lentes et bleues ni la veine verte qui le longe sur ses deux rives, alimentée par cette artère aquatique. Ici, rien d’autre que la solitude, des pierres, une terre tellement brûlée qu’elle en est réduite à l’état de poussière jaunâtre qu’à chaque instant le vent soulève en petits tourbillons. On dirait le souffle d’une bouche fiévreuse tant ils sont secs et brûlants, et la poussière qui pénètre dans le nez et la gorge est une vraie torture. Ici et là, de très rares petits buissons épineux dont on ne sait comment ils peuvent résister dans cette désolation. On dirait des touffes de cheveux sur le crâne d’un homme chauve. Au-dessus, un ciel d’un bleu impitoyable, en bas le sol aride, et tout autour, des rochers et le silence. C’est tout ce que je vois comme nature.
46. Jésus est tenté par Satan au désert.
46.1
46
2 novembre 1950.
Rm 11, 25-36.
«Un des signes du dernier avènement de Dieu et du Jugement, qui suivra à la fin du monde, est la conversion d’Israël. La conversion d’Israël sera l’extrême conversion du monde à Dieu.
Pourquoi eux, les derniers, eux qui ont été les premiers à appartenir à Dieu? Par décret éternel et par décret humain.
Que le décret éternel ne paraisse pas injuste. Ce peuple a été le premier – ou pour mieux dire, l’unique – à posséder la connaissance des vérités surnaturelles. Il aurait dû être le tout premier dans la nouvelle Eglise, celle des chrétiens, de la même façon qu’Adam et sa compagne auraient dû être les tout premiers du peuple céleste. Mais la mauvaise volonté a transformé les premiers en derniers. Tout comme il est dit dans les écritures que les prophètes Enoc et Elie ont été ravisvivants par Dieu hors du monde, dans un autre monde meilleur, pour être prêts à revenir au bon moment et prêcher la pénitence et à combattre l’Antéchrist, quand le monde sera devenu Babylone et Antéchrist – et ceci à cause de leur justice extraordinaire, – de même il est dit dans l’écriture qu’Israël,lui, sera réprouvé par Dieu à cause de ses péchés, et, de premier qu’il était, sera le dernier à entrer dans le Royaume du Christ.
Adam est une figure emblématique de ce que comporte de tomber dans la réprobation de Dieu. Pour son péché il a dû attendre aux enfers pendant des siècles et des millénaires, malgré la longue expiation qu’il avait déjà fait sur la Terre. Après il a pu être au moins admis au lieu où Enoc et Elie jouissaient déjà depuis des siècles de l’heureuse amitié de Dieu.
C’est ainsi que, pour le peuple hébreux, le Royaume de Dieu, – qui n’est pas inéxorablement fermé du fait qu’il a été par eux dédaigné quand il aurait pu être accueilli, – c’est ainsi que des siècles et des millénaires devront passer avant qu’Israël ne redevienne ami de Dieu le Père, le Fils, le Saint-Esprit. D’abord deviendront “peuple de Dieu” les autres peuples. Le juifs seront derniers, même si ceux qui amènent le salut au monde viendront toujours de Sion.
Ici la parole Sion est employée pour signifier Israël, et Israël ici signifie “peuple des fils de Dieu”. Jésus est venu d’Israël. Enoc et Elie également sont venus d’Israël, et ils reviendront. Ils reviendront pour préparer le retour du Fils de Dieu: le Christ: pour qu’à son retour l’impiété ou l’abomination dela désolation ne soient pas étendus sur toute la terre et dans tous ses lieux, selon la parole de l’évangile, comme un marécage de corruption. Ils reviendront pour que tous, tous les prédestinés à la Vie, même ceux qui pendant des siècles ont été insolents et arrogants, puissent avoir cette Vie avant que le temps ne soit terminé.
Tous, y compris Israël. S’il est vrai – comme il est dit par Celui qui est la Parole incarnée et la Sagesse du Père – que les jours de la désolation seront abrégés par les mérites desélus, il est à croire qu’Israël ne sera pas exclu en sa totalité, et ceci grâce aux mérites de ses pères (les patriarches, les prophètes, et tous les justes du peuple juif). En considération de la justice de ceux-ci, Dieu sera miséricordieux. Il n’effacera pas l’élection des Juifs pour ne pas séparer les pères des leurs fils, et parce que Dieu n’est pas changeant dans ses desseins.
Plein de miséricorde même pour les païens et les idolâtres, plein de miséricorde pour tous les pécheurs qui se repentent, Dieu ne pourra cesser d’être Père de miséricorde pour ceuxqui étaient son peuple et qui, pour un zèle qui a cessé d’être juste parce que sans mesure et sans ordre – un zèle qui se voulait et se croyait plus parfait du décret même de Dieu, de son vouloir et de son dessein – n’ont pas su croire, accepter, accueillir le Christ ainsi que le Père le leur avait envoyé.
Le Christ est mort pour les Juifs aussi. Sur la Croix, dansses prières extrêmes, il a prié pour les Juifs plus que pour tout autre peuple, car ils étaient ceux qui avaient le plus mérité la réprobation de Dieu, et qui auraient persisté de façon obstinée dans leur erreur.
Pourquoi a-t-il fallu que le peuple élu devienne le plus coupable? Dieu ne pouvait-il pas empêcher qu’il le devienne? Ne pouvait-il pas agir envers son peuple élu de la même façon qu’il a agi envers Saul? Ne pouvait-il pas foudroyer les Chefs des Prêtres, les Pharisiens et les Scribes, de façon à lesconvertir à la Vérité et à la Justice? Bien sûr qu’il aurait pu. Mais en quoi alors aurait consisté le mérite de leur conversion? Que vaut une conversion non spontanée, mais forcée par le pouvoir et le vouloir divins? Dans ce comportement de Dieu, y a-t-il eu, oui ou non, quelque raison impénétrable? Bien sûr que oui. Dieu ne fait rien sans raison et sans but. Et chaque but est juste, même si pour les mortels il demeure un mystère.
