Les Écrits de Maria Valtorta

76. A Yutta chez le berger Isaac. Sarah et ses enfants.

76.1

Je vois une fraîche vallée où grondent les eaux d’un petit torrent d’argent qui coule vers le sud en bondissant et en écumant ; il fait jaillir sa riante fraîcheur sur les petits pâturages de ses rives, mais on dirait que son humidité remonte aussi sur les pentes tant elles sont vertes : c’est de l’émeraude aux teintes variées qui se diffuse du sol à travers buissons et arbustes du sous-bois, jusqu’à la cime de grands arbres, parmi lesquels on voit de nombreux noyers. Cette forêt est entrecoupée de clairières qui sont de verts plateaux d’herbe grasse, des pâtu­rages sains où les troupeaux refont leurs forces.

Jésus descend avec ses disciples et les trois bergers vers le torrent. Patiemment, il s’arrête quand il faut attendre une brebis attardée ou l’un des bergers qui doit courir après un agneau qui a perdu son chemin. C’est tout à fait le Bon Berger, maintenant. Il s’est muni lui aussi d’une longue branche pour écarter les tiges des ronces, des aubépines et des clématites qui surgissent de tous côtés et cherchent à s’agriffer aux vêtements. Cela complète sa physionomie pastorale.

« Tu vois, Yutta est là-haut. Nous allons passer le torrent. Il y a un gué utilisable en été sans aller jusqu’au pont. Il aurait été plus court de venir par Hébron, mais tu ne l’as pas voulu.

– Non, nous irons à Hébron plus tard. La priorité va toujours à ceux qui souffrent.

1946-01-07

Pour sœur Teresa Cherubina.

Jésus dit:

«Une plante fleurie est apparue à un endroit donné. Que chacun pense à la fleur qu’il préfère et se représente combien elle est belle et précieuse. Or le lieu où elle est née ne convenait pas à cette plante. Comme on le sait, certaines ont besoin de beaucoup de soleil et d’autres de pénombre, certaines de terres maigres et d’autres de terres grasses, certaines de roches pour y agripper leurs racines mais malheur à d’autres si un caillou vient troubler leur existence. Cette plante, donc, avait poussé sur un sol qui ne lui était pas propice, et c’est uniquement par bonté du Seigneur qu’elle avait pu parvenir jusqu’à ce jour, et même prospérer et fleurir. Le bon Père, sachant que le terrain ne lui était pas favorable, avait fait pleuvoir sur elle des rosées spéciales; il avait fait pousser tout à côté un arbuste à larges feuilles pour adoucir la force du soleil; et il avait fait en sorte qu’un petit peu d’herbe apparaisse autour du rejet pour en abriter les racines d’une chaleur excessive; grâce au sacrifice de cette humble herbe, il protégeait cette superbe fleur.

Un jour, le divin Cultivateur vint à passer. A cette vue, il déclara:

“Cette plante est vraiment belle. Mais elle serait plus belle si elle était nourrie par un autre terrain. Il ne faut pas être imprudent et se dire: ‘Elle a vécu jusqu’ici et elle vivra encore.’ Non, il ne faut pas faire cela: c’est tenter le ciel. Je vais donc la déraciner et l’emmener à un endroit approprié. Je veux qu’elle devienne toujours plus belle pour faire les délices de Dieu.”

Il se pencha alors, prit ses outils et se mit à déraciner la plante avec amour pour ne pas la faire souffrir.

La petite plante éprouvait tout de même quelque douleur, et elle gémissait: “Aïe, Aïe! Tu vas me faire mourir! Je ne veux pas mourir!

– Non, chère plante du Seigneur, non, tu ne mourras pas: une fois libérée de cette terre aride et pierreuse qui blesse tes racines, tu auras plus de force pour vivre. Vois-tu comme ces cailloux mêlés à la terre, plus cailloux que terre, empêchent tes racines de descendre profondément chercher de la bonne nourriture pour tes corolles? Ignores-tu que, plus ses racines s’enfoncent humblement dans l’obscurité et le silence, plus la fleur est belle, là-haut, sur sa tige? D’un côté se trouve le travail, de l’autre la gloire. Mais il ne peut y avoir de gloire sans travail. Laisse-moi donc faire.