Le moment viendra où toutes les choses que Dieu a faites, et qui maintenant sont pour vous incompréhensibles, vous seront dévoilées. Alors, avec Paul, vous direz: “Ô profondeurs, ô richesses de la sagesse et de la science de Dieu!”».
1943-07-03
Jésus dit:
“Je t’ai dit hier qu’il existe des genres d’infirmités qui sortent du commun, c’est-à-dire qu’elles sont voulues par des forces spirituelles. Dieu ou Satan, l’un agissant de l’abîme du Ciel, l’autre de l’abîme de l’Enfer, frappent certaines créatures pour des raisons différentes et à des fins différentes.
Mais, étant donné l’origine différente et opposée, l’infirmité qui vient de Dieu porte en elle, les tirant à la source d’une incommensurable Lumière et d’un incommensurable Amour, lumière et amour pour la créature martyre de son Dieu. L’autre, qui provient de l’abîme stagnant où règne Satan, enveloppe de ténèbres et de tourments.
J’ai dit créature martyre de son Dieu. Oui. L’âme qui s’est abandonnée à son Dieu, totalement, devient son martyr. Dieu lui-même agit ici en sacrificateur, mais le martyre de la créature abandonnée à l’Amour n’en est pas pour autant moins sanglant, même si le sang n’est pas matériellement versé, que celui de la créature immolée par le bourreau. Parce que, non seulement la chair et le sang, mais l’intellect, l’âme et l’esprit sont torturés dans un martyr heureux dont la fin, après la crucifixion spirituelle – qui stigmatise l’être dans chacune de ses puissances, dans la chair, dans le sang, dans l’intellect, dans l’âme, dans l’esprit, y apposant mon sceau glorieux – sera l’étreinte enflammée avec la Flamme elle-même, avec la Charité brûlante, l’engloutissement dans l’ardente Unité qu’est notre Trinité, la connaissance complète de ce qu’est Dieu, la possession de Dieu et par Dieu pour l’éternité.
Oui. Il y a deux formes d’infirmités spirituelles et deux formes de possession spirituelle. En effet, si on dit ‘possédé’ celui qui est saisi, déchiré, écrasé, dominé par Satan, pourquoi n’appellerait-on pas ‘possédé’, à plus juste raison, celui qui est embrassé, soulevé, modelé, dominé par Dieu?
Béatifique, sublime, heureuse possession! L’âme, en amour, n’a qu’à s’abandonner à l’Amour qui l’entoure, l’embrasse, la pénètre, la transporte, lui confère de nouveaux sens et des connaissances inconnues aux mortels. C’est le plongeon dans le gouffre de Dieu, gouffre de Lumière, de Savoir, de Charité, de toute vertu. C’est un plongeon dans le gouffre de la Paix.
L’âme en sort, à ces rares instants où elle en sort – d’autant plus rares que l’âme est plus perdue en Dieu – parfumée de l’Essence de Dieu, et aucun miasme de la Terre et de l’Enfer ne peut agir sur son esprit imprégné de l’arôme divin.
L’âme ‘possédée’ de Dieu vient à lui ressembler à un tel point que même la forme extérieure et matérielle de son être subit des modifications. Dieu brille dans son regard, dans son sourire, à travers ses paroles et la nouvelle majesté de son expression, de sorte que celui qui l’effleure se dit: ‘il y là quelque chose qui n’est pas de cette terre’.
L’âme ‘possédée’ de Dieu est un précieux vase scellé, mais qui exhale l’arôme qui le remplit. Scellé, puisque l’amour consacre et la possession fait de l’esprit la propriété d’Un seul, et il n’y a que ce seul Être qui ouvre et ferme le sceau apposé sur l’esprit qui s’est donné à lui. Exhale, car l’arôme de Dieu est si puissant que, non seulement il remplit l’intérieur du vase, mais il en imbibe la matière, ce qui fait que l’effluve spirituel s’en dégage et passe dans la foule, la purifiant de l’odeur de la chair et du sang.
Si les êtres savaient ce qu’est la ‘possession’ de Dieu, ils voudraient tous être ‘possédés’. Mais pour le savoir, il faut faire le premier pas, le premier acte de générosité, de renonciation, et puis persévérer dans ce premier acte. Le reste vient, car, tout comme une onde émise par le pole A est attirée par le pole Z qui est plus fort, ainsi l’âme qui s’est placée dans l’orbite de Dieu sera attirée par lui de n’importe quel point de l’orbite où elle se trouve.
Car je suis l’Alfa et l’Oméga et j’embrasse tout ce qui est. Seule une volonté humaine contraire, qui se met sous le sceau de la Bête, détourne mon action, parce que je vous ai faits libres et je ne violente pas votre volonté. Si donc votre volonté est de chair et de sang, c’est-à-dire qu’elle est Satan, ma volonté ne peut agir puisque ma volonté est Esprit et elle agit sur votre esprit et l’esprit meurt là où règne la matière.
Il faut renaître dans l’esprit pour pouvoir entrer dans l’orbite de Dieu et vaincre la chair et son maître, Mammon. Alors se produit la ‘possession’. Paradis anticipé sur terre, heureuse ascension de l’âme au Ciel dans la mort, plénitude du paradis dans mon Royaume où les ‘miens’ seront avec moi pour l’éternité, lumière dans la Lumière, paix dans la Paix, joie dans la Joie, gloire dans la Gloire.”
1944-03-03
Jésus dit:
«Ecris seulement ceci.
Il y a quelques jours, tu as dit que tu mourrais avec le désir inassouvi de voir les Lieux Saints. Tu les vois, tels qu’ils étaient quand je les sanctifiais par ma présence. Actuellement, après vingt siècles de profanations résultant de la haine ou de l’amour, ils ne ressemblent plus à ce qu’ils étaient. Pense donc que, toi, tu les vois et que ceux qui vont en Palestine ne les voient pas. N’aie donc aucun regret.
Deuxième chose: tu te plains que même ces livres qui parlent de moi te semblent n’avoir plus aucune saveur, alors qu’auparavant tu les aimais beaucoup. Cela aussi provient de ta condition présente. Comment veux-tu que les travaux humains te paraissent plus parfaits alors que tu connais la vérité des événements grâce à moi? C’est ce qui se produit avec les traductions, même quand elles sont bonnes. Elles mutilent toujours la vigueur de la phrase originelle. Les descriptions humaines, que ce soit des lieux, des événements ou des sentiments, sont des “traductions”: elles sont donc incomplètes, inexactes, si ce n’est quant aux mots ou aux faits, du moins quant aux sentiments. En particulier aujourd’hui où le rationalisme a introduit tant de stérilité. Par conséquent, quand quelqu’un est amené par moi à voir et à connaître, toute autre description est froide et laisse insatisfait, écœuré.
Troisièmement: on est vendredi. Je veux que tu revives “ma” souffrance. C’est ce que je veux de toi, aujourd’hui: que tu la revives dans tes pensées et dans ta chair.
Cela suffit. Souffre avec paix et amour. Je te bénis.»
1945-08-19
Mais je ne les accompagne pas39. Après avoir commis cet acte charitable d’écrire à sœur Gabriella, je marche à la suite de Jésus qui, sur les pentes du Mont Carmel, s’était retourné pour me dire ces mots destinés à sœur Gabriella:
«Je suis toujours celui qui aimait les petits enfants. Or ces êtres ne sont que des enfants pour moi. Et je voudrais que, dans la nouvelle maison, l’on fasse preuve de beaucoup d’amour pour Jésus qui aime les petits enfants, tout en conservant le grand amour franciscain pour Jésus nouveau-né et Jésus dans sa Passion. C’est pour cette raison que j’ai parlé des deux Véronique et que je vous les ai données pour patronnes.»
1946-12-29
Azarias dit:
«La Parole de Dieu est toujours un jugement. Elle est toujours posée comme une pierre d’achoppement devant les hommes. Selon le métal dont ils sont faits, leurs réactions sont diverses, et Dieu juge d’après ces réactions.
Elle est descendue une première fois au milieu de la nuit, au temps de la colère, pour être l’inexorable châtiment de ceux qui piétinent les serviteurs de Dieu. Descendue une seconde fois au milieu de la nuit au temps de la miséricorde, pour être le très puissant amour sauveur, la Parole de Dieu continue à être, pour les siècles des siècles, le jugement et la pierre de division des hommes. C’est un châtiment inexorable pour les malheureux qui se servent d’elle pour tourner en dérision et persécuter les âmes qui lui sont fidèles. Elle est le très puissant amour qui sauve et enseigne ceux qui la recherchent avec bonne volonté, et l’aiment comme l’épouse chérie de leur âme dont ils ne se séparent jamais parce qu’ils y trouvent tous leurs délices.
La descente de la Parole advient généralement dans le silence des heures intimes, quand l’homme se retrouve avec le souvenir de ses actions, de ces actions quotidiennes qu’il a accomplies avec l’humble désir d’obéir aux préceptes du Seigneur de sainteté et de double amour, ou dans un esprit de dérision effrontée de Dieu, de la morale et de l’amour.
Doux et long colloque de l’Esprit divin avec l’esprit de l’homme, ou bref et éblouissant cri de Dieu au pécheur, la Parole de Dieu descend aux heures les plus inattendues, saisissant le moment où le “moi” est seul avec lui-même. Et elle chante l’amour, ou rugit la colère, douce comme une caresse ou effroyable comme un coup de foudre, promesse d’une plus grande béatitude ou avertissement des terribles fureurs de Dieu. Elle est toujours miséricorde, même si elle menace. Toujours miséricorde, même si elle terrasse. Elle terrasse parce qu’elle veut relever. Elle foudroie pour purifier. Elle aveugle pour donner la vue.
Le chemin de Damas s’est répété pour un grand nombre de créatures. Heureux ceux qui, foudroyés par la miséricorde de Dieu, ont su se relever sur ce chemin, les yeux morts aux vanités du monde, disposés à devenir les serviteurs de Dieu et non plus les ennemis qu’ils étaient, et à l’être d’autant plus que Dieu leur montre clairement combien ils devront souffrir pour son nom.
Heureux ceux qui, toujours amis de Dieu, ne s’enorgueillissent pas de la Parole qui les aime, mais obéissent humblement à tout ordre et conseil qu’elle leur donne, et qui, sans calcul ni avarice, l’utilisent et la diffusent uniquement par esprit d’amour, d’honneur et de gloire de Dieu.
Ceux qui tendent à la perfection par la force constante de leur bonne volonté, tout comme ceux qui y tendent par une intervention miraculeuse de Dieu qui les anéantit sur la voie du mal pour les faire renaître sur la voie du bien, deviennent adultes par la Parole qui les prépare à recevoir l’héritage paternel comme des fils intelligents et dignes de porter un tel nom.
Etre baptisés, être chrétiens en vertu du baptême, être pour cette raison nés à la lumière, vivants dans la grande société des “vivants”, c’est une grande chose. Mais cela ne suffit pas. Cela suffirait si l’âme venait à être rappelée à Dieu en bas âge. Dans ce cas, il n’est rien demandé d’autre pour entrer et faire partie du joyeux peuple des cieux. Mais comme tous ceux qui naissent d’une femme doivent aussi croître en âge, ils doivent, à la ressemblance du Premier-Né de tous ceux qui sont nés, de tous les “vivants”, croître également en sagesse et en grâce devant Dieu et les hommes.
La sainte Eglise, épouse du Christ et par conséquent mère, mère féconde de ses enfants, veille et administre les trésors de son Epoux, les trésors infinis que le Christ a institués et qu’il a rendus sources éternelles de grâce et de salut par son sacrifice. Les âmes peuvent ainsi croître et se nourrir, croître et se fortifier, croître et parvenir à l’âge adulte; d’enfants qui ne peuvent pas encore se servir de l’héritage paternel, ils deviennent héritiers en possession des biens paternels.