– Ah, quelle douleur! Tu m’enlèves d’un lieu où je me suis acclimatée, où tous me connaissent: le petit oiseau qui fait son nid dans l’arbuste, le lézard qui se chauffe à mes pieds, et un papillon blanc qui, comme le lézard, vient chaque jour me raconter ce qui se passe alentour et même plus loin. Je vais souffrir, je vais dépérir en des lieux inconnus.

– Mais non, ma douce fleur! Tu n’arrives pas dans un désert. Là où tu viens, il n’y a pas un seul oiseau qui chante, mais mille, et il s’y trouve des plates-bandes à profusion. Laisse tomber les papillons légers et les lézards rampants. Que peuvent-ils donc te raconter de réellement utile? Viens, viens avec moi. Dans mon jardin, les anges du Seigneur sont des oiseaux et ils enseignent les paroles saintes. Et je m’y promène en compagnie de ma Mère.”

La petite plante ne savait plus que dire. Mais, dans son entêtement, elle résistait par une petite racine subsistante qu’elle avait introduite dans une fissure de roche. Les mains du Seigneur saignaient à force d’essayer d’écarter la roche pour en libérer cette racine. Car le Seigneur ne refuse jamais de souffrir pour ses créatures, afin qu’elles souffrent le moins possible quand il leur impose des opérations de grâce destinées à leur procurer la vie éternelle à venir. Mais la fleur disait:

“Cela me coûte trop. Je n’ai pas envie de mettre à nu cette racine. Enfin, elle est à moi! personne ne doit la voir. C’est la plus belle de toutes.

– Mais vois-tu, mon amour? C’est une racine présomptueuse et c’est elle, justement, qui nuit à la plante. Elle a choisi sa propre voie, qui n’est pas la bonne voie. C’est la racine la plus forte, mais aussi la plus néfaste. Soit tu cèdes, soit je la coupe. Et dans ce cas, tu souffriras vraiment. En effet, l’Amour infini lui-même se doit d’être juste pour ton bien. Et céder à ton orgueil serait me montrer injuste envers toi, que j’ai créée pour mon jardin.”

Et la plante? Toute à son obstination, elle refusait de céder. Que fit alors Jésus? Clac! Il prit les ciseaux et coupa la racine orgueilleuse et entêtée, puis il porta la plante, qui pleurait de douleur de s’être vue taillée et son caprice dominé, pour la planter dans sa plate-bande.

C’est là une parabole, ma fille et épouse. Es-tu capable de la méditer et d’en mettre le fruit en pratique? Je t’aide, parce que je suis le Maître. Ecoute-moi.

Mes épouses sont les plantes fleuries. La plate-bande de mon jardin, c’est la Mère prieure, ou l’abbesse, ou encore la supérieure du monastère, du couvent ou de la communauté. Les plantes sont nées comme des plantes fleuries pour moi. Leur volonté les fait miennes. Mais il arrive parfois qu’elles gardent leur humanité néfaste. En particulier “l’humanité des humanités: l’orgueil”. Cela, je n’en veux pas.

Pourquoi vouloir agir toute seule? Pourquoi, si elle porte le nom de “Mère”, ses filles n’ont-elles pas une confiance absolue en elle? l’humanité et l’humiliation doivent s’exercer précisément dans ces situations. Cela est-il désagréable à dire? Fort bien! Cela sert à agir en sorte de ne pas avoir besoin, une autre fois, d’une admonestation de ma part ou de sa conscience personnelle ou de qui que ce soit, et d’éviter ainsi la souffrance de devoir ouvrir son âme tourmentée – ou confier l’admonestation reçue – à la Mère du monastère, à celle qui joue le rôle de Marie dans votre “petite maison” de Nazareth. Joseph et moi ne taisions rien à Marie.