L’Eglise propose; l’enfant doit accueillir l’aliment. S’il le refuse, ou s’il le prend à contrecœur, s’il préfère le mélanger à d’autres aliments, ou carrément le remplacer par d’autres nourritures, c’est inutilement que l’Eglise-Mère lui présentera celles qui feront de l’enfant un adulte spirituel, c’est-à-dire quelqu’un qui “vit” et qui “voit” parce qu’il a en lui la Vie et la Lumière pour amies. Dans ce cas, l’enfant ne grandira pas, il mourra ou pour le moins restera dans un infantilisme qui n’est pas une faute mais qui n’est pas non plus la sainteté héroïque; il devra, par une longue expiation, atteindre l’âge parfait à travers les feux purificateurs et miséricordieux. L’enfant, l’esprit paresseux, apathique, distrait, ne passera pas de son état frivole à l’état d’héritier au moment de sa mort: il devra longuement souffrir pour réparer ses tiédeurs, ses égoïsmes et ses légèretés, pour enfin devenir adulte.
“Aussi longtemps que l’héritier est un enfant, il ne diffère en rien d’un esclave, lui qui est maître de tout; mais il est soumis à des tuteurs et à des régisseurs jusqu’à la date fixée par son père.” Voici, caché dans cette parole l’avertissement que l’homme, demeuré un enfant dans la perfection par rapport à la Perfection infinie, a l’obligation de rester sous la tutelle et dans l’obéissance de sa Mère l’Eglise; parfaite en matière spirituelle, cette dernière sait en effet comment le conduire et le nourrir, par quels médicaments le soigner pour le défendre des poisons du péché originel, de la chair, du monde et de Satan. Les aiguillons de la tentation ne sont pas détruits même si la tache est effacée, et Satan souffle sur les feux rampants des tentations car, en plus d’onduler, il harcèle en provoquant les brûlures ardentes d’un feu qui détruit. Par le Corps et le Sang vivifiants du Seigneur Jésus, la sainte Eglise répand ses baumes, ses chrêmes, ses eaux et le divin Sang du Christ pour calmer les tempêtes, éteindre les flammes, soigner les brûlures, rendre l’esprit insensible aux morsures du feu et restaurer les forces qui s’épuisent à lutter contre les assauts répétés de Satan et de la chair.
C’est pourquoi s’alimenter à notre sainte Mère, l’Eglise romaine, une, catholique et universelle, est une nécessité plus qu’un devoir si l’on veut vivre et devenir héritier du Royaume du Père. Qui ne recourt pas continuellement aux trésors de l’Eglise s’expose aux faiblesses et à la mort. Qui dit que cela n’est pas nécessaire et que la sainte Eglise est une institution inutile dont les âmes qui ont su devenir spirituelles peuvent se passer, dit une parole satanique et, par ses lèvres, parle déjà celui qui hait l’Eglise comme il hait le Christ, qu’il refusa d’adorer avant même que l’homme ne soit.[1]
Vous ne pouvez pas, vous ne pouvez vraiment pas devenir spirituels sans les secours de l’Esprit de Dieu. Or l’Esprit vient à vous par l’intermédiaire des sacrements et de l’Eglise.
Vous ne pouvez pas, vous ne pouvez vraiment pas demeurer spirituels, au cas où vous y seriez déjà parvenus par la grâce de Dieu et la nourriture proposée par l’Eglise, si vous cessez de vivre en elle, avec elle et de ce qu’elle vous donne.
Pour être préservés de la morsure de Satan, il vous faudrait être plongés, comme des poissons dans un vivier, dans la source septiforme et ne jamais en sortir. Celui qui dit: “Dieu est avec moi, je n’ai donc plus besoin de l’Eglise” sort de l’Eglise et de la Vie par le fait même de cette pensée orgueilleuse: il apparaît tout sale de la bave du serpent infernal aux yeux de Dieu.
Plus vous vivrez dans l’obéissance et l’amour de l’Eglise du Christ, plus vous grandirez en sagesse et en grâce. Plus vous téterez la vie à son sein, plus vous parviendrez à la virile robustesse des forts. Plus vous serez en Dieu et avec Dieu, plus Dieu sera en vous… plus vous serez membre de la sainte Eglise romaine, catholique et apostolique, dans le corps de laquelle circule le très saint Sang de Jésus, mon Seigneur et le vôtre. Malheur à qui s’en détache! Malheur, trois fois malheur à celui qui pousse quelqu’un à se détacher de l’Eglise! Malheur à celui qui, pour éprouver les âmes ou les séduire, dirait en substance: “Ne va pas à la source ni au grenier. S’il est vrai que tu es avec Dieu et que Dieu est en toi, rien ne changera même si tu ne te nourris pas des aliments de l’Eglise”, ou encore: “Dieu est tellement avec toi que tu peux t’en passer.”
Ce n’est pas de la Parole qu’est venu l’ordre et le conseil de se passer de l’Eglise et de ses hiérarchies. Cela n’arrivera jamais. C’est une institution éternelle, que même Satan ne peut vaincre.
Si la violence de l’enfer et l’avalanche des hérésies et des péchés des siècles semblent vouloir la renverser, elle n’en subira qu’un rude choc qui la fera trembler et souffrir, mais duquel elle ne sortira que plus belle, ayant refait de soie luisante ses vêtements que la poussière de tant de choses avait ternis, et retrouvé la pourpre de son manteau de persécutée. Les larmes et le sang seront nécessaires pour blanchir la soie et rendre pourpre le manteau de la grande Epouse du Christ qui ne mourra pas.