Tu as compris, mon petit ange? Sinon, tu ne deviendras pas un grand chérubin! Or je veux que tu le deviennes. Tu m’as donné toutes les racines qui t’unissaient encore à ton “moi”, à ton passé. Mais il te reste la racine de l’orgueil; pas chez toi seule, d’ailleurs, mais en toutes les âmes, sauf celles qui sont déjà grandement renouvelées en moi. C’est cette racine qui fait – mieux, celle qui suce dans la roche le poison de ces pensées: “Je veux agir de moi-même. Je refuse que l’on connaisse cette admonestation.” Non! Arrache-là, arrache-là donc! Laisse-toi planter dans cette plate-bande qu’est le cœur de la Mère prieure. Alors tu deviendras un beau rejet de fleur que j’emporterai au paradis, après avoir fait mes délices de son parfum sur la terre.

Que la paix soit avec toi.»

Lorsque Jésus m’a donné cette direction spirituelle du 7 janvier, il m’a dit en souriant: «A la fin, c’est moi qui deviens le maître des novices et le directeur spirituel extraordinaire de ce monastère! Mais je les aime beaucoup, même si je découvre… les racines cachées et enfermées dans les roches dures de leur humanité. Et j’aime beaucoup sœur Teresa Maria. Je désire l’aider à mener à bien sa charge et à tenir allumée une lumière qui illumine jusqu’aux endroits les plus secrets. Et ce pour le bien de toutes.»

1953-05-30

« Tu as bien vu : c’est bien moi, sur le Mont des Béatitudes, en train d’expliquer les Béatitudes et, avec elles, les œuvres de miséricorde. Ah ! ces œuvres et ces Béatitudes que j’ai si bien expliquées, et avec elles les dix Commandements, à “La Belle-Eau”, pour le bien d’un immense troupeau de brebis blessées ou égarées !

Pourquoi une telle animosité, un tel aveuglement contre mon grand don d’amour et contre mon instrument bien-aimé ? Est-ce que la mort imprévue des sept n’a pas suffi à adresser un avertissement à mes nouveaux ennemis ? Mon âme, ma violette cachée mais si parfumée d’amour, ma citerne, mon grenier, mon grand apôtre méconnu, si tu voyais comme je souffre de cette attitude envers moi, l’Œuvre et toi ! Cette souffrance est comparable à celle que j’ai subie à cause de l’injuste, et même diabolique action de Judas de Kérioth, à cause de l’injuste procès qui m’a été intenté alors que je suis le Juste parfait, et à cause du comportement de mon Peuple, que j’ai toujours comblé de mes bienfaits et qui n’a pas voulu de moi, comme il ne veut pas de toi, ma voix, ma lumière, mon arme de bien pour un nombre infini d’âmes.

Donne à M. T. l’image qui porte mon parfum : c’est encore un peu de moi. Elle lui sera très utile, nécessaire en ces jours, pour bien des choses. Et prie, fais prier pour le 7.[1] Que mes rayons les éclairent tous !

Je ne peux pas t’en dire plus pour l’instant. Adieu. Ma bénédiction repose sur toi et sur tous ceux qui m’aiment. »

La Vierge de Fatima, belle au point qu’il est impossible de la décrire ou de la représenter, ajoute : « Donne aussi à M. T. une médaille miraculeuse. Peu importe si elle en possède déjà une. Venue de toi, elle revêt une tout autre valeur. Et garde toujours à portée de main un petit mouchoir de lin utilisé. Tu sauras plus tard la raison de cette demande. »

1944-04-23

Rien. Ma désolation devient de plus en plus âpre. Je prie uniquement Marie parce que je n’en peux plus, et parce que je la sens compatissante même si elle est absente et pas libre d’intervenir en ma faveur.

1943-08-03

J’ai été dans la torture avec Jésus. Cette nuit, j’ai cru que j’allais mourir suffoquée. Quelle souffrance! Heureusement qu’il était là pour m’aider. En le voyant souffrir, je m’encourageais à souffrir.

Mon agonie aura-t-elle servi à consoler mon Jésus? Si c’était le cas, je voudrais la subir toutes les nuits pour essuyer ses pleurs et ne plus entendre ce gémissement, si plein de douleur: ‘Je souffre tant’.

76.2

Les morts ne souffrent plus, quand ce sont des justes. Or Samuel était un juste. Ensuite, pour les morts qui ont besoin de prières, il n’est pas nécessaire d’être auprès de leurs ossements pour les réciter.

Les ossements ? Qu’est-ce ? La preuve de la puissance de Dieu qui a tiré l’homme de la poussière. Pas autre chose. L’animal lui-même a des os. Un squelette moins parfait que celui de l’homme, pour tout animal. Seul l’homme, le roi de la création, a la position droite du roi qui domine ses sujets, avec un visage qui regarde en face et en haut, sans avoir besoin de se tordre le cou. En haut, là où se trouve la demeure du Père. Mais ce sont toujours des ossements, de la poussière qui retourne à la poussière. La Bonté éternelle a décidé de la reconstruire au Jour éternel pour donner aux bienheureux une joie encore plus vive. Pensez-y : non seulement les âmes seront réunies et s’aimeront comme sur la terre et beaucoup plus, mais ils seront heureux de se revoir sous l’aspect qu’ils eurent sur la terre : les chers bébés aux cheveux bouclés comme l’étaient ceux des tiens, Elie, les pères et les mères aux cœurs et aux visages resplendissants d’amour comme les vôtres, Lévi et Joseph. Et même toi, Joseph, tu pourras enfin con­naître ces vi­sages dont tu as la nostalgie. Plus d’orphelins, plus de veufs, parmi les justes, là haut…

Les suffrages pour les morts, on peut les offrir partout. C’est la prière d’une âme pour une âme qui nous était unie, à l’Esprit parfait qui est Dieu et qui est partout. O sainte liberté de tout ce qui est spirituel ! Pas de distances, pas d’exils, pas de prisons, pas de tombeaux… Rien qui divise et enchaîne à une impuissance pénible ce qui est en dehors et au-dessus des liens charnels. Vous allez, avec ce qu’il y a de meilleur en vous, vers vos bien-aimés. Eux vous rejoignent avec ce qu’ils ont de meilleur. Et tout, dans ces effusions d’esprits qui s’aiment, évolue autour du Feu éternel de Dieu, Esprit absolument parfait, Créateur de tout ce qui fut, est et sera, Amour qui vous aime et vous apprend à aimer…

76.3

Mais nous voici arrivés au gué, je crois. Je vois une rangée de pierres qui affleurent sur le peu d’eau qu’il y a au fond.

– Oui, c’est celui-là, Maître. En temps de crue, c’est une cascade grondante, mais à cette époque elle ne forme plus que sept ruisselets qui rient en passant dans les intervalles des six grosses pierres du gué. »

En fait, six grosses pierres à peu près carrées sont posées à une bonne main l’une de l’autre au fond du torrent et l’eau, qui formait d’abord un unique ruban brillant, se sépare en sept petits rubans puis, dans sa course riante, elle se hâte de se réunir au delà du gué en une fraîcheur unique qui s’éloigne au galop, tout en bavardant avec le gravier du fond.

Les bergers surveillent le passage des brebis qui, en partie, passent sur les pierres, et en partie préfèrent descendre dans l’eau, qui n’a pas plus d’une main de profondeur et boire cette onde de diamant qui écume et pétille.

Jésus passe sur les pierres, et derrière lui les disciples. Ils reprennent leur marche sur l’autre rive.

76.4

« Tu m’as dit que tu veux faire savoir à Isaac que tu es ici, mais sans entrer dans le village ?

– Oui, c’est ce que je veux.

– Alors, ce serait bien de se séparer. Moi, j’irai le trouver. Lévi et Joseph resteront avec le troupeau et avec vous. Je monte à partir d’ici, ce sera plus rapide. »

Et Elie se met à gravir la pente vers un groupe de maisons toutes blanches qui resplendissent au soleil, tout là-haut. J’ai l’impression de le suivre. Le voilà aux premières maisons. Il prend un sentier entre les maisons et les jardins. Il fait quelques dizaines de mètres, puis tourne sur un chemin plus large d’où il entre sur une place.

Je n’ai pas dit que tout cela se passait aux premières heures de la matinée. Je le précise maintenant pour expliquer que le marché se tient encore sur la place. Ménagères et vendeurs parlent à voix haute sous les arbres qui donnent de l’ombre à la place.