Après l’obscurité vient la lumière, toujours: à la création du monde, à la naissance du jour après la nuit, dans la succession des époques et des ères. La corruption engendre des éléments de vie à partir de la mort. Les fosses obscures des cimetières dégagent des petites flammes dansantes qui, recueillies, pourraient donner chaleur et lumière. Même aux périodes spirituelles de grande tristesse, où il semble que la mort doive éteindre la vie, les ténèbres vaincre la lumière et la matière étrangler l’esprit, la vie, la lumière et l’esprit ne sont pas pour autant vaincus. Ils sont piétinés. Ils sont cachés, comme le grain jeté dans le sillon et couvert de fumier pendant les tristes mois de l’hiver. Ce petit grain enterré sous des couches de poussière et sous la puanteur du fumier semble avili. Il semble perdu pour le soleil, et le soleil perdu pour lui. Mais, justement parce qu’il est là-dessous, mortifié, écrasé, recouvert par la poussière et le fumier, il peut s’enraciner pour n’être jamais plus le léger petit grain que le passant peut broyer du pied, que le vent emporte ailleurs ou que l’oiseau avale: il peut devenir une plante stable, gaie, utile, prospère, bénéfique, triomphante sous le vif soleil des mois les plus beaux et dont la valeur et la puissance sont multipliées.
La lumière semble s’obscurcir et la mort venir. La corruption se répand et prédomine en lourdes vagues. Ne craignez pas. C’est ce qu’il faut pour secouer ceux qui se sont assoupis et leur faire désirer les voix d’en haut. La lutte est utile pour maintenir la force de l’athlète. La nausée de la corruption fait désirer ce qui est pur. Les ténèbres poussent à rechercher la lumière. Le matérialisme, qui atteint des limites effrayantes, engendre une poussée de spiritualité.
L’humanité, saisie comme une balle par Satan parce qu’elle s’était endormie dans le brouillard d’époques sans luttes religieuses, jetée avec dérision dans la boue… rebondira vers le haut par réaction au choc. L’ère de l’esprit viendra après cette ère de matérialisme. L’ère de la lumière reviendra après l’obscurantisme actuel. L’ère de la vie succédera à cette agonie presque mortelle. L’ère de Dieu se lèvera pour être la force dans l’ultime combat. L’ère de Dieu régnera après celle de Satan.
Debout, chrétiens, dans la plénitude de votre amour pour Dieu, pour l’Eglise, pour le prochain et pour vous-mêmes! Dieu le Père vous a envoyé son Fils, qui est aussi votre frère par la Mère, pour qu’il soit votre Maître et Rédempteur, et que vous soyez fils de Dieu. Comme vous êtes des fils, Dieu a infusé l’Esprit de son Fils bien-aimé dans vos cœurs, celui qui crie pour vous: “Abba! Père!”
L’homme, même le plus parfait, ne saurait jamais prier avec l’amoureuse violence qui obtient le miracle, tous les miracles. Voici alors que l’esprit de Dieu prie en vous, pour vous, et obtient ce qui vous est saintement utile et nécessaire, apte à vous sanctifier. C’est toujours l’Esprit du Seigneur qui, enfermé dans le cœur des fidèles, demande et crie avec des gémissements inexprimables: “Abba! Père!”
Il le dit pour vous. De quoi auriez-vous peur, si vous pouvez dire: “Père” à Dieu, si l’Esprit de Dieu lui-même dit que vous êtes fils de Dieu? Si l’Esprit que Dieu aime infiniment, puisque c’est lui-même, prie et appelle pour vous?
Courage donc, et ne craignez pas les choses qui passent. N’ayez pas peur. Vous n’êtes pas des serviteurs qui peuvent être licenciés du jour au lendemain et n’ont aucun droit sur les biens du père de famille. Vous êtes des fils, nés à la vraie vie par les mérites du Christ, gardés en vie par ces mêmes mérites que l’Epouse du Christ vous offre maternellement. Vous êtes des fils, et l’héritage paternel ne peut vous être enlevé. Il ne peut être détruit, parce que le Royaume des cieux est intouchable, les éléments corrupteurs de la terre ne peuvent rien sur lui. Les feux de Satan et les hordes déchaînées des démons ne parviennent pas aux lumineuses contrées où la joie des saints atteint sa plénitude, où la paix se perfectionne, où la charité est si sublime que vous n’en connaîtrez l’extension et la douceur extraordinairement béatifique qu’après cette vie.
Cette jouissance, cet état de paix, cette possession de l’amour qui fait déjà la joie des vrais serviteurs de Dieu que vous êtes et que moi, ange du Seigneur, je vous souhaite toujours plus parfaite, vous attendent là-haut. Ils sont à vous. Ils sont à ceux qui, contre tout et tous, et par fidélité à la Parole, savent devenir et demeurer enfants de Dieu.
Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit.»
1948-09-16
« Mon âme, si on t’objecte que tu t’es trompée en transmettant des ordres ou en décrivant ce que tu as vu, demande à ces messieurs d’expliquer comment ils ont pu canoniser Bernadette et la proclamer voyante.
Elle, qui n’a eu à transmettre que de rares phrases de ma Mère et n’a reçu que bien peu d’ordres de Marie, a mal compris celui qui lui demandait d’aller chercher de l’eau… Elle est allée vers le Gave, puis vers le Sary…
Je l’ai déjà dit : tout voyant, tout porte-parole, tout instrument a les imperfections dues à sa condition de créature, mais, grâce à mon aide divine, elles ne concernent jamais les parties essentielles de leur ministère et peuvent se réduire à quelques détails sur des points mineurs par rapport au message principal.
Lorsque la faiblesse de la créature risque de la faire tomber dans une erreur essentielle, la Vérité la corrige, directement ou par l’intermédiaire de ses messagers.
Par conséquent, à toute objection possible sur… des vétilles, demande-leur : “L’Eglise juge-t-elle Bernadette sainte et digne de foi ?” Et à leur réaction, demande : “Dans ce cas, comment se fait-il qu’elle n’a pas compris un ordre si simple et si clair ?”
Quels pharisiens ! »
46.2
Un énorme rocher, façonné comme j’essaie de le dessiner, forme un embryon de grotte. Assis sur une grosse pierre traînée à l’intérieur, Jésus se tient adossé à la paroi à l’endroit que je signalepar un +.