Elie va, sans hésiter, jusqu’au point où la place se continue par une route, une route assez belle. C’est peut-être la plus belle du village. Au coin, il y a une masure, ou mieux une pièce, dont la porte est ouverte. Presque sur le seuil se trouve un pauvre lit avec un infirme squelettique qui demande lamentablement une obole aux passants.

Elie entre en trombe.

« Isaac… c’est moi.

– Toi ? Je ne t’attendais pas. Tu es venu à la dernière lune.

– Isaac… Isaac… Sais-tu pourquoi je suis venu ?

– Je l’ignore… tu es ému… qu’est-ce qui arrive ?

– J’ai vu Jésus de Nazareth ! C’est un homme, maintenant, un rabbi. Il est venu me chercher… et il veut nous voir. Oh ! Isaac, tu te trouves mal ? »

En fait, Isaac s’est laissé aller comme s’il mourait. Mais il se ressaisit :

« Non. C’est la nouvelle… Où est-il ? Comment est-il ? Ah, si je pouvais le voir !

– Il est en bas, dans la vallée. Il m’envoie te dire ceci, exactement ceci : “ Viens, Isaac, car je veux te voir et te bénir. ” Je vais appeler quelqu’un qui m’aide à te descendre.

– C’est ce qu’il a dit ?

– Oui. Mais que fais-tu ?

– J’y vais. »

Isaac repousse ses couvertures, remue ses jambes inertes, les descend du grabat, les appuie au sol. Il se lève, encore un peu incertain et titubant. Tout cela en un clin d’œil, sous les yeux écarquillés d’Elie qui finit par comprendre et crie… Une bonne femme s’amène, curieuse. Elle voit l’infirme, debout, qui, n’ayant rien d’autre, se drape dans une des couvertures. Elle s’enfuit en criant comme une poule effrayée.

« Allons… partons d’ici pour faire plus vite et échapper à la foule… Vite, Elie. »

Ils sortent en courant par la porte du jardin de derrière et repoussent la fermeture de branches sèches. Une fois dehors, ils filent par un sentier misérable, puis descendent une ruelle au milieu des jardins et de là à travers les prés et les bosquets jusqu’au torrent.

76.5

« Voilà Jésus, dit Elie en le montrant du doigt. Ce grand et bel homme blond, vêtu de blanc avec un manteau rouge… »

Isaac court à travers le troupeau qui broute et avec un cri de triomphe, de joie, d’adoration, se jette aux pieds de Jésus.

« Relève-toi, Isaac. Je suis venu t’apporter paix et bénédiction. Lève-toi, que je voie ton visage. »

Mais Isaac ne peut se lever. C’est trop d’émotions à la fois et il reste sur le sol, des larmes de bonheur dans les yeux.

« Tu es venu tout de suite. Tu ne t’es pas demandé si tu le pouvais…

– Tu m’as demandé de venir… alors je suis venu.

– Il n’a même pas fermé sa porte ni ramassé ses oboles, Maître.

– Peu importe, les anges veilleront sur sa demeure. Es-tu content, Isaac ?

– Oh ! Seigneur !

– Appelle-moi : Maître.

– Oui, Seigneur, mon Maître. Même sans être guéri, j’aurais été bien heureux de te voir. Comment ai-je pu trouver tant de grâce près de toi ?

– En raison de ta foi et de ta patience, Isaac. Je sais combien tu as souffert !

– Ce n’est rien, rien, plus rien ! Je t’ai trouvé ! Tu es en vie ! Tu es ici ! Cela, c’est tout… Le reste, tout le reste appartient au passé. Mais, Seigneur et Maître, maintenant, tu ne t’en vas plus, n’est-ce pas ?

– Isaac, j’ai tout Israël à évangéliser. Je pars… Mais, si je ne puis rester, tu peux toujours me servir et me suivre.

76.6

Veux-tu être mon disciple, Isaac ?

– Oh ! Mais je ne serai pas bon !

– Tu sauras confesser que je suis ? Le confesser en dépit des mépris et des menaces ? Et dire que c’est moi qui t’ai appelé et que tu es venu ?