Il s’y repose du soleil brûlant. Mon conseiller intérieur m’indique que cette pierre sur laquelle il est assis lui sert aussi d’agenouilloir et d’oreiller quand il prend quelques brèves heures de repos, enroulé dans son manteau à la lueur des étoiles et dans l’air froid de la nuit. En effet, tout près de là, se trouve la besace que je lui ai vu prendre à son départ de Nazareth. C’est tout ce qu’il possède et, comme elle est flasque, je comprends qu’elle a été vidée du peu de nourriture qu’y avait mise Marie.
Jésus est très maigre et pâle. Il est assis, les coudes appuyés sur les genoux, les avant-bras en avant, les mains jointes et les doigts entrelacés. Il médite. De temps à autre il lève les yeux et promène son regard alentour et observe le soleil presque au zénith dans le ciel bleu. En particulier après avoir examiné les alentours et levé les yeux vers la lumière du soleil, il les referme et s’appuie au rocher qui lui sert d’abri, comme pris de vertige.
46.3
C’est alors que je vois apparaître l’horrible gueule de Satan.
Il ne se présente pas sous la forme où nous nous le représentons avec cornes, queue, etc. On dirait un Bédouin enveloppé dans son habit et son manteau qui ressemble à un domino de mascarade. Sur la tête, le turban dont les pans lui descendent jusqu’aux épaules pour les abriter et sur les côtés du visage, de sorte qu’on n’en voit qu’un triangle étroit, très brun avec des lèvres minces et tordues, des yeux très noirs et enfoncés, d’où sortent des éclairs magnétiques. Deux pupilles vous pénètrent jusqu’au fond du cœur, mais on n’y lit rien, sinon un seul mot : mystère. C’est tout le contraire du regard de Jésus qui vous fascine lui aussi par ses effluves magnétiques qui vous pénètrent jusqu’au cœur, mais où on ne lit que bonté et amour pour vous. Le regard de Jésus est pour l’âme une caresse, celui de Satan un double poignard qui vous transperce et vous brûle.
46.4
Il s’approche de Jésus :
« Tu es seul ? »
Jésus le regarde sans répondre.
« Comment es-tu arrivé ici ? Tu t’es perdu ? »
Jésus le regarde de nouveau et se tait.
« Si j’avais de l’eau dans ma gourde, je t’en donnerais. Mais je n’en ai pas moi-même. Mon cheval est mort et je me dirige à pied vers le gué. Là je boirai et je trouverai quelqu’un qui me donne un pain. Je connais la route. Viens avec moi, je te conduirai. »
Jésus ne lève même pas les yeux.
« Tu ne réponds pas ? Sais-tu que si tu restes ici tu vas mourir ? Déjà le vent se lève. Il va y avoir la tempête. Viens. »
Jésus serre les mains en une prière muette.
« Ah ! C’est donc bien toi ? Depuis le temps que je te cherche ! Et maintenant, cela fait si longtemps que je t’observe. Depuis le moment où tu as été baptisé. Tu appelles l’Eternel ? Il est bien loin ! Maintenant tu es sur terre et au milieu des hommes. Or chez les hommes, c’est moi qui suis roi. Pourtant, tu me fais pitié et je veux t’aider parce que tu es bon et que tu es venu te sacrifier pour rien. Les hommes te haïront à cause de ta bonté. Ils ne comprennent qu’or, mangeaille et jouissance. Sacrifice, souffrance, obéissance sont pour eux des paroles mortes, plus mortes que cette terre-ci et ses alentours. Ils sont plus arides encore que cette poussière. Il n’est que le serpent pour se cacher ici en attendant de mordre et aussi le chacal pour te mettre en pièces. Allons, viens. Ils ne méritent pas que l’on souffre pour eux. Je les connais mieux que toi. »
Satan s’est assis en face de Jésus. Il le fouille de son regard terrible et sourit de sa bouche de serpent. Jésus se tait toujours et prie mentalement.
46.5
« Tu te défies de moi. Tu as tort. Je suis la sagesse de la terre. Je puis te servir de maître pour t’aider à triompher. Vois : l’important, c’est de triompher. Puis, une fois qu’on s’est imposé au monde et qu’on l’a séduit, on le mène où l’on veut. Mais il faut d’abord être comme cela leur plaît, comme eux, les séduire en leur faisant croire que nous les admirons et que nous suivons leurs pensées.
Tu es jeune et beau. Commence par la femme. C’est toujours par elle qu’on doit commencer. Je me suis trompé en menant la femme à la désobéissance. J’aurais dû la conseiller d’une autre manière. J’en aurais fait un meilleur instrument et j’aurais vaincu Dieu. J’ai été trop pressé. Mais toi ! Je te l’enseigne car il y a eu un jour où je t’ai regardé avec une joie[2] angélique et un reste de cet amour est demeuré en moi. Mais toi, écoute-moi et profite de mon expérience. Donne-toi une compagne. Elle réussira là où tu ne le pourras. Tu es le nouvel Adam : tu dois avoir ton Eve.
Et puis, comment peux-tu comprendre et guérir les maladies de la sensualité, si tu ne sais pas ce que c’est ? Ne sais-tu pas que la femme est le noyau d’où naît la plante de la passion et de l’orgueil ? Pourquoi l’homme veut-il régner ? Pourquoi veut-il être riche, puissant ? Pour posséder la femme. Elle est comme l’alouette. Elle a besoin d’un scintillement qui l’attire. L’or et la domination sont les deux faces du miroir qui attire les femmes et la cause des maux du monde. Regarde : derrière mille délits d’apparences diverses, il y en a neuf cents, au moins, qui s’enracinent dans la soif de possession de la femme ou dans la volonté d’une femme qui brûle d’un désir que l’homme ne satisfait pas encore, ou ne satisfait plus. Va vers la femme si tu veux savoir ce qu’est la vie et, après seulement, tu sauras soigner et guérir les maux de l’humanité.
Elle est belle, tu sais, la femme ! Il n’est rien de plus beau au monde. L’homme possède la pensée et la force. Mais la femme ! Sa pensée est un parfum, son contact est caresse de fleurs. Sa grâce est un vin enivrant, sa faiblesse est comme un écheveau de soie ou les boucles d’un bébé entre les mains de l’homme, sa caresse est une force qui se communique à la nôtre et l’enflamme. La souffrance disparaît, tout comme la fatigue et les soucis quand on s’approche d’une femme. Elle est entre nos bras comme un bouquet de fleurs.
46.6
Mais, imbécile que je suis ! Tu as faim et je te parle de femme. Ta vigueur est épuisée. C’est la raison pour laquelle ce parfum de la terre, cette fleur de la création, ce fruit qui donne et suscite l’amour te paraît sans valeur. Mais regarde ces pierres, vois comme elles sont rondes et polies, dorées sous les rayons du soleil couchant. Ne dirait-on pas des pains ? Toi, le Fils de Dieu, tu n’as qu’à dire : “ Je le veux ”, pour qu’elles deviennent un pain qui sent bon, comme celui qu’à cette heure-ci les ménagères sortent du four pour le repas de la famille. Et, si tu le veux, ces acacias si secs ne peuvent-ils pas se couvrir de fruits délicieux, de dattes sucrées comme le miel ? Rassasie-toi, Fils de Dieu. Tu es le Maître de la terre. Elle se penche pour se mettre à tes pieds et apaiser ta faim.
Tu vois comme tu pâlis et chancelles, rien qu’à entendre parler de pain ! Pauvre Jésus ! Es-tu affaibli au point de ne plus pouvoir commander au miracle ? Veux-tu que je le fasse pour toi ? Je ne suis pas à ton niveau, mais je peux faire quelque chose. Je me priverai pendant un an de ma force, je la rassemblerai toute, mais je veux te servir parce que tu es bon et que je me souviens toujours que tu es mon Dieu, même si maintenant j’ai démérité de te donner ce nom. Aide-moi de ta prière pour que je puisse…
– Tais-toi. “ L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui vient de Dieu. ” »
Le démon a un sursaut de rage. Il grince des dents et serre les poings, mais il se maîtrise et ses dents se desserrent pour ébaucher un sourire.
« Je comprends. Tu es au-dessus des nécessités de la terre et cela te dégoûte de te servir de moi. Je l’ai mérité.
46.7
Mais alors viens voir ce qui se passe dans la Maison de Dieu. Vois comme les prêtres eux-mêmes ne se refusent pas à composer entre l’esprit et la chair, parce que, enfin, ce sont des hommes et non pas des anges. Fais un miracle spirituel. Je te porte sur le pinacle du Temple et là-haut, tu te transfigures en une merveilleuse beauté. Ensuite, appelle les cohortes angéliques et dis-leur de te faire de leurs ailes entrelacées une estrade pour tes pieds et de te faire descendre ainsi dans la cour principale. Qu’ils te voient et se rappellent qu’il y a un Dieu. Ces manifestations sont parfois nécessaires parce que l’homme a une mémoire bien courte, spécialement pour ce qui est spirituel. Tu sais comme les anges seront heureux de te donner un lieu où poser ton pied et une échelle pour que tu descendes !
– Il a été dit : “ Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu. ”
– Tu comprends que ton apparition elle-même n’y changerait rien et que le Temple continuerait à être marché et corruption. Ta divine sagesse sait que les cœurs des ministres du Temple sont un nid de vipères qui s’entredévorent pour arriver au pouvoir. Il n’y a pour les dompter que la puissance humaine.
46.8
Alors, viens. Adore-moi. Je te donnerai la terre. Alexandre, Cyrus, César, tous les plus grands conquérants du passé ou encore en vie seront semblables à de vulgaires chefs de caravanes par rapport à toi qui auras tous les royaumes de la terre sous ton sceptre, et avec eux toutes les richesses, toutes les splendeurs de la terre, et puis les femmes, les chevaux, les soldats et les temples. Tu pourras élever partout ton Signe quand tu seras le Roi des rois et le Seigneur du monde. Alors, tu seras obéi et vénéré par le peuple et les prêtres. Toutes les castes t’honoreront et te serviront parce que tu seras le Puissant, l’Unique, le Seigneur.
Adore-moi un seul instant ! Désaltère ma soif d’être adoré ! C’est elle qui m’a perdu. Mais elle est restée en moi et me brûle. Les flammes de l’enfer sont fraîcheur de l’air au matin, en comparaison de ce feu qui me brûle intérieurement. C’est mon enfer, cette soif. Un instant, un seul instant, ô Christ, toi qui es bon ! Un instant de joie pour l’éternel Torturé ! Fais-moi éprouver ce que veut dire être Dieu et je te serai dévoué, obéissant comme un esclave pour toute la vie, dans toutes tes entreprises. Un instant, un seul instant, et je ne te tourmenterai plus ! »
Alors Satan se jette à genoux en le suppliant.
46.9
Jésus, au contraire, s’est levé. Amaigri après ces jours de jeûne, il semble encore plus grand. Son visage est terrible de sévérité et de puissance. Ses yeux sont deux saphirs qui jettent des flammes. Sa voix est un tonnerre qui résonne dans la cavité du rocher et se répand sur les roches et la terre désolée, quand il dit :
« Va-t’en, Satan. Il est écrit : “ C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras et à lui seul tu rendras un culte. ” »
Satan saute sur ses pieds avec un cri déchirant de damné et de haine inexprimable. Sa fureur, sa colère fumante sont terribles à voir. Puis il disparaît avec un nouveau hurlement de malédiction.
46.10
Jésus, fatigué, se rassied et appuie sa tête contre le rocher. Il paraît à bout, exténué. Mais des êtres angéliques viennent de leurs ailes renouveler l’air dans la chaleur étouffante de la grotte, la purifiant et la rafraîchissant. Jésus ouvre les yeux et sourit. Je ne le vois pas manger. On dirait qu’il se nourrit du parfum du paradis et en sort revigoré.