– Même si tu ne le voulais pas, j’annoncerais tout cela. En cela, je te désobéirais, Maître. Pardonne-moi si je le reconnais. »

Jésus sourit.

« Alors, tu vois que tu es bon pour être disciple ?

– Ah ! S’il ne s’agit que de faire cela ! Je croyais que ce serait plus difficile. Qu’il faudrait aller à l’école des rabbis pour te servir, toi, le Rabbi des rabbis… et aller à l’école si vieux !… »

En fait, l’homme a au moins cinquante ans.

« L’école, tu l’as déjà suivie, Isaac.

– Moi ? Non.

– Si, toi. N’as-tu pas continué à croire et à aimer, à respecter et bénir Dieu et ton prochain, à ne pas être envieux, à ne pas désirer ce qui appartient à autrui et même ce que tu avais possédé mais que tu n’avais plus, à ne dire que la vérité même si cela te portait tort, à ne pas commettre l’adultère avec Satan en faisant des péchés ? N’as-tu pas fait tout cela, au cours de ces trente années de malheurs ?

– Si, Maître.

– Tu vois, l’école, tu l’as déjà faite. Continue ainsi et ajoute la révélation de mon existence dans le monde. Il n’y a rien d’autre à faire.

– Je t’ai déjà prêché, Seigneur Jésus. Aux enfants qui venaient, quand je suis arrivé dans ce village, boiteux, mendiant mon pain et faisant encore quelques travaux de tonte ou de traite et puis, lorsque le mal s’est aggravé au-dessous de la taille, quand ils venaient autour de mon lit. Je parlais de toi aux enfants de ce temps-là, comme aussi aux enfants de maintenant, leurs fils… Les enfants sont bons et croient toujours. Je leur parlais du temps de ta naissance… des anges… de l’étoile et des mages… et de ta Mère… Ah ! Dis-moi, elle est vivante ?

– Elle est vivante et te salue. Elle parlait toujours de vous.

– Ah ! Si je pouvais la voir !

– Tu la verras. Tu viendras dans ma maison, un jour. Marie te saluera en t’appelant : mon ami.

– Marie… Oui. Son nom, dans ma bouche est doux comme le miel.

76.7

Il y a une femme à Yutta – oui, c’est maintenant une femme – qui vient d’avoir son quatrième enfant. C’était autrefois une fillette, une de mes petites amies. Elle a donné comme noms à ses enfants : Marie et Joseph aux deux premiers et, n’osant appeler le troisième Jésus, elle l’a nommé Emmanuel, nom de bénédiction pour elle-même, sa maison et Israël. Et elle cherche quel nom donner au quatrième, né depuis six jours. Ah, quand elle saura que je suis guéri ! Et que tu es ici ! Elle est bonne comme le pain, Sarah, et Joachim son époux l’est aussi. Et leurs parents ? C’est grâce à eux que je suis vivant. Ils m’ont toujours abrité et aidé.

– Allons chez eux leur demander abri pour les heures de soleil et leur apporter la bénédiction pour leur charité.

– Par là, Maître. Ce sera plus commode pour le troupeau et pour échapper aux gens, qui sont certainement excités. La vieille qui m’a vu me dresser debout a certainement parlé. »

76.8

Ils suivent le torrent, le quittent plus au sud pour prendre un sentier assez raide qui monte en suivant un éperon de la montagne fait comme la proue d’un navire. Le torrent se trouve maintenant dans la direction opposée à la montée et coule dans le fond entre deux rangées de montagnes qui se coupent en formant une belle vallée accidentée.

Je reconnais l’endroit… Il est impossible de confondre, c’est celui de la vision de Jésus et des enfants[2] que j’ai eue le printemps dernier. Le muret habituel en pierres sèches délimite la propriété qui coupe la vallée. Voici les prés, avec les pommiers, les figuiers, les noyers, voici la maison blanche sur un fond de verdure, avec son aile en saillie qui protège l’escalier, qui fait office de por­tique et d’abri, voici le petit dôme tout en haut, voici le potager avec le puits, la tonnelle et les parterres…

De grands bruits de voix s’élèvent de la maison. Isaac s’a­vance. Il entre et demande à grands cris :

« Marie, Joseph, Emmanuel, où êtes-vous ? Venez voir Jésus. »

Les trois petits accourent : une fillette de cinq ans environ et deux garçons de quatre et deux ans, le dernier au pas encore incertain. Ils restent bouche bée en présence du… ressuscité. Puis la fillette s’écrie :

« Isaac ! Maman ! Isaac est ici ! Judith a bien vu ! »

D’une pièce où l’on mène grand bruit sort une femme, la mère, robuste, brune, grande, celle de la vision lointaine, toute belle dans ses vêtements de fête : son habit de lin blanc ressemble à une riche chemise qui descend avec des plis jusqu’aux chevilles, serrée à ses flancs plutôt forts par un châle à rayures multicolores qui modèle des hanches puissantes, en retombant avec des franges à la hauteur des genoux par derrière, et qui reste ouvert par-devant après s’être croisé à la hauteur de la ceinture sous une boucle de filigrane. Un voile léger avec des branches de roses de couleur sur un fond ivoire est fixé sur ses tresses noires comme un petit turban et puis descend de la nuque, avec des ondulations et des plis sur les épaules et la poitrine. Une couronne de petites médailles reliées par une chaîne la fixe sur la tête. Elle porte des boucles d’oreilles aux lourds anneaux. Sa tunique est tenue serrée par un collier d’argent qui passe par les œillets du vêtement. Aux bras, des lourds bracelets d’argent.

« Isaac ! Mais comment ? Judith… je croyais que le soleil l’avait rendue folle… Tu marches ! Mais que s’est-il passé ?

– Le Sauveur, Sarah ! C’est lui ! Il est venu !

– Qui ? Jésus de Nazareth ? Où est-il ?

– Là, derrière le noyer ! Il demande si tu le reçois !

– Joachim ! Mère ! Venez tous ! C’est le Messie ! »

Femmes, hommes, garçons, bébés sortent en poussant des cris… mais quand ils voient Jésus, grand et majestueux, ils sont intimidés et restent comme pétrifiés.

« La paix à cette maison et à vous tous. La paix et la bénédiction de Dieu. »

Souriant, Jésus marche lentement vers le groupe.

« Mes amis, voulez-vous donner asile au voyageur ? » et il sourit plus encore.

Son sourire triomphe des craintes. L’époux a le courage de parler :

« Entre, Messie. Nous t’avons aimé sans te connaître. Nous t’aimerons d’autant plus après avoir fait ta connaissance. La maison est en fête pour trois choses aujourd’hui : pour toi, pour Isaac et pour la circoncision de mon troisième garçon. Bénis-le, Maître. Femme, apporte le bébé ! Entre, Seigneur. »

76.9

Ils entrent dans une pièce préparée pour la fête. Tables et mets, tapis et branchages partout.

Sarah revient avec un beau nouveau-né entre les bras. Elle le présente à Jésus.

« Dieu soit avec lui, toujours. Quel nom porte-t-il ?

– Aucun. Celle-ci, c’est Marie, celui-là Joseph, cet autre Emmanuel, pour le dernier, il… n’a pas encore de nom… »

Jésus fixe le couple et sourit :

« Cherchez un nom, s’il doit être circoncis aujourd’hui… »

Les époux se regardent, le regardent, ouvrent la bouche, la referment sans mot dire. Tous sont attentifs.

Jésus insiste :

« L’histoire d’Israël compte tant de grands noms, de doux noms, des noms bénits. Les plus doux, les plus bénits sont déjà donnés, mais peut-être y en a-t-il encore quelque autre. »

Les deux époux s’écrient ensemble :

« Le tien, Seigneur ! » mais l’épouse ajoute :

« Mais il est trop saint… »

Jésus sourit et demande :

« Quand aura lieu la circoncision ?

– Nous attendons l’opérateur.

– J’assisterai à la cérémonie. En attendant, je vous remercie pour mon Isaac. Désormais, il n’aura plus besoin des bons. Mais les bons ont encore besoin de Dieu. Vous avez appelé le troisième : “ Dieu avec nous ”. Mais vous avez Dieu depuis que vous avez fait preuve de charité à l’égard de mon serviteur. Soyez bénis. Sur terre et au Ciel on se souviendra de votre acte.