Le soleil disparaît au couchant. Jésus saisit sa besace vide et, accompagné par les anges dont le vol lui fait une douce lumière au-dessus de la tête, tandis que la nuit tombe très rapidement, il se dirige vers l’est ou plutôt vers le nord-est. Il a repris son expression habituelle, sa démarche assurée. Il lui reste seulement comme souvenir de son jeûne prolongé un aspect plus ascétique, avec son visage amaigri et pâle et ses yeux pleins d’une joie extasiée qui n’est pas de cette terre.
46.11
Jésus dit :
« Hier, tu n’avais pas la force que te donne ma volonté et tu n’étais en conséquence qu’un être à moitié vivant. J’ai permis à tes membres de se reposer et je t’ai fait faire l’unique jeûne qui te pèse : celui de ma parole. Pauvre Maria ! Tu as vécu le mercredi des Cendres. En tout tu as senti le goût de la cendre, parce que tu étais sans ton Maître. Je n’ai pas manifesté ma présence, mais j’étais là.
Ce matin, puisque l’angoisse est réciproque, je t’ai murmuré dans ton demi-sommeil : “ Agneau de Dieu qui enlèves les péchés du monde, donne-nous la paix. ” Je te l’ai fait répéter plusieurs fois et je l’ai répété en même temps. Tu as cru que j’allais en parler. Non. Il y avait d’abord le sujet que je t’ai montré et que je t’expliquerai. Plus tard, ce soir, je t’expliquerai l’autre.
46.12
Satan, tu l’as vu, se présente toujours sous un jour sympathique, sous un aspect ordinaire. Si les âmes sont attentives et surtout en contact spirituel avec Dieu, elles se rendent compte de cette observation qui les rend circonspectes et promptes pour combattre les embûches du démon. Mais si les âmes sont inattentives au divin, séparées de lui par des attraits charnels qui les envahissent et les rendent sourdes, si elles ne recherchent pas le secours de la prière qui les unit à Dieu et fait couler sa force comme par un canal dans le cœur de l’homme, il leur est bien difficile de se rendre compte du piège dissimulé sous une apparence inoffensive, et elles y tombent. S’en dégager après cela est très difficile.
46.13
Les deux chemins que prend plus communément Satan pour arriver aux âmes sont l’attrait charnel et la gourmandise. Il commence toujours par le côté matériel de la nature. Après l’avoir démantelé et asservi, il porte son attaque contre la partie supérieure.
D’abord le côté moral : la pensée avec son orgueil et ses convoitises ; puis l’esprit, en lui enlevant non seulement l’amour, mais aussi la crainte de Dieu. La vie spirituelle n’existe plus quand l’homme a remplacé l’amour divin par d’autres amours humaines. C’est alors que l’homme s’abandonne corps et âme à Satan pour parvenir aux jouissances qu’il recherche, pour s’y attacher toujours plus.
46.14
Tu as vu comment, moi, je me suis comporté : silence et prière. Silence. Car si Satan exerce son entreprise de séduction et cherche à nous circonvenir, on doit le supporter sans sottes impatiences et sans peurs lâches, mais réagir avec fermeté à sa présence, et par la prière à ses séductions.
Inutile de discuter avec Satan. C’est lui qui serait victorieux car il est fort en dialectique. Il n’y a que Dieu pour le vaincre, c’est pourquoi il vous faut recourir à Dieu qui parle pour nous, par nous, montrer à Satan ce Nom et ce Signe, non pas écrits sur un papier ou gravés sur le bois, mais inscrits et gravés dans les cœurs : mon Nom, mon Signe. Lorsque Satan insinue qu’il est comme Dieu, ne lui répliquez qu’en vous servant de la parole de Dieu[3]. Il ne la supporte pas.
46.15
Après le combat vient la victoire ; les anges servent le vainqueur et le protègent contre la haine de Satan. Ils le réconfortent par une rosée céleste, par la grâce qu’ils déversent à pleines mains dans le cœur du fils fidèle, par une bénédiction qui est caresse pour l’âme.
Il faut avoir la volonté de vaincre Satan, la foi en Dieu et en son aide, la foi dans la puissance de la prière et la bonté du Seigneur. Alors Satan ne peut faire aucun mal.
Va en paix. Ce soir, je te réjouirai avec le reste. »
Notes
- Voir le commentaire de la messe de l’Immaculée Conception. ↩
- joie et amour se rapportent aux anges, ces esprits purs dont la création et la fonction (qui exclut le privilège, réservé à l’homme, de pouvoir coopérer à la Rédemption, comme cela est précisé en 96.5) seront éclaircies en 266.11 et en note en 428.4. Bien qu’ange rebelle, Lucifer possédait à l’origine les prérogatives des anges. L’œuvre de Maria Valtorta parle de sa chute ou du fait qu’il a été chassé du Ciel – ce qui semble esquissé en Is 14, 12 – au moins dans les passages suivants : 17.3 ; 69.4 ; 96.2 ; 131.2 ; 244.6 ; 265.4 ; 317.4 ; 414.8 ; 448.2 ; 483.3 ; 486.4/5 ; 487.6/7 (sur la faute des anges rebelles sans espoir de rédemption) ; 507.9 ; 515.3 ; 537.7. En ce qui concerne notre passage des tentations de Jésus, Maria Valtorta note sur une copie dactylographiée : «Le caractère de serpent de Lucifer est ici pleinement révélé. Chaque parole est un mensonge et voudrait être séduction, et même son affirmation qu’il demeure encore en lui un reste d’amour alors que c’est la haine et la haine seule, envers Dieu, le Christ et l’homme, qui le pousse à essayer de détruire et d’anéantir le fruit de l’Incarnation. Il a tant de haine que sa malice devient sottise : la sottise de penser pouvoir faire pécher le Christ.» De même que Michel est le nom du prince des anges (note de 376.10), Lucifer est devenu le nom du prince des démons (ou encore Satan et Belzébuth). En 243.9, il est assimilé au Serpent tentateur. Le démon porte encore les noms de Mammon (personnification de la richesse matérielle) et Léviathan (note en 254.1). ↩
- la parole de Dieu, que Jésus, en répliquant à Satan, à tiré de : Dt 6, 13.16 ; 8, 3. ↩