– Isaac s’en va, maintenant ? Il nous quitte ?

– Vous en souffrez ? Mais il lui faut servir son Maître. Il reviendra pourtant, tout comme moi. Vous, pendant ce temps, vous parlerez du Messie… Il y a tant à dire pour convaincre le monde !

76.10

Mais voici celui qu’on attend. »

Un personnage solennel entre, avec un serviteur. Saluts et inclinations.

« Où est le bébé ? demande-t-il avec hauteur.

– Il est ici. Mais salue le Messie. Il est chez nous.

– Le Messie ?… Celui qui a guéri Isaac ? Je sais, mais… nous en parlerons après. Je suis très pressé… Le bébé et son nom. »

Les personnes présentes sont mortifiées des façons de l’homme. Mais Jésus sourit comme si les impolitesses ne s’adressaient pas à lui. Il prend le petit, touche de ses beaux doigts le petit front, comme pour le consacrer et dit : « Son nom est Yésaï » puis il le rend à son père, qui passe dans une pièce voisine avec l’homme hautain et d’autres. Jésus reste là où il est jusqu’au retour de l’enfant qui pousse des cris désespérés.

« Donne-moi, le bébé, femme. Il ne pleurera plus » pro­pose-t-il pour réconforter la mère angoissée.

Le bébé, sur les genoux de Jésus, se tait effectivement.

Jésus forme un groupe autour de lui, avec tous les petits autour de lui, et aussi les bergers et les disciples. On entend au dehors les bêlements des brebis qu’Elie a enfermées dans un enclos, et, dans la maison, le bruit de la fête. On apporte à Jésus et aux siens des friandises et des boissons, mais Jésus les distribue aux petits.

« Tu ne bois pas, Maître ? Tu n’acceptes rien ? C’est de bon cœur.

– Je le sais, Joachim, et je les accepte de tout cœur. Mais laisse-moi faire plaisir aux petits. C’est ma joie…

– Ne t’occupe pas de cet homme, Maître.

– Non, Isaac. Je prie pour qu’il voie la lumière. Jean, emmène les deux petits voir les brebis.

76.11

Quant à toi, Marie, viens plus près et dis-moi : Qui suis-je ?

– Tu es Jésus, le fils de Marie de Nazareth, né à Bethléem. Isaac t’a vu et m’a donné le nom de ta Mère pour que je sois bonne.

– Pour l’imiter, tu dois être bonne comme l’ange de Dieu, plus pure qu’un lys éclos au sommet de la montagne, pieuse comme le lévite le plus saint doit l’être. Seras-tu cela ?

– Oui, Jésus.

– Dis : Maître ou Seigneur, mon enfant.

– Laisse-la m’appeler par mon nom, Judas. Ce n’est qu’en passant sur des lèvres innocentes qu’il ne perd pas le son qu’il a sur les lèvres de ma Mère. Tous, au cours des siècles, diront ce nom, les uns par intérêt, d’autres pour des raisons différentes et beaucoup pour blasphémer. Seuls les innocents, sans calcul et sans haine, le diront avec un amour égal à celui de cette petite et de ma Mère. Les pécheurs aussi m’appelleront comme cela, mais par besoin de pitié. Ma Mère et les enfants ! Pourquoi m’appelles-tu Jésus ? dit-il, en caressant la fillette.

– Parce que je t’aime bien… comme mon père, ma maman et mes petits frères » dit-elle en embrassant les genoux de Jésus, et elle rit en levant son visage.

Jésus se penche pour lui donner un baiser, et c’est ainsi que tout prend fin.


Notes

  1. Le 7 juin 1953 est la date des élections générales en Italie, qui a vu la victoire de la Démocratie chrétienne, mais aussi une forte poussée du Parti Communiste.
  2. la vision de Jésus et des enfants : Ecrite le 7 février 1944, elle sera placée dans le chapitre 396. Elle était restée exclue des deux premières éditions de l’œuvre